PRÉFACE XV
pinceau et du même lalent l'acteur et à la fois la scène, le prix appartiendra. »
Mais l’homme, c’est-à-dire le portrait, comment faut-il le saisir, le comprendre et le rendre ? Il y en a mille exemples dans les Salons de Castagnary, mais 1} n’en est pas de plus instructifs que ceux d’un jeune arliste enlevé trop (tôt à l’admiration de ses contemporains, Bastien-Lepage, dont Castagnary avait deviné le grand talent, dès le premier jour, à la vue du portrail de son grand-père. On relira, sans que cela puisse faire doute, avec autant d’agrément que de profit, la descriphion des portraits peints par Baslien-Lepage, celle du portrail de M. Hayem el surtout celle du portrait de M. Wallon, qu'il faut ciler ici pour donner une juste idée du talent d'écrivain de Castagnary appliqué à ce genre de sujets. Que l’on dise, après lavoir lu, si quelque autre maître de [a critique à fait mieux !
€ M. Baslien-Lepage, disait dans le Salon de 4876, à peint le portrait de M. Wallon. Quoique le le livret ne le dise pas, j'imagine qu'il s’agit de M. Wallon, l’ancien ministre. Et, en effet, je retrouve dans celle peinture la constitution du 25 février tout entière. Regardezce visage. C’est ici un de ces portraits intimes et profonds, comme très peu de peintres en osent entreprendre. L'artiste marque, dans la dégradation des organes, le travail de la vie, l'usure spéciale du temps ; et en reproduisant les traits tels que les ont faits l’âge, les occupations, les événements, les tristesses ou les joies, il se trouve que du même coup il donnele moral avec le physique, la cause avec l'effet, On a reproché au portrait de M.
Bastien-Lepage d’être maigre de dessin et de ton. Singulier reproche, si cette atténuation est dans la nature même du personnage représenté ! Pour moi je ne connais rien de plus parlant ni de plus expressif que le modelé de ces paupières ridées, de ces tempes défraichies,de cefront dépeuplé, de cette bouche incertaine et complexe. Dans liris bleu de ciel, bleu de ce bleu pâle particulier aux vieillards, je retrouve l'illusion, la candeur, et aussi l’indécision qui me paraissent constituer le caractère propre du modèle. Il n’y a pas jusqu’à l'attitude un peu gênée, l'embarras dont témoigne la pose, du moins, qui ne trahissent l'honnêteté timide. Je voudrais voir le portrait français se lancer dans celte voie d'analyse morale, au lieu d’incliner de plus en plus à l’art décoratif. Quel avenir il aurait devant lui! »
Certes, on ne reprochera point à cette haute critique de manquer d’idéal et de grandeur. Le sentiment de la vie y est fort intense, mais il y est aussi très élevé. Quel nom donner à cette doctrine? Castagnary paraît avoir longtemps hésité. Il ne voulait être ni classique ni romantique ; ces anciennes appellations d'écoles qui avaient fait leur temps ne lui paraissaient nullement convenir à l’art qu'il poussait à se raJeunir et àse renouveler. [trouvaun mot, employé, depuis peu de temps, quand il entra dans la carrière, un mot lancé, dit-on, par Gustave Courbet et propagé par Champfleury, le « réalisme » et il crut un moment qu'il pourrait s’en servir. Mais on va voir comment il entendait le réalisme. Il décrit en ces termes la fin du romantisme, auquel le réalisme va succéder :