‹ SalonsChapitre 74 sur 99 · LENS SES · texte numérisé non relu

LENS SES

CREUSE POENTS

Voulez-vous prendre exemple de la peinture et de la scuipture, ces deux grandes originalités du monde moderne ? Qu’ont-elles de commun entre elle ? Elles ne relèvent pas des mêmes facultés, ne disposent pas des mêmes matériaux, ne se proposent pas le mème but.

La peinture est avant tout objective. Elle exprime par le dessin et par la couleur les aspects de l'univers visible, trouvant précisément sa poésie et son idéal dans l'exactitude de ses représentations. Comme l'univers visible, — terre et humanité, — change avec la durée, n’est pas aujourd’hui ce qu’il était hier, ne sera pas demain ce qu'il est aujourd’hui, les aspects entrevus et fixés par la peinture sont perpétuellement différents d'eux-mêmes; différents comme les sociétés qui se succèdent, comme la vie qui s'écoule, comme les mœurs qui éliminent.

La sculpture, elle, habite au-dessus de l’histoire, dans une région inaccessible aux vicissitudes sociales. Pour matière première, elle a le marbre et l’airain, deux choses relativement éternelles. Par le nu, dont elle fait son héroïque spécialité, elle échappe à la mode et aux révolutions des empires. Le corps humain ne variant pas dans ses proportions fondamentales, elle n’a que faire de noter les modifications insensibles qui pourraient sy introduire. Son objet est autre et même absolument opposé. Tandis que la peinture, limitée et enchainée par les réalités extérieures, saisit au passage les manières d’être fugitives de la nature et de la vie, la sculpture, plus noble, plus intellectuelle, va chercher parmi les idées générales d’un peuple celles qui méritent d’être incarnées dans une forme humaine et d’être placées sous les yeux des hommes, pour y demeurer à jamais, soit à titre d'enseignement, soit à titre de souvenir. C'est un art essentiellement subjectif, tout fait de généralisation et de synthèse, se proposant de plastiquer, si j'ose créer ce mot, sous une apparence anthropomorphique, les vérités conquises par une civilisation.

Et voulez-vous la preuve de ce que j’avance? Murillo peut faire un pouilleux, Ribera un pied-bot, Courbet un

mendiant; chaque peintre peut, en prenant dans les laideurs et les difformités qui l'entourent, une difformité ou une laideur à son choix, faire, grâce au prestige de la couleur, une œuvre merveilleuse : allez demander au sculpteur de modeler une statue seulement acceptable avec le premier homme ou la première femme qui passera dans larue! Il ne le pourra pas; et, s’y essayât-il, que vous importerait son produit? Que signifierait une statue qui aurait pour tout mérite d’être le portrait en pied de M. A ou le portrait en pied de Mme B? Non, le sculpteur n’a pas pour tâche de reproduire les corps qui existent à l’entour de lui dans la réalité. Sa mission est d’en créer à nouveau; d’en créer dans le sens propre et rigoureux de la nature, mais suivant un mode plus épuré; et d’en créer, savez-vous pour qui? pour les seules choses du monde qui n’en ont jamais eu et n’en auront jamais les idées, — les idées maitresses qui mènent l'humanité.

Regardez la statuaire grecque. Toute la science, toute la philosophie de ce petit peuple, un des mieux organisés qui fût jamais, y est écrite en caractères inelfaçables. Vous pouvez y lire aussi clairement que dans ses poèmes, ses histoires ou ses tragédies, la conception qu'il avait du monde et de lui-même. Les idées qu'il glorifiait et par lesquelles il affirmait son autonomie en face des Barbares, sont là devant vous, condensées et exprimées dans une forme qui les rend accessibles à toutes les intelligences. Les orateurs parlent, les gladiateurs luttent, les dieux veillent. On dirait une société de marbre, image qui survit, blanche et immaculée, à une société de chair depuis longtemps dissoute. Il n’est point de force dans la nature ou dans la vie qui n’ait alors trouvé son enveloppe charnelle pour se fixer dans les yeux en même temps qu’elle se fixait dans les esprits. La toute puissance, c’est Jupiter; la toute sagesse, c’est Minerve; la toute beauté, c’est Vénus. Et à l’entour de ces généralisations incarnées, rendues visibles et palpables, c’est la jeunesse, c’est le courage, c’est le génie, c’est la gloire, c’est le plaisir,

fi

Co

c'est l’amour, c’est l’éloquence, ce sont toutes les énergies et toutes les vertus d’un peuple héroïque et fort, qui sont debout et font cortège.

Que si, du haut de ces idées, vous tombez dans le Salon de la sculpture française, en l’an de perdition 1868, quelle chute!

Vous vous êtes promené comme moi dans ce grand parallélogramme froid et nu, qu'heureusement de douces fleurs étaient venues égayer de leurs couleurs et embaumer de leurs parfums ; comme moi, vous avez passé et repassé le long de ce double alignement de plâtres et de marbres : vous rappelez-vous la tristesse et l’ennui qui vous ont gagné peu à peu, et combien vous étiez morose, lorsque vous êtes venu vous asseoir sur Ce banc où nous avons causé? Vous cherchiez l’âme de la France, l'esprit vivant de votre pays, les idées chères à notre génération, les principes qui nous font agir, les dieux que nous servons, les combats que nous avons combattus etque nous sommes prêts à combattre encore; et vous ne trouviez rien que des rapsodies vieilles comme le monde ou des niaiseries à amuser les enfants. Une statue dansait au son du tambourin, une autre buvait dans une corne, une autre se regardait-dans une glace, une autre jouait aux osselets, une autre montrait un singe, une autre apparaissait avec une râclette sur un tuyau de cheminée, une autre regardait marcher une sauterelle, une autre exécutait la danse des œufs, une autre sautait à la corde, une autre faisait tourner une toupie, une autre s’exerçait au bilboquet. C’est bien la peine d’avoir fait la révolution de 89, d’avoir écrit au milieu du tonnerre et des éclairs Île décalogue de l’humanité, et d’avoir par trois fois fait trembler sur leurs bases tous les trônes de la vieille Europe |

Quoi! nous sommes ou nous avons la prétention d’être ie premier peuple du monde; nous avons donné le signal des revendicalions à exercer au nom de la justice, nous avons supprimé les casles, réformé le droit eivii et le droit des gens, établi l'égalité, renouvelé en tous sens la

condition de la vie. Sur la route sacrée du progrès, nous servons de modèle et de guide aux nations, qui nous suivent en désespérant de nous atteindre. -Nos préceptes sont des dogmes, nos actes des exemples. Plus nous avons fait, plus on attend de nous ; et nous avons accepté ce mandat tacite. Le programme d’émancipation formulé par nos pères, nous en poursuivons l’accomplissement tous les jours, à travers tous les obstacles, an péril de notre fortune comme au péril de notre vie. Et de tout ec spectacle grandiose d’une société en ébullition, où les grandes idées, les grandes passions, les grands caractères, les grandes tentatives luttent et se mélent en un tourbillon sans fin, nos sculpteurs n’ont su tirer d’autres images que celle d’une femme qui danse ou d’un enfant qui joue à la toupie !.. Misère !

Sacrifions cependant aux nécessités du compte rendu, et disons que le jury a bien fait de distinguer le Tarcinus de M. Falguière. Peut-être cette statuette ne méritait-elle pas une aussi grosse récompense que la médaille d’honneur; mais le jury de peinture avait donné le mauvais exemple, et d’ailleurs cette figure était, avec le Discobole de M. Deschamps, une des bonnes compositions de l’année. Toutefois je ne suis pas bien sûr qu'elle puisse, après le Bara de David d'Angers, passer pour originale. À - l’entour de ces œuvres intéressantes, groupons le Michel Ney de M. Jacquemart, l’'Aiglon de M. Louis, le Joueur de bilboquet de M. Chapuy, la Laveuse arabe de M. Bourgeois, l'Amour de M. Prouha. Faisons remarquer à M. Carrier-Belleuse que la tête de son Masséna est trop petite. Mentionnons avec éloge, le Portrait de femme de M. Carpeaux, les bustes de MM. Marcellin et Bernhart Sax, les médaillons de MM. Taluet et -Machault fils, et surtout la tête, si prodigieusement expressive, d'Adam Mickiewicz mort, par M. Préault.

Dans tuutes ces œuvres, certes il y a de l’habileté, du talent, quelquefois même une connaissance profonde du métier et de ses ressources. Mais j'y reviens, où.est la France là dedans, où est l'esprit moderne, où sont les

te

D rque PT ie S. RAT: à 2 T CT Se Tnt D A br Mage 6 PR TE ARRET

idées qui caractérisent notre saciété et avec lesquels nous remuons le monde ? Qui me fera la statue de la Justice, du Droit, de la Liberté? Qui donnera un corps, une forme tangible aux concepts divers de notre entendement? Fils de la révolution, nous portons dans la tête un Olympe qui, pour en être différent, ne le cède pas à celui des Grecs. Assez de Bacchus, assez de Mercures, assez de Vénus, assez de discoboles, assez de martyrs chrétiens. Nos divinités sont plus hautes et moins périssables que celles des anciens. L'’immortalité est promise à l’audacieux qui, le premier, saura leur tailler dans le marbre une image intelligible à tous. Quelqu'un demande-t-il le ciseau ?

Le Salon arrive trop tôt ou trop tard. — Valeur du Salon. — C'est le meilleur que nous ayons eu depuis douze ans. — Progrès de l’art depuis l'exposition universelle de 1855. — Souvenirs aux morts : Paul Huet; Tabar ; T. Thoré, le vrai républicain.

Il arrive cette année ce qui est arrivé en 1866, le Salon tombe à faux.

En 1866, c'était la querelle allemande et les prépara- Ufs de la campagne qui devait aboutir à Sadowa. Toute l’Europe fit silence pour écouter les détonations du fusil à aiguille, et la France n'eut plus d’yeux que pour les épaulettes du prince Charles ou le panache du rai Guillaume.

Aujourd’hni, c’est l’agitation électorale qui commence. I ne s’agit plus d’armées en marche, de canons roulants, de bataillons faisant trembler le sol sous le pas accéléré. Dieu merci! le monde est en paix et, près des armes rangées en faisceaux, les soldats jouent tranquillement au bouchon. Mais l’attention n’en est pas moins attirée vers un point, et ce point, unique pour le moment, c’est l'élection du 23 mai. Ce jour-là, le peuple souverain verra sa souveraineté platonique et idéale passer dans le monde de l'application, et, pendant un quart de minute,

Fa

caen À

SPgé "ea Er Et

Sr cretaie

Se.

Ferme ge

Page 1