‹ SalonsChapitre 75 sur 99 · PLAINES TU · texte numérisé non relu

PLAINES TU

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le temps de laisser tomber un bulletin dans l’urne, il sera vérilablement roi et maitre de la France. En attendant il va aux réunions, discute les opinions des orateurs, passe en revue le régiment des candidats. Ne lui parlez ni Composilion, ni dessin, ni couleur. Composer, il n’entend s’y résoudre qu’au second tour de scrutin; en fait de couleurs, il ne veut connaître que celles des drapeaux en présence; el, si vous l’interrogiez sur le dessin, il pourrait bien vous répondre œue celui d'Emile Ollivier ue Jui paraît pas très pur.

Le Salon de 1869 arrive donc trop tôt ou trop tard: et c’est fâcheuse fortune pour lui, car, en même temps qu'il accuse avec plus d'énergie les tendances nouvelles, il se trouve, par le nombre de l’importance des œuvres qu’il met en ligne, supérieur à tous ses devanciers. Pour ma part, depuis douze ans, je n’en ai point vu de meilleur ni qui montre plus clairement l'excellence de l4 voie où la peinture s'engage.

Je sais bien que telle n’est pas l’opinion répandue. Mais, en ce point comme en beaucoup d’autres, révolutionnez l'éducation donnée dans nos écoles, arrachez à l'Etat la direction d’un enseignement qu’il s’attribue à tort; permettez aux historiens désintêressés de donner la véritable formule des choses de l’art, et vous serez tout étonnés de voir en combien peu de temps les idées seront changées. Ce qui abuse la foule, ce sont les encouragements et les découragements que l’administration distribue par elle ou par les siens. En glorifiant un certain art de convention qu'elle commandite largement, il est clair qu’elle signale à l'indifférence et voue au mépris tout ce qui prétendrait s'en écarter. Supprimez du même coup croix et médailles, laissez au public consommateur la responsabilité de ses choix, et, avec la responsabilité, la nécessité de former son goût à ses risques et périls, et vous verrez quel grand pas sera fait.

Ï n’y a que les ignorants et les crédules pour parler décadence. L'art monte, au contraire, avec une rapidité qui devrait nous surprendre si nous avions l'esprit plus

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juste. Nous sommes en pleine époque créatrice, comme au grand moment de la Renaissance. Jamais l'art n’a fait concevoir à ceux qui l’aiment des espérances meilleures. Au Salon de cette année, Courbet, Millet, Corot, Daubigny, Breton, Gautier, Hanoteau, Vingt aUtiés dont je retrouverai les noms sous ma plume, sont en plein épanouissement. La sculpture elle-même, avec Perraud, Hiolle, Cambos, Mathurin Moreau, pousse une moisson inespérée de fleurs. Que nous fait que l’art de tradition dépérisse et s'en aille, si l'art sincère, exprimant la nature et la vie, reprend vigueur tous les jours? Soixante œuvres hors ligne répandues dans un Salon, n'est-ce donc pas un ensemble suffisant pour imposer silence aux éternels cort empteurs ?

Plus varié dans ses expressions diverses, et plus élevé dans sa moyenne que les Salons qui l'ont précédé, il accuse aussi d’une façon plus décidée l’importance du mouvement commencé. À considérer les résultats qu'il présente, on peut déjà préjuger de la magniticence des résultats à venir. La première moitié de ce siècle, inaperçue de ses peintres, a passé, ne laissant sur la toile d'autre trace que les élucubrations mythologiques de l'antiquité ou les annales légendaires du moyen âge ; plus heureuse, la seconde moitié aura ses organes et sa représentation directe ; étudiée dans ses types, ses caractères, ses passions, ses physionomies, ses costumes, ses mœurs, elle revivra tout entière par la vertu du pinceau, et,en léguant son image à la postérité, pourra lui léguer en même temps le secret de ses destins orageux.

Ne vous bercez pas de cet espoir, me crie-t-on de tous côtés ; la grande peinture est morte et pour jamais! La grande te morte! allons donc! elle se métamorphose et reprend une nouvelle vie. Assurément la Divine tragédie de Chenayard s'étale au Salon comme un indéchiffrable hiéroglyphe ; assurément l'Olympe de Bouguereau met par sa froideur les spectateurs en déroute : assurément le Marseille de Puvis de Chavannes fait sourire, et l’Assomplion de Bonnat pleu-

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rer. Mais ce n’est point là la grande peinture telle que nous devons l’entendre, telle que l’ont entendue les grands génies qui sont devenus immortels pour l'avoir pratiquée dans des pays divers : Holbein, Velasquez, Titien, Rembrandt. Notre grande peinture, à nous, au licu de puiser son inspiration et ses sujets à la source banale des rèveries poétiques ou religieuses, les demande à la vie réelle. C'est à la société, c'est au monde vivant tels que le temps et l’histoire les ont façonnés, qu’elle emprunte les matériaux de ses œuvres. Les époques bien douées et vraiment créatrices n’ont jamais fait autre chose, et soyez sûr que si Véronèse, Léonard de Vinci, ou même Raphaël, revenaient parmi nous, ils vous diraient, parcourant ce Salon dans lequel nous allons en- | trer ensemble : la Leçon de Tricot, de Millet, le Hallali du cerf, de Courbet, le Grand pardon, de Breton, même les Cuirassiers, de Régamey; même le Portrait de M. Duruy, de Mlle Jacquemart; voilà qui est de la grande peinture.

Nous avons franchi le seuil et nous voilà dans le salon carré, celui qu’on appelle d'habitude le salon d’honneur.

Quatre toiles de dimensions hors ligne se font vis-à-vis | sur les parois : l’'Olympe, de Bouguereau, PAssomption, | de Bonnat, les Inoncdés de la Loire, de Leullier, l'Hal-

lali cu cerf, de Courbet.

Qu'ils l’aient voulu ou non, les organisateurs se trouvent avoir mis en présence, dès la première salle, la tradilion, Ja convention et l’observalion, c’est-à-dire les | trois forces ennemies qui se disputent la direction des idées artistiques. Ce rapprochement constitue, si je vois | clair, une invitation à prendre part au combat. Pour ma il part, je me garderai de défaillir à l’appel, et dès aujourd'hui je m’expliquerais, si, en tournantles yeux,je ne ve- | nais d’apercevoir les deux noms aimés de Paul Huet et de pi Tabar. Les vivants ne nous en voudront pas si, avant | d'entrer dans leurs querelles, nous donnons aux morts un

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