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trait dans un lointain plein de lumière, révélant par sa seule présence tout le secret de la redoutable allégorie, quelque peu porté que je sois aux élucubrations palingénésiques, je m'écriai : Bravo ! Chenavard est un grand homme. Il a vu nos souffrances et compris nos angoisses. Il a entendu le pas sourd des générations en marche, pressenti les nouveaux et terribles combats qui se préparent, aperçu, derrière le cercle bleu des horizons, l'aurore de l’universel affranchissement. Et voilà qu'une juvénile ardeur s'empare de lui. Il veut avoir sa part d'action dans la bataille ; et, pour nous réconforter le cœur autant que pour nous montrer le but à atteindre, il écarte de ses mains d’hiérophante les voiles qui nous cachaient l'avenir !
Hélas! je m'étais abusé moi-même au récit des journaux. Chenavard est un rétrospectif qui a les yeux à la nuque et qui passe sa vie à regarder derrière ses talons. La scène qu’il a pris la peine de figurer à nos yeux, n'appartient point aux temps à éclore, mais aux âges disparus. Ce n’est pas une prophétie du futur, c’est une vision posthume du passé. Le Christ n’agonise pas, il prend possession du ciel. Les divinités qui prennent la luite ou meurent ce ne sont pas les divinités du christianisme, mais celles plus antiques des mythologies païennes, Jupiter-Ammon, Diane-Hécate, Isis-Cybèle « à la tête de vache et aux mamelles nombreuses. » On dirait une Guerre des dieux de Parny, refaite sur le mode grave par un rêveur mystagogue. Quant à la femme au bonnet phrygien que je m'imaginais être la raison moderne, à la fois lumineuse et vengeresse, c’est tout simplement « l’éternelle Androgyne, symbole de l'harmonie des deux natures ou principes contraires, assise sur une chimère. » Il a assis la Vérité sur une chimère, cet acharné douteur ! Il l’a reléguée à l'arrière-plan de son tableau, ce grand désespéré !
L'idée prophétique et révolutionnaire qui pouvait passionner nos âmes étant ainsi absente, que reste-t-il ? Rien qui intéresse notre esprit, rien qui charme nos
yeux. M. Chenavard ne sait pas peindre et ne dessine que de souvenir. Son indéchiffrable hiéroglyphe s'étale aux yeux comme un carton décoloré où surnagent çà et là quelques heureuses réminiscences des torses antiques. Pensée ambitieuse, en somme, mais confuse et inféconde, qui avorte misérablement pour n'avoir pas trouvé à son service un cerveau mieux équilibré, une main plus exercée!
Si la Divine tragédie de M. Chenavard est en dehors des préoccupations de notre temps et contrarie les tendances de l’art moderne par l’insuffisance de son exécution, que faut-il penser de l'Olympe de M. Bouguereau ?
M. Bouguereau ne paraît pas savoir qu’il existe une s0ciété française issue de la Révolution, fortement marquée de son empreinte, c’est-à-dire modifiée et façonnée par elle, pourvue par elle d’instincts, de sentiments et d'idées qui n’ont rien à démêler avec les idées, les sentiments et les instincts de la société antérieure. Que sous l’ancienne monarchie, du temps du droit divin et des splendeurs de la cour, quand le peuple était une tourbe ignorante et foulée aux pieds, quand le monarque entouré de ses nobles, de ses prélats et de ses lettrés, pouvait se dire à lui seul le représentant suprème de notre civilisation, que, dis-je, à cette époque, la mythologie grecque apportée par la Renaissance fût au fond de toutes les cervelles et influençât profondément l’ensemble de la production littéraire ou artistique, c’est un fait indéniable et malheureusement trop prouvé par lhistoire. Mais aujourd’hui que le peuple a conquis légalité des droits, secoué la lèpre nobiliaire et cléricale, déplacé les pouvoirs, mis la main sur la souveraineté; aujourd’hui que le suffrage universel est véritablement roi, que toute chose émane de lui comme toute chose y retourne, que tout à l’heure, avec l'instruction gratuite et obligatoire il va posséder, l’universelle appréciation des faits sociaux, ce n’est plus pour quelques milliers de raffinés qu’on écrit, qu’on peint, qu’on sculpte, c'est pour la nation, le public, la foule, les masses, c’est pour Sa Majesté Tout le monde. Or, je vous le