SADE £ SALONS
demande, que signifie pour cegrand peuple,en possession de ses destinées et en quête d'améliorations nouvelles, un Apollon tenant les muses assemblées sous le charme de sa lyre? Qu'est-ce qu’Apollon, qu'est-ce que les muses, qu'est-ce que l’Olympe, et qui se soucie d’eux parmi nous ?
Si seulement Je peintre avait su,'par quelque mérite de facture, faire oublier la banalité de son sujet ! Mais rien : le dessin fadement correct de l’école ; une couleur neutre, terne, qui trouve le moyen d’être criarde avec les tons les plus effacés ; une composition incohérente et froide, qui, étant destinée à servir de plafond, HOUSE plafonner et n’y peut parvenir.
Et c’est cette théogonie surannée, que vous avez trouvé utile de peindre en 1869, quatre-vingts ans après l’avénement du peuple à la suprématie intellectuelle ; c’est ce grand délayage transi, quevous prétendez étaler-sur la tête des Bordelais modernes, au théâtre sans rival construit pour eux par l’architecte Louis! Mais les Bordelais ne sont pas des ombres grecques se promenant en sandales sur un rivage méditerranéen. Ce sont des êtres vivants, gais, remuants, affairés ; amoureux de leur port, de leurs quinconces, de leurs usines, de leurs chantiers ; justement fiers de la beauté de leurs femmes et de la qualité de leurs vins ; épris de toutes les idées libérales et nouvelles, attachés à toutes les réalités terrestres el nécessaires. Quand arrivera chez eux votre menaçant colis de divinités et de muses, ils diront : Quel est cé mythologue ? quelle langue nous parle-t-il ? Et, après un coup d'œil dédaigneux, ls reutreront à la Bourse, où du moins ils entendront des paroles intelligibles et verront des visages humains.
Angelico de Fiesole s’agenouillait avant de prendre le pinceau, et, suppliant humblement le Seigneur de guider son esprit, lui consacrait l’œuvre qui allait sortir de ses mains. Dans des temps plus rapprochés de nous, Hippolyte Flandrin accomplissait avec ferveur ses devoirs religieux, et, par la fréquentation de la sainte table, main-
ANNÉE 1869 J4l
tenait son âme dans un élal permanent d’exaltation mystique.
Si j'en crois la tournure des idées actuelles, nos peintres ne se mettent pas en aussi grands frais de piété. Paganisme ou christianisme, ils se sont habitués à ne plus faire la différence ; et, selon que l'Etat, aujourd’hui unique consommateur de ces produits, a eu en vue un palais ou une église, ils brossent la toile commandée, sans s'y intéresser autrement que de la main. On fait de la peinture religieuse comme on fait de la peinture mythologique, sur mesure, à tant le mètre carré. Je ne blâme pas, je constate. La peinture est un métier peut-être avant que d'être un art, etil faut bien payer son terme. Toutefois, j'aimerais mieux que, la conviction étant ab-
sente, le genre fût résolument abandonné. Cela dépend { | des artistes. Il y a des choses auxquelles il faut savoir | |
renoncer, à seule fin qu’elles tombent. Aux époques de luttecomme la nôtre, ces abstentions volontaires sont du sul plus impérieux devoir. Les pratiquer, c’est se grandir, Al c'est affirmer son caractère, c'est monter d’un degr di dans l’estime de l'opinion. Les journalistes n’écriveut À pas certains articles : il y a des tableaux que les peintres ne doivent pas peindre. Courbet, libre penseur, n’a jamais fait une peinture religieuse. à
L'Assomption de M. Bonnat est destinée à l’église Saint-André, de Bayonne ? Est-ce une commande de l'Elat? Est-ce un don de reconnaissance envoyé par larliste à sa ville natale? Je l’ignore. Ce qui est certain,
c'est que les qualités d'exécution et même de sentiment, | | qui ont fait autrefois la réputation de M. Bonnat, ne se 1 retrouvent plus ici. L'ensemble est d'aspect théâtral. Les 2 apôtres, diversement rangés autour du tombeau entr'ou- | À vert, sont immobilisés dans leurs attitudes : ils posent. \E On s'aperçoit trop vite que ce sont des modèles à la jour- | | | née, embauchés par le peintre et revèêtus par lui d’une (Al draperie qu'ils n’avaient pas la veille, qu'ils n’auront plus à | | demain. Les bras, les jambes, les pieds, étudiés sur na- 1 Lure, sont parfois d’une réalité brutale qui devient cho- À | 29. | |
quante dans un sujet surnaturel. Le groupe supérieur manque de légèreté et de grâce. Il ne monte plus, et pourrait bien retomber. La Vierge est gauche et de trop haute taille ; les anges sont terrestres et trop âgés. Rien d'ailleurs de religieux ni qui sente la conviction ; nul charme. Au contraire; un cachet de vulgarité peu commune, et ce coloris artificiel de Couture, qui est devenu si déplaisant quand il s’est appliqué à l’ornementation de Saint-Eustache.
Aussi pourquoi sortir de son genre ? pourquoi s’altaquer à l’invraisemblable ? pourquoi peindre des miracles, quand il est certain que les miracles sont impossibles ? pourquoi représenter des assomptions, quand il est avéré qu’il n’y en a jamais eu ?
Quittons ce milieu. Echappons à ces hallucinaüons tour à tour légendaires, métaphysiques, mythologiques, religieuses, et dédommageons enfin nos resards par la contemplation d’un peu de nature vraie. Nous voici devant la grande toile de Courbet, l'Hallali du cerf par un temps de neige, épisode de chasse à courre, Enfin on respire. Autant les visions de tout à l'heure élaient fatigantes etmalsaines, autant l'impression de cette scène réelle est rafraichissante et salutaire. Asseyezvous, contemplez à l'aise. Vos yeux, inquiétés par les colorations factices que nous avons énumérées, ont besoin ‘le se remettre un peu pour goûter, comme il convient, la Justesse de cet aspect, la vérité de cette harmonie.
La neige a alourdi les rameaux des sapins et recouvre le soi jusqu’au plus lointain horizon. Nous sommes dans une des éclaircies de la forêt. Par-delà les premiers plans, on sent des replis de terrain où dorment des villages. Le panorama est immense. C’est ici, sur cette lisière de bois, au pied de ces grands arbres, que le cerf et la meute sont venus s’abattre à la fois. Le cerf n’est pas mort encore, et, d’un jarret vigoureux, il faisait aux chiens un mauvais parti quand les chasseurs sont arrivés. L'un deux 4 saisi de la main gauche le plus enragé des assaillants, et de la droite levée en l’air il applique un coup de fouet
qui cingle tout le ciel et maintient les voraces en respect. La bête, couchée sur le flanc, brame ; les chiens, aceroupis, museau en l’air, donnent de la voix à l’entour. On entend leur concert, et l’on ne s'étonne plus si ce cheval s’effare, en secouant son cavalier.
Tout est beau dans cette œuvre, où Courbet a déployé ses meilleures qualités de coloriste et de dessinateur. On peut rester devant des heures entières et y revenir; c’est un spectable qui ne lasse pas. Indépendamment du mérite d'ensemble, qui s'impose tout de suite à l’esprit, il y a des parties de dessin qui, je ne crains pas de le dire, deviendront classiques, c’est-à-dire pourront être données en modèle ; par exemple, le chien que le cerf vient d’étaler d’un coup de pied, et celui que le chasseur enlève d’une poigne si vigoureuse. Quant au chasseur lui-même, qui assène le coup de fouet, il est d’un mouvement Si vrai, si expressif, et en même temps il a un tel caractère de grandeur, que je ne connais pas beaucoup de figures qui lui soient comparables comme style.
Le public se rendra-t-il cette fois? Sera-t-il convaincu que Courbet est un peintre de grande race? J’ose l'espérer. Il n’y à ici rien qui choque, point de ces parts pris de laideur ou de trivialité comme on a pu lui en reprocher quelquefois. Tout est noble au contraire, élégant, dislingué. De pareils tableaux peuvent figurer avec honneur dans les galeries les plus sévères. J'imagine même qu'une salle à manger, peinte de cette façon en province, dans quelque aristocratique château, s’acquerrait bien du renom aux alentours ; vous m'arrêtez sur le mot aristocratique. Hé ! que voulez-vous ? les riches achètent la peinture; nous, plébéiens, nous ne pouvons que la comprendre.
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Le grand salon carré (suite). — MM.Joseph Beaume, Claudius Jacquand, Patrois, Armand, Dumaresq, Charles Muller, Charles de Coubertin, Mottez, Alphonse Colas, Eugène Fromentin, Protais, Detaille, Durand-Brager, Blaise, Desgoftes, Philippe Rousseau, Mile Louise Daru, Hanoteau, Daubigny.
Un compte rendu du Salon qui suivrait la classification donnée par Constable, pourrait m’exposer à des énumérations ennuyeuses; il vaut mieux continuer le nôtre sans souci des genres, au hasard des rencontres, mais toutefois en prenant soin d’en finir avec le salon carré, qui a la bonne fortune de se présenter le premier au public et de captiver plus longtemps son attention.
Il y a cette année recrudescence de Bonaparte : quatre, rien que dans le grand salon! Mathieu de la Nièvre, qui lit dans les nuages, n’a pas prévu cette averse; du moins il ne l’a pas mentionnée, et peut-être serait-il embarrassé d'en reconstruire les causes. J'imagine que, dans les hauteurs administratives, on se sera aperçu un beau jour que la religion napoléonienne perdait de son prestige, et qu'il était temps, comme on fait redorer un saintsacrement trop vieux, d'envoyer chez le rélameur la légende oxydée. On en aura glissé un mot à l'oreille des arlistes, et les arlistes auront volé à leurs pinceaux. Ils sont si au courant des idées, si amoureux du progrès, Si intéressés aux luttes de leurs temps! Voyez plutôt! Toule la France est occupée à réagir contre l'homme dont un personnage osait dire naguère « que son ombre nous gouverne encore; » nos philosophes et nos politiques s'élèvent en même temps contre la tyrannie de sa dange-
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