À. 0 HU
SCANS LT ER
di |
en a saisi l'âme ardente et l’a fait passer sur la toile. J'ai nommé Eugène Delacroix. Rappelez-vous sa Barricade,
et l’esquisse de son Boissy d'Anglas! Quelle prodisieuse faculté d’évocation! Comme cet homme sait retrouver au fond de sa cervelle les faits déjà recouverts des ombres du temps, et de quel doigt souverain il leur commande de ressusciter ! Quelle’ entente du tableau ! comme il dispose, comme il ordonne, comme il met chaque chose dans la vérité de son geste et de sa passion, et comme l’ensemble revit sous vos yeux! D'où lui vient € cette puissance, inégalée encore! De ce qu'il eut le don de voir en dedans; de ce qu’à une intelligence naturellement lumineuseil joignit une sensibilité exquise; surtout de ce qu’il ne put jamais ne pas s'intéresser aux choses qu’il faisait. En peignant sa Barricade, j'en suis sûr, il s’insurgea moralement, et entrevit dans les nuages de la fumée la Liberté guidant le peuple à l’assaut de la Tyrannie. En traçant de sa main fiévreuse l’esquisse du Boissy d'Anglas, il se fit, je n’en doute pas, président de la Convention; il entendit les vociférations de la foule mêlées aux craquements des planchers, et il ne put s’empêcher de saluer quand la tête sanglante de Féraud passa devant lui au bout d’une pique. Aussi Eugène Delacroix reste-t-il, dans cet ordre, aussi grand interprète que David d'Angers et Rude l'ont été dans leur art. Il n’est ni théatral, ni déclamatoire ; il est vrai. On s’arrête étonné, on regarde, on s’émeut, on se passionne, et le frémissement de l’enthousiasme vous parcourt en tous sers. Cherchez ce lyrisme intérieur, cherchez celte puissance de fascination dans les œuvres des Court, des Vinchon, des Mulier, puisqu'il faut bien nommer ici Ce 6 dernier, vous ne les trouverez pas. Ils ont peint en indifférents ou er ennemis. Quand leurs composilions ne sont pas sottement réactionnaires, elles sont odieusement plates.
Ne nous arrêtons pas à la peinture religieuse: nous nous sommes expliqué l’autre jour sur son morceau important, l’Assomption, de M. Bonnat. Quand cette com-
position d’un homme d’un talent réel n’a pas trouvé grâce
devant nos exigences, il est difficile que nous attachions,
quelque importance au Départ des missionnaires, de M. Charles de Coubertin, élève de Picot, qui a été décoré en 1865, hors série, et sans jamais avoir obtenu une médaille ; à [a Malédiclion du serpent, de M. Mottez, élève d’Ingres, qui rappelle par ses plus mauvais côtés l’école classique de la restauration; à la Vocation de saint Jacques, de M. Alphonse Colas, élève de Souchon, et aux autres élucubrations de je ne sais quels élèves de Rome. Ce sont là grandes machines, sentant convenablement la convention de l’école. Destinées à des églises et envoyées sous le couvert de l’administration, elles feront la joie du sacristain qui les déballera, du curé qui les regardera, et pendant huit jours il en sera parlé dans les familles pieuses. N'empêchons pas par un mot imprudent le concert d’éloges qui les doit accueillir. Des tableaux plus petits et des scènes plus coutumières nous réclament.
Voici d’abord M. Fromentin avec une Fantasia et une
Halte de muletiers. Cest toujours de l’Orient, c’est-àdire une nature loin de nous, par conséquent en dehors de notre contrôle. Un accident politique, l’insurrection de Grèce, l’a mise à la mode; un autre accident politique la conquête de l’Algérie en a prolongé le goût. Mais ce goût durera-t-il? M. Fromentin, qui manie la plume aussi élégamment que ia brosse, est bien trop intelligent pour le croire. Il a vu tomber au bout de peu d'années lorientalisme littéraire; il a dù supposer que, dans un temps plus ou moins proche, l’orientalisme pittoresque suivrait de près son ainé dans la tombe. En vue de cet inévitable avenir, l'artiste a-t-il pris ses précautions? s’est-il mis en mesure d'accomplir son évolution le jour où le mouvement des idées l’aura rendue indispensable? Je voudrais le croire, car il est de ceux qu’on suit avec intérêt, et dont on ne manque jamais de s'informer chaque année; mais, vraiment, je n’ose plus guère y compter. La fréquentation des pays torrides doit gâter les yeux à la longue. S'il n'allait plus rien voir quand, au
eg ——— © ; :
Et nr
bout de quinze ou vingt ans, il voudra remonter vers les vaporeuses régions du Nord! Qu'il y songe, et que même il y prenne garde; car, si je ne m’abuse, il commence à perdre le sens de ces terres africaines qui l’ont si longtemps et quelquefois si heureusement inspiré. Sôn exposition de cette année ne vaut pas celle du Salon dernier. C’est bien toujours le même jet libre et spirituel, toujours la mème fantaisie charmante, toujours les mémes jolies taches de couleur, toujours les mêmes petits chevaux vifs, emportés, pleins de feu, se donnant en spectacle avec autant d’entrain que leurs cavaliers; mais déjà, il me semble, le dessin se lâche, le modelé s’affaiblit, le style se perd!
M. Protais a renoncé à cette poésie factice qui faisait de lui le Paul de Molènes de la peinture. Il a donné congé à la mélancolie et licencié son armée de soldats élégiaques. À la bonne heure! Dans ses toiles maintenant, on travaille, on agit ; on ne se pose plus pour rêver. Cestun grand point. Le Percement d'une route est un épisode plein de vérité. Une forêt se présentait à abattre. Les soldats ont mis l’habit bas, et de toutes parts, les arbres ont jonché le sol. On pioche, on déblaie, on transporte. Chacun est à sa besogne, et la tâche sera vite menée. La Mare a le même naturel avec une intention plus humaine peut-être. Une troupe esten marche depuis de longues heures ; on à chaud, et il fait soif dans les rangs. C'est un moment rude à passer. Tout à coup une mare est signalée. Une mare! chacun se précipite. Rien de plus réussi comme mouvement.
Ces deux petits tableaux, très vivants, très animés, sont charmants d'observation, M. Protais ne regrettera pas de les avoir exécutés. Ils lui vaudront de sincères éloges; et lui-même, plus il avancera dans cette voie, plus il se convaincra de ses anciennes erreurs. Une poésie qui n’est pas basée sur la réalité est illusoire et de durée passagère.
Je n'aime pas beaucoup les tableaux de militaires. Pourtant je ne puis passer sous silence le Repos pendant
la manœuvre, de M. Edouard Detaille. C'est une scène du camp de Saint-Maur: les armes sont en faisceau et les tambours gisent à terre. Il y a suspension des exercices. Les grenadiers vont, viennent, s’assiéent au gré de leur humeur; les officiers à cheval se passent leur cigare allumé. Rien de plus varié et en même temps de plus juste que cette diversité d’attitudes. M. Detaille est un élève de Meissonier, qui s’est donné pour spécialité de travailler dans la garance et qui fait presque aussi bien que son maitre. Tous les deux sont faibles dans le paysage et excellent dans la figure. Mais le jeune homme a cette supériorité qu'il n’häbille pas ses modèles en costumes Louis XV et qu’il aborde de front la vie contemporaine. Jusqu'où ira-t-i1? Nous le saurons plus tard.
I n’y à au salon carré qu'une marine de Durand Brager, qui connait son navire comme Horace Vernet connaissait son soldat. En revanche, les paysages y sont nombreux.
Mais d’abord un mot des fleurs. Celles de M. Desgoftes, dans l’Enlèvement de Déjanire, sont sèches et dures. Décidément ce peintre n’est bon que pour l’inanimé. Il fait à merveille le marbre, le bronze, le cristal, les émaux, tout ce qui appartient au monde inorganique. Aussitôt qu'on monte dans la série des choses organisées, aussitôt que la vie apparaît, même sous ses moindres formes, dans la plante, dans la fleur, il perd toute ressource et devient impuissant. Problème intellectuel curieux, que je ne me piquerai pas de résoudre. J'aime mieux regarder les Æoses de Philippe Rousseau. Sontelles assez belles, assez opulentes de forme et de ton! Sans doute cette ombrelle bleue, toute déployée au centre de la toile, est criarde et fait une tache désagréable ; mais regardez la corbeille de boutons qui est placée au dessous et qu'elle garantit. Comme toute cette partie dans la demi-teinte est délicate, fraiche, amoureusement peinte. On dirait la nature même. La Haie d'aubépine de Mlle Louis Darru que j'aperçois sur une face opposée est aussi d'excellente qualité, quoique
un peu confuse à la base; il ne la faut point oublier.
Ceci dit, voyons nos paysages. Il y en a quelques-uns et de premier ordre ; par exemple le Verger de Daubigny et les Roseaux de Hanôteau. C’est à la fois vigoureux et bien pensé, juste d'effet et simple d'exécution. Il y a d’ancicnnes gens qui n'aiment pas le paysage et qui le relègucnt volontiers au second rang. Pourquoi cette sévérité, quand un arbre peut être étudié avec autant de soin qu'une figure? Nous autres,plus tard venus, nous sommes plus compatissants, et nous avons pour ce genre une cerlaine prédilection. Cela tient peut-être au temps où nous vivons. Le paysage a été la folie des générations venues avant nous; il est encore la nôtre. Comment pourrions-nous mal juger d’un genre où notre école triomphe, et qui est devenu notre gloriole? Notre âme en quelque sorte va au-devant de lui. Chaque fois que le hasard de la lecture ou de la conversation apporte à notre œil ou à notre oreille l’un de ces mots simples et doux, matin, soir, brise, plaine, bois, vallée, source, aussitôt une image se lève dans notre esprit, et nous montre en vision, avec son appareil accoutumé de formes et d'aspect, un fragment de nature tout chargé de sensations délicieuses. C’est le matin vibrant, avec son souffle rafraichi, sa jeune lumière, sa rosée perlant dans l'inextricable lacis tressé par les insectes à la pointe des herbes; c'est le soir mélancolique, avec ses ciels rougissants et ses mouvantes architectures de nuages; c’est la plaine déroulant en été son tapis de moisson rayé comme une limousine de roulier ; c’est le silence sonore et les lumineuses éclaircies de la forêt; c’est la verte vallée promenant à travers les peupliers et les frênes le mince filet d’eau où les petits oiseaux viennent boire! Tant que ces mots auront le don d’éveiller en nous ces idées, avec toutleur charmant cortège d’impressions et de souvenirs, nous aimerons la campagne; et nous aimerons l’artiste qui, sur un bout de toile, avec un peu de couleur étendue, sait en reproduire les multiples effets. Accrocher la campagne aux murs de son salon; avoir là sous ses yeux,
ANNÉE 1869 303 tous les jours, à toute heure, tandis qu’au dehors les saisons changeantes passent et repassent, un éternel bouquet de verdure comme ces Roseaux d'Hanoteau ou cet éternel Pommier en fleurs de Daubigny,quelle source inespérée d'émotions fécondes et de plaisirs discrets !
Les tableaux qu’on ne fera pas. — MM. François Millet, Jules Breton, Courbet, Jules Héreau, Lazerges, Comte, Gérome. Ce qui rend l'idéal particulièrement odieux, ce qui en
devrait faire un objet d’exécration permanente pour tous les amis du progrès, c’est que par lui le peintre devient aveugle devant la réalité, et se trouve dans lincapacité absolue de comprendre rien à la grandeur des faits qu’amène le mouvement de l’histoire.
Ainsi nous venons d'assister, tous autant que nous sommes, au plus magnifique des spectacles : le suffrage universel prenant possession de lui-même et rendant à haute voix son verdict desouverain.Dansla vie d’une nation qui, comme la nôtre et sans le mériter, a perdu le gouvernement de ses affaires, ces événements-là comptent. Ils ont une valeur propre qui les recommande à l’attention publique. Quoi de plus important en effet pour nous et pour l'humanité dont nous sommes restés quand même la tête avancée, que de savoir si la France continuera d’être maintenue en tutelle ou au contraire si elle s’appartiendra? Le caractère particulier qu’affecte la vie populaire, les aspects généraux sous lesquels elle se présente, ne sont pas moins faits pour intéresser l’imagination de l'artiste. Exaltation des sentiments, ardeur des passions, diversité des costumes, groupements naturels des personnages, variété des épisodes, tout s’y retrouve.
re.