TETE
M. Rouillard, — et un médaillon signé d’un nom qui porte sa recommandation avec lui, le nom de Préault.
Terminons par un mot d’éloge à l’adresse de M. Etex. Nous nous rappelons avoir vu à l’école des beaux-arts les divers projets envoyés au concours ouvert par la villé de Montauban pour élever un monument à la mémoire de ” M. Ingres. Le concours fut si faible que la ville embarrassée n'osa faire un choix. Plus tard, elle demanda à M. Etex de'lui soumettre un projet qu’elle adopta. La cité montalbanaise peut se féliciter aujourd’hui de sa prudence. Elle aura un monument digne d'elle, digne aussi du peintre dont elle se glorifie. La statue assise est excellente, bien posée et en même temps très-fière. Elle s’adosse à un bas-relief monumental où est représentée l'Apothéose d'Homère. Si, comme je l’imagine cet ensemble décoralif est destiné à terminer une longue promenade plantée d'arbres, dans la perspective et à tra-° vers la verdure, il fera le meilleur effet.
Augmentalion du nombre des exposants : causes. — Griefs contre les artistes, contre le jury, contre l’administration. — Les œuvres capitales. — Les deux marines de Gustave Courbet. — Millet, Daubigny, Corot, Chintreuil, Hanoteau, Joseph Stevens, Hébert, Munkacsy, Leibl, Marie Collart, Nélie Jacquemart, Jalabert, Regnault, Carolus Duran.
Le Salon de 1870 compte 5,434 numéros, soit 1,194 de plus que le Salon de 1869, 1,221 de plus que le Salon de 1068, et 2,689 de plus que le Salon de 18,7. Cette notable augmentation a beau aggraver la tâche du critique et compliquer le plaisir de la foule, #lle n’en doit pas être moins bien accueillie; car elle est due à deux causes également heureuses : l'accroissement du nombre des arüstes, qui coïncide avec les progrès de notre jeune démocratie; l'impartialité des juges, qui atteste l’expansion des doctrines de liberté. Le jury de sculpture a accepté tous les envois qui lui avaient été faits. Le jury de peinture n'a prononcé qu’un nombre d’exclusions fort: restreint relativement à celui des années précédentes. Ges bonnes dispositions, fruit naturel du travail qui s'aceomplit dans les esprits, nous montrent que nous ne sommes plus très éloignés du but à atteindre. Encore un
pas fait dans celle voie de tolérance, et nous arriverons à l'idéal depuis si longtemps caressé, idéal qui peut se formuler en deux mots : désintéressement complet de l'Etat en malière de direction artistique, franchise absolue des expositions annuelles. Dans une société dont le travail est le souverain régulateur, l'éducation publique est intéressée à ce que tout produit puisse se manifester au grand jour. Les artistes ont été longtemps tenus en tutelle, assimilés à des écoliers dont on examine les devoirs : le moment est venu pour eux d’affirmer hardiment leur autonomie, de réclamer devant l'opinion la responsabilité directe de leurs œuvres. Au temps où nous vivons ils ne sauraient être moins favorisés que les industriels et les commerçants.
£st-ce à dire que, pendant les préliminaires de ce Salon, qui ont vu toutes ces questions graves se poser à nouveau, chacun a également compris son devoir? Non. Aussi prendrai-je occasion des fautes commises pour dire aux arlisies, au jury, à l’administration, quelques courtes vérilés que je crois utiles, et dont peut-être on pourrait faire profit l’année prochaine.
Les artistes, — et je m'adresse à ceux-là seuls qui, n'ayant encore oblenu aucune récompense, restent soumis à l'arbitraire du jury, — les artistes n'ont pas com-
pris qu'ayant à désigner leurs juges ils étaient les vrais rois de la situation, et qu'il leur appartenait de transformer le verdict du scrutin en une déclaration solennelle de leurs volontés. Au lieu de porter leurs suffrages sur des hommes libres de toute attache avec le pouvoir ou avec l’école, ils s’en sont tenus aux noms habituels, et le Jurys’est trouvé composé à peu de choseprès comme par le passé, des créatures de l’administration. C'est bien la peine d'avoir conquis le droit du vote, si l’on ne sait pas s’en servir; c'est bien la peine d’être le plus grand nombre et de pouvoir tout faire, si l’on n'a pas le courage de vouloir! Je viens de relever sur le livret même le compte des tableaux envoyés. Sur 1,750 peintres environ qui ont exposé, il n’y en a que 184 hors concours et 152
exempts. C'est done une masse compacte de plus de 1,400 artistes qui forment la gent justiciable du jury, et qui, se portant sur tels noms plutôt que sur tels autres, pouvait faire la loi dans ce Salon, comme elle pourra la faire dans les Salons à venir. Leur Situation étant la même, leurs imtérêts sont nécessairement identiques. Pourquoi n'imitent-ils pas les mœurs nouvelles? Pourquoi n’apprennent-ils pas à se réunir, à délibérer en commun, à se mettre d'accord pour faire prévaloir leurs intentions? Un jury indépendant, fort de l'adhésion de quatorze cents artistes, c’est-à-dire de la très grande majorité, eût pu parler en maitre, même au ministre des beaux-arts. Il eût, dans une série d'actes préparatoires que l’opinion tout entière aurait soutenus, répudié le règlement de l'administration; déclaré que le temps des entraves élait passé ; proclamé, à la façon du comité La Rochenoire, que, pour premiére e mesure, il fallait admettre au moins tous ceux qui avaient exposé une fois déjà; pour seconde mesure, abolir ces médailles qui sont non moins ridicules par leur origine qu'odieuses par leurs effets, puisqu'elles établissent des différences de talent que rarement 1e goût présent accepte et que jamais la postérité ne ratifie. L'art affranchi, la liberté intellectuelle et manuelle de chacun assurée, la pensée artistique soustraite à la pression des coteries et des passions, ce n’était donc pas là un résultat qui püt payer quelques concessions de vanité et d’amour-propre?
Le jury n’a pas compris que, venant à une époque où toute autorité est contestée et où les artistes font effort pour ressaisir eux aussi le pouvoir constituant qui leur appartient, il ne lui suffisait pas d’être juste et impartial, il fallait qu'il allât jusqu'à l’extrème de lindulgence. Faire abnégation de toutes vues personnelles, reculer indéfiniment le cercle des admissions, tel était son rôle tout tracé. Il ne l’a pas conçu ainsi, et, celte année encore, il à fait des victimes. Malgré les efforts de M. Ziem, dont le libéralisme en cette occasion mérite, d’être signalé é, il a repoussé l'envoi d’un travailleur solide
et éprouvé, M. Théodore Véron; l'envoi d'un apprenti de talent et d'avenir, M. Claude Mo Je ne connais pas les œuvres ainsi rejetées, mais décourager la Jeunesse et ee l’âge mur n’a jamais été un acle de sagesse;
t pour moi, je le dis en toute sincérité, quand je ren- Pine e au Salon tant d'œuvres malhabiles qu'a sauvegardées seule la mention « hors concours », de tels refus appliqués à de tels hommes me paraissent inadmissibles.
A ce reproche s'en ajoute un autre. En acceptant d'opérer lui-même le placement des tableaux, tàche difficile dont il s’est à peu près bien tré, le jury aurait dü se demander si, du moment qu'il élait obligé d’augmenter le nombre des salles, il ne devait pas rechercher le moyen de faire à tous les exposants part égale de jour et de lumière. La question n'avait pas besoin d’être soumise à une longue étude,etil n’était pointnécessaire qu'un grand architecte vint la résoudre. En effet, personne ne se plaint du grand salon carré qui est au centre, ni des deux autres crands salons carrés qui sont aux extrémités; on les trouve éclairés à souhaitsur chacune de leurs faces. Quand des plaintes s'élèvent, elles partent des pe- Lits salons, où, de fait, toute la parlie exposée au nord se trouve sinon Sac Nice. du moins placée dans des condilions évidentes d” infériorilé. Cela étant, le remède est bien simple : il n’y à qu'à supprimer les petits salons en enlevant la cloison longitudinale qui va d’un bout de la
“alerie à l’autre, et à installer à leur place une série de Grands salons carrés exactement semblables au salon central pour les dimensions. On perdrait à cette combinaison une certaine étendue de surface utile, je le sais, mais on Ja regagneraitaisément dans le prolongement des bâtiments en retour, et tous les tableaux étant placés à satisfaction, le public ne regretterait point d'être obligé à faire quelques pas de plus. Le jury a songé à tout, sauf à introduire cette réforme dans l'aménagement intérieur du palais. Nulle pourtant n’était plus urgente; nulle, j'en suis convaincu, ne sera mieux accueillie des
artistes le jour où on la réalisera: y songera-t-or l'an prochain ?
L’administralion enfin n’a pas compris que, voulant inaugurer cette année un état de choses plus libéral, laisser par exemple les artistes maitres d’arranger le Salon à leur guise, ils devaient avant tout licencier le vieux personnel de l’exposition, personnel façonné de longue main aux vexations et abus qui ont illustré l’ancien SYStème. Il a conservé ce personnel perverti ; qu’est-il arrivé ? Il est arrivé que les employés du palais des Champs- Elysées, secrètement hostiles au nouvean ministère des beaux-aris, ont permis à leurs favoris de changer euxmêmes la place que le jury leur avait attribuée: il est arrivé que des excès d'autorité ontamené de regrettables altercations ; il est arrivé enfin qu'un jeune artiste, M. Castellani, dans un accès de légitime colère, a lacéré et détruit l'œuvre sur laquelle il avait fondé ses espérances de début.
M. Castellani s'adresse à moi pour faire connaître sa réclamalion; il n'aura pas placé sa cause dans des mains négligentes.
(J'avais envoyé, m’écrit-il, un panneau décoratif de six mètres d'étendue, spécimen d’une série d'œuvres du même genre exécutées par moi dans un monument de Reims. Un accident ayant détérioré ce panneau, je fus mandé au palais pour le réparer. !’inspecteur des beauxarts, M. Buon, qui nous considére sans doute comme ses subordonnés, me reçut de l’air et du ton d’un commissaire de police s'adressant à sa clientèle ordinaire. Il me fit à l'endroit du mauvais état de mon œuvre des observalions quin'étaientnullement dans son droit, puisque cette œuvre le jury l’avait admise telle qu’elle était, alla même jusqu’à menacer de ne pas m'exposer, si je ne réparais pas la bordure, que le transport avait endommagéce. Je répondis nettement à ce monsieur que mon droit élait d'exposer, et que j'étais résolu à en user malgré lui. Jugeant que sur ce point il n’aurait pas facilement raison de moi, il chercha un autre moyen de se
venger de mon irrévérence. Mon carton était désigné pour une très bonne place et sur le point d’être accroché;
il le fit enlever par quatre gardiens et transporter hors
des salles. Toutes les personnes qui s'occupent d'art sa-
vent combien il est facile de tuer un tableau en Pexposant dans des conditions absolument défavorables ; l’endroit était on ne peut mieux choisi pour arriver à ce ré-
sullal en ce qui me concernait. Le tort était si grave, que
ne pas exposer du tout valait cent fois mieux.Je me précipitai sur ma toile et la lacérai en plusieurs endroits. Le
lendemain,comme je me présentais pour la revoir, il n’en
reslait plus vestige... »
Quel est donc ce personnage qui reçoit les gens du ton d'un commissaire de police; qui juge les œuvres sur la bordure et prétendne les pointexposer si les cadres sont
mal conditionnés :
tions dont on l’a investi.
Son
; Gui, de son autorité privée, revise les décisions du jury, et change les bonnes places en mauvaises ; qui fait transporter une peinture hors des salles de peinture ; qui exaspère tellement un pauvre débutant que celui-ci en arrive à cette extrémité de s’élancer tête baissée dans sa toile et de la crever en passant au travers ? M. Castellani le qualifie dans sa lettre d’inspecteur des beaux-arts. L’est-i1? Je n’en sais rien. Mais dans tous les cas il est visible qu’il n’est pas fait pour les fonc-
inqualifiable conduite
prouve qu'iln'en comprend ni le caractère ni les limites. Par sa faute, voici perdu le travail de toute une année, et un travail des plus méritoires au dire des connaisseurs qui l’ont vu. L’arliste qui l'avait exécuté et dont c'était
le début, se trouve retardé d’un Salon sans aucune compensation possible, Est-ce que le nouveau ministère des beaux-arts compte rester entouré longtemps de tels fonctionnaires ? Nous ne le pensons pas, et nous attendons
que justice soil faite.
Sous le bénéfice de ces observations que nous envoyons à leurs adresses respectives, nous pouvons entrer au palais des Champs-Elysées, et commencer notre dénombrement. L'importance de la tâche à accomplir nous obli-
ÉREN. E