‹ SalonsChapitre 89 sur 99 · ER TETE · texte numérisé non relu

ER TETE

lui mordille le bas de la jupe, je défie bien un mari de dire : « Voilà comment je voudrais que ma femme füt peinte! »

Le maréchal Canrobert de Mile Nélie Jacquemart. — MM. Leibl, Jalabert, Comtois, Bonnegrace, Layraud, Carolus Duran, Eugène Faure, Giacomotti, Valadon, Charpentier ; Mile Henriette Browne. — Tableaux de genre : le Dernier jour d'un condamné de M. Munkacsy.

Le voilà! c'est bien lui. Quiconque l’a vu passer, à cheval, en grand uniforme, les cheveux longs et pommadés, la tête nonchalante, les épaules alourdies comme si elles étaient fatiguées du poids des honneurs, le reconnaîtra. A pied, en habit de ville, il n’est plus le même. Il se redresse, prend des airs pimpants : et, la mine haute, le pas assuré, va, jetant sur la foule un regard qui voudrait être ferme et qui n’est que trouble. Il Fr étudier de quelle façon il assiste à nos premières représentations, et comment, la pièce finie, les spectateurs descendus, il s’installe au fond de son coup#, en lançant son bout de cigare par la portière : c’est tout un poème. La joyeuseté publique lui a attribué un jour un mot qui devait faire tomber tout Paris par terre, rrran! Le mot a été démenti. Mais, prononcé ou non, il restera; car il exprime tout l’homme, en même temps qu'il résume toute la philosophie sociale du-second empire. Fausse élégance, fausse énergie : c’est ainsi que Mile Nélie Jacquemart l’a peint, au naturel. La jeune artiste n'avait sans doute voulu faire qu’un portrait; par la vérité de la ressemblance, elle a fait presque une satire. Dans tous les cas, qu’elle ait eu conscience ou non du résultat, elle

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* te porc boss (A CR | f ‘à he 3 are ANNÉE 1870 401 | a formulé un jugement. L’homme que nous avons sous : 4 %

les yeux est bien le maréchal Canrobert, tel que ses con- | temporains l’apprécient et tel que la postérité le définira, si tant est qu’elle ait à jamais s'occuper de lui. Nature ambitieuse et égoïste, où les grandes idées, les hautes notions du droit font défaut, et où la préoccupation des } aises de la vie tient presque toute la place. Comme Hercule, il s'est trouvé un jour, ou plutôt une nuit, — lui et quelques- uns de ses pairs, — à cette bifurcation fatale où en face de soi, l’on a deux chemins, lun le devoir, l'autre la fortune. Hercule avait choisi le devoir, Canrobert et ses égaux suivirent la fortune. Bien du temps à passé sur cet événement fameux, et maintenant l’on dit qu'ils en ont pris leur parti, et que leur conscience est presque calme. Calme? Je ne le crois guère,.et je sais gré à Mlle Nélie Jacquemart d’avoir ravivé ces poignants souvenirs. La douloureuse et implacable biographie, elle l'a écrite avec une fermeté imprévue, racontée en trails précis, tels qu’on n’eût pas dû les attendre d'une femme. Lisez dans les parties molles de cette tête dont elle à construit et modelé les plans avec une attention si soutenue, vous y trouverez tout au long la suffisance, la morgue et la fr agilité morale du modèle qui a posé. Quelques lourdeurs de touche pourraient être reprochées çà et là, au point de vue de la facture; mais qu'importent L ces détails? Et si les mains sont manquées, si elles sont | rondes, boursouflées, peu personnelles, qu'importent | encore? La physionomie emporte tout, et les mains n'é- » aient peut-être pas absolument indispensables dans le fi, portrait de l’homme qui n’a jamais rien fait d'utile, ni à 4l Sébastopol ni à Paris. - 4 Le portrait n’a pas loujours besoin d’être une analyse 4 morale ; il suflit parfois qu'il exprime une attitude ou un | sentiment, et alors il charme le regard en même temps | je intéresse l'esprit. La Grande-duchesse Marie de Îl {. Jalabert n’est peut-être qu'une attitude ; mais quelle 1 ire se dans la pose, ct quelle distinction dans lajustement! St je ne m'arrèle guère à la tête qui, bien que

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fermement indiquée dans son ossature, manque un peu d’accent dans ses chairs, je ne puis détacher mon regard de cette poitrine, si souple et si vivante qu’elle paraît respirer. Quelle sévérité et quelle grâce dans la robe de satin blanc relevée d’uu liseré bleu qui court sur le bord! Les mains croisées au bas du corsage ont quelque chose d'ingénu. C’est la simplicité dans la grandeur. M.Jalabert n'est certes pas un nouveau venu, et ce n’est pas la première fois que ses efforts vers le style sont récompensés par le succès ; mais jamais je ne l'avais vu si près de la nature et de la vie.

La jeune fille de M. Leibl n’est point de si aristocratique condition que le modèle de M. Jalabert. A la facon familière dont elle porte au bras son chapeau suspendu par les brides, on voit qu’elle est du peuple ou de petite bourgeoisiè. Peut-être même touche-t-elle aux arts. Sa désiny olturée prête à cette supposition. Mais comme elle plait ! comme elle retient ! C'est un des morceaux duSalon qui ont le plus de saveur, non seulement pour la concepüon, mais encore pour le faire. Quel artiste que celui qui, négligeant tout détail inutile, a su brosser si largement cette robe grise. indiquer ces mains en quelques touches justes, et transporter tout l'intérèt sur ce fin visage, si soigneusement et si délicatement modelé! Les esprits minutieux disent qu’il n’a pas poussé plus loin son œuvre de crainte de la gâter. Qu'en savent-ils ? Pour moi, je la trouve fine à mon gré, etje souhaite que, séduit par l'accueil qui lui sera fait cette année, M. Leibl, cet étranger inconnu hier encore, nous renouvelle souvent ses envois : en fait de réputation et de gloire, Paris est le dispensateur souverain.

Puisque nous en sommes aux portraits, n'oublions pas de mentionner parmi les meilleurs M. M... de M. Franc Comtois, un jeune homme dont hous ne connaissions pas encore le nom ; M. 4. M..., dé M. Bonnegrâce, un artiste que j'ai recommandé souvent êt qui est consommé dans ce genre spécial : le Père Hyacinthe, de Mme Henriette Browne ; l'Abbé Listz, de M. Layraud ; la petite Mar-

guerite, de M. Carolus Duran, qui vaut infiniment mieux qu'un grand portrait de femme ; une autre tête d'enfant de M. Charpentier et une autre de M. Eugène Faure, si singulièrement posée sur un coussin violet, qu'e'le vous arrache un sourire ; une dame en robe de velours noir, do M. Giacomotti, très savant d'exécution ; un Colfavru, de M. Valadon, très ferme et très accentué.

Je reviens aux œuvres vraiment originales du Salon, et tout d’abord je trouve le Dernier jour d'un condamné, de M. Munkacsy.

M. Munkacsy est élève de l'académie de Dusseldorf. On ne le saurait pas par le livret, qu’on le reconnaitrait au caractère de ses figurines et à leur intelligente disposition. Mais il y a chez lui plus qu’un arrangeur comme M. Vautier, plus qu’un physionomiste comme M. Knauss, il y aun peintre, c'est-à-dire.un homme dont l’œil est propre à saisir une scène sur nature, dont l'esprit est habitué à ne retenir du spectacle contemplé que ce qu’il en faut pour composer un tableau, dont la main enfin est habile à rendre par les moyens de la peinture, et l’impression que l'œil à gardée, et l'émotion que le cerveau a ressentie. Qualités vraiment rares et qu'il est impossible de ne pas admirer, quand on songe à la stérilité de ces prétendus continuateurs du grand art qui vont chercher leurs sujets dans les livres, les composent à l’aide de réminiscences classiques, et, non moins dépourvus de métier que d'invention, ne peuvent faire tour à tour que du dessin sans couleur ou de la couleur sans dessin !

La scène que M. Munkacsy place sous nos yeux, il ra vue. C’est un trait des mœurs de son pays. En Hongrie en effet, quand un homme a été condamné à. mort, l'usage est que, trois jours avant l’exécution, les portes de la prison, s'ouvrentau public admis à contempler le malheureux dans sa cellule. Sur une petite table recouverte d’un drap blanc, un crucifix se dresse entre deux cierges allumés. À terre est posée une sébille ; l'argent qu’y jettent les visiteurs servira plus tard à faire dire des messes pout le supplicié. L'épisode, on le voit, est exotique, em-

prunté aux pratiques des peuples étrangers ; mais nous n'avons pas à nous en formaliser. Peintre hongrois peignant les mœurs de la Hongrie, M. Munkacsy fait précisément ce que nous demandons aux peintres français de faire : il s'exprime sur les choses de sa compétence, c'est-à-dire sur celles-là seulement qu'il a pu voir et sentir. Aussi reste-t-il sans reproche devant l'esthétique nouvelle dont les prescriptions fondamentales se limitent à ces deux termes généraux: naturalisme et indigénat. Cette scène tragique, M. Munkacsy l’a traduite avec une puissance d'émotion rare. Rien de théàtral. Ni violence, ni déclamation, ni exagération d'aucune sorte : un immense désespoir contenu. La lumière, celle d’une belle journée de soleil, pénètre par un soupirail au plafond, gaie en haut, triste et mélancolique en bas, enveloppant dans sa dégradation savante les attitudes et les physionomies de la foule. La femme du condamné s'est retournée contre le mur pour étouffer ses sanglots etdissimuler la terreur qui l’affole. Quant à l’enfant,une petite fille, ne comprenant rien à ce qui se passe, mais impressionnée par la douleur de tous, ne se rendant pas compte que l’homme robuste et fort qui est là devant elle et qui est son père, disparaîtra demain, et qu’elle ne le reverra jamais, plus jamais, elle se tient debout pauvre innocente, et grignote lentement un morceau de pain dur. Le soldat autrichien qui veille à la porte du cachot est admirable dans sa pose indifférente et sympathique à la fois. Seul peut-être, le condamné ne me satisfait pas : il est sombre, je l'aurais voulu abattu ou révollé. Et puis, en ce qui le concerne, un souci m'assiège. Si c’est là un assassin vulgaire, une de ces âmes basses et viles que la soif de l’or a rendues criminelles, ah! vous m'avez surpris ma pitié. Je ne veux pas m'émouvoir pour un de ces misérables qui transgressent sans cesse les plus simples notions de l'humanité, empêchent la bonté de s'établir sur terre. Je n’ai etje n'aurai jamais de larmes que pour les défenseurs du droit, pour les victimes de la tyrannie. Celui-là a-t-il été arrêté dans ces luttes obscures de la

société civile, où l'honnête homme si souvent trébuche aux traquenards de la loi? A-t-il été pris les armes à la main sur un Champ de bataille, combattant pour lindépendance de sa patrie ? Rien ne l’indique, et le doute où je reste me trouble profondément. Je vous en supplie, mon-

* sieur le peintre hongrois, vous -qui, pour votre premier envoi à Paris, avez eu ce suprème bonheur de désarmer la critique et d’apitoyer les cœurs, venez à notre secours. Ne laissez pas notre sensibilité complice d'un làche assassin. Dégagez-là. Un signe un bout de drapeau un accessoire quelque part, qui montre bien que votre héros est un patriote, et que notre jugement est droit, et que vos intentions sont pures. C'est un détail insignifiant en apparence, mais ce détail, je vous le jure, est nécessaire: il sera la lumière de votre composition, comme la justification de nos éloges !

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MM. Luminais, Protais, Fleury Chenu, Heïlbuth, Millet, Pasini.

Voyez tout de suite la différence qu'il y a entre un peintre s’exerçant sur les mœurs contemporaines, comme M. Munkacsy, et un artiste comme M. Luminais, qui, remontant le cours des âges et s’attaquant aux choses disparues, s'efforce de retracer à nos yeux l'aspect d’un grand événement passé.

Certes, le tableau de M. Luminais, En vue de Rome,est admirable de point en point. Cette grande ville lointaine qui s'éclaire des rayons du soleil levant et qui couvre tout l'horizon de son étendue, ce groupe d’envahisseurs en marche, ces robustes et lourds chevaux, ces guerriers armés, ce vieux chef à barbe blanche tout casqué d’or qui se soulève sur sa selle et d’un bras allongé

montre le terme du voyage, l’objet de l’universelle convoilise, tout cet ensemble, entrevu dans l’atmosphère rafraîichie du matin, forme un beau et étrange spectacle, bien fait pour fixer longtemps l'attention. Mais ce spectacle lui même nous reporte à ces époques anciennes où les Gaulois, nos aïeux, franchissaient les Alpes à la suite du Brennus, mus par le secret instinct de détruire dans l'œuf la future dominatrice du monde. Le tableau de M. Munkacsy, épisode tiré des réalités actuelles, était accessible à tous. Le plus illettré des paysans, comme le plus ignorant des écoliers, le comprenait. Pour avoir l'intelligence de ce qüe M. Luminais a voulu dire, il faut avoir lu, avoir étudié, être versé en un mot dans la connaissance de l’histoire. Et encore l’érudition ici ne suffit-elle pas. Il faut appeler la convention à son secours; il faut admettre avec l’auteur que ces monuments etces murs dont il a tracé la silhouette à l’extrème horizon, sout l'image de la ville de Rome. Car, qu'on veuille bien le remarquer, s’il est donné à un peintre de représenter une ville sur sa toile, il lui est défendu de la dénommer. Un entassement de maisons et de murailles peut représenter Paris, Bordeaux, Lyon, tout aussi bien que Rome. Et si l’idée de Rome, qu’encore une fois le peintre ne peut pas exprimer au moyen de la couleur, ne se présente pas à men esprit, la clef de son œuvre m'échappe. Adieu la lumière qui devait m'éclairer : le tableau demeure inintelligible.

Je touche ici à l’une des conditions essentielles de l’art, et l’une de celles que les artistes se refusent le plus obstinément à admettre. Quand nous nous efforcons de les arracher à l'histoire, à la légende, à la mythologie chrélienne ou païenne, même à l'illustration des poëtes ou des grands prosateurs, et de les localiser dans le monde présent, ils crient que nous rétrécissons leur domaine, et ils nous traitent de réalistes, n’osant pas tout à fait nous appeler barbares. Réaliste, je n’ai jamais su ce que cela voulait dire, et c’est un mot que je n'emploie pas volontiers. L’art n’est pas, n’a pas été,

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ne peut pas être réaliste. Des réalistes, si l’on entend par ce mot ceux qui poursuivent limitation rigoureuse, la photographie en quelque sorte de la réalité, ii n’y en à jamais eu que par exceplion, et il y en a même encore qu’on ne paraît guère s'occuper de flétrir, tant 1l se rencontre d'inconséquences dans les jugements de nos adversaires. Balthazar Denner, ce minutieux Allemand qui reproduisait la figure humaine avec tous les détails de la peau, des veines et du poil, était un réaliste. De nos jours, certains préraphaélites anglais, qui nous peignent au microscope des troncs d'arbres et des fougères, sont des réalistes. Plus près de nous; Dessoftes, qui fait le portrait des cristaux; Paul Robinet, qui fait le portrait des cailloux et des granits, voilà encore des réalistes. Quant à Courbet, à propos duquel le nom a été inventé, Courbet qui interprète si largement la nature et dans chacune de ses œuvres fait palpiter la vie, il n'a jamais été réaliste, même quand il a fait les Casseurs de pierre, même quand il à fait le Mendiant : il a été ce qu'il est toujours, observateur, moraliste et poète.

Laissons donc ces mots mal formés aux embrouilleurs de questions. Détourner le peintre des hallucinations ou des fantaisies de son cerveau, le ramener dans le milieu naturel où il se développe et dont il vit, l'inciter à l'in- {erprélalion de lunivers visible tel qu'il se présente à nous et de la société humaine telle que l’histoire l’a condilionnée, ce n’est point là exalter le réalisne, absoudre la trivialité, encore moins porter atteinte aux droits de l'imagination. Les sentiments, les idées, les passions, les curactères, les infirmités et les grandeurs morales, font partie du monde présent, tout aussi bien que les cristaux de M. Desgolfes ou les cailloux de M. Robinet. Les combinaisons auxquelles ces mouvants éléments donuent naissance se succèdent avec une rapidité et une variété infinies. C'est un spectacle toujours saisissant et toujours renouvelé. Il inspire tous ceux qui travaillent de la pensée et qui s'efforcent de donner à leur labeur une utilité sociale devenue de plus en plus nécessaire; le dramaturge

aussi bien que le romancier, le poète aussi bien que le savant. A vous, peintres, dont l’œil est mieux organisé et la sensibilité plus exquise, de le saisir au passage et d’en rendre les aspects fugitifs avec l'autorité qui convient à votre compétence- spéciale. Là seulement vous serez sur le vrai et définitif terrain de l’art, de plain-pied avec les civilisations modernes. Vous entretiendrez vos contemporains de choses qui les intéressent, parce qu’ils les voient, les savent, et qu'ils en peuvent juger pertinemment sans le secours d’aucune érudition ni d'aucune littérature. Enfin, pour-en revenir à mon point de départ, vous aurez cet avantage, souverain chez tous ceux qui recherchent les suffrages du public, de parler une langue claire, simple, accessible aux plus humbles, qu'un enfant comprendrait !

Si la littérature entre pour une large part dans la beauté du tableau de M. Luminais, elle fait tout l'intérêt du Solférino de M. Protais, effet de nuit où les feux du camp perçant l’ombre impressionnent plus vivement que la rangée de cadavres étendus sur le sol. M. Fleury Chenu, pour sa part, ne tombe pas dans de pareilles erreurs. C'est par les seuls moyens de la peinture qu’il arrive à l’effet. Tout élément étranger a disparu.

I n’y a rien devant nous que le tableau, et le tableau le voici. Il a neïigé ; tout à l'heure il neigera encore. Le cielest sombre, l’air glacé, l'horizon voilé de brouillards. Là-bas, tout là-bas, à demi noyé dans les fonds, un village, avec son clocher, ses maisons, ses jardins. À droite età gauche des terrains, dont les ondulations de la neige indiquent le mouvement et les ressauts. Au milieu, droite et s’avançant sur nous, une route déjà piétinée et creusée d’ornières. Sur cette route, une carriole de paysan emportant un soldat malade. Cinq ou six soldats, à pied, font escorte ; le chien du paysan tient la tête. C’est le Convoi des traînards. Ils viennent du village et vont à la ville. Il fait froid, le ciel est sinistre et plein de menaces, l’étape sera rude ; l'un d’entre eux allume sa pipe pour se réchauffer. Rien n'est plus simple, com-

me on voit, mais rien n’est plus saisissant. J’ai rarement vu effet plus juste écrit en caractère plus serrés. Tout y concourt, le ciel, le terrain, la lumière, l’attitude et la physionomie des personnages. Pas une note discordante dans cette mélancolique harmonie. Il vous en vient comme un frisson. Au premier abord, le ciel semble un peu fuligineux, a des tons de fumée, tandis qu’au contraire les clairs de la neige paraissent un. peu crayeux. Mais cette impression ne survit pas à un.examen plus attenüf. Tout se fond sous Pœil, et l unité devient parfaite. Quant à la ligne de l’horizon, où le village et les arbres clairsemés sont modelés dans la brume, j’en ai rarement vu d'aussi belle. On en garde l’image longtemps après qu'on à quitté le tableau. Voilà une œuvre qui classe définitivement M. Chenu. Jusqu'à ce jour il avait été purement descriplüf ; cette fois ila touché au drame et pro-. duit l'émotion. Le grand art ne va pas au delà.

Une œuvre charmante, d’une séduction à peu près irrésistible, c'est le tableau de M. Heilbuth, Au bord de l’eau, ébleau inspiré de cet endroit de lile de Croissy qu’on appelle familièrement la Grenouillère. M. Ileilbuth a compris enfin que des personnages vénitiens élaient déplacés aux bords de la Seine ; il s’est décidé à y laisser les Françaises, même les Parisiennes, ce qui, étant donné le lieu et les habitudes du lieu, reste tout à fait dans la couleur locale. Cette concession à nos idées a porté bonheur au peintre. Jamais toile meilleure n’était encore sortie de ses mains. C’est frais, coquet, aérien, d’une convenance parfaite avec le sujet. Les petites figurines debout ou assises dans les barques sont ravissantes d'exécution. Peut-être le grand arbre du premier plan, qui s’éparpille sur le ciel, rappelle-t-il un peu la manière de Corot ; mais ce détail est de mince valeur, car il n’entame pas l’originalité de la pensée, originalité qui consistait à fournir une interprétation artistique de la villégiature parisienne, en respectant les types, les physionomies et les costumes. M. Heilbuth n’a eu qu'à se poser le problème pour le résoudre. Heureux naturel. Il nous

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semble que la réussite doit l’encourager à poursuivre ; et, sans chercher à le pousser dans la voie d’un Watteau moderne, nous émettons le vœu, car ce peintre est la versalilité même, que son ancien appareil de costumes romains Où vénitiens ne le resaississe pas.

Je n’ai pas encore épuisé, tant s’en faut, la liste des originaux du Salon, Voici venir François Millet, le peintre des grandeurs rustiques. Sa Femme battant le beurre a encore cette tournure héroïque qui distingue ‘chacune de ses productions. Indépendamment de la baratte graisseuse et du chat qui se frotte aux jupes de la ménagère, je signaleraï ce fond charmant qui donne ouverture d’abord sur une élable où une femme accroupie trait un vache, puis sur des champs qui verdoient dans le lointain. Ce qui me frappe chez M. Millet, c’est la composition du tableau et la convenance parfaite de toutes choses. II n'y a rien chez lui qui ne serve à l'expression. Voyez cet admirable paysage de Novembre, si sobre et si précis, où vous n'avez pour distraire l’œil que quelques ormeaux rabougris et un chasseur qui tire un coup de fusil sur une troupe de corbeaux. Une herse abandonnée fait tout le caractère du paysage; mais comme cette herse est appropriée au sujet et quel trait de génie de l'avoir placée là !

N'oublions pas le beau paysage gris de Pasini, Porte de la mosquée de Yeni-Djani, à Constantinople. Son harmonie est si juste, le dessin de son architecture est si fin, les personnages en action qui se groupent sur les marches du monument forment des tableaux si naturels que j'oublie en le voyant ma vieille haine contre l’orientalisme. Au fond je pense qu’un pré français bordé d’une haie vive vaudrait mieux ; que si vous y ajouliez quelques bœufs tondant l'herbe, un rideau de ces peupliers qui, tourmentés par le vent, rendent le bruit de la mer, j'en rêverais tout un jour. Mais je ne puis m'empêcher de reconnaître que la mosquée de Yeni-Djani est une belle mosquée, et que celui qui a modelé ces groupes vivants dans l’ombre de la grande muraille est un artiste de premier mérite. ;

Les médailles. —-Mile Marie Collart. — MM. Kreyder, Méry. — Mme Louise Darru.—MM. Philippe Rousseau, Vollon, Amand Gautier, Vayson, Corot, Daubigny, Joseph Stevens. Hébert.

Le jury avait une belle occasion de se signaler cette année : C’élait, par une déclaration unanime, de S'Opposer à Loute distribution de médailles. En prenant résolument celte initialive, que l'opinion eût secondée. il coupait court à un état de choses déshonorant pour les arts dun grand pays; il montrait qu'il avait, avec l’intellisence de sa mission el la conscience de sa dignité, le souci des intérêls graves déposés en ses mains. Quoi de plus ridicule et de plus affligeant, en effet, que de voir, aux solennités grotesques du 15 août, des jouvenceaux de cinquante ans, des pères et des grands-pères, chauves el édentés pour la plupart, se lever timides et émus pour aller à une estrade recevoir le prix qui récompense leurs efforts de l’année? Ces réminiscences de collége écœurent les hommes sérieux. Et quand on vient à songer qu'elles sont une alleinte portée à la libre industrie, qu'elles constituent un empêchement insurmontable à la formation du goût public, on s’'indigne et on se met en colère. Quand en aurez-vous fini avec ces épouvantables simagrées de justice distributive? Ne voyez-vous pas bien qu'en encourageant ceux-ci, vous découragez-ceux-là ; qu'en inserivant sur la boutique d’un travailleur : ici on fait de bonnes marchandises, vous écrivez fatalement sur la boutique du voisin : ici on fait de l'art détestable; qu'en établissant ces différences arbitraires et par là même iniques, vous condamnez des malheureux à la. ruine, au suicide, des familles à la misère et à la honte ? EU puis, à un point de vue supérieur, ne comprenez-vous

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pas qu’en usurpant la place du goût public, qui pourtant ne vous à point donné-mandat, vous empêchez précisément ce goût public de se former? Que voulez-vous que pense la foule quand elle vous voit donner la médaille d'honneur à M. Tony Robert Fleury pour une tentative aussi présomptueuse, que vaine; des médailles ordinaires à M. Regnault pour quelques jeux de couleur, à "M. Giraud pour une composition sans intérêt comme sans force, à M. Zamacoïs pour de puériles anecdotes, à M. de Beaumont pour d’indéchiffrables rébus, et à tant d’autres que je n'ai pas le temps de rechercher? Que si, portant les Yeux plus haut, elle considère que les gens qui ont votre estime et professent dans vos écoles s'appellent, non pas Corot, non pas Millet, non pas Courbet, non pas Daubigny, mais Gérôme, Cabanel, Bonnat, Pils, que voulez-vous qu’elle se dise? Sur quel point voulez-vous qu'elle s'accorde? Quelle idée voulez-vous qu’elle se fasse de l’art, de sa nature et de &a destination sociale ? Vous installez en haut la médiocrité, en bas vous récompensez les élucubrations les plus nulles et les plus contradictoires : comment se formerait-il, ce courant d’opinion désirable, ce salutaire ensemble de vues communes, qui a toujours coïncidé avec un renouveau de l’art, que nous avons trouvé au quatorzième siècle dans les cités flamandes aussi bien que dans les républiques italiennes, et qui, après avoir fait l’originalilé d'Athènes et de Florence, pourrait faire encore la gloire du Paris moderne? Ah! vous n'êtes pas des citoyens dévoués aux intérêts de votre patrie. Pour la vaine gloriole de parader quelques heures, vous brisez sans pitié des existences précieuses, vous troublez sans scrupule des intérêts respectables, vous répandez autour de vous la désolation et les larmes; et, ce qui est plus coupable, vous étouffez de gaieté de cœur les aspirations d’un grand peuple qui, las de ses pédants et de ses professeurs, voudrait enfin dire sa pensée, poser ses conditions, exiger un art en harmonie avec son génie naturel et avec la destinée que lui fabrique l’histoire!

J'ai lu ce matin dans les journaux la distribution des médailles faite par les divers jurys : j'avais besoin de vider mon cœur. Ces odieuses pratiques passent trop souvent, sans rencontrer personne qui les stigmalise. Maintenant que j'ai déchargé ma conscience et rempli mon devoir, je puis reprendre ma tâche à l'endroit où je l'avais interrompue. Tâche agréable. Car, en somme, c’est une galerie de choix que nous Composons, sans en avoir l'air, mes lecteurs et moi. Comme je l'ai dit en commençant, la matière, c’est-à-dire les belles œuvres, abonde. Toute la difficulté est de tomber juste, de ne point prendre l’image du talent pour le talent lui-même. Pour cela, il est indispensable de ne s'adresser qu'aux seuls artistes originaux.

Mlle Marie Collart, de Bruxelles, a pour elle Ia naïveté et le charme. Ce n’est pas d’aujonrd’hui que cette jeune femme figure à nos expositions; mais jamais, je crois, elle ne s'était posée avec cette autorité. Ses ta ableaue sont des paysages animés, ici d’un cheval gris, là d’un attelage de bœufs noirs. Les animaux sont structurés avec toute la science des vieux maîtres flamands. Ce qui n’est pas moins agréable, ils s’enveloppent dans l'harmonie de paysages faits pour eux et qu'ils complètent sans les troubler. Ge lacis de branches dépouillées s’enlève avec beaucoup d’aisance sur le ciel rose du matin, et la barrière qui borne ce pâturage est traitée avec une fermeté peu commune. Sentiment juste de la nature, attention réfléchie dans la composition, force et douceur dans le rendu, telles sont les qualités qui distinguent larliste

étrangère, qualités que l’âge et l’étude développeront sans doute, mais qui dès à présent ne permettent pas aux vrais connaisseurs de passer sans les noter soigneusement.

M. Kreyder est, m’a-t-on dit, un tout jeune homme : il a montré dans ses Fleurs des champs la patience et la solidité d'un vieillard. Son tableau se ressent évidemment trop du manque absolu de sacrifices. L'effet est éparpillé, parce que tous les détails, mousses, églantier,

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boutons d’or, cascades, sont traités pour eux-mêmes,avec celte minutie qu'il faudrait qualifier de réaliste si nous nous en tenions à Ja définition que j'ai donnée. Mais on ne peut se dissimuler que les diverses parties de l’arbris seau qui forme le sujet principal de la composition sont, malgré certaines duretés çà et là, rendues avec un art surprenant; les églantines notamment sont d'une justesse de mouvement et d’une fraicheur de ton tout à fait délicieux. J'aime autant, mieux peut-être, le cerisier de M. Méry, inscrit dans le livret sous cette forme un peu littéraire : l'Abeille aux champs. Il est moins mélallique, plus fondu dans l'air ambiant, et en somme il dénote une originalité plus naïve. Dans tous les cas, voilà deux œuvres charmantes et qu’un collectionneur ne saurait négliger.

En passant de la végétation vivante aux bouquets de fleurs cueillis ou aux fruits détachés, nous descendons d'un degré la hiérarchie du genre ; mais il est impossible de ne pas jeter un regard aux Chrysanthèmes de Mme Louise Darru, si humides dans l'atmosphère indécise où l'artiste a l'habitude de les plonger, comme il est impossible de ne pas s'arrêter devant les Premières prunes de M. Philippe Rousseau, dont le velouté est si naturel et le modelé si juste qu’elles font venir aussitôt le nom de Chardin à la pensée.

Dans cette galerie idéale dont je poursuis ainsi la composilion,placerai-je l'Atelier et les Poissons de mer de M. Vollon?Non.Car les Poissonssontfaits de chic,ainsi qu’on dit chez les peintres, c’est-à-dire sans modèle,et l'Atelier, qui me montre une jeune personne pianotant au milieu de faïences et de casseroles, me déplait pour ses dissonances d'idées. Pour Dieu ! messieurs, un peu de goût dans l'esprit et un peu d'ordre dans la composition. Les cruches sont loin de m'être antipathiques, mais, je vous en supplie, laissons-les où elles sont et ne transportons jamais la cuisine dans la salle à manger, De beaucoup je préfère aux Poissons de mer deM.Vollon ceux de M. Amand Gautier. Les deux peintres ont traités à peu près

le même sujet, mais M. Gautier a laissé ses poissons au bord de la mer, dans un milieu acceptable pour tous. Il les a peints avec une franchise et une sincérité que je faire de M. Vollon ne comporte plus depuis longtemps. M. Vollon pourtant a du succès et M. Gautier reste inaperçu : dans l'intérêt de la justice, je demande que .les deux tableaux soient rapprochés et qu’on compare.

Un accident arrivé au tableau de M. Vayson, les Vanneurs en Provence, a empêché l’artiste de le conduire au point de maturité qu'il avait fixé dans son esprit. Mais, tout inachevée que soit l’œuvre, nous y retrouvons les qualités de franchise et de sincérité que l’auteur nous avait annoncées dès son début. Il est vraiment déplorable qu'un morceau de cette importance soit expose trop haut et à contre-jour, quand des toiles aussi médiocres que la Françoise de Rimini s'étalent orgueilleusement dans la pleine lumière de la cymaise. Mais M. Vayson est de ceux que n’abattent pas les coups du sortel que ne sauraient atteindre les maladresses calculées de Padministralion. On ne le fera pas dévier de la route qu’il s’est tracée. Ilconnaiît le but et il possède les moyens. Le jour où son talent aura parlé dans la plénitude de sa force.il faudra bien que les volontés récalcitrantes plient etqu’on abaisse l’œuvre à portée du regard. Les bons tableaux ont au Salon une place imposée, c'est celle où ils peuvent ètre vus.

Tous ces noms plus ou moins nouveaux ne doivent pas nous faire oublier les anciens, ceux dont la réputation est depuis longtemps faite, dont le talent a été cent et cent fois analysé, sur le compte desquels il n’y aura plus rien à dire que le jour où commencera leur décadence. Au premier rang de ceux-là se place Corot, qui est parvenu à l'âge de soixante-quinze ans,et quise maintient dans toute la grâceet toute la fraicheur de son talent idyE lique. Mème son Paysage avec fiqures, quoique appartenant à l’ordre purement imaginaire, à un aspectdeforce inaccoutumé, Daubigny, lui non plus, ne connait pas les

défaillances. Si le Pré des Graves, à Villeruille, me

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semble d’une grandeur un peu triste, je ne sais rien de délicieux comme ce Sentier de printemps où des pomimiers en fleurs se détachent sur les verts les plus riches et les plus délicats. Joseph Stevens, que nous avions perdu de vue, reparait et reprend parmi nous une place que personne n’a songé à lui disputer comme peintre de chiens. Hébert, à côté d’une fâächeuse Muse populaire ilalienne, expose un tableau magistral, le plus robuste peut-être et le plus franc qui soit jamais sortide sesmains. Une jeune fille dans toute l’opulence de sa force, dans tout l'épanouissement de sa santé: une vieille femme maigre etridée. La jeune fille est debout et regarde l’avenir d'un œil résolu ; la vieille femme est assise, et, les yeux baissés, semble rouler dans sa tête le souvenir des jours écoulés : c’est le Matin et le soir de la vie. Rêvez, puisqu'il est visible qu'ici encore le peintre à voulu vous faire rêver ; mais n’oubliez pas tant le monde réel, que vous ne puissiez admirer la draperie qui recouvre la jeune fille. Elle est étonnante d'exécution, si souple et si moclleuse qu’on la prendrait en main comme une

étofte.

MM. Tony Robert-Fleury, Yvon, Puvis -de Chavannes, Jules Lefebvre, Cabanel, Victor Giraud, Jules Breton, Bonnat, Detaille, Marchal, Harpignies, Nazon.

Les erreurs sont nombreuses au Salon de 1870.

Au premier rang d’entre elles, il faut placer le Sac de Corinthe, de M. Tony Robert-Fleury, que le jury vient de marquer d’un signe indélébile en lui décernant la mé. daille d'honneur.

C’est un grand tableau d’école composé à l’aide des clichés connus. Les groupes s’y balancent avec un cer-

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tain sentiment de la pondération plastique, mais l'aspect est froid, l'effet est dispersé, l'horreur résultant d’une vaste scène de carnage fait défaut; c’est à peine si, çà et là, l'œil peut se raccrocher à quelque draperie bien traitée, à quelque morceau de chair intéressant. Nul accent, nul caractère, nulle poésie. En présence de cette grande toile propre et lisse, il n’est personne qui ne conçoive par la pensée un drame plus pathétique, plus émouvant et mieux équilibré. Rester au dessous de l'imagination du spectateur est ce qui peut arriver de pis à un peintre. Mais cela arrive toujours quand le peintre n’est pas soutenu par une émotion ressentie sur nature, quand il n’a pas assisté lui-même à des spectacles analogues à celui qu'il a la prétention de représenter, quand enfin il se borne à agencer avec les seules ressources de son esprit des formes et des données qui lui sont transmises par la tradition.

Le Sac de Corinthe eùt été apporté par un élève de dernière année, qu'au lieu de donner à ce jeune homme la médaille d'honneur, il eût fallu lui dire : « Mon ami, pour venir d'un écolier, ton œuvre est bonne. Te voici arrivé à l’extrème limite de l’apprentissage, et, avant d'ouvrir tes ailes, tu as voulu montrer que tu avais su employer ton temps, que tu avais profité des lecons qu’on t’a données : c’est très bien. Maintenant, cette période de ta carrière est finie; l'heure des labeurs sérieux asonné pour toi. Tu sors de l’école et entres dans la vie. Ferme tes cartons, brûle tes études; oublie tout ce que tes professeurs l'ont appris, non-seulement sur le fond même de l’art, mais encore sur ses moyens d'expression, le dessin et la couleur. Leur dessin n’est pas celuide la nature, leur couleur n’a rien à démêler avec la réalité des choses, et, quant au fond même de l’art, je veux dire son - A origine, son développement, sa destination, n'ayant: jamais communié avec les esprits de leur temps, n'étant jamais sorti des musées que pour entrer dans les salons des ministres, ils n’en savent pas le premier mot. Note bien que les plus grands artistes n’ont jamais travaillé

que sur les formes et les idées de leur milieu. Velasquez, Holbein, Véronèse, Titien, Rembrandt, ont peint leur époque ou défrayé, chacun à sa manière, l'imagination de leurs contemporains. Raphaël lui-même, qu’on te présente toujours comme le grand des grands, n’a pas fait autre chose, en généralisant les types provinciaux de l'Italie au moment où Rome devenait la capitale intellectuelle, que d’exprimer la manière de voir de son entourage immédiat. Plus près de nous, si Ingres est un radoteur prétentieux, Louis David demeure un maître sublime pour avoir peint la révolution sous la forme antique qui lui convenait et qui était le sentiment de tous. Pourquoi procéderais-tu autrement que ces hommes illustres, puisqu'ils ne sont illustrés que pour avoir procédé ainsi ? Dépouille donc avec ton érudition falsifiée les préjugés de ton enseignement; fais table rase de tout ce que tu sais OU crois savoir; présente-toi comme ces combattants qui, avant de descendre dans l'arène, se mettent nus pour avoir l’absolue liberté de leur corps. Ceci fait, regarde le monde qui l'entoure; c'est à ce monde-là que tu vas parler. De quoi lui parleras-tu, si ce n’est de luimême? La société humaine, entrevue et exprimée dans l'infinie variété de ses combinaisons mouvantes, est pour l’art et la poésie la matière première universelle. (est dans la société vivante que tous puisent: c’est à la société vivante que tout revient. Elle est à la fois le sujet el l’objet; et c’est précisément parce que l'art est fait pour elle, qu’elle veut s’y voir, s’y réfléchir, s’y contempler ainsi qu'en un fragment de miroir. »

Ce discours, avec les démonstrations à l'appui, aurait

“peut-être ouvert les yeux de mon élève. Quel effet croyez-

vous que la médaille d'honneur produira sur l'esprit de M. Tony Robert-Fleury ? Elle confirmera l’auteur du Sac

de Corinthe dans la pensée que son œuvre est la meil-

leure du Salon, tandis qu'au jugement de l'opinion, elle

“en est une des plus médiocres; que cette facon d’enten-

dre l’art est la bonne, tandis qu’au jugement de la logique et de l’histoire elle est absolument condamnable.

Aussi violemment encouragé, M. Tony Robert-Fleury ne manquera pas de persévérer dans la voie chimérique où on le pousse. Il y trouvera les récompenses officielles, le ruban rouge de l'Etat, l'habit palmé de l'Institut; mais l'écart se fera de plus en plus grand entre la société et lui. Un beau jour enfin, se voyant seul et n’entendant plus aucune voix qui lui réponde, il se réveillera comme d’un rêve, sentira la solitude autour de lui comme la sentent déjà Yvon, Lefebvre, Puvis de Chavannes, Brion, Bonnat, Bouguereau, Cabanel, et, s’il est vraiment arüiste, ce que je ne fais aucune difficulté de croire, ce jour-là il maudira ses professeurs qui ont dédaigné de l’avertir, il maudira ses juges qui n’ont pas craint de le tromper. Les jurys et les médailles d'honneur passent, la société et le gout publie sont éternels.

Faut-il s’'appesantir sur la composition de M. Yvon? Faut-il montrer, avec la faiblesse générale de lexéculion, le désaccord flagrant qui existe entre le libre génie americain et celte lourde allégorie empruntée au plus mauvais style du premier empire? Comment! ce poncif suranné, que l'imagination répudie même chez les vieilles races latines, exprimerait l'idéal d’un peuple nouveau, essentiellement industriel et positif, sans passé presque et sans tradition, et qui, précisément parce qu'il à été sans antiquité, est demeuré sans mythologie! Cela ne tombe pas sous le sens. M. Yvon s’est trompé du tout au tout; el c’est avec justice que l'unanimité le condamne.

Quant à moi, j'aurais une raison de plus pour être sévère, en songeant à la destination de l’œuvre. On sait maintenant que celte immense toile, roulée au fond d’un paquebot, doit franchir l'Atlantique, pour aller s’exposer au profit d’un exhibiteur dans toutes les grandes villes de l'Union. Je n'ai pas à m'immiscer dans ces entreprises extra-arlistiques ; mais mon palriolisme tremble à l'idée qu'un tel tableau puisse être considéré aux Etats-Unis comme un spécimen de notre art français. Aussi je supplie nos amis de Boston, eux qui possèdent dans leur cercle la célèbre Curée de Courbet, de prendre notre fait et

cause, le jour où l’annonce de la great attraction sera posée sur leurs murs. Ils sont admirablement placés pour dire aux Américains leurs compatriotes : « Ce qu’on vous montre là ne représente pas plus l’art qui se fait en France, qu'il n’exprime l'idéal républicain que vous avez en vous. L'art français, depuis 1848, a subi une révolution profonde. De monarchique et aristocratique qu'il était, il est devenu populaire. C’est à une démocratie naissante qu'il s'adresse, et pour se faire entendre de cette démocratie, le peintre a dû purger son esprit de toute légende, de toute mythologie, de toute convention traditionnelle. Rendre sensibles aux yeux les harmonies de la nature, dégager de la société même les spectacles qu’on propose à son admiration, telle est la doctrine nouvelle. Inconsciente ou formulée, elle a déjà produit autant de chefsd'œuvre qu'il en faut pour illustrer une génération d’arüistes. La Curée est un de ces chefs-d’œuvre. Par elle, nous aspirons le souffle nouveau qui passe sur la terre de 89. La composition de M. Yvon, si étonnante qu’elle soit pour l’étendue, est une œuvre de mort. Le génie de la France ne l’a pas conçue ; le génie de l'Amérique la doit repousser. »

S'il fallait des exemples de plus pour prouver que les peintres qui visent au style et à ce qu’on appelle communément le grand art pèchent surtout par la conception, nous aurions sous la main MM. Puvis de Chavannes et Jules Lefebvre.

Jamais M. Puvis de Chavannes n’a mieux dessiné que cette année ; jamais il n’a tracé un contour aussi net, modelé un torse aussi serré que le contour et le torse de son Saint Jean-Baptiste. Et pourtant quelle grotesque vignette! Une image d’Epinal a certes plus de relief! Les trois figures sont disposées sur le même plan avec des attitudes d’une naïveté qui touche à l’enfance. Le saint ne ressemble pas à un cul-de-jatte, comme on l'a dit. Il a plutôt l’air de s'enfoncer dans le sol; il s’enlise et descend à vue d’œil. Le voilà déjà enterré jusqu'aux genoux. Gageons que quand le coup arrivera, le personnage tout

du

entier aura disparu : le sabre-ne tranchera que le vide.

Quant à la Vérité de M. Jules Lefebvre, on la trouve généralement inférieure comme couleur et comme dessin à sa Femme nue d'il y a deux ans. J'avoue qu’à mes yeux la différence n’est pas très sensible. Ce qui me frappe surtout, c’est la nullité de l’idée. Que veut dire cet artiste avec son puits, sa nymphe, son iris et son chaudron ? S'il n’a pas ramassé dans les détritus de l’histoire un vieux mythe défoncé et inservable, s’il a eu une pensée à lui personnelle, et s'il est capable de m'expliquer cette pensée en style clair, de me montrer que l’allégorie échafaudée par lui c orrespond à un ordre de choses existant vraiment dans l'humanité, je passe condamnation et admets tout ce qu’on voudra, même que cette inintelligible Vérité est un chef-d'œuvre.

On ne peut pas s'arrêter également à tous les tableaux et à tous les noms. La Françoise de Rimini, de M. Cabanel, m'a presque réconcilié avec le groupe dolentd’Ary Scheffer, qui, bien que sans contour et sans modelé, se trouve être un chef-d'œuvre d'invention poétique, auprès du déplorable paquet d’étoffes que le membre de l’Insitut à trouvé original de jeter sur un canapé DOS en âge Le Charmeur, de M. Victor Giraud, n’est qu’une étrangeté ajoutée par le peintre aux excentricités qui avaient marqué son début ; il n’y a à retirer de ce fouillis que quelques vêtements et une jolie nuque de femme coiffée de bleu. M. Jules Breton a perdu le caractère grave et fort qui nous avait si vivement frappé à l’origine. Ses jolies femmes ne songent pas assez à leur ouvrage ; la Fileuse ne file pas et les Lavandières ne lavent guère. sont-elles donc là uniquement pour s'arranger en groupes heureux et plaire à l'œil du passant qui va venir ? M. Bonnat tombe dans la lourdeur avec sa Femme fellah et a bien de la peine à retrouver sa première manière, la bonne, dans une toute petite toile qui représente une Rue à Jérusalém.M. Detaille pousse des charges de cavalerie immobiles dans des paysages sans consistance. M. Marchal est tombé dans Toulmouche; M. Harpignies se

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