‹ SalonsChapitre 90 sur 99 · TT · texte numérisé non relu

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trompe ; M. Nazon s’est trompé, et la liste des erreurs n’est pas close.

MM. Zamacoïs, Vibert, Worms, Berne-Bellecour, Vuillefroy, César de Cock, Achard, Camille Bernier, Hanoteau, Eugène Lavieille, Emile Breton, Chintreuil, Auguin, Pradelles, Paul Guigou, Emile Vernier, Desjardins, Appian, Ordinaire, Rico, Pissarro, Oudinot, Lansyer, Léopold Desbrosses, Sauvageot, Charpin, Artan, Bonvin.

Je venais d'examiner le curieux tableau de M. Zamacoïs, l'Education d'un prince, el, tout en me dirigeant sur le Gulliver de M. Vibert, je songeais à la différence des destins qui fait que, pour la mème satire, M. Zamacoïs a obtenu sa médaille et M. Laboulaye s’est vu refuser son portefeuille. La foule était devenue compacte et l’atmosphère des salles étouffante. Un divan inoccupé s’offrit à moi. C'était le moment de faire une halte ; je m'assis. Au bout d'un instant, effet bien naturel de la fatigue et de chaleur, mes yeux se fermèrent et je m’assoupis légèrement.

En mon sommeil, il me sembla tout à coup entendre un grand bruit d’armure, quelque chose comme un cheval caparaçonné de fer, qui s’avancerait lourdement en frappant le sol du pied. Je me retournai. C’était un cheval en effet. Quatre cavaliers étaient montés dessus, qui l’éperonnaient avec énergie. Chose prodigieuse ! ils n’avaient pour eux quatre, qu'un œil, qu’une main, et qu’un pinceau, lequel à vrai dire me sembla aussi long qu'une lance. Le souvenir du cheval Bayard me vint aussitôt à l'esprit:

— Le nom de ces quatre fils ? demandai-je à mon voisin de gauche.

— Vous ne les connaissez pas ? fitl. Ils s’appellent Vibert, Zamacoïs, Worms et Berne-Bellecour.

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J'eus sans doute l'air étonné et je parus attendre des explicalions, car mon interlocuteur continua avec empressement :

— Plus favorisés que les quatre fils Aymon, ils n'ont point de cousin. Leur cheval s'appelle tour à tour Gérôme ou Meissonier : Gérôme, quand c’est Vibert qui tient la tête ; Meissonier, quand Zamacoïs a pris la place du devant. Jamais, de mémoire de critique, pareille aventure n'est arrivée dans l’art. Ils sont quatre, et ils se ressemblent si bien qu'on a peine à les distinguer. Ce que le premier pense, le second pourrait l’exécuter ; ce que le troisième exécute, le quatrième pourrait l'avoir pensé. IS traitent des sujets de même taille et de même ordre,

avec les mêmes procédés et avec le même esprit, Tous

les quatre anecdotiers, pensant menu et peignant fin : en somme, de la peinture d’étagère. Petits hommes, petits bibelots, petites touches ; tout est microscopique dans cet étrange milieu. L'un d'eux, ne sais lequel, a représenté celle année Gulliver cerné et envahi par l’armée lillipulienne : a-t-il voulu faire la charge du groupe tout entier ? N'oserais le dire. Mais à ce compte Gulliver. ce serait l’art, l’art simple et bon enfant, surpris pendant son sommeil, lié, attaché, rendu immobile par tout un réseau de fils imperceplibles. Les Lilliputiens affairés et curieux qui l'entourent, ce serait Vibert, Worms, Zamacoïs, Berne- Bellecour, toute linnombrable foule de leurs imitateurs et adeptes. Voyez leurs poses gentilles et leurs mignons costumes, Tenez! ïls ont entendu la montre qui tintait dans le gilet du dormeur ; ils Pont tirée, décrochée, descendue à terre, et voilà qu’ils la démontent, croyant y surprendre sans doute le secret de la vraie peinture. Tout ce petit monde glose et rit. On est enchanté, on est fier, on triomphe: {out à l'heure on va connaitre le ressort mystérieux, savoir ce qui fait la force et la grandeur des œuvres. Mais moi, qui regarde de loin, je vois venir le moment où, contre-coup fatal, le dormeur va se réveiller, secouer les Jambes, s'étirer, se lever, ramasser avec sa montre et sans même les avoir aperçus, Vibert, Worms,

Berne-Bellecour, Zamacoïs et leur suite, mettre le tout dans son gousset de géant, et paisiblemént reprendre sa route.

— Sinous en faisions autant? dis-je en me réveillant soudain. Je rouvris les yeux. La foule se pressait tou- Jours devant les cadres ; mais sur le divan, j'étais seul.

Par ces temps de chaleur et de poussière, la verdure est bienfaisante : retournons vers les paysagistes. Combien j'en ai nommé déjà ! combien il m’en faudrait nommer encore pour les contenter tous ! car ils se sont présentés celte année en nombre formidable. S'ils continuent à pulluler ainsi, on ne pourra bientôt plus les compter. Quelle avalanche ! On en voit partout, et partout, je dois le dire, de jeunes, de frais, de charmants. Ce qu'il y a de talent dépensé en ce genre de paysage, est vraiment incroyable, Je sais bien que les partisans du prétendu’ « grand art » le dédaignent et l’accusent. Ils ne lui pardonnent pas ses succès. Comme le publie se détourne avec raison de leurs élucubrations indigestes, ils disent que le goût est en décadence chez nous, et ils en rejettent la faute sur cette « peinture facile ». Insensés! Le paysage a, dans notre siècle, rendu aux peintres d'histoire le plus éclatant des services : il leur à appris à mettre de l’air dans leurs toiles, et ce n’est vraiment pas sa faute si M. Cabanel n’a pas su profiter de l’enseignement. D'ailleurs ces anciennes divisions s’effacent, Il y a tendance chez les nouveaux venus à traiter la figure et à considérer la campagne comme le cadre naturel où se meuvent les populations agrestes. C’est ce qu’a fait M. Paul Vayson, dont J'ai déjà parlé ; c’est ce que fait aussi M. Vuillefroy, qui, dans un paysage du Bas-Bréau, peint avec une naïveté etune franchise peu communes, a placé l'épisode des femmes pauvres venant faire du bois dans la forêt. L'effet lumineux du matin est rendu avec un bonheur extrême, et les figures ont juste le caractère qui convient. Qu’est cela, sinon s'élever insensiblement à l’histoire ? Peindre la vie et les mœurs qui nous entourent, c’est faire de l’histoire pour ceux qui viendront après nous.

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MM. Ianoteau, Chintreuil, Emile Breton, César de Cock, Camille Bernier, Achard, Lavieille, datent de plus loin, et le temps qui a müri leur talent n'a pas cessé d’ajouter à leur réputation.

Cette année pourtant n’a pas porté bonheur à M, César de Cock. Son Sentier à Sèvres, si parisien de sentiment et d'aspect, reste un peu mou et cotonneux; et son Effet d'orage est insuffisamment écrit. La Vue prise aux environs de Honfleur est un des plus jolis paysages de M. Achard. Je suis moins bien édifié sur celui de M. Camille Bernier, Un chemin près de Bannalec. Ce n’est pas que j'aie des reproches à exprimer : tout au contraire me parait, bien le terrain, les paysans qui passent avec leurs animaux, les grands arbres qui réunissent leurs branches en voûte de verdure, le soleil qui perce à travers la feuillée. Et pourtant tout cela ne me satisfait pas entièrement. Il manque je ne sais quel accent de vie, quelle saveur d'originalité, qui me ferait mieux goûter le tableau. Peut-être la dimension est-elle tout simplement trop grande; peut-être ces proportions inusitées, en délayant l'effet, l’amoindrissent-elles. M. Hanoteau a trouvé un motif très nouveau et très piquant, l'Appel: c’est une femme qui, du haut d’un escalier où elle est en quelque sorte juchée, jette du grain à des oies et à des poules. M. Eugène Lavieille a peut-être le travail un peu patient; mais il a rendu l’effet juste dans son Pacage normand, et son Dessous de forêt est traité avec une force, une conscience,une sürelé qui dénotent un talent absolument maître de lui. La Nuit, de M. Emile Breton, est fort belle, Quant à Chintreuil, par l’étude, par la méditation, par la recherche scrupuleuse de certains effets naturels où le porte sa préférence, il monte irsensiblement et prend sa place sinon à côté des plus grands, du moins à côté des plus originaux interprètes de la nature. Je n'aime point l’eflet de soleil en manière de carreau cassé, qui éclaire son Champ de sainfoin; mais ce paysage de Lune, avec ses plans échelonnés jusqu’au plus profond horizon, avec ses troupeaux, sa chaumière, son moulin,

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ses bouquets d'arbres, sa rivière entrevus confusément dans l'ombre, m'émeut et me font rêver. Qui sait si l'avenir ne pensera pas que cet homme simple et doux, si naïvement observateur et si curieux de vérité, a été en son temps un artiste hors ligne?

Des hiérarchies, à quoi bon en établir? Les uns sont arrivés et les autres sont en marche. Si parmi ces derniers plusieurs restent en route, on le verra bien plus tard. Connaissez-vous Auguin, un provincial, qui peint les sites de la Saintonge et de l’Angoumois avec un amour si convaincu? Il monte tous les jours et le voilà qui passe aux premiers rangs. Ses toiles ont pris de l'importance, ses compositions se sont fortifiées, son coloris est devenu plus gai en devenant plus transparent. Les Grands chênes du Cadanet sont certes une toile qui ne déparerait aucune galerie. Pradelles, qui comme Auguin, réside à Bordeaux, se tient dans des parages plus près de la mer, et son talent robuste s’y trouve pleinement à l’aise.Ce sont là deux peintres avec lesquels il faudra bien que les Parisiens comptent un jour. Ils comptent déjà avec M. Paul Guigou qui nous décrit avec précision et pureté la chaude lumière, les grands aspects de la Provence. Car chacun a sa région préférée où il se cantonne, sa nature de prédilection qu’il cherche à traduire et à exprimer. À M. Emile Vernier, les fermes et les plages de la Seine-Inférieure; à M. Desjardins, les ruisseaux de la Creuse; à M. Appian, les sources et les bois de l'Ain; à M. Marcel Ordinaire, les rives de la Loue; à M. Rico, les bords de la Seine. Quelques-uns s'élèvent à un effet plus général, comme M.Pissarro, dans son Automne; M.Oudinot, dans son Soir et son Malin, M. Lansyer, dans cette ravissante Promenade, où deux amoureux errent au milieu d'un paysage aussi gracieux que leurs amours. Le Bois aux roches et le Vieux moulin, de M. Léopold Desbrosses, sont deux pages charmantes, où la fraicheur du sentiment égale les qualités de l'exécution. N'oublions pas la pittoresque Maison de blanchisseuses que M. Sauvageot a rencontrée à Chan-

Ully; non plus que les Moutons si fortement enlevés par M. Charpin, sur un fond malheureusement un peu mou ; et arrivons, pour en dire un mot rapide, au paysage de M. Bonvin et à la marine de M. Artan. M. Artan est un Hollandais qui débute au milieu de nous, et qui débute par un succès. Sa mer, avec ses courants, ses frissons, ses lonalités si variées, est d’une grande justesse d’aspect. On sent là un œil qui voit, un esprit qui distingue et une main qui rend: c’est un artiste et un peintre. M. Bonvin débute aussi, du moins comme paysagiste, car le pinceau exercé qui a représenté tant d’intérieurs est depuis longtemps connu et aimé du public, Hé bien! la tentative doit être approuvée. A la vérité, je sens un peu la gène, ou, pour mieux dire, la préoccupation de cerlains maîtres hollandais. Mais ce ne peut être là qu'une influence passagère. M. Bonvin a l'œil juste et le regard clair : son second ouvrage, il le concevra sur nature et l'exécutera de même.

Le temps s'écoule. Le regain de curiosité que la distribution des médailles avait donné au salon est épuisé. L’affluence des visiteurs qui diminue nous montre que l'attention des lecteurs n’est pas loin de se lasser, si elle ne s’est lassée déjà. II faut aller vite, et en finir, coûte que coûte, avec les peintres.

Le bataillon des femmes artistes a donné avec un éclat tel, que ne pas le porter à l’ordre du jour de l’armée serait un déni de justice. Quand on traite le portrait comme Mile Nélie Jacquemart ; le paysage, comme Mile Marie Collart; le genre, comme Mme Armand Leleux; les fleurs et les fruits comme Mmes Darru et Escallier, on est à l’abri des plaisanteries du sexe fort, et la présence sur le champ de bataille de l’art est plus que justifiée. Ce qui me frappe chez toutes ces habiles praticiennes, ce n’est pas seulement la sûreté de la main, c'est encore et surtout la rectitude de l'esprit. Il n’y a pas de danger qu’elles donnent dans les rêveries senti-

mentales ou les combinaisons mythologiques. Elles laissent ce soin aux hommes, qui généralement, en fait de sottises, se chargent de dépasser toutes limites. Pour elles, elles sont de leur temps, font ce qu'elles ont vu ou senti, et mettent ainsi en pratique ce précepte de l'Evangile ancien, qui est également le premier dogme de VEvangile nouveau : Inilium sapientiæ timor Domini; un éloignement prononcé pour tout ce qui ne tombe point sous les sens est le commencement de la sagesse en peinture.

Je voudrais que Mlle Cécile Ferrère, qui débutait l'an passé par un intéressant portrait du Prince des Asturies, et qui nous arrive chaque année avec une Diane chasseresse, grandeur nature, füt bien pénétrée-.de cette vérité, que ses maitres n'ont pu lui apprendre parce qu'ils ne la possédaient point. Elle eût exécuté, sans doute, sa grande nudité errante, parce que ces sortes d'exercices rompent la main, et sont indispensables dans l'apprentissage ; mais elle se fût gardée de la considérer comme un tableau pouvant offrir quelque intérêt à des cervéaux modernes; et elle se fut contentée d’envoyer au salon sa Romance, œuvre remarquable, bien composée, bien en toile, où l’on sent un peu l’arrangement, mais où l'on constate avec plaisir le résultat de. sérieuses études appuyées sur d'excellentes dispositions nalives.

Mile Eva Gonzalès, qui aborde l'exposition pour la première fois, paraît aussi très heureusement douée. Elle a le sentiment de la vie et l'intuition de-ce que doit être « l’art. Sa Passante, pelite dame brune qui marche en ra- Jjustant ses gants, est d'un mouvement aussi juste que naturel. Mais l'Enfant de troupe debout, trompette en main et bonnet de police en tête, est un morceau plus important, qui présage onne peut mieux pour l'avenir. Le visage est fort bien modelé, la pose et l'expression sont celles qui conviennent. Que reprocherai-je à ce petit homme? d’être insuffisamment construit. Son bras gauche est mal attaché à l’épaule, ses mains ne sont pas

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assez fermement indiquées. Mais ce sont là des insuffisances de dessin que le travail et l’âge corrigent. Ce qui est plus pressé pour Mile Eva Gonzalès, c'est qu'elle laisse à M. Manet ses défauts. Elle fait un peu noir et incline, comme cet artiste, à supprimer les demi-teintes. C'est là une pente périlleuse, au bas de laquelle il y a non pas la pralique sincère de l’art, mais une manière. Pour y couper court, la première recette ce serait de supprimer les fonds et de peindre au grand air, sous la belle et vraie lumière du ciel.

Le hasard à amené sous ma plume le nom de M. Manet, et je l'en blâme. Je n’ai rien à dire de ce peintre qui depuis dix ans semble avoir pris à tâche de nous montrer à chaque salon qu’il possède une partie des qualités nécessaires pour faire des tableaux. Ces qualités je ne les nie pas; mais j'attends les tableaux. Avoir pour mission de fournir selon ses aptitudes et son tempérament une image de la société qui nous environne, et ne voir dans tout cet immense spectacle que soi-même et son entourage, le modèle qui passe a portée, Zacharie Astruc qui veut bien se prêter à jouer de la mandoline sur un canapé vert, ce n’est faire preuve ni de vastes préoccupations intellectuelles, ni de puissantes facultés d'observation!

Remontons vers des œuvres moins limitées.

Les tableaux de M. Boudin sortent un peu du paysage. Il affectionnait autrefois ces plages élégantes que chaque saison d'été vient couvrir d'oisifs, et il en rendait les ellets pittoresques avec une humeur et un entrain qui ne tarissaient pas. Cette année, il a donné plus de caractère et plus d’ampleur à ses compositions. Sa Rade de Prest, avec ses marins, ses navires, son ciel couvert et

sa mer nuancée, est peut-être un peu noire dans les

ombres; mais elle a une sincérité d'aspect qui avoisine singulièrement la réalité. M. Dubourg suit de près M. Boudin. Il traite les mêmes sujets et à peu près de la même façon; mais M. Boudin a cette supériorité qu'il a inventé le genre.

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