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M. Gustave Colin ne quitte pas le pays basque, et il & raison, Car il le rend à merveille; son Attelage est excellent de tout point. Mais pouruqoi l’a-t-on placé si haut ? Tout le bénéfice que l'artiste eût pu retirer de son œuvre est détruit à l’avauce. Les connaisseurs s'arrêtent bien devant ce paysage simple, ce char antique, ces bœufs jougués, ce laboureur campé si fièrement ; ils apprécient la juste et chaude harmonie de lumière qui les enveloppe, mais la foule passe. C'est comme pour la Noria abandonnée de M. Gonzague Privat. Ce tableau fort et Jumineux eût mérité la cymaise. Placé à portée de regard, il eut produit le meilleur effet et procuré à son auteur des éloges mérilés. Là-haut, au troisième rang, qui le dénichera? Cruelle baraque à ce point de vue que le palais de l'Industrie! Les placeurs peuvent tuer uu peintre ou faire le silence sur lui. C’est ainsi qu'ils ont empèché qu'on parlât de la Mort de Baudin de M. Picchio: ils ont mis le tableau si haut, si haut, que ceux qui l'ont vu n'ont même pu deviner le sujet. J'avais visité dans Fatelier les Filles des Cévennes, de M. Auguste Bouchet, et j'y avais noté avec une franche lumière provençale d'ingénieux détails d'exécution : au Salon, dans la hauteur inaccessible des frises, tout avait disparu. Je vouiais examiner et juger le début d’un jeune élève à qui je m'intéresse, le fils de mon excellent ami et confrère Alphonse Duchesne; il m’a été impossible de m’en rendre comple à cause de lélévation. Evidemment ces partis pris écœurent; les tableaux sont faits pour être vus: pourquoi les exposer là où précisément il est impossible de les voir ?

J'ai mentionné quelques peintres de fleurs et de nature morte. Il ne faut pas négliger de mettre aux premiers rangs M. Vincelet, qui, de la brosse, du couteau et même du doigt, ébauche si puissamment ses Jacinthes et ses chrysanthèmes ; ni M. Victor Leclaire, qui près d’un vase de fleurs a peint un groupe de bronze, une carafe et un verre qui sont certainement un des plus étonnants morceaux du Salon.

Les peintres d'animaux semblen! devenus rares, mais ce n'est pas une raison pour les oublier. Jai cité les beaux chiens de Joseph Stevens, il faut ajouter ceux de M. Melin, mentionner en passant le Tigre couché, de M. Andrieux; les Lions et les tigres, de M. Lancon, et s'arrêter un moment devant les Bœufs de M. Van Marcke. qui est en train de dramatiser ses ciels avec succès, et devant les Vaches de M. La Rochenoire, qu’accompagne un vaste paysage estompé dans les brumes argentées du matin. Ce n’est certes pas encore l'ampleur pittoresque de Troyon, mais c’est déjà sa justesse et presque sa solidité,

SCULPTURE

La pensée antique et la pensée moderne en sculpture. — MM. Carpeaux, Hiolle, Etienne Leroux, Delaplanche, Jules Dalou, Cecioni, Falguière, Truphème, Lepère, Falconnier, Ludovic Durand, Becquet, Chappuy, Claudet, Gauthier, Perrault, Laurent-Daragon, Prouha, Calvi, Deloye, Préault, David d'Angers, Franceschi, de Blezer, Taluet, Lebourg.

Des fleurs, partout des fleurs ! C’est autour d’un riche parterre que les statues s’alignent ou se rangent en cercle. La diversion est ingénieuse ; les merveilleuses azalées de la ville de Paris n'étaient pas de trop pour rendre supportable une promenade autour de ces marbres et de ces plâtres qui gesticulent en tous sens, et qui sempiternellement nous racontent les mêmes choses, des choses de l’autre monde.

C'est incroyable comme la pensée moderne à de la peine à se faire jour en sculpture !

Quelles gens fréquentent donc nos artistes ? Quel ensei-

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gnement biscornu leur façonne donc la cervelle ? Ils vivent en 1870, à Paris, dans une société profondément caractérisée, chez un peuple gai, léger, frondeur, il est vrai, maiscapable à ses heures d'enthousiasme artistique; un peuple qui reconnait tous les droits de l'esprit, qui laisse à l'imagination individuelle toute liberté à la condition peu rigoureuse de s’accorderavec la raison :et c’est à ce peuple aimable et sensé, nullement traditionnel, au contraire, fortement épris du présent, engoué de luimême, de ses idées, de ses actes, de ses auteurs, de ses comédiens, de ses héros, de ses femmes, qu'ils viennent, sans souci ni scrupule d'aucune sorte, exhiber périodiquement des faunes, des bacchantes, des centaures, des pythies,des Argus, des Mercure, des Arion! Mais que nous veut-on avec ces défroques de l'antiquité, avec ces étrangetés d’un peuple disparu depuis deux mille ans? Quel rapport ont-elles avec nos mœurs, nos manières d’être, nos façons de vivre, de sentir et de penser ? Que me fait Arion à cheval sur son dauphin ? Que mn’importent la subtilité de Mercure ou les objurgations de la pythie ? Des faunes ou des satyres, c’est-à-dire des êtres hybrides, hommes par en haut, boucs par en bas, avec une pete queue courte ét frisée au bas de l’échine, en avez-vous vu jamais ? Pour moi, je n’en ai pas rencontré, même àla foire, dans les baraques de phémonènes.Quant aux centaures, qui sont formés d’un torse humain soudé à un corps de cheval, j'imagine bien que si un beau jour ces horribles bêtes apparaissaient en troupe au boulevard Montmartre, c’est à coup de chassepot qu’onles recevrait. Et ce qui répugne à nos yeux autant qu’à notre raison, vous le mettez en marbre et nous invitez à le contempler ! Espérez-vous donc nous plaire, nous émouvoir, nous passionner par de tels spectacles ? Mais, insensés que vous êtes, chez les Grecs qui les avaient inventées, ces représentations allégoriques étaient des formules d'idées très nettes et très précises, qui existaient véritablement dans leur cerveau, correspondaient à certains points de leurs traditions nationales ou à certains con-

cepts de leur esprit ; chez nous, au contraire, elles sont vides, nulles, creuses, absolument dépourvues de signification. De telle sorte que, quand vous avez la prétention de e communique r avec nous au moyen de ces images, ni vous n'entendez ce que vous dites, ninousnesavons nousmêmes ce que vous avez pensé.

Hommes du dix-neuvième siècle, parlant à des hommes du dix-neuvième siècle, voulez-vous être compris ? Entretenez-nous de nous-mêmes et employez un langage à notre portée. l

Je sais bien que les sots vont disant : Le champ de la sculpture est borné, les manières de dire sont limitées, le nombre des sujets se rétrécit à mesure que l'humanité avance ; il est impossible de ne pas tomber dans les redites, de ne pas refaire ce que les anciens ont fait! Ilé quoi! est-ce que la statuaire ne consiste pas à incarner une idée générale dans un corps d’horme ou de femme, à lui donner forme et vie sous les conditions imposées par l'harmonie et la beauté? Eh bien! est-ce que nous avons moins d'idées générales que les Grecs, que les Romains, que les hommes de la Renaissance? Consultez les philosophes, ils vous diront que la civilisation augmente le nombre des idées générales en même temps qu’elle accroît la somme des notons particulières. Est-ce que nos idées générales prêteraient moins à l’anthropomorphie que celles des Grecs, des Romains, des hommes de la Renaissance ? Consultez les artistes de ce siècle qui ont su inscrire dans le marbre ou dans la pierre leur originalité puissante, Rude, David d'Angers, Barye, ils vous répondront que l’opération n’a jamais été facile en aucun temps, mais qu’elle n’est pas plus difficile aujourd’hui

qu'autrefois; le tout est d’en avoir le génie.

Un homme qui en a le génie, c’est Carpeaux. Celui-là pense et parle en marbre. Ce qu’il exprime, ce sont bien ses idées, et les moyens qu'ilemplüie pour les exprimer sont bien les moyens de la sculpture. Il n’est pas seulement moderne, il est encore original et personnel. On lit aussi clairement dans ses œuvres qu'on lirait dans un

livre. Ce grand garçon maigre qui, debout à la porte du palais de l'Industrie, se recule, la palette dans une main et la brosse dans l’autre, comme pour juger effet d’un tableau qu’il serait en train de peindre. n'est-ce pas Watleau, le maître des élégances raffinées du dix-huitième -ivcle ? Ce petit museau parisien, si adorablement fin et impertinent, qui se dresse au-dessus d’une jeune gorge acrémentée d’un bouton de rose, n'est-ce pas Mile Fiocre de l'Opéra? On ne peut s’y tromper, tous les caractères

\ des personnes sont vivement exprimés. C’est simple, c'est fl net, et surtout c’est vivant. Regardez la nuque et le dos l'A de Ja danseuse; vous en aurez le frisson, tant le rendu LA est vrai, tant il y a d'intimité de chair ! Il n’est pas jus- A: qu’à ce vieux poncif des Mater dolorosa quel'artiste n'ait

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trouvé moyen de rajeunir. C’est un sculpteur.

M. Carpeaux mis de côté, nous tombons dans Ja catésorie des œuvres simplement estimables. Ce mot-là du reste fournit la note générale et comme la caractéristique du Salon de sculpture. Partout beaucoup de savoir,beaucoup de travail, beaucoup de talent même; mais nulle part cette simplicité de conception qui frappe, cette vérité de mouvement qui s'impose, ce je ne sais quoi enfinqui va droit au cœur, vous arrête et vous fait cricr :

| C’est beau!

l Certes, pour n'avoir pas mérité la distinction suprême M: d’une médaille d'honneur, l’Arion de M. Hiolle n’est pas” \ un méchant morceau. L'auteur l'a caressé à loisir pen- ‘& dant plus de deux ans, et, dans la transmutation souvent À périlleuse du plâtre en marbre, il lui a fait subir de no- 10 tables améliorations. Le cou, les épaules, les bras, la } poitrine, sont modelés avec un art extrème. Mais, quand

j'analyse ce groupe bizarre, mon esprit se heurte à tant | de conventionsinacceptables que l'admiration m'est im- 4. possible. Le dauphin est en équilibre sur la crête du fici, À Arion en équilibre sur l’arête du dauphin. Vienne un léger coup de vent, et tout ce frêle édifice va chavirer dans la mer. J’accorde que cette superposition toute fac- } tice était indispensable pour l'agencement pittoresque du

groupe ; mais du moment qu’elle choque la nature, comment voulez-vous que ma raison ne s’en montre pas blessée ? Et puis que vois-je ? tandis que la jambe gauche d’Arion, étendue, abandonnée en quelque sorte, vient poser sur le nez de la bête, la jambe droite ramenée par un mouvementimpossible,presse le flanc du dauphin comme s'il s'agissait de l’éperonner. Eperonner un poisson comme on ferait un cheval, dans quel monde de fanlaisie vous laissez-vous aller ?

La Somnolence, de M.Etienne Leroux, satisfait davanage aux vraies conditions de l’art. D'abord l’idée générale qui constitue le sujet est de tous les temps, par conséquent du nôtre. Ensuite la forme est moderne ; il n’y a là ni moulage, ni ressouvenir de l’antique. Mais depuis quand s'arrange-t-on si joliment pour dormir ? Le sommeil a ses lois qui ne permettent pas à une fille, même quand elle est jeune et jolie, de calculer si heureusement Pharmonie de ses formes. Convention encore.

J'aime mieux l’Eve de M. Delaplanche, dont j'ai parlé l’an passé à propos des envois de Rome. La figure d'une expression toute nouvelle (Eve a cueilli la pomme et conçoit pour la première fois le sentiment de sa nudité), est inspirée de Michel Ange pour l’ampleur des formes. Mais il ne messied pas à la mère du genre humain d’avoir le flanc large. Pourquoi faut-il que l’auteur ait crispé le pied de sa jeune géante ? Ce geste mulin, qui est tout le contraire de la grandeur, dépare ce bel animal et le rapetisse.

Une chose charmante et originale c’est la Brodeuse

de M. Jules Dalou, un élève de Carpeaux.C’est une jeune

femme habillée à la moderne, assise sur une chaise, et poursuivant un travail à l'aiguille. La pose est de toute justesse et l’ensemble du personnage d’un sentiment exquis ; la poitrine respire, la jupe drape avec élégance. Mais est-ce là de la sculpture, n’est-ce pas plutôt de la peinture? La sculpture, je l’ai dit, vit d'idées générales : ici nous n'avons qu’une idée particulière, moins que cela, une anecdote.

Avez-vous remarqué la Lutte acharnée, de M. Cccioni, un petit enfant qui marche en serrantuncoqeontre sa poitrine? Le coq se débat violemment ; l’enfant, sans lâcher prise, pousse des cris désespérés, exprimant par son visage un curieux mélange de terreur et de volonté. Ce n’est pas bien grand d'idée, mais c’est exécuté avec l'habileté ordinaire aux Italiens, et le résultat est charmant.

Le Vainqueur au combat de cogs de M. Falguière était déjà connu. Cette jolie statuette a été admirée en son temps. [ n'y a plus rien à vous en dire, sinon qu’en devenant marbre elle est devenue bien fragile. La Lesbie de M. Truphême a des qualités d'exécution remarquables. Le Diogène de M. Lepère constitue un excellent morceau mais il a le tort d’être assis par terre, ce qui enlève nécessairement beaucoup à l'élégance des lignes, J’en dirai autant du Gaulois de M. Falconnier et de l’'Exilé de M. Ludovic Durand, qui ont eu l’un et l’autre la louable ambition d'exprimer une idée moderne, mais qui, ce me semble, ne l’ont pas rendue avec assez d'autorité et de puissance.

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