‹ Salons CélèbresChapitre 10 sur 16 · I.E SALON DE LA COMTESSE MERLIN · texte numérisé non relu

I.E SALON DE LA COMTESSE MERLIN

I naît du temps où l’air de Castor et Pollux était à la

t mode ; il fallait subir le chant funèbre de

Tristes apprêts, pâles flambeaux, etc.

: avant d’arriver aux fions fions bachiques, aux refrains ; graveleux, faits pour la circonstance.

Cependant l’opéra-comique, qui faisait alors les délices du monde élégant, remplaça bientôt les lamentations du grand opéra; on n’applaudit plus qu’à des ariettes, et l’usage en fut généralement répandu : ce qui valut tant de confusion et de mo- } queries à l’innocente qui se mit à chanter à souper chez la marquise de Puisieux l’air des Chasseurs et I la Laitière :

Je sms, etc...

On n’ose en citer davantage.

I Ces sortes de concerts de table finissaient de cou- ! tume par des chansons fort gaies, que la jolie chanteuse d’opéra n’entendait point ; car alors les jeunes personnes sortaient de table dès que les convives I commençaient à s’amuser, mesure aussi profitable à l’innocence des unes qu’à la gaieté des autres.

L’usage du clavecin, puis du piano accompagnateur, fit tomber celui des chants solitaires. Il ne se trouva plus de femme qui voulût aventurer sa voix sans l’appui d’un instrument à cordes. Alors l’air dramatique reprit son pas sur l’ariette, la romance opprima la chanson, et les accents de la naïve chanteuse furent anéantis sous le récitatif et les éclats de voix de la cantatrice savante.

L’art gagna sans doute à cette révolution : des maîtres venus d’Italie apprirent aux amateurs à filer des sons, les initièrent dans le grand art de ménager sa respiration, d’enfler ou de réduire la voix à volonté ; on cessa de crier en mesure, d’inspirer aux auditeurs bénévoles la crainte de voir étouffer le chanteur au milieu de la longue phrase qui lui faisait perdre haleine. Chacun s’enrôla sous les drapeaux de la méthode italienne ou allemande; ces deux puissances étrangères amenèrent une sorte de guerre civile en France, dans cette bonne France si indifférente jusque-là au progrès de l’harmonie, à qui les airs de ses vieilles ballades, de ses menuets cadencés suffisaient ; qui n’aimait dans ses chansons que leur refrain spirituel, grivois ou malin, sans

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s’inquiéter des notes qui les soutenaient. Celte France qui, sans l’Angleterre, eût été le pays le moins musical de l’Europe , prit feu tout à coup pour ou contre l’harmonie allemande ou la mélodie italienne; ce fut comme une guerre de religion, et l’on vit des familles désunies, des ménages troublés, des amitiés à jamais rompues par suite de ces querelles musicales. Les esprits les plus éclairés, les plus doux, n’étaient point exempts de ce vertige; je ne me rappelle pas sans en rire tout ce que j’ai souffert dans ma première jeunesse de cette folie.

Une femme belle, aimable, dévouée à un mari spirituel et tant soit peu inconstant, voilà sans contredit tous les éléments d’un ménage parfait; aussi rien n’avait-il troublé celui de ma mère, lorsqu’elle découvrit un jour que j’avais une assez belle voix et quelques dispositions pour la musique. Dès lors je je fus livrée par ordre paternel aux leçons du célèbre Imperani, le savant professeur d’Italie, auquel était dû le beau talent de la Morichelli. Mais, comme ce grand professeur avait le plus profond mépris pour la musique de Gluck, qu’adorait ma mère, celle-

ci me faisait prendre par son autorité, des leçons

lu

de Richer, le premier maître de chant indigène, celui qui donnait des leçons à la reine, qui dirigeait avec Piccini ses concerts, et que le talent inné du jeune Carat, avait séduit à tel point qu’il le faisait chanter avec lui à la cour.

Hélas ! ces soirées de musique étaient devenues les seules distractions agréables à toutes les inquiétudes politiques, à tous les pressentiments sinistres qui accablaient déjà le cœur de cette malheureuse princesse. Et cet innocent plaisir lui-même n’était pas exempt de préoccupations craintives. A peine osait-elle laisser chanter le duo d'Armide, devant une cour empressée de lui plaire en applaudissant le chef-d’œuvre du chevalier Gluck : il est vrai que ces suffrages étaient moins adressés au génie du compositeur qu’à son titre de compatriote de la reine. Cette femme, qu’on accusait d’aimer son frère, ne pouvait protéger un talent allemand sans crime de hautetrahison ; il lui fallait composer son visage, dissimuler l’enthousiasme que lui inspiraient tant de nobles chants, cacher ses larmes en écoutant les Adieux d'Iphigénie, sous peine d’être soupçonnée d’une partialité coupable, de conserver quelque souvenir

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de sa patrie, de s’émouvoir aux accents qu’elle lui rappelait, d’être appelée V Autrichienne, VÉlra^igère... et l’on sait trop où ces deux noms devaient la conduire.

Sans avoir à craindre d’aussi cruelles conséquences de mon admiration pour la musique de Gluck, j’avais soin de ne l’étudier qu’en l’absence de mon père ; cette étude fatigante par les notes élevées et soutenues du chant dramatique, j’en étais parfois exténuée, les jours où mon père, ayant rencontré Picclni, l’amenait dîner avec nous, et qu’il me fallait chanter les grands airs deDidon, après m’être enrouée en déclamant 4/ccsfe. Alors j’inventais quelque prétexte pour expliquer la faiblesse de ma voix, mon manque de respiration, sans jamais en avouer la véritable cause, discrétion qui me valait un regard reconnaissant de ma mère.

Je ne rapporte ces petits faits que pour donner une idée de l’importance qu’on attachait alors à la musique. L’apparition d’un nouvel opéra était un événement, presque une bataille; on y risquait sa vie pour son idole, comme dans ces temps d’ignorance où les chrétiens s’égorgeaient entre eux, faute de coin-

prendre leur religion. L’esprit de combat est tellelement naturel aux Français, qu’avant de sentir, d’apprécier, d’aimer un art, ils sont déjà tout prêts à se battre pour lui.

Il a fallu que l’étude de la musique devînt aussi générale en France pour nous amener enfin à cette grande découverte, qu’il n’y a que deux musiques au monde, la bonne et la mauvaise; qu’un chef-d’œuvre n’a pas besoin de patrie, et qu’ après s’être longtemps et justement moqué de la musique française, il faut bien convenir que l’école à laquelle on doit les partitions de Montano, de Joseph , de la Dame-Blanche, de la Muette, de Fra-Diavolo, du Pré-aux-Clercs , et de tant d’autres ouvrages charmants, a pris rang parmi les grandes puissances de l’harmonie.

L’exclusion, ce despote avare qui s’enferme dans son trésor, de peur de s’amuser des richesses d’un autre, n’a point d’accès dans le salon de la comtesse RIerlin. On n’y demande le passe-port d’aucun talent avant de l’applaudir. Les différentes sectes attachées au culte des arts , comme les différents partis en politique, s’y rencontrent sans s’y heurter. Le bruit des discussions n’y couvre pas celui du piano, et si quel-

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ques mots trop sonores s’y font entendre, c’est qu’on prend aujourd’hui l’habitude de caqueter tout haut et que cela trouble plus d’une sorte d’harmonie.

Là on a vu les premiers talents oublier leur rivalité pour offrir le modèle d’une exécution parfaite, et dépasser en ce genre jusqu’aux vœux du compositeur lui-même. Là Rossini entendait madame Malibran et mademoiselle Sontag chanter ensemble ses duos si brillants. Là, cette jalousie, que le public aime tant à faire naître et à augmenter, cédait au désir de plaire à la maîtresse de la maison, à sa bonne grâce affectueuse et impartiale, qui sait accorder à chacun sa part d’éloges et lui assurer sa part de succès. Là toutes les belles partitions de Rossini, de Meyerbecr, de Bellini, deDonizetti, ont été essayées avant d’être couronnées sur la scène. Enfin on est tellement habitué à voir paraître dans ce salon toutes les supériorités de l’art musical, que, me trouvant l’autre soir dans une maison où plusieurs personnes , qui revenaient de l’Opéra, vantaient avec enthousiasme la voix admirable, la méthode de Duprez, quelqu’un me dit :

— Je suis désolé de n’avoir pu l’entendre aujour-

d’hui; mais nous l’applaudirons sans doute bientôt chez madame Merlin.

La splendeur mélodieuse de ces brillants concerts triomphe de la froideur du public de nos salons modernes ; car on peut citer plusieurs salons où il se fait encore d’excellente musique. Mais comment est-elle écoutée, bon Dieu!... Quel frisson mortel s’empare du malheureux artiste appelé par la ritournelle à chanter devant ce cercle de femmes occupées mutuellement et exclusivement de leur parure! D’abord le désespoir de faire naître la moindre émotion sur ces beaux ou laids visages lui ôte la moitié de son talent; mais, si, par miracle, l’autre moitié agit sur un petit nombre d’amateurs qui ne craignent pas de se compromettre par quelques signes approbatifs, l’écho de ces bravos timides , tombés sur un monceau de glace, retentit aussi tristement que l’aumône jetée par une main charitable dans un tronc désert. A voir ces jeunes femmes si insensibles aux plus doux accents, on pourrait croire leur âme absente ou paralysée, si l’on ne savait que l’énergie de cette jeune âme s’est épuisée deux heures auparavant en imprécations contre mademoiselle Baudran ou mademoiselle Palmyre,

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pour un chapeau en retard ou une robe manquée.

Espérons que cette chaleur déplacée se reportera bientôt sur ce qui en est digne, et que les professeurs ou les amateurs n’en seront plus réduits à des efforts de passion surnaturels pour vaincre l’apathie des auditeurs du beau monde; car, si nous déplorons l’immobilité, le silence, qui succèdent parfois à des airs ravissants , nous souffrons encore davantage en voyant une femme jeune , belle, tenter de galvaniser un salon engourdi en exhalant les plaintes aiguës d’un amour trahi, ou la démence très-peu chaste d’une pauvre abandonnée. Ces lamentations, ces sanglots notés, à propos de l’inconstance ou de la froideur d’un ingrat, deviennent si multipliés, que, si les romances étaient , comme la comédie , un miroir du siècle, les femmes de celui-ci passeraient dans la postérité pour avoir été les plus ennuyeuses et les moins aimées du monde.

Ridicule pour ridicule, je préfère celui des hommes qui chantaient jadis leur douloureux martyre à celui de ces jeunes personnes auxquelles l’on a recommandé d’avoir de l’aine , comme si ce malheur s’acquérait, et qui croient i/u’en \Gv«>"t les yeux au

ne

SALONS CÉLfinnES.

plafond et en prononçant le mot baiser de la foll' comme s’il y avait quatre b, elles atteignent au su-; prême du dramatique de concert. N’est-il pas incon ' venant d’entendre ces gémissements érotiques passe! par des voix virginales? et ces jeunes amateurs s pures, si belles, dont la timidité naturelle à leur agi offre un si frappant contraste avec ce qu’elles chantent, j ne seraient-elles pas plus gracieuses en soupirant la romance mélancolique qu’en imitant les convulsions du désespoir amoureux? La langueur va si bien au visage d’une femme, sans compter qu’on s’intéresse, toujours plus au sentiment qu’elle fait éclater. Âui reste, nous ne critiquons cette mode que pour l’em-i pécher de revenir; car elle nous semble passée et trépassée. Les romances chantées avec tant de charme i cat hiver par madame Damoreau sont devenues desj modèles de bon goût, que les amateurs en ce genre i s’empressent d’imiter ; et ce vieux bon goût des salons ‘ de Paris, que l’on insulte, comme toutes les an- i ciennes puissances, à coups de mots bizarres, d’in- J jures shakspeariennes , n’en exerce pas moins son 1 influence sur la majorité du public.

Celte vérité est assez démontrée par l’empresse- '

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ment qu’on met à se rendre aux invitations du comte 3t de la comtesse Merlin. Les engagements, les rhumes, les bals, rien ne fait obstacle au désir qu’ou 1 d’entendre de si bonne musique, toujours si bien exécutée. Et puis cette hospitalité accordée aux ans par une vieille gloire militaire a quelque chose de ■loble et d’intéressant; on aime à trouver les loisirs le la paix chez ceux qui font ta guerre, et ces duos chantés par la mère et la fille avec un double talent causent un double plaisir : quand l’amour maternel lescend à la fraternité, il a tant de grâce !

Ce qui rassure dans ce salon, c’est que, s’il prelait tout à coup une extinction de voix ou de bonne rolonté aux personnes inscrites sur le programme lu concert, on y trouverait encore un si grand lombre de causeurs spirituels, qu’on pourrait s’y consoler d’un plaisir par un autre. On dira peuti^ctre qu’il est inutile de donner de si parfaite musique h des gens qui pourraient à la rigueur s’en passer; sicar le charme d’une bonne conversation lient lieu de

mut : à cela nous répondrons qu’on n’obtient du sience que de ceux qui le rompraient agréablement ; jue, les gens sans idées parlant toujours et tout

SALOISS CÉLÈBRES.

haut, il est bon de leur opposer des gens d’esprit qui savent se taire, et pour qui la musique est une source d’inspirations ; tous les talents sont frères. Oui, la supériorité est une confrérie dont les membres se reconnaissent entre eux et se comprennent toujours en dépit de leurs différents langages. L’envie a beau les diviser, les persécuter, les exiler comme atteints et convaincus de génie, semblables aux descendants de ce peuple proscrit pour le crime de ses aïeux, lorsqu’ils se rencontrent, fût-ce au bout du monde, ils s’entendent aussitôt et se sourient ainsi que les enfants d’une môme famille.

Rendons grâces aux personnes d’élite qui se plaisent encore à les rassembler, chez qui les étrangers peuvent encore retrouver ce culte des arts, ces fêtes de l’esprit, cette politesse exquise dont la France a si longtemps offert un modèle parfait.

Nous deviendrons sans doute un jour de grands politiques, c’est à présumer d’après toute la peine qu’on se donne pour cela depuis quarante ans ; mais comme l’éducation des peuples est longue et difficile, je pense qu’il serait prudent de garder nos agréments, en attendant que nous eussions acquis

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ces grandes vertus, cette haute sagesse, indispensables aux bons gouvernements et même aux heureux gouvernés. Pourquoi jeter au feu la parure qui nous embellissait, avant d’avoir acquis le vêtement solide, imperméable, qui doit nous mettre à l’abri de toutes les intempéries politiques ? Avant d’arriver à ce paradis national, où les martyrs de tous les partis déposeront leurs palmes sur l’autel de la patrie, contentons-nous du patrimoine de nos pères, et, comme dans ces temps si décriés aujourd’hui, résignons-nous à vivre encore quelques années, s’il se peut, d’esprit, de plaisir et de gloire.

LE

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