‹ Salons CélèbresChapitre 11 sur 16 · SALON DE L’IMPÉRATRICE JOSÉPHINE · texte numérisé non relu

SALON DE L’IMPÉRATRICE JOSÉPHINE

C’était au mois d’août 1804 ; l’empereur venait de se rendre à Boulogne, où deux milliers de bateaux plats se construisaient dans le dessein de débarquer son armée sur les côtes de l’Angleterre. Pendant ce temps, l’impératrice Joséphine devait venir prendre les eaux d’Aix-la-Chapelle. Les gens qui cherchent aux moindres démarches des souverains une cause occulte, et pour qui la cause apparente ou réelle ne s'emble jamais qu’un prétexte, disaient tout bas que la cour impériale, à peine formée, venait faire ses répétitions de solennités et d’étiquette près des

vieux murs du palais de Charlemagne, et essayer la couronne de France sous les arceaux gothiques de cette cathédrale où les empereurs d’Allemagne se faisaient couronner, et dont le trésor renferme encore le baudrier et l’épée du plus grand de nos rois.

A la nouvelle de ce voyage, les grandes et les petites autorités se rendirent en hâte à leur poste, les unes pour recevoir, escorter la princesse, les autres pour la haranguer.

Lorsque l’impératrice voyageait, tout était fixé et prévu d’avance ; elle emportait sa leçon écrite sous la dictée de l’empereur; tout était noté jusqu’à la moindre réponse à faire aux maires et aux préfets bavards chargés de la complimenter. On doit dire à l’éloge de Joséphine que ses réponses n’étaient jamais plus gracieuses, plus à propos, que lorsque sa mémoire en défaut perdait la trace des lieux communs prescrits, et l’obligeait à improviser ses reraercîments.

Rien ne donne mieux l’idée du caractère de cette aimable créole française, que ce que Napoléon en dit lui-même dans le parallèle qu’il fait d’elle et de Marie-Louise;

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« J’ai été fort occupé, dit-il, dans ma vie, de deux femmes très-différentes : l’une était l’art et les grâces, l’autre l’innocence et la simple nature ; et chacune avait bien son prix.

B Dans aucun moment de sa vie, la première n’avait de position ou d’attitudes qui ne fussent agréables ou séduisantes; il eût été impossible de lui surprendre ou d’en éprouver jamais aucun inconvénient : tout ce que l’art peut imaginer en faveur des attraits était imaginé par elle, mais avec un tel mystère, qu’on n’en apercevait jamais rien. L’autre , au contraire , ne soupçonnait même pas ju’il pût y avoir rien à gagner dans d’innocents artifices. L’une était toujours à côté de la vérité, son premier mouvement était la négative; la se- :onde ignorait la dissimulation, tout détour lui Stail étranger. La première ne demandait jamais ’ien à son mari, mais elle devait partout ; la se- :onde n’hésitait pas à demander quand elle n’avait dus , ce qui était fort rare. Elle n’aurait pas cru )Ouvoir rien prendre sans payer aussitôt. Du reste, outes les deux étaient bonnes, douces, fort attahées à leur mari; je les ai toujoura trouvées de

riiumeur la plus égale et d’une complaisance absolue (d). »

La joie fut générale dans le département de la Roër lorsqu’on apprit que l’impératrice allait le visiter ; dès que j’en fus instruite, je quittai Paris, quoique fort souffrante, pour rejoindre mon mari à Aix-la-Chapelle, et l’aider à faire les honneurs de sa maison à toutes les personnes distinguées qu’attirait déjà dans la ville le prochain séjour de l’impératrice.

Les vrais malades, ceux que le mouvement, le bruit incommode, cédèrent leurs appartements aux malades ambitieux, qui, sous prétexte de prendre les eaux, venaient guetter les places encore vacantes de la maison impériale.

C’était un bon sujet d’observations que toutes ces petites menées pour arriver à obtenir ce qu’on affectait de dédaigner, et que les moqueries piquantes, les remarquables critiques des personnes non accueillies dans cette cour, qu’un refus leur faisait traiter de parodie burlesque.

(1) Mémorial de Sainte-Hélène, t III , p. 240.

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A cette époque, il n’y avait en France de bons chemins que ceux où devait passer l’empereur, et, comme la guerre ne l’avait jamais amené dans le département de la Roër, on ne saurait se figuror l’état de dégradation dans lequel était tombée la route qui conduit de Liège à Aix-la-Chapelle : c’était une suite de précipices, où chaque voyageur laissait ordinairement quelques débris de sa voiture ; en ayant déjà cassé deux pour ma part sur cette abominable route, je ne la faisais plus qu’à cheval ; mais on ne pouvait proposer cette manière d’éluder les périls du chemin à l’impératrice Joséphine, et la commune se décida à implorer le ministre de l’intérieur et le directeur des ponts-et-chaussées, pour obtenir cette réparation urgente. Le direeteur, pour toute réponse, donna l’ordre de boucher tant bien que mal avee du sable les trous énormes où s’engloutissaient les roues ; enfin d’arranger cela provisoirement, de manière à assurer la vie sauve aux équipages de l’impérati’ice, quitte à voir fracasser de nouveau tous ceux qui viendraient après son passage.

Cela parut une injure de la part de la direction des ponts-et-chaussées envers les habitants d’Aix-la-

Chapelle ; voici comment ils s’en vengèrent. Ayant appris le moment où le directeur devait passer par cette route pour se rendre auprès de l’impératrice, ils firent tout bonnement retirer le sable dont on avait comblé les ornières et les excavations profondes. Le directeur versa comme un simple particulier, et même plus dangercusemeut, vu son extrême embonpoint, et vu cette confiance ministérielle qui ne permet pas à la Providence des routes d’un pays de se croire en danger dans son empire

Toute la gravité du cercle de l’impératrice ne put tenir au récit des infortunes dont M. Crété avait été victime pendant le trajet de Liège à Aix-la-Chapelle ; car plusieurs personnes étaient dans le secret de la pétition frappante, dont le mode, jusqu’alors inusité, devait obtenir le succès refusé aux plus éloquentes requêtes.

L’empereur, trouvant convenable qu’au début d’un règne l’impératrice logeât chez elle, avait fait acheter quatre fois sa valeur la maison d’un des plus riches propriétaires d’Aix-la-Chapelle, d’abord pour se concilier la bienveillance des habitants en leur luisant croire que cette acquisition était garant du pro-

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jet qu’avait l’impératrice de venir prendre les eaux l’année suivante, ensuite parce qu’il présumait qu’elle et sa cour y seraient commodément établies. Mais la maison de M. J***, petite et laide, était loin de convenir à de tels hôtes, et rien ne donne mieux la mesure de la soumission de Joséphine aux ordres de son royal époux que sa résignation à rester dans celte baraque jusqu’au moment où arriva l’autorisation d’accepter l’offre de M. Méchin, qui s’était empressé de mettre l’hôtel de la préfecture à la disposition de Sa Majesté.

C’est là que furent posés les premiers fondements de cette cour impériale qui devait être bientôt la plus brillante de l’Europe ; c’est là que l’impératrice, servie par les souvenirs de la vicomtesse de Beauharnais, essayait chaque jour le rétablissement de quelque usage étouffé sous la Révolution, o tour de ces formules respectueuses sacrifiées aux manières républicaines.

Ce n’était pas la bonne volonté de les adopter qui manquait, car jamais le pouvoir n’est aussi avide d’hommages que le vulgaire n’est pressé de lui en rendre , mais le métier de courtisan ne s’apprend pas

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en un jour, ou en a longtemps les défauts avant d’en posséder le bon ton et la grâce. Il s’agissait de se former mutuellement, les uns aux airs protecteurs, . au maintien digne, les autres à l’attitude humble, au sourire flatteur ; ce code oublié ou méconnu de la plupaet de ceux qui devaient l’imposer ou le subir, on venait en faire l’essai, comme des poisons de Cléopâtre, sur quelques domestiques.

On peut appeler ainsi les premiers qui se prosternèrent là où on ne leur demandait que de s’inebner; par malheur, c’était justement les zélés qui commettaient le plus de fautes contre l’étiquette. A peine commençait-on à prendre au sérieux un de ces devoirs puérils évoqués du siècle de Louis XIV, que la gaucherie des nouveaux courtisans empressés de les remplir excitait la gaieté des souverains eux-mêmes.

La bassesse allait toute seule; mais la politesse noble arrivait plus lentement, et pourtant Josépliinei en offrait la parfait modèle. Sa nature gracieuse, ses manières distinguées, les traditions de cour dont elle gardait le souvenir pouvaient la rendre exigeante; mais son indulgence sur ce point était inépuisable, ce dont madame de Larochefoucauld, sa dame d’hou*

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neur et M. d’Hai'ville, son grand-écuyer, la grondaient souvent ; alors elle répondait en riant :

— Celte étiquette est bonne pour des puissances nées sur le trône et habituées à la gêne qu’elle impose; mais moi, qui ai eu le bonheur de vivre tant d’années en simple particulière, trouvez bon que je pardonne à ceux qui s’en souviennent autant que moi.

Dès que l’impératrice fut installée à l’hôtel de la préfecture, il y eut grande réception des principaux fonctionnaires et habitants de la ville, et des étrangers de marque, qui se trouvaient en ce moment aux eaux d’Aix-la-Chapelle. C’est à ce cercle que je revis pour la première fois, depuis son élévation, cette femme aimable que j’avais rencontrée souvent dans le monde, et particulièrement chez notre amie commune, madame de Cabarus(l).

.le conservais surtout le souvenir d’un dîner que nous avions fait ensemble chez la belle madame de Fonfrède, peu de jours après que Bonaparte fut nommé général en chef de l’armée d’Italie.

(1) Depuis princesse de Chimay.

Il était l’heure de se mettre à table, madame Bonaparte insista pour qu'on n’attendît pas son mari ; cela parut tout simple... On passa dans la salle à manger, et la place qui restait au bout de la table fut 'servée au futur vainqueur de rilali;.

Il arriva bientôt, s’assit tranquillement à la place vacante ; et, voyant qu’on ne l’avait pas attendu, il se crut dispensé de faire aucune excuse.

— Ah ! le voilà, dit madame Bonaparte au maître de la maison. Alors celui-ci adressa un petit salut de la main au jeune général. Madame Tallien lui sourit avec sa grâce ordinaire, et l’on ne s’en occupa plus.

Le marquis de Livry, à côté de qui je me trouvais, fut le seul qui y prit garde ; il est vrai que sa manie d’observer se portait sur tout le monde, et l’avait amené à reconnaître l’âge de chacun d’une manière désolante pour ceux ou celles qui en font mystère. A quelques mois près, il disait l’âge des gens qu’il n’avait jamais vus, et défiait tous les miracles de conservation; madame V... elle-même, dont le beau visage dénonçait à peine la moitié des années, avait été colée par lui à son nombre juste; il s’entretenait dans cette science par une étude quotidienne de l’état

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