‹ Salons CélèbresChapitre 12 sur 16 · LE SALON DE L*1 M PÉ RÀ T RTCE JOSÉPHINE · texte numérisé non relu

LE SALON DE L*1 M PÉ RÀ T RTCE JOSÉPHINE

civil et des recherches profondes sur les extraits de baptême, tâchant d’y joindre aussi la connaissance des aventures galantes et même scandaleuses des personnes qui attirent l’attention. Ce talent lui faisait plus d’ennemis que ses défauts, et pourtant il oassait pour être joueur, un peu libertin et d’une nalice impitoyable. La beauté majestueuse de malame de Cambis, celle de madame de Château-Re- ;naud, les traits charmants; les yeux si vifs de malame de Noailles(l), enfin jusqu’à la séduction présistible de madame Tallien, qui était aussi de ce îner, rien ne trouva grâce devant l’impartialité élatrice de M. de Livry; l’âge de ces dames, surs préférences les plus secrètes, tout fut dénoncé. Heureusement elles pouvaient impunénaent braer ses indiscrétions ; le fait est qu’il ne leur îprochait guère que la fraude d’une ou deux unies. Eh bien ! tout en le détestant, on le recevait merveille; car on se flattait d’acheter son silence 1 redoublant de cajoleries.

J’étais trop jeune, à cette époque, pour avoir rien

;i) Mademoiselle Leeonteux.

à craindre de sa manie ; aussi m’en parla-l-il en toiile confiance. «

•— Ce jeune homme, dit-il en me désignant Bonaparte, est pourtant amoureux de eette femme qui a six ans de plus que lui, ce qui, en style créole, équivaut au moins à douze; car, dans nos colonies, les femmes sont vieilles à trente-quatre ans.

— Je ne m’étonne pas qu’il en soit amoureux, répondis-je en regardant madame Bonaparte, elle est encore fort agréable.

— Ah! ce qu’elle a de mieux, reprit-il en souriant, c’est son ascendant sur l’esprit de Barras ; elle s’en est servie, dit-on, fort adroitement pour faire obtenir un beau eommandement à son mari. Au reste, le ciel doit bien à cette pauvre femme quelques compensations conjugales, car son premier mari l’a rendue fort malheureuse : léger, inconstant comme un homme à la mode, il avait encore l’inconvénienl d’être de ces jaloux honteux, qui affectent de laisseï beaucoup de liberté à leurs femmes et leur foni secrètement des scènes effroyables. A force de soupçonner sa femme, le vicomte de Beauharnais finit par plaider en séparation avec elle ; mais, faute

LE SALON DE l’ IM PÉ R A TR 1 C E JOSÉPHINE. l'J3

de preuve, le tribunal l’a condamné à la garder ; alors, ne pouvant se fuir, ils ont pris le parti de se réconcilier franchement, et l’infortunée n’a fait que changer de malheur : son mari ayant été arrêté sur une fausse accusation par les terroristes, elle a fait tant de démarches pour le faire sortir de prison, qu’on l’y a enfermée elle-même, et qu’après avoir longtemps déploré la douceur d’être associée à l’existence d’un homme infidèle et jaloux, elle a pleuré sa mort comme s’il n’avait jamais eu le moindre tort envers elle. Voilà bien les femmes, ajouta-t-il, elles n’aiment et ne regrettent que ceux qui les tyrannisent.

— Cela n’est pas rassurant pour son nouveau mari, car il semble lui être bien soumis.

— Avec ce front et ce profil on n’est soumis à personne, reprit M. de Livry en montrant Bonaparte : j’ai étudié Lavater, et, s’il faut l’en croire, ce petit gaillard-là ne doit pas être facile à mener.

La pénétration de M. de Livry ne fut imitée par aucune des personnes qui se trouvaient là; car elles firent à peine attention à Bonaparte. Cependant il venait d’être nommé général en chef de rarmée

d’Italie; mais cette armée, manquant de tout et menacée par toutes les forces des puissances coalisées, offrait peu de chances de succès; j’affirmerais bien que nul d’eux ne prévoyait ses triomphes.

Au sortir de table, on passa dans un salon rempli de fleurs ; madame Bonaparte se trouva mal, on en accusa les jonquilles, les jacinthes, les héliotropes, qui parfumaient le salon; mais madame Tallien, se penchant vers moi, me fit entendre que cette indisposition était l’effet naturel de l’état de grossesse de son amie. Je crois voir encore le sourire charmant dont s’éclaira tout à coup la figure sombre de Bonaparte en écoutant cette confidence: elle était hâtive, car Joséphine était remariée depuis peu de temps; mais la belle madame Tallien, toujours empressée d’être agréable à ses amis, aimait à présager ce qui devait le mieux leur plaire.

Dès que madame Bonaparte fut revenue de son indisposition, son mari nous quitta pour aller au directoire ; il parla quelques moments tout bas à sa femme, lui serra la main, n’eut pas l’air d’entendre l’adieu que lui adressa madame Talien, passa devant moi sans me regarder, et sortit.

LE SALON DE l’i M PÉRAT R I CE JOSÉPHINE. 195

Il fallait renouer la ceinture antique que nous avions ôtée à la hâte lorsque madame Bonaparte s’était trouvée mal. Nous passâmes dans l’élégant boudoir de madame de Fonfrède; là madame Talien me fit remarquer le présent, Vunique présent de noces donné par Bonaparte à Joséphine. C’était un simple collier où des chaînes de cheveux se rattachaient à une plaque d’or émaillée sur laquelle on lisait ces mots :

Page 1