‹ Salons CélèbresChapitre 13 sur 16 · AU DESTIN I · texte numérisé non relu

AU DESTIN I

On sait comment le dieu a récompensé l’offrande.

Depuis le jour de ce dîner, je n’avais revu madame Bonaparte qu’aux fêtes données à la gloire du vainqueur de Lodi et d’Arcole, et je me croyais complètement oubliée d’elle, lorsqu’elle me prouva le contraire, en m’adressant la parole lors de la présentation des dames d’Aix-la-Chapelle.

Il se trouvait dans ce cercle plusieurs femmes d’une grande beauté. La plus remarquable était sans contredit madame Méchin ; il y avait aussi la femme d’un commissaire de guerres, nommée madame M***, et dont la taille et le visage auraient fait sensation

dans le salon le plus élégant; la femme du général Franceschi, belle brune, qui laissait peut-être trop lire dans ses beaux yeux le regret d’avoir préféré son mari à un frère de l’empereur, lorsqu’elle pouvait épouser l’un ou l’autre ; la baronne de Fburt, jolie représentante de la noblesse du pays ; la baronne de Lovenich, au profil grec et à la chevelure allemande ; les filles de madame Van Houten, et plusieurs autres personnes dignes de captiver les regards parisiens, si leur fidélité aux modes arriérées, à la tenue tudesque, n’en avait fait parfois de singulières caricatures.

L’impératrice était dans l’âge où l’on apprécie beaucoup plus l’élégance que la beauté ; aussi futelle frappée de la façon dont ma robe était faite, bien plus que des attraits mal habillés de la plupart de tant de jolies personnes. Elle reconnut aussitôt la coupe de cette fameuse madame Germond, qui la première avait fait valoir tous les avantages de sa taille créole, et savait allier avec tant d’art la noblesse d’un costume royal à la grâce d’une robe négligée. Elle remarqua surtout ma coiffure, qui, sauf la différence d’une couronne de fleurs à une couronne de

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diaiTiants, ressemblait beaucoup à la sienne. La pose de la guirlande, le fini des nattes, tout trahissait la manière de Diiplan. Or, ce Dnplan, le grand coiffeur de l’époque, j’étais aussi une de ses pratiques, et, bien qu’il fût nouvellement élevé au grade de premier valet de chambre de l’impératrice, il était venu m’offrir ses services ce jour-là, s’étant trouvé libre avant l’heure du cercle.

On trouva dans le conseil de cour, où s’agitaient chaque jour les lois do l’étiquette, qu’il n’était pas séant que le premier valet de chambre d’une souveraine travaillât sur des têtes non couronnées, et Duplan reçut l’ordre de ne plus coiffer en ville, petite circonstance qui a commencé la fortune du célèbre Herbault.

Rien n’était plus comique que les arrêts ou les indécisions de ce comité d’étiquette, dont la moitié voulait tout ramener aux anciens usages, et l’autre moitié adapter autant que possible les vieilles traditions de cour aux manières indépendantes nées de la Révolution. Il semblait qu’on eût appelé à Aix-la- Cbapelle les deux premiers auteurs comiques de l’époque pour enrichir' notre théâtre de nouveaux ridi-

cules presque aussi amusants que tous ceux constatés par Molière.

Picard avait reçu l’ordre de transporter sa troupe à Aix-la-Chapelle pendant le séjour qu’y ferait l’impératrice. M. Alexandre Duval était venu passer chez moi la saison des eaux, et l’un d’eux peut se rappeler encore à quel point le récit des parodies du château de Versailles, exécutées par les courtisans mal appris du palais impérial, fournissaient à la gaieté de nos soupers intimes. On riait sans remords des efforts superflus de ces braves officiers pour soumettre leur brusquerie naturelle aux manières respectueusement légères, aux politesses insolentes des modèles de l’ancien régime. Plusieurs d’entre eux, croyant imiter ce qu’ils appelaient proverbialement la galanterie du siècle de Louis XIV, donnaient dans toutes les fadeurs de M. Desmazures, et poussaient la recherche jusqu’à des comparaisons mythologiques, dont l’impératrice avait bien de la peine à ne point rire.

I Le département était commandé alors par un jeune général, brave comme tous, et remarquablement beau, mais fort ignorant des usages qu’on voulait

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ramener. La première fois qu’il vient rendre visite à la souveraine, il la voit assise sur un long canapé, et prend place auprès d’elle, comme il l’eût fait près de la femme du maire. En vain le chambellan lui avance un siège ; en vain la dame d’honneur lui fait signe de s’y asseoir ; il la salue, et ne bouge pas du canapé. Les assistants s’indignent d’une telle familiarité; l’impératrice seule a la bonté de ne pas s’en apercevoir; mais ce crime de lèse- étiquette est aussitôt dénoncé à l’empereur absent, et il en résulte de vives réprimandes adressées à Joséphine : ce qui lui apprend que sa cour est au complet, car les espions même n’y manquent pas.

La suite de l’impératrice à Aix-la-Chapelle se composait de madame la duchesse de la Rochefoucauld, sa dame d’honneur, de quatre dames du palais;

La comtesse de Luçay, et plus tard madame Lannes, qui revenait de Portugal ;

La comtesse de Colbert (née mademoiselle de Caudaux); de la baronne de V***;

Du grand écuyer le chevalier d’IIarville, de deux chambellans ,

M. de Beaumont, M. d’Aubusson de la Feuillade;

D’un écuyer cavalcadour, et de M. Deschamps, secrétaire des commandements, ci-devant auteur de vaudevilles fort gais, camarade littéraire et dramatique de Picard, avec qui il avait composé plusieurs petites pièces où leur ami Deprez mettait aussi tout sou esprit.

M. Deschamps, élevé ou descendu tout à coup du rang d’homme de lettres à celui de serviteur de cour, était parfois embarrassé de son ancienne intimité avec l’acteur-auteur de la Petite Ville, ce qui amusait beaucoup de son côté l’auteur des Héritiers, On pouvait appliquer à M. Deschamps ce que Champfort disait de M. de Guerville :

— Observez que ce poëte n’a jamais fait un chefd’œuvre à lui seul; il s’est toujours donné un collègue, ce qui rend le fardeau de sa gloire plus léger pour l’envie.

Du reste, ce hon M. Deschamps, poli, obligeant, spirituel, était le plus malheureux des hommes dans cette place, si ambitionnée par lui ; car il avait ri trop souvent avec ses collaborateurs des ridicules de cour pour ne pas souffrir de s’en voir affubler ainsi,

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lui, que sa naissance, sa vocation, ses antécédents, devaient dispenser plus qu’un autre de ces nobles travers. D’ailleurs, étant, par cette place, le confident naturel des dettes que faisait journellement l’impératrice, en dépit des recommandations de l’empereur, le pauvre secrétaire des commandements se voyait sans cesse menacé de tomber, à la moindre indiscrétion, dans la disgrâce de sa maîtresse, ou d’avoir à supporter la colère du maître; et l’on sait la crainte qu’inspirait cette colère.

Réunissant alors les fonctions d’intendant à celles de secrétaire intime, il fallait tronquer les mémoires, en réduire le total, sans savoir comment on acquitterait le surplus dissimulé; il fallait flatter les créanciers, acheter leur silence, puis rédiger d’humbles observations sur les dépenses excessives consacrées à des objets de fantaisie; observations que Joséphine lisait ou écoutait avec d’autant plus de patience qu’elle n’en tenait aucun compte et n’en dépensait pas un sou de moins. Tout cela n’était rien encore; mais porter dès le matin l’habit français et l’épée au côté, sauter presque subitement de la armagnole de la Terreur, de la redingote de la

aoa

République à l’habit de cour de Louis XVI, à ce costume condamné à mort par les révolutionnaires, et que nos acteurs osaient à peine hasarder dans les marquis de Molière : c’était du courage, car il n’y avait plus à braver en le portant alors que le danger d’être mal à son aise et ridicule.

Parmi les personnes que des intérêts de santé ou de fortune avaient amenées aux eaux pour la saison, on distinguait M. et madame de Sémonville, MM. de Montlîolon, leurs fils, et la charmante madame Macdonald, déjà cruellement atteinte par la maladie qui l’a ravie à l’amour de sa famille ; M. et madame de Turenne, M. de Villoutrais, le duc d’Aremberg, et plusieurs des principaux châtelains des rives du Rhin.

Madame de Turenne, arrivée récemment de sa province, parut tout à coup au milieu des femmes présentées à l’impératrice. Elle était assez jolie pour produire de l’effet, mais, il faut l’avouer, c’est surtout à la beauté de ses diamants qu’elle dut l'attention particulière de la souveraine et celle des personnes chargées par l’empereur d’attirer les femmes des gentilshommes riches à la cour de l’impérati'ice.

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Lorsqu’on apprit que cette femme aux yeux brillants comme les diamants qu’elle portait avait pour mari un grand bel homme s’appelant M. de Turenne, et que tous deux allaient faire partie de la maison impériale, il se répandit une joie comique parmi plusieurs des officiers dont l’instruction en généalogie n’était pas toujours au niveau de la bravoure.

— A la bonne heure, disait chez moi un des plus attachés à l’ex-république, puisque le général a la rage de vouloir mêler les noms aristocrates aux nôtres, qu’il nous en donne comme celui-là; il n’y a pas un colonel qui ne soit flatté d’être le camarade du petit-fils du grand Turenne. Avec ce nom-là on doit bien se battre, morbleu! Cela vaut mieux que ces muscadins d’émigrés qui rentrent de tous côtés pour se faire prier de recommencer leurs farces d’autrefois.

On avait beau lui répondre que le maréchal de Turenne n’avait point laissé d’enfant, et qu’il y avait lans ces muscadins d’émigrés des Montmorency, des llortemart, des Rohan, des Boufflers, des Villars, des koglie, etc., dont les ancêtres s’étaient battus aussi

bien que lui, il n’en continuait pas moins ses diatribes contre la vieille noblesse française, ne faisant qu’une seule exception en faveur du prétendu fils du maréchal de Turenne.

Cet intrépide soldat de nos armées républicaines était un vrai type du militaire de l’époque, brave jusqu’à l’héroïsme, aimant la liberté, croyant se battre pour elle, dédaignant toute science étrangère à la guerre, adorant Bonaparte, mécontent de l’empepeur, grognant sur ses décrets, mais lui obéissant en esclave. Il ne permettait qu’à lui d’en médire. Inflexible à propos du devoir ; du reste, humain, gé- * néreux même, il avait subi la plus cruelle épreuve que le sort pût infliger à un officier de ce temps; il | avait été choisi pour commander le piquet de gendarmerie d’élite qui devait faire feu sur le duc d’Enghien...

Réveillé au milieu de la nuit par l’ordre de se rendre dans les fossés de Vincennes pour y faire justice, ■ j lui disait-on, d’un officier traître et condamné par | le conseil de'guerre, il avait cru avoir à accomplir j un de ces tristes devoirs imposés par la discipline, ii Le récit qu’il me fit de ce qu’il avait éprouvé dans i

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cet affreux moment est si présent à ma mémoire, que je crois l’entendre encore dans ses expressions moitié grotesques, moitié touchantes.

— Faut-il avoir du malheur! disait-il; moi qui ai toujours eu en exécration ces fêtes-là... Mais que vouiez-vous, c’est dans le métier, il faut bien s’y résigner; on vous prendrait pour un Hlimi, si on faisait des façons pour fusiller un déserteur, ou quelque pauvre diable coupable d’une vivacité envers son chef : aussi n’ai-je pas soufflé mot quand on est venu me réveiller de la part du général pour faire exécuter la sentence du conseil; seulement je me suis étonné de l’heure choisie pour cette expédition. Tuer un homme en plein jour, passe encore; mais au milieu de la nuit, à la lueur d’une lanterne posée sur son cœur; mille tonnerres ! il y a là de quoi démonter le plus brave.

En parlant ainsi, la grosse face du capitaine d’H... pâlissait de souvenir.

— Sans compter, ajouta-t-il, que tout ce qui se fait dans ce goût-là, à la sourdine, m’est toujours un peu suspect. Allons, me dis-je, le pauvre garçon a fait une bêtise, il faut qu’il la paie ; alors je dispose

mes hommes, et je leur répète d’être exacts au commandement, car il y a de ces gaillards-là qui tuent des Autrichiens comme des moineaux, et qui ne savent pas viser sur un camarade.

» Tout à coup, voilà une petite porte qui s’ouvre, des fusiliers en sortent, le patient était, comme de di’oit, au milieu d’eux.

» Ah! ah! pensai-je en le regardant, ce n’est pas là un enfant de la gamelle. Quel air noble! quelle bonne contenance! comme il marche d’un pas fenne ! Mais, Dieu me pardonne, il est encore tout jeune, trente ans, guère plus; il faut que ça soit quelque fils de bonne maison, car les chefs lui font politesse : avec cette figure-là, avec ce courage, dirait-on qu’il ait pu mériter une si vilaine mort?

» Et voilà que cette réflexion me bouleverse la tête; je m’imagine que c’est un pauvre jeune homme victime d’un faux rapport, un brave officier calomnié. Il me prend comme un étouffement dans la poitrine ; il me semble que je n’ai plus de voix, que ce mot feu... ne pourra sortir de ma bouche. II u’y avait pourtant pas à reculer, il ne fallait pas se faire fusiller à sa place.

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» Heureusement je le vois faire signe à un des ridlrcs, comme s’il voulait lui parler. Il lui remet un papier. Je crois qu’il cherche à gagner du temps. Bon, me dis-je, il cagne un peu. Dame! le moment est dur, on tâche de l’éloigner. Cela me rend cou- ^ rage, à moi... je fais mon devoir.

Ici le capitaine s’arrêta, pâle, abattu, comme s’il entendait encore la fatale explosion. Il leva les yeux sur moi, et il faut croire que mon visage portait une vive empreinte d’indignation et de terreur, car il détourna brusquement la tête en s’écriant :

— Vous m’excusez, n’est-ce pas? Mais savais-je qui c’était?... savais-je que le conseil de guerre s’était dépêché de l’expédier, de peur que l’empereur ne lui fît grâce? Savais-je seulement que le papier qu’il avait remis au camarade, c’était une mèche de ses cheveux, un dernier adieu à la femme qu’il aimait? Dieu me confonde, je crois que si je m’en étais douté, je n’aurais jamais eu la force de faire tirer dessus; et pourtant le ciel sait si je hais tous ces Bourbons depuis la machine infernale. Mais, mille bowibes ! celui-lâ avait l’air d’un si brave officier, et puis cette contenance d’un soldat qui n’a rien à se

reprocher et qui se moque de la mort! Ce regard de pitié qu’il portait sur nous comme pour dire : Pauvres gens, je vous plains plus que moi, car vous allez tuer un bon Français! Et quand vous apprendrez qu’il n’était pas coupable, cette action-là vous restera sur le cœur comme un ciime. *

» C’est pourtant vrai, madame, ajouta le capitaine en se frappant la poitrine, j’avais la conscience nette; et quand au sortir de cette triste expédition j’ai vu le camarade (1) M... s’évanouir comme une femme, quand ce pauvre garçon, qui avait été élevé chez le ci-devant prince de Condé, se mit à sangloter en nous disant que nous venions de tuer un innocent ; que ce jeune homme, si beau, si brave, qui gisait là percé de nos balles... était le duc d’Enghien... eh bien, j’ai senti comme un coup de poing dans le cœur... et Dieu sait combien j’ai juré contre ceux qui nous avaient donné cette commission... car, ne vous y trompez pas, vraiment, cette expédition-là n’est pas sortie du chef de l’empereur... Ce n’est, morbleu! pas ainsi qu’il traite avec ses ennemis...

(1) C’est l’officier cité dans la biographie du duc d’Enghicn.

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il les tue en plein jour, à coups de canon... au risque d’ctre emporté lui-même par un boulet... Mais c’est quelques-uns de ces vieux routiers de cour qui ont peur de passer aux verges, si les anciens qu’ils ont plantés là revenaient ; ce sont ces j)ékms politiques qui ont pris sur eux de fusiller un Bourbon, croyant faire grand plaisir au général. Eh bien , ils se sont trompés, car j’ai su par mon cousin, qui est dans le service de la chambre aux Tuileries, que l’empereur en voyant entrer dans sa chambre Joséphine, la figure décomposée, noyée de larmes, et s’écriant :

» — Le duc d’Enghien est mort ! Ah ! mon Dieu ! qu’as-tu fait?

■SI Je sais que l’empereur a pâli, qu’il a dit d’une voix étouffée :

» — Les malheureux ont été trop vite.

» Je sais qu'il est resté plusieurs jours accablé sous le poids d’une tristesse sombre, et qu’il a eu plusieurs nuits sans sommeil... Ah ! ces nuits-là resteront dans sa mémoire ; il ne dira jamais le mal qu’il en a éprouvé, c’est juste ; la chose est faite, il faut bien la soutenir; mais croyez qu’il détestera toute sa vie ceux qui l’ont conseillée , et même les pauvres

diables qui, ainsi que moi, l’ont accomplie sans savoir ce qu’ils faisaient.

L’arrivée de M. de G*** interrompit ce récit, que j’aurais tremblé de voir continuer devant lui. Il m’a avoué depuis que, frappé de l’altération peinte sur mon visage et sur celui du capitaine d’H***, il avait été au moment de se retirer par discrétion, mais que l’embarras d’une sortie non motivée l’avait retenu.

M. de G. .. était un de ces émigrés nouvellement radiés, que le souvenir et le voisinage de Goblentz maintenaient sur les bords du Rhin. La peur d’un retour de terreur était bien aussi pour quelque chose dans leur soin à ne pas s’éloigner de la frontière; mais ce qui leur rendait surtout le séjour de ces provinces agréable, c’était le plaisir d’y entendre médire sans ces cesse des agens du gouvernement français, et regretter en même temps toutes les vexations qu’on déplorait sous la domination germanique : c’est le travers habituel de toute province conquise; et cette malveillance contre les vainqueurs était en harmonie avec la mauvaise humeur des blessés de la Révolution.

Le capitaine d’H... s’aperçut bientôt à mon embar-

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ras qu’il venait d’entrer un homme dont je redoutais autant les confidences royales que je venais de frémir à son récit répulilicain. Il me lança un regard de reproche ; car c’était l’injurier que de craindre qu’un émigré se compromît devant lui; il aurait pu le faire impunément. Le capitaine d’H... était un homme d’honneur dans toute l’étendue du mot. Eh bien, le souvenir de ses éminentes qualités et du service qu’il avait rendu à mon mari en le laissant s’échapper de prison en 93 ne parvenaient point à triompher de celui de l’atroce mission qu’il s’était vu forcé de remplir, et, je l’avoue à ma honte, ce malheur, qui aurait dû redoubler mon intérêt pour lui par le sentiment qu’il en conservait, me rendit sa présence insupportable. Je le voyais toujours commandant le massacre d’un innocent... et quel innocent!...

Il me dit un jour :

— J’ai eu grand tort, madame, de vous parler de l’affaire de Vincennes ; vous êtes comme moi, vous y pensez toujours ?

• — Oui, trop souvent, répondis-je.

— Et vous m’en voulez d’avoir fait mon devoir?

SALONS CÉLÈDRES.

— C’esl vrai ; mais c’est une injustice qui passera, j’espère.

— Jamais! reprit-il avec amertume; les femmes sont comme les généraux en chef, il ne faut jamais leur raconter que ce qui nous fait honneur.

A dater de ce jour, je n’ai plus revu le capitaine d’H... : il a été tué à l’une de nos victoires.

Peu de jours avant son départ de Paris, l’impératrice avait assisté à la distribution des décorations de la Légion d’honneur. Cette cérémonie s’était passée en grande pompe à l’église des Invalides, et l’on ferait des volumes de la quantité d’épigrammes, de quolibets, de bons mots dédaigneux, qui saluèrent la naissance de cet ordre, sollicité depuis par toutes les illustrations de la France.

Cependant Napoléon, placé pour la première fois sur un trône, avait reçu ce jour-là dix-neuf cents chevaliers. Pour la première fois aussi le cortège de la cour impériale venait de passer sur la place même où était tombée la tête de Louis XVI.

Le vainqueur de Marengo avait quitté son cheval de bataille pour traverser en voiture d’apparat la grande allée des Tuileries, et ce jardin, comme au-

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joiird’hui, parfumé de fleurs, rempli de guerriers, de femmes élégantes, retentissait des cris de vive r emperetir ! vive l’impératrice ! an lieu des crûs du jour; et les journaux disaient aussi : l’ivresse est dans tons les cœurs; l’enthousiasme est à son comble! car de tous les genres de style, le moins varié est celui qui s’applique au pouvoir.

Pourtant les fidèles à la liberté renvoyaient leurs croix ; les républicains menaçaient de traiter le nouveau trône comme l’ancien ; ceux que leurs noms ou leurs intérêts attachaient au parti déchu riaient de pitié en voyant singer ainsi la grandeur royale, et disaient :

— Voici une croix qui assure le retour de ma croix de Saint-Louis.

Le soir de cette grande solennité, l’empereur conluisit toute sa cour dans la salle des statues antiques. [)n admira aux flambeaux les chefs-d’œuvre conquis ■jar lui sur l’Italie. C’est ainsi qu’à chacune des acâons royales, qu’il risquait en dépit de la Piépubliquc,

1 aimait à montrer ses droits à la reconnaissance na- ■ionale.

Chaque département devait avoir sa part de déco-

SALONS CÉLÈnnES.

rations. Il fut décidé que l’impératrice distribuerait celles destinées au département de la Roër. On rêvait déjà la pompeuse cérémonie du couronnement, et l’on en voulait faire une sorte d’esquisse dans la cathédrale où avait été couronné Charlemagne.

L’évêque, à la tête du clergé, vint recevoir l’impératrice à la porte de l’église ; elle traversa sous le dais la longue basilique, et vint s’asseoir sur un trône préparé pour elle dans le chœur.

La beauté de ce monument si riche de nobles souvenirs, l’éclat des habits militaires, la parure de cette cour nouvelle, celle de tous les assistants, et plus encore le retour de cette pompe sacerdotale, si longtemps voilée à tous les yeux, donnaient à celte cérémonie l’aspect d’une véritable solennité.

L'’impératrice, revêtue pour la première fois du manteau de cour, avait un diadème en diamants ; et l’ensemble de sa parure, la queue de cette robe dej moire blanche brodée d’or qui s’étalait sur les degrés du trône, cette taille majestueuse, celte altitude simple et digne, complétaient l’illusion. C’était bien là une souveraine. Et le clergé nombreux, paré des riches chasubles semées de perles fines et données ja-

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dis par l’empereur Othon, représentait dignement la cour sainte d’une puissante impératrice.

On avait sorti du trésor une partie des reliques sacrées. Les insignes impériaux et royaux de Charlemagne, sa couronne, son sceptre, étaient là sur l’autel ; ils semblaient mis à la disposition de celui qui oserait s’en emparer. Et c’est sous les voûtes de ce temple gothique, où Charlemagne donnait l’accolade à ses vaillants chevaliers, à Roland, à Roger, à Renaud, que les chevaliers de la Légion d’honneur s’inclinaient devant Joséphine, en recevant de ses mains la décoration de l’ordre.

Pendant ce temps, le peuple prosterné chantait dans toutes les règles de l’harmonie les cantiques de Mozart, et l’on ne saurait rendre l’effet de cette réunion de voix pures , naturellement savantes et inhérentes à l’Allemagne ; de ce chœur public, dont nul chœur d’opéra ne peut imiter la masse imposante, de celle unité d’intention, de cette ferveur d’âme qui naît du sentiment religieux de toute une population.

Ces voix innombrables recouvrant l’orgue, faisaient trembler les vitraux coloriés de l’antique métropole, et perlaient dans l’âme des assistants une lièfiie

SALONS CELEBKliS.

pieuse. Les moins dévots étaient entraînés dans ce torrent d’harmonie, et leurs prières se mêlaient involontairement à la prière générale. On rendait grâce aussi à ce grand fondateur de royaumes et de lois d’avoir aussi fondé en France la musique d’église (1). On comprenait enfin que Dieu se plût à entendre chanter ainsi ses louanges.

C’est au milieu de cette nohle exaltation que le général L... imagina de prononcer un discours adapté à la circonstance, et dans lequel il se félicitait, di-, sait-il, de voir la vertu sur le trône, et la beauté à côté.

Cette singulière éloquence offensait également les vertus et les beautés qui se trouvaient là ; car chacune d’elles faisait avec raison peu de cas de la beauté

(1) Le cliatit de l’église attira de Charlemagne une attention particulière; l’office divin entrait pour beaucoup dans les so-i lennités, je dirai presque dans les plaisirs de la cour. On y assistait le jour; on ne s’en dispensait pas la nuit. Le roi dé- '' cida que le chant grégorien serait préféré dans tout le royaume, k On étaldil des écoles dans les cathédrales. On s’envoyait réciproquement des orgues bénis qui enseignaient par mémoire; ^ " car la note n’était pas encore inventée; ce fut l’origine de la musique d’église. i ^

(Anqüetil , Histoire de France, t. I, page 2ù6.)

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, sans vertu, et encore moins peut-être do la vertu

! sans beauté.

j Le même soir, dans son salon, l’impératrice plai- Isanta doucement sur la noble part que lui avait faite lie général L...; puis elle me demanda ce que je jipensais de ce discours. La question était embarrassante, car je ne voulais déplaire ni au général ni à l’impératrice, et je m’en tirai platement en répondant que, distraite par le pompeux spectacle de la sérémonie, et très-persuadée que le général orateur ie pouvait adresser à Sa Majesté (lue des vérités igréables, je n’avais pas pensé à l’écouter.

— Ce qui ne vous empêchera pas d’en rire de bon ;œur ce soir avec vos amis, me dit tout bas l’impé- ■atrice. Puis, voyant mon étonnement, elle ajouta : e sais par M. Desctiamps que vous avez chez vous le charmants soupers, où l’on rit comme on riait aurefois ; que Duval et Picard y sont aussi amusants [uedans leurs comédies, et qu’il s’y raconte des hisoires les plus divertissantes. Vous devriez bien m’en J lire quelques-unes ; car vous saurez que rien n’aj ause plus l’empereur que ces petits comméiages J; Jiiand nous allons au spectacle, sou regard d’aigle ^ 13

découvre en une minute les nouvelles relations qui se sont fondées pendant son absence ; il veut savoir les ruptures, les raccommodements, et s’intéresse plus qu’on ne le croirait à tous ces petits drames de société. Par exemple, il y a de certaines personnes dont il suit la vie avec toute la persévérance qu’on met à poursuivre la lecture d’un roman qui intéresse. Yous devinez de qui je veux parler, n’est-ce pas ?

— Je le crois, madame.

— La voyez-vous toujours ?

— Le plus souvent qu’il m’est possible ; Votre i ^ Majesté sait mieux que personne combien elle est aimable et bonne.

— Ab! oui, je le sais, reprit Joséphine en soupi¬

rant ; je sais combien son amitié est douce. Vous \ avez été élevées ensemble, je crois, vous devez l’ai- , mer? !

— Oui, madame. Dans le temps de sa puissance, || je lui ai dû la liberté et la vie peut-être de plusieurs | de mes amis; aussi lui serai-je éternellement atta- i chée. I

— Et moi aussi je l’aime toujours; mais BonaparUil ne veut plus que je la voie, et cela me désole.

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Alors, s’apercevant qu’on remarquait notre entretien :

— J’ai une commission à vous donner, ajouta Joséphine ; venez me voir un matin.

— J’attendrai vos ordres.

— Non, faites-moi demander une audience par El. d’Harville, nous causerons plus à loisir.

Et la conversation redevint ce qu’elle était auparavant, c’est-à-dire une sorte de monologue entrecoupé de questions insignifiantes, qui avait pour unique but d’adresser la parole à presque toutes les personnes composant le cercle. Les plus exercées à ce manège de politesse y plaçaient quelquefois des mots gracieux, d’heureuses flatteries. Madame de Sémonville était une des plus ingénieuses en ce genre ; aussi jouissait-elle d’une grande faveur dans le salon de l’impératrice. D’abord elle avait l’avantage d’avoir vu celui de Marie-Antoinette, elle savait comment on peut allier la grâce d’une conversation facile au respect imposé par le rang, et Joséphine causait avec elle en toute sécurité; elle était certaine que son élévation, toute récente qu’elle fût, ne serait pas un instant oubliée par madame de Sémon-

ville. D’ailleurs, le culte d’une femme aussi spirituelle pour les convenances et les déférences de cour, était le meilleur modèle à offrir aux jeunes dames du palais et aux courtisans dont l’inexpérience amenait chaque jour tant de bévues.

Pendant ce temps, M. de Sémonville, notre ambassadeur en Hollande, était en pleine disgrâce, et cela très-injustement, pour avoir obéi à des ordres que l’empereur, dans sa politique, voulait paraître désapprouver. M. de Sémonville, fort de son innocence, restait à Aix-la-Chapelle, bien plus occupé de soigner la santé de sa belle-fille que de ses propres intérêts. Il venait souvent me confier ses inquiétudes, ses tristes pressentiments; et je lui dois la justice de dire que nul regret, nul désir ambitieux ne venait distraire ce chagrin paternel. Eh bien, cette douleur sincère et touchante passait, dans le monde, pour l’accablement d’un ministre disgracié; cette incrédulité pour les bons sentiments est ce qui autorise le plus à mal penser des gens de cour, et je la hais surtout, parce qu’elle alimente ce flot de lieux communs contre les courtisans, dont on nous abreuve depuis tant de siècles.

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J’oblins sans délai l’audience offerte, et là je retrouvai madame de Beauharnais, dans toute sa simplicité et sa bienveillance pour ses anciennes connaissances.

Elle me parla des querelles qu’elle avait souvent avec l’empereur à propos de son amie madame de G***, et me dit qu’il ne lui pardonnait pas surtout d’avoir dédaigné le grand rôle qu’elle était appelée à remplir après avoir délivré la France de Robespierre.

— Cela peut être un regret, dis-je, mais ce n’est pas un grief.

— Si, reprit-elle, Bonaparte en veut à tous ceux qui manquent leur destinée.

— J’avoue qu’il a le droit de tes regarder en pitié; mais de les haïr, c’est injuste...

— Et ingrat même, interrompit Joséphine ; car il sait que Thérésia nous a servis avec puissance et avec zèle, lorsqu’il a été question de lui faire donner le commandement de l’armée d’Italie. Je ne lui ai pas caché les secours de tous genres que j’ai dus à :elte excellente amie quand je suis sortie de prison, reuve, ruinée, et ne sachant quel sort attendait mes

enfants. Croyez qu’il faut une raison bien forte pour combattre ces souvenirs dans l’âme de Bonaparte ; car il est plus reconnaissant, plus sensible qu’on ne le croit; j’en suis moi-même une preuve : on a fait assez de choses pour l’aliéner contre moi, on en fait tous les jours pour l’engager à une séparation qui me tuerait. Eh bien , le souvenir de mon attachement, de ce qu’il croit me devoir, l’a toujours emporté sur les insinuations, les dénonciations perfides de sa famille. Il est vrai que je suis sa superstition, plus que son amour peut-être, et qu’il me croit un des rayons de son étoile.

Alors Joséphine me raconta la prédiction qui lui fut faite au moment de son départ de la Martinique.

— Elle devait perdre son premier mari d’une mort violente, lui avait dit la sorcière ; le second devait la faire plus que grande la reine.

Cet oracle, dont la moitié était déjà accomplie lorsqu’elle connut Bonaparte, elle avait la certitude qu’il était entré pour beaucoup dans la promptitude et la confiance avec lesquelles il s’était fait élire empereur des Français.

— Il est tout aussi superstitieux que moi, ajouta-

LE SALON DE l’ I M PÉ RAT UICE JOSÉPHINE. 223

t-elie ; par exemple, il est si persuadé que je lui porte bonheur, que, pour rien au monde, il ne partirait pour l’armée sans m’avoir embrassée. Il me gronde beaucoup, il est vrai, quand sa maudite police lui apprend que J’ai vu mademoiselle Lenormand ; mais tout en la traitant de menteuse, tout en menaçant de la faire renfermer, si elle spécule plus longtemps sur notre crédulité stupide, il ne manque pas de me faire répéter ce qu’elle a vu dans ses cartes ; et il sourit toujours avec complaisance, quand elle a prédit pour lui de nouveaux triomphes.

Puis l’impératrice me parla de Méhul, de Ducis, de Népomucènc Lcmercier, de plusieurs autres anciens habitués de la Malniaison, qui tous s’étaient retirés au moment où les cliambellans allaient changer en antichambre le salon qui précédait ce fameux cabinet où s’étaient médités tant de faits mémorables.

— Ducis et Lemercier, continua .loséphine, viennent de renvoyer à l’empereur la croix de la Légion d’honneur : il regarde ce renvoi comme une grande insulte; mais ce qui explique le plus sa coilère, c’est l’adieu de M. Lemercier, qui lui a dit à sa lernière visite :

SALONS CÉLÈnOES.

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