OC) J
» — Ah ! vous vous amusez à refaire le lit des Bourbons? eh bien, je vous prédis que vous n’y coucherez pas dix ans (1).
» Bien que cette prédiction ne lui fasse aucune peine, ajouta Joséphine, vous comprenez bien qu’il en garde rancune. C’esl ainsi que je suis privée de voir les amis que je préférais. Vous qui jouissez tous les jours du plaisir de les recevoir, d’entendre leur conversation si spirituelle, dites-leur que je les regrette, au milieu de toutes les pompes, de tous les plaisirs dont je suis étourdie ; mais dites-leur cela bien bas ; car l’on me ferait un crime de l’intérêt que je leur conserve. Ce n’est pas tout, ajouta-t-clle en regardant, comme dans les comédies, si personne ne nous écoutait ; il faut que vous engagiez Thérésia à rompre ses rapports d’amitié avec BI. O... Bonaparte le croit un de ses plus grands ennemis ; c’est là, à vous dire vrai, l’unique cause de son animosité contre elle. Tâchez d’obtenir ce sacrifice, et je suis sûre qu’il lui rendra son ancienne affection et me permettra de la I revoir comme autrefois. ,
(Il II y a couché neuf ans et neuf mois.
LE SALON DE l’ i M PÉ R AT RI C E .lOSÉPlIlNE. 2J3
La cüiniuissiou était pénible, et d’ailleurs je n’en attendais aucun succès. La femme qui avait bravé l’échafaud pour ses amis n’en pouvait immoler aucun à la haine, ou plutôt aux préventions injustes de l’empereur; j’en fis la réflexion tout haut.
— N’importe, reprit Joséphine, promettez-moi de l’engager à suivre mon conseil. Mon Dieu! on n’a pas toujours une si bonne raison pour...
Elle n’acheva pas, et sa restriction me fit sourire. Je promis de faire ce qu’elle me demandait avec tant de grâce, et j’allais prendre congé d’elle, lorsqu’elle me retint pour parler chiffons.
Madame de Saint-Hilaire, sa première femme de chambre, fut appelée pour me montrer la dernière parure envoyée par Leroi (1). Elle était en tulle couleur de rose, garnie de fleurs, et aurait parfaitement convenu à une mariée de seize ans, pour son lendemain de noces. Tout en vantant l’extrême élégance de cette robe , je pensais qu’elle ferait paraître l’impératrice plus vieille qu’elle ne l’était. Je me trompais ; elle allait si bien à sa taille
fl) Fameux modiste et tailleur de la cour.
qu’on lui pardonnait de ne plus aller à son visage.
— Qui vous a coiffée hier? me dit-elle ; vous aviez ;
un turban drapé à merveille. I
— Ah! mon Dieu! m’écriai-je en riant, Votre Ma- :
jesté va encore sévir contre celui-là? ;
Et je lui avouai que ce turban qu’elle avait remar- j
qué était l’œuvre de son second valet de chambre, j
— Quoi ! ce jeune Herbault fait de sijolies choses ? |
Il faut que j’emploie son talent. i
Il y avait tout une fortune dans ce mot-là. |
Puis passant de ce sujet à un autre :
— Dites donc à votre ami Picard de varier un peu i
plus son répertoire. Ce sont toujours les mêmes plai- j sauteries, les mêmes ridicules bourgeois; il a bien ! assez d’esprit pour aborder la haute comédie. Ne j trouvez-vous pas que ses continuelles satires contre | les parvenus sont passées de mode ? i
— Je crois qu’il donne demain une pièce nouvelle, |
répondis-je, car on devient Normand à la cour. i
— En savez-vous le titre ? ;
J’allais le dire... quand un instinct femelle m’arrêta tout à coup.
— C’est un litre singulier, répondis-je en feignant '
LE SALON DE l’i MPÉR ATRICE JOSÉPHINE. 227
de chercher à me le rappeler... mais je ne m’eu souviens plus.
Le fait est que, celte pièce ayant pour titre la Femme aux quarante-cinq ans, j’avais le pressentiment qu’il serait désagréable à l’impératrice et pourrait lui donner des préventions contre l’ouvrage.
Malheureusement, cette petite comédie n’était pas de nature à vaincre ces préventions. Je n’ai jamais compris comment Picard, avec tout son esprit, avait imaginé d’amuser l’impératrice par la peinture tristement fidèle d’une femme presque vieille, qui se débat à coups de parure contre les outrages du temps.
J’étais au supplice pendant cette représentation. Ma loge était peu éloignée de celle de l’impératrice ; je voyais son visage se contracter à chaque plaisanterie dirigée contre les ridicules de la femme aux quarante-cinq ans, et je cherchais les moyens d’éviter toute conversation à ce sujet, lorsque M. de B..., chambellan de l’impératrice, vint m’inviter de sa part à me rendre dans son salon au sortir du spectacle. ;
Je ne pouvais donc échapper aux critiques et même aux accusations détournées dont ou allait accabler le
pauvre auteur. Il était impossible de le justifier, et presque lâche de l’abandonner; mon rôle devenait ditficile.
A peine avais-je fait mes révérences, que l’impératrice me dit avec un sourire tant soit peu amer :
— Eh bien, madame G..., comment trouvezvous la pièce nouvelle? Moi, je ne saurais la juger. On devrait conseiller à Picard de ne la jouer que devant des femmes de vingt-cinq ans.
— Il me semble, madame, qu’il y pourrait comprendre celles qui ne paraissent pas en avoir davantage.
Cette flatterie assez mal tournée me valut un regard affectueux.
Les courtisans tombèrent de toute la lourdeur de leur esprit sur celui de Picard. L’erreur d’un homme de talent est la curée de la meute des gens médiocres; il faut les laisser déchirer leur proie.
Dans cette circonstance. Picard avait fait preuve au moins de maladresse. L’impératrice voulut l’en punir, en offrant à son rival , M. Alexandre Duval, une occasion d’être applaudi chez elle. .l’avais invité M. Deschamps à la lecture que Duval devait nous faire
LE SALON DE L* IM PÉR ATRl CE JOSÉPHINE. 229
(le la pièce qu’il venait d’achever. C’était le Tyran domestique.
A cette époque, l’apparition d’un ouvrage en cinq actes, de l’auteur d’Edouard en Ecosse, était un événement dramatique. Deschamps en avait parlé à la cour, et l’impératrice me dit :
— M. Duval a, dit-on, ici un ouvrage en portefeuille ; je serais charmée de l’entendre. Vous l’at-il déjà lu?
— Non, madame,
— N’importe, on peut s’exposer sans crainte à une lecture de lui ; on est bien sûr qu’elle sera intéi’essante ; je désirerais qu’il ta fit ici.
Et M. Deschamps fut chargé d’inviter M. Duval à soumettre sa comédie à ce pompeux aréopage.
— Y pense-t-on, s’écria-t-il, après ce qui s’est passé pour Edouard en Ecosse? Veut-on me tendre encore un piège, et confisquer cet ouvrage-là avec l’autre ?
L’inquiétude pouvait être fondée, et je ne sa\ais comment la dissiper, lorsque M. Deschamps vint assurer Duval que l’impératrice avait toujours plaidé sa cause contre l’empereur, et que c’était pour lui
donner une preuve de sa bienveillance qu’elle lui demandait cette lecture.
Duval ne pouvait résister au désir de celle qu’il appelait l’aimable, la bonne Joséphine ; le jour désigné, je fus chargé d’amener l’auteur au milieu de cette cour novice, dont il venait chercher encore plus les ridicules que les applaudissements.
Ce fut une véritable fête en espoir que cette soirée dramatique, pour les pauvres hommes condamnés à rester debout chaque jour, tant que durait le cercle de l’impératrice, et particulièrement pour le général d’Harleville, atteint d’une maladie qui avait considérablement diminué ses forces et enflé ses jambes ; il fallait tout l’héroïsme du courtisan pour résister à ses souffrances et pour se soutenir sur de tels appuis. En vérité, la gloire et la religion n’inspirent pas de plus grands dévouements que le culte de l’étiquette dans les âmes nées pour s’y consacrer. C’est dommage que le fouet de la satire soit la seule palme de ce martyre à la fois atroce et comique.
Chaque jour un courrier, expédié de Boulogne, apportait à Joséphine des nouvelles de l’empereur, et le soir elle communiquait parfois aux gens de s cour
LE SALON DE l’i M PÉR ATRI CE JOSÉPHINE. 231
quelques passages des lettres impériales, et leur faisait part des événements dont l’empereur lui arrangeait le récit, non pas toujours comme ils s’étaient passés, mais comme il désirait qu’on les racontât.
J’eus la preuve d’une de ces altérations frappantes, un soir qu’elle nous parla de l’affreuse tempête qui avait mis en péril toute notre flottille.
J’avais eu à dîner chez moi, le même jour, un ami intime de l’amiral Bruix, lequel avait reçu aussi, par un courrier du commerce, une relation de cette tempête et du désastre qui s’en était suivi. La lettre était écrite par un officier de marine, à peine connu de l’amiral; mais qui, étant fort lié avec l’ami de M. Bruix, désirait qu’il sût la vérité sur ce qui avait causé la disgrâce de celui qui commandait notre armée navale de l’Océan.
Voici le passage important de cette lettre :
« On vous dira, on imprimera que votre ami a eu tort ; cela n’est pas vrai ; et dussé-je y perdre mon nom et mon grade, je le répéterai : cela n’est pas vrai.
» L’autre matin, en montant à cheval, l’empereur annonce qu’il passera en revue l’armée navale ; il or-
donne de faire quitter leur position aux bâtiments qui forment la ligne d’embossage, voulant, dit-il, l)asser la revue en pleine mer. Puis il va, suivi de Roustan, faire sa promenade habituelle, en recommandant que tout soit prêt pour son retour.
» L’ordre est transmis aussitôt à l’amiral Bruix, qui répond tout simplement : « La revue n’aura pas lieu aujourd’hui. Ainsi que nul ne bouge. »
» Bientôt l’empereur arrive sur le port ; il demande si tout est prêt ; on lui communique la réponse de l’amiral. Il se la fait répéter deux fois ; il frappe du pied ; la colère se peint dans ses yeux ; il envoie à ^ l’amiral l’ordre de se rendre sur-le-champ auprès de lui. Mais son impatience ne lui permet pas de l’attendre.
» Il marche au-devant de lui , et le rencontre à moitié chemin de sa barraque. L’état-major qui suivait Sa Majesté s’arrête, se range en cercle derrière elle et garde un silence craintif; car jamais l’empereur n’avait paru si profondément courroucé.
» — Monsieur l’amiral, dit-il d’une voix altérée, pourquoi n’avez-vous point fait exécuter mes ordres ?
» — Sire, répond l’amiral Bruix avec respect et
LE SALON DE l’iM P ÉR ATD I CE JOSÉPHINE. 23:1
fermeté, une horrible tempête se jiréiiure. Votre Majesté peut le voir comme moi t veut-elle donc exposer la vie de tant de braves gens ?
» — Monsieur, reprend l’empereur de plus en plus irrité, j’ai donné des ordres, encore une fois, pourquoi ne les avez-vous point fait exécuter ? Les conséquences me regardent seul ; obéissez I
» — Sire, je n’obéirai point.
» — Monsieur, vous êtes un insolent.
» A ces mots, l’empereur, qui tenait sa cravache levée, s’avance vers l’amiral ; celui-ci recule d’un pas, porte la main sur son épée, et dit en pâlissant ;
» — Sire, prenez garde !
» Tous les témoins sont glacés d’effroi. L’empercui-, immobile, la main levée, attachait ses yeux sur l’amiral, qui de son côté conservait sa terrible altitude. Enfin l’empereur jette sa cravache à terre ; alors M. Bruix lâche le pommeau de son épée, et, la tête découverte, il attend en silence le résultat de celte scène.
» — Monsieur le contre-amiral Magon, dit l’empércur, vous ferez exécuter à l’instant les mouvements que j’ai ordonnés. Quant à vous, monsieur.
a-t-il ajouté en s’adressant à Bruix, vous quitterez Boulogne dans les vingt-quatre heures, et vous vous retirerez en Hollande.
» L’empereur s’est éloigné pour voir le mouvement que faisait faire à sa flotte le contre-amiral Magon. Mais à peine les premières dispositions sontelles prises, en raison des ordres de l’empereur, que le ciel se couvre de nuages noirs, que le tonnerre gronde et que le vent rompt toutes les lignes. Enfin ce qu’avait prédit l’amiral arrive. Une affreuse tempête disperse les bâtiments et menace de les engloutir.
» L’empereur, l’air sombre, la tête baissée, les bras croisés, se promenait à grands pas sur la plage, quand tout à coup des cris terribles se font entendre. Plus de vingt chaloupes canonnières venaient d’être jetées à la côte ; les malheureux qui les montaient luttaient contre les vagues en criant au secours. Mais ce secours, le danger était tel que personne n’osait le leur porter.
» J’avais la rage dans le cœur, et je maudissais de toute mon âme celui dont l’obstination causait ce désastre, lorsque je le vis s’écbanpev des bras quivou-
LE SALON DE l’iMPÉRATRICE JOSÉPHINE. 235
laieut le retenir, et s’élancer dans une barque de sauvetage, en s’écriant : Laissez-moi ! laissez-moi ! il faut qu’on les tire de là.
» Et déjà sa barque se remplissait d’eau; les vagues passaient par-dessus sa tête; une plus forte que les autres faillit renverser l’empereur par-dessus le bord, son chapeau tombe à la mer. Électrisés par tant de courage, officiers, soldats, marins, bourgeois, se jettent à la nage ou dans des chaloupes, pour essayer de porter du secours ; mais on n’a pu sauver qu’un petit nombre des malheureux qui composaient l’équipage des canonnières, et le lendemain la mer avait rejeté sur le rivage plus de deux cents cadavres avec le chapeau du vainqueur de Marengo (1).
» Cet affreux lendemain a été un jour de désolation pour tout le camp; chacun reconnaissait un ami parmi les corps amoncelés par les vagues. L’empereur semblait attéré par ce spectacle, et je pense
(1) Ce récit se trouve aussi dans plusieurs mémoires de l’époque, et particulièrement dans ceux de Constant; il cite un tambour qui faisait partie de l’équipage des chaloupes naufragées et qu’on a vu revenir sur sa caisse comme sur un radeau. Le pauvre malheureux avaitla cuisse cassée. Il était resté plus douze heures dans cette hurible position.
SALONS CÉLÈnUES.
qu’iiitérieui'ement il déplorait son injustice envers l’amiral ; mais il n’en est pas moins vrai qu’on reproche ici à Bruix d’avoir poussé à bout l’empereur par ses réponses, et de l’avoir porté par sa résistance laconique à donner l’ordre désasti’eux que plus de complaisance aurait pu faire rétracter. Mais ne croyez pas cela : que l’amiral rentre ou non dans les bonnes grâces de l’empereur, Bruix n’est pas coupable, il a fait son devoir. »
J’étais encore tout émue de ce récit, qu’on m’avait l'ait deux heures auparavant, lorsque l’impératrice, tenant encore la lettre qu’elle venait de recevoir de l’empereur, nous dit qu’une imprudence de l’amiral Bruix avait failli être funeste à la flottille, mais qu’elle avait heureusement bravé la tempête ; et que rien ne l)Ouvait se comparer à la joie des matelots et des soldats, qui se disputaient déjà à qui descendrait les premiers sur la côte de l’Angleterre. L’empereur finissait cette lettre en s’accusant d’avoir ri de tout son cœur en voyant quelques jours auparavant le ministre de la marine tomber à l’eau.
C’était quelque temps après la belle fête où l’empereur, tirant du casque de Du Guesclin les croix de
LE SALON DE l’i MPP:UATR1CE JOSÉPHINE. 237
la Légion d’iionneur, en avait décoré les plus braves de son année. Pour faire passer Sa Majesté du quai dans une chaloupe canonnière, on avait jeté une simple planche d’un bord à l’autre ; l’empereur avait franchi d’un saut le léger pont, mais M. de Crest, peu ingambe et fort replet, après avoir posé un pied timide sur la planche qui fléchissait sous son poids, perdit l’équilibre juste à moitié du trajet ; la planche se rompit, et le ministre tomba dans l’eau entre le quai et la chaloupe. Des marins s’étant aussitôt précipités à la mer pour le repêcher, on l’avait à grand peine hissé sur la chaloupe, où l’empereur s’accusait, comme le disait sa lettre, de l’avoir accueilli par des éclats de rire peu charitables.
Cette dernière histoire fut la seule dont on parla pendant la soirée : heureux de pouvoir rire en toute sûreté d’un événement dont l’empereur avait lâ luimême !
Le jour de la lecture étant arrivé, nous trouvâmes le salon de l’impératrice rempli, indépendamment des personnes de sa cour, de tous les buveurs d’eau et des nobles étrangers qu’elle avait jugés dignes d’assister à cette solennité littéraire. Duval reçut l’accueil
le plus gracieux de l’impératrice ; ce qui n’était pas une raison pour qu’il fût si bien accueilli de tous ceux qui se trouvaient là ; car chacun savait que son caractère breton et son talent indépendant avaient parfois déplu à l’empereur; il fallait donc se maintenir entre l’obligation d’approuver la bienveillance de l’impératrice pour M. Duval et la froide réserve que tout bon courtisan doit conserver envers celui qui a déplu un moment et peut encore déplaire au maître.
La pièce avait à vaincre plus d’une préoccupation de cette importance ; c’était la première fois qu’on disposait le cercle pour que tout le monde fût assis, et l’ordre des places n’était pas encore bien arrêté. Celles de la dame d’honneur et des dames du palais étaient naturellement près de la souveraine ; mais, comme elle les voyait toute la journée, elle préférait chercher une conversation nouvelle auprès des invités ; ce qui lui faisait quelquefois rapprocher d’elle des gens qui avaient peu de titres à cette faveur. Cela mettait au supplice madame de la Rochefoucauld la grande prêtresse de l’étiquette : elle consentait bien à ce que madame de Sémonville, dont le rang, l’e»
LE SALON DE L’i M P ÉRATRICE JOSÉPHINE. 239
prit, les manières, offraient toutes les conditions requises, fût honorée des préférences de l’impératrice; mais dès qu’une autre en recevait la moindre marque, c’était une révolte générale.
A ce cercle nouveau, disposé avec l’hésitation de l’inexpérience, personne n’était content de sa place, excepté moi, qui n’avais droit à aucune ; je me trouvais assez près de l’impératrice pour qu’elle me communiquât ses remarques sur l’ouvrage sans être entendue de tout le monde.
La préoccupation de l’auditoire avait gagné l’auteur; je le voyais captivé par l’observation de ces petits faits, de ces petits tourments, de ces petites ambitions, au point d’oublier complètement le rôle qu’il allait jouer dans cette pompeuse assemblée. Il savait bien ne devoir être écouté qu’à travers les idées les plus étrangères à son ouvrage, aussi lut-il sa comédie à travers le plan de celle qu’il méditait.
Un geste de l’impératrice l’engage à s’approcher de la table préparée pour la lecture; elle fait un autre signe à M. d’Harville qui invite hommes et femmes à s’asseoir. Le plus profond silence règne dans le salon. Mais si tout le monde se tait, personne n’é-
2i0 SALONS CÉLÈBRES.
coûte encore, et le premier acte s’écoule comme un clair ruisseau sur un terrain plat.
Le titre de tyran, quoique tyran domestique, avait d’abord éveillé quelques défiances ; on redoutait un sujet républicain; mais on se rassura bientôt eu pensant que M. Duval avait trop d’esprit et que je n’étais pas assez bête pour risquer tous deux dans ce salon impérial une lecture offensante, et partant fort dangereuse.
A la fin du premier acte, lorsque Charles dit à sa sœur:
Ah ! mon nouvel état me paraît plein de charmes ;
.l’étais né, je le crois, pour le métier des armes.
Je vais aujourd’hui même acheter un cheval,
On doit me procurer le plus bel animal. . .
Tu me verras bientôt dans ma nouvelle forme.
Pourvu qu’on ait bien fait mon habit d’uniforme *
— Voilà justement comme parlait Eugène avant de partir pour l’Italie, dit l’impératrice ; on ne saurait mieux peindre la joie du jeune officier à son premier uniforme.
Et chacun répéta de confiance cet éloge dans les mêmes termes.
Au second acte, les agitations personnelles étant
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un peu engourdies, on prit plus d’attention à la pièce; d’ailleurs, il fallait bien paraître occupé de ce qui semblait intéresser au plus haut degré l’impératrice.
— Ah! mon Dieu, me dit-elle tout bas après une tirade de Valmont, c’est tout le caractère de mon premier mari ; seulement il était encore plus aimable devant le monde.
On peut juger, d’après ce rapport auquel l’auteur n’avait certainement pas pensé, du succès qu’eut la lecture auprès de Joséphine. Pourtant tout le dramatique de l’ouvrage fut un moment déconcerté par un incident comique fort inattendu.
Le directeur des ponts et chaussées, arrivé le matin même après avoir passé plusieurs nuits en route et près d’une heure à sortir du ti’ou où sa voiture s’était engloutie, M, Crété, bravant les insomnies et les suites de sa chute, avait voulu se rendre à l’invitation de l’impératrice.
Le plus traître hasard lui avait fait échoir un excellent fauteuil, dans lequel ses gros membres moulus se trouvèrent si à leur aise, que toutes les illusions du lit fascinèrent bientôt son cerveau. L’impératrice
le vit, aussi bien que moi, s’assoupir de tout le poids de sa fatigue ; mais comme, assis derrière l’auteur, il ne pouvait en être aperçu, elle ne pensa pas à ti'oubler cet innocent repos.
Lorsque, le troisième acte fini, plusieurs voix se joignent à celle de l’impératrice pour complimenter M. Duval, le bruit réveille le directeur. Il voit tout le monde debout, car l’impératrice s’est levée pour parler à l’auteür de la pièce. Confus d’être le seul assis, il veut se lever précipitamment; mais les beaux cygnes blancs sculptés par Jacob, et qui soutiennent tes bras du fauteuil, se sont incrustés pendant son sommeil dans les cuisses du dormeur ; rien ne peut les en séparer, et c’est armé de ce bouclier tenace qu’il vient mêler ses éloges à tous ceux dont on accablait l’auteur.
Il n’y a pas de sérieux qui tienne contre le comique d’une telle situation. En vain l’impératrice s’efforça-t-elle de ne pas voir les efforts du futur ministre (1) pour se débarrasser du fauteuil antique qui
(1) Il obtint, en avril 1806, le gouvernement de la banque de do France, d’où il passa, l’année d’après, au ministère de la marine.
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s’attachait à lui comme un solliciteur ; en vain les pieds en l’air de ce fauteuil devenaient menaçants pour tous ceux qui se trouvaient derrière, le rire contraint ne sachant sur quoi se porter, on prit le parti d’en charger le rôle du mari ridicule et bon qui est opposé, dans la pièce de üuval, au mari tyran domestifiue, et jamais personnage comique n’excita plus de gaieté.
Enfin le fauteuil quitta sa proie, et rien ne vint plus troubler l’attention que méritait l’ouvrage.
Ün a beau se tuer le cœur à coups de vanité, il lui reste toujours un peu de sensibilité pour compatir aux chagrins de famille; et l’idée d’être abandonné des gens qu’ils rendent malheureux est peut-être, apres leur ruine, le seul événement qui puisse atteindre les égoïstes. Aussi les derniers actes de la pièce eurent-ils beaucoup d’effet. L’impératrice fut visiblement attendrie des peines de madame de Valinont, des larmes de ses enfants, du repentir du dyran, et chacun prédit à l’auteur le succès qu’il a obtenu depuis.
La conversation se retrouva un moment ce qu’elle était autrefois à la Mal maison chez madame Bona-
parte ; on eût dit que chacun, rendu à ses sentiments naturels par la peinture des tourments communs à tant de familles, oubliait la cour et la retenue exagérée qu’elle impose.
J’ai toujours plaint les rois de l’obligation où ils se sont mis volontairement de ne jamais causer ; car ou ne peut appeler une causerie ce monologue entremêlé de questions, qui fait la base de toute conversation royale. Les plus spirituels, comme Frédéric II, ont essayé de prendre leur part de ce plaisir, le plus grand, le plus durable des profits de l’esprit; mais l’intimité et la liberté étant deux indispensables conditions de ce charmant loisir, les rois sont condamnés à n’en voir que de mauvaises parodies. Voltaire lui-même nous apprend qu’en dépit des encouragements et des cajoleries de Frédéric, dans les moments où les soupers de Postdam étaient le plus animés, où les convives y faisaient le plus d’efforts spirituels, la pensée que cet homme qu’ils amusaient pouvait les faire mettre au cachot, si tel était son bon plaisir, ne les quittait jamais, et refroidissait considérablement la verve des convives encyclopédiques.
Aujourd’hui ce n’est plus la peur du cachot qui
Llû SAUIN DE L’iMPEUAllilCE .10 S É !• Il 1 ,N E. 2i3
gênerait une conversation semi-royale ; car, il eu faut convenir, on n’a jamais été plus libre, surtout en France ; mais l’amour des places et de l’argent paralyse encore plus l’esprit que la terreur du pouvoir absolu. Comme les souverains ne parlent ordinairement qu’à ceux qui les approchent de très-près, la crainte de perdre les emplois que ceux-ci possèdent et qu’ils espèrent maintient juste leur conversation à cette nullité servile qui est le classique du genre.
Un prince royal dont le père jouit d’une bonne santé a quelques chances, s’il aime l’esprit, de connaître le charme de cette communication prompte et intime des pensées dont les bons causeurs abondent. On aime à porter ses lumières à celui qui devrait tout voir pour tout secourir : c’est un champ d’espoir où l’on se plaît à semer les idées généreuses. On se flatte qu’en l’associant à toutes les joies de l’intelligence, il prendra en dégoût les grosses flatteries, les bavardages méchants de la médiocrité ; on lui forme d’avance une cour d’iiommes supérieurs, propres à le guider dans ses choix, à le défendre dans ses périls, à le chanter dans sa gloire.
On s’expose à le contrarier pour lui prouver la sin-
cécité de son zèle, non pas à la manière de ce ministre qui brutalisait l’empereur, et disait en frappant sur la table du conseil comme étant hors de lui : « Il faut bien que vous entendiez la vérité, sire ; il faut que vous sachiez enfin que vous êtes le plus grand homme du monde. » Mais on ne craint pas de montrer à un jeune prince qu’on diffère d’opinion avec lui; on peut discuter, plaisanter même ; on peut exercer près de lui cette ruse si française de passer par la gaieté pour arriver à la raison ; on peut lui apprendre, à des signes certains,
A connaître le front des perfides humains.
Mais qu’il se dépêche de jouir de cette camaraderie d’esprit, de cette confiance qui lui permet encore de voir les hommes tels qu’ils sont, car le bandeau tient à la couronne : l’une ne sera pas plus tôt sur sa tête que l’autre couvrira ses yeux. N’importe, s’il a profité de son noviciat royal, il lui restera du moins les yeux de la mémoire : ceux-là peuvent encore suffire à conduire un souverain et à l’empêcher de tomber.
Le bruit d’une subite apparition de l’empereur se répaudit inopinément. Tout Aix-la-Chapelle fut en