LA FATUITÉ MODERNE
On chercherait vainement aujourd’hui dans nos salons un chevalier deGramont, un duc de Lauzun, un marquis de Wardes, un maréchal de Richelieu, enfin un de ces brillants séducteurs qui ne savaient pas garder le secret d’une bonne fortune. On n’y trouverait pas davantage la copie de ces cavalieri scrvanti qui s’attachaient aux pas d’une jolie femme, supportaient scs dédains, ses caprices, dans l’unique but de laisser croire que tant de complaisance était récompensée ; ni de ces roués subalternes à l’affût d’un billet imprudent, d’une simple inconséquence, pour compromettre la femme que leur présomption convoitait bien plus que leur amour. Ces originaux ■ont disparu : la politique , la littérature , la fortune ont encore leurs fats; l’amour n’en a plus.
Ce n’est pas que la fatuité galante, cette infirmité de l’amour-propre, ait été rejoindre la pituite vitrée des anciens. Non , cette manie d’afficher les succès qu’on devrait cacher et de faire croire à ceux qu’on n’a pas est toujours là, sous nos yeux; mais elle a seulement changé de sexe, et c’est quelque chose de curieux que de voir l’effet de celte transmigration dans toutes les classes de la société.
Les airs indifférents, la dénégation positive, la dissimulation ont passé chez les hommes; les préférences fastueuses, les regards obstinés , les démarches indiscrètes sont le partage des femmes. Ce sont elles qui exigent aujourd’hui ce qu’elles ne pouvaient obtenir autrefois , savoir : des visites du matin ; de les accompagner le soir au spectacle , au bal ; de les rencontrer partout, de s’établir à côté d’elles dans un salon pour y causer en duo toute la soirée, comme elles pourraient le faire au coin de leur feu , sans s’inquiéter le moins du monde de ce qu’en penseront les deux cents médisants qui composent le rout; de rompre toutes relations d’amitié ou de politesse avec les autres femmes , tant il leur est important qu’on ne puisse se méprendre sur l’objet d’une prédilection si bien constatée. Ce sont elles qui font tout haut les scènes de jalousie et qui prennent des airs de pitié pour les femmes dont elles se flattent d’enlever les jeunes maris. Autrefois elles trahissaient leur amour par un soin scrupuleux à ne jamais prononcer le nom de celui qu’elles aimaient; maintenant ce nom est dans toutes leurs phrases, il préside au récit de ce qu’on a fait la veille , au projet qu’on forme pour le
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lendemain : il est le pivot sur lequel tourne leur couversation.
Il ne faut pas conclure de cette préférence éclatante qu’elle ait tous les torts qu’elle se donne. Non, soit malheur ou sagesse, la plupart de ces sentiments amoureux sont au fond très-honnêtes. D’abord, parce que la cruauté s’est fait homme, et que ces messieurs ayant pour principe de faire marcher de front un amour positif et une intrigue romanesque , il en résulte beaucoup moins de dangers pour celle-ci. Les forces du cœur, comme toutes les autres , s’appauvrissent en se divisant; ce qu’on aime le soir nuit beaucoup à ce qu’on doit aimer le matin , et des agitations du vice naît un calme dont la vertu s’empare; de là vient cette complaisance à se laisser adorer, cette patience à attendre ou cette adresse à éviter les moments heureux, qui donnent à nos jeunes gens une grâce nonchalante, inconnue à leurs pères. Ou ne saurait les désespérer; ils ne désirent rien vivement; leur imagination ne se tourmente plus à chercher les occasions de voir, de se rassurer sur le sentiment qu’on inspire ; au contraire , c’est après des refus réitérés qu’ils cèdent enfin , et se condamnent
à subir l’ennui d’un spectacle , le bavardage sonore d’un rout ou la chaleur accablante d’un bal. Ce dévouement sublime est payé par les remercîments les plus tendres : Que vous êtes aimable d'être venu ici! leur dit-on avec l’accent de la reconnaissance. Comme on leur sait gré du peu qu’ils font !
Ce beau dévouement ne va pas jusqu’à danser avec la femme qu’ils captivent. Fi donc ! ce serait par trop se compromettre. D’abord le véritable élégant danse peu ou point du tout, et Jamais qu’avec des notabilités, telles que la maîtresse de la maison, riiéritière en vue, ou la femme qui va donner un bal. Car il est à remarquer que ces charmants dédaigneux des plaisirs du monde tiennent à être invités partout.
Ce n’est plus, comme jadis, pour y suivre l’objet de leur servage , pour jouir de ses succès , et sentir battre son cœur en entendant chacun dire : Qu’elle est belle! Non vraiment; c’est dans la maison où elle ne va pas qu’il leur importe surtout d’être admis. Alors il faut voir la pauvre femme se démener pour arriver à obtenir le billet d’invitation qui doit lui procurer le bonheur d’être témoin des coquetteries de l’ingrat pour un autre que pour elle. Que de visites,