‹ Salons CélèbresChapitre 8 sur 16 · LA FATUITÉ MODERNE · texte numérisé non relu

LA FATUITÉ MODERNE

que de démarches, que de flatteries pour parvenir 5 ce but! Il n’est pas jusqu’aux reproches qu’elle n’emploie. Il ne serait pas convenable, dit-elle, d’inviter ses amis les plus intimes sans elle. Ce serait une injure d’ignorer l’intimité qu’elle affiche, et pourtani cette intimité se réduit à recevoir un bouquet de loin en loin, ce qui donne le droit d’en acheter d’autres pour laisser croii’e qu’ils viennent de lui.

Rien n’est si amusant que la fatuité des femmes à montrer ce superbe bouquet de camellia et de bruyère dont elles savent le prix, et qu’on a vu commander par un de leurs gens chez madame Prévost; rien de plus divertissant que leur embarras feint lorsqu’on leur parle sans la moindre arrièrepensée du regret de s’être présenté chez elles un jour qu’elles avaient fait défendre leur porte, et que toutes leurs minauderies à propos d’un billet remis ostensiblement et caché aussitôt dans la ceinture, avec le soin d’en laisser voir assez pour attirei’ l’attention des curieux. Tous ces petits manèges, rajeunis par le déplacement, sont d’un fort bon comique, et réclament le pinceau si vrai de nos auteurs contemporains.

On racontait dernièrement l’histoire d’un mari trompé comme jamais mari ne l’a été.

Une lettre anonyme l’avait charitablement instruit de l’amour de sa femme pour un jeune homme fort à la mode. Les preuves d’intimité, les moyens de correspondance, le lieu des rendez-vous tout était strictement indiqué. Il devait trouver un portrait dans le secret d’un pupitre gothique, des lettres dans un portefeuille caché derrière le cadre d’un tableau, et rencontrer son infidèle dans une petite maison de l’allée des Veuves, à l’heure où les Chambres discutent longuement le budget.

Tous ces indices si clairement détaillés commencent à troubler l’esprit du pauvre homme. Cependant il a honte d’ajouter foi à un écrit anonyme. Il veut observer par ses yeux et juger par lui-même de l’importance qu’il doit attacher à la dénonciation. Les airs préoccupés, les regards langoureux, les bouquets, les démarches mystérieuses le frappent; il ne doute plus de son malheur, et comme tous les maris qui ne doutent plus, il veut se convaincre. Le secret du pupitre gothique est forcé.

Un portrait d’homme éblouit ses yeux, il ne rccon-

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naît point ce visage peint très-médiocrement à l’aquarelle, par l’excellente raison qu’il n’est pas le moius du monde ressemblant; mais l’habit boutonné jusqu’au cou, la cravate nouée d’uiie certaine façon, le ruban qui est à la boutonnière, tout cela est parlant : C’est lui, dit le mari, et il court au portefeuille qui contient la correspondance. Là son incertitude cesse ; car, tout en disant c’est lui, le bon homme ne savait pas précisément de qui il parlait, vu que les habits bruns, les cravates noires et les rubans rouges à la boutonnière, sont fort communs ; aussi ne sut-il vraiment à quoi s’en tenir que lorsqu’il tint entre ses mains plusieurs lettres signées tout au long A... de N...

On pense bien que ces lettres, signées comme des pétitions, ne renfermaient que des choses ordinaires et les plus respectueuses. — C’est un chiffre, pensa le mari ; ces mots froids et cérémonieux sont sans doute les représentants des expressions les plus passionnées ; sans cela les cacherait-on avec tant de soin! Alors, les intérêts politiques, les jeux de bourse, tout est sacrifié à l’empressement de se rendre dans l’allée des Veuves.

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Un fiacre est à la porte de la maison indiquée.

— C’est cela, dit le mari en s’assurant que ses pistolets sont dans ses poches; nous allons voir si le scélérat est brave.

Et il descend de tilbury la rage dans le cœur, décidé à tuer le rival, la coupable et tout ce qui s’opposerait à sa justice.

Il enfile une allée de sorbiers, entend rire et parler derrière une charmille... Cette gaieté augmente sa fureur. Il se précipite pâle, les yeux hagards, vers la première issue qu’il rencontre, et tombe au milieu d’une pension de petites filles en pleine récréation.

Sa femme est là qui cause avec la maîtresse, et lui recommande particulièrement deux pauvres jumelles qu’elle fait élever à ses frais, et qui ont été confiées à sa charité par le curé de Saint-Roch.

Elle ne conçoit rien à l’air effaré de son mari, et lui en demande l’explication tout en lui expliquant elle-même pourquoi elle se trouve là. Il n’y a pas moyen de douter du motif de celte démarche ni de cette bienfaisance secrète ; mais il est d’autres faits accusateurs. Le mari renvoie son tilbury, monte dans

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la citadine avec sa femme, et là il lui fait subir un interrogatoire en règle.

L’aveu d’un crime aurait peut-être moins coûté à cette jeune et innocente personne que celui de la singulière fatuité qui l’avait portée à confier à une perfide amie l’intrigue qu’elle n’avait pas. Car ce monsieur A... de N... pour lequel elle s’était montrée un peu coquette, ne s’en était même pas aperçu. Ce portrait si mal peint et si bien caehé avait été fait par elle de mémoire, et la demi-douzaine de lettres conservées avec tant de soin étaient la preuve écrite en lieux communs de la plus parfaite indifférence ; mais il fallait avoir une confidence à faire, une faiblesse à montrer, une conquête à proclamer, et le malheur voulut que la confidente fût traître et rivale. Mais comme la faiblesse était imaginaire, le mari s’est bientôt calmé, heureux de n’avoir à maudire dans cette circonstanee que la fatuité tombée en quenouille.

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SALON DE LA COMTESSE MERLIN

Après avoir déplore la perte des salons que les révolutions ou la mort ont fermés pour jamais, après avoir gémi sur l’écroulement ou la profanation de ces temples élevés à l’ancienne déité des Français, à la Conversation, il faut bien nous consoler un peu en parlant de ce qui nous reste.

Nous espérons que le nom de madame la comtesse Merlin étant déjà si justement célèbre, on nous pardonnera de l’insérer ici à la tête de ceux qui honorent le plus les arts et la bonne compagnie. Madame la comtesse Merlin est du petit nombre de personnes

qui peuvent braver la publicité : elle-niêmc a reeoinui cette vérité en publiant sa vie; aussi croyons-nous pouvoir, sans cainte de l’offenser, réparer l’oubli qu’elle a fait de parler de ses talents et de ses soins à réunir, à encourager les artistes de tous' les pays, qui ont fait de son salon un paradis harmonieux.

Là des voix d’anges, empruntées à de jeunes et jolies personnes dont les accents n’ont encore ravi que leur famille, chantent les psaumes de Marcello, les chœurs de la Création, par Haydn, ou ceux de Moïse, avec cette pureté qui donne aux chants sacrés le premier rang sur tous les autres. Aux sons de i; ces accords divins la femme la plus évaporée, l’élégant le plus inaccessible aux émotions de l’âme, se sentent émus d’un trouble religieux. L’esprit fort le plus décidé à ne rien croire reconnaît à cette sainte ' harmonie une autre patrie que la terre ; et là, entouré ■ de toutes les séductions du monde réel, il rêve malgré lui un monde encore plus beau : il conçoit enfin qu’un si noble langage ne peut s’adresser qu’à Dieu.

Il est impossible de ne pas reconnaître l’influence que le salon de madame la comtesse Merlin a exercée

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Il sur la musique sociale à Paris. C’est elle qui, la pre-

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Il mière, a trouvé qu’on pouvait joindre sans nul incou' j vénient les avantages d’une femme du monde au ji talent d’une grande cantatrice, car personne ne (| niera que si madame Merlin fût née dans la classe |i des artistes, elle n’eût atteint les plus hauts succès Il qu’ont illustrés les concerts ou la scène. Sa voix i) brillante, étendue, forte et légère à la fois, le sen- I timent dramatique qui l’anime, et qui se trahit en I dépit du point d’orgue convenu, de la dignité d’ama- I teur et du cercle paré qui l’écoute, joints à tant d’autres dons que la nature lui a prodigués, l’au-

raient rendue l’idole du public; elle s est bornee a être celle des amateurs de la bonne musiipie. Mais on peut juger de l’effet qu’eût produit le beau talent i| de madame Merlin sur un parterre nombreux, lorsqu’on se rappelle les applaudissements qui firent ! retentir la salle du Wauxhall le jour du concert k| dirigé et donné par elle au profit des Grecs. Cette L bonne action, franchement et noblement accomplie, i| ne fait pas moins d’honneur à l’esprit, à la bonne ,j grâce, qu’à la générosité de madame Merlin; car il ;! fallait toute sa supériorité pour ne pas craindre 1*

concours d’un talent aussi distingué que celui de madame Dubignon, cette charmante élève de Crescentini, vrai modèle de la grande méthode italienne, qui dit le récitatif comme la Grassini, et possède au suprême degré cette déclamation mélodieuse, cette manière de rendre la phrase musicale, dont on faisait tant de cas avant que les roulades eussent détrôné le chant.

C’est un souvenir qui restera dans tous les mémoires du temps, que cette réunion de tant de jolies femmes et de voix ravissantes, accompagnées par le premier compositeur du siècle, et bravant leurs habitudes casanières, leur timidité d’amaleur et la critique d'un public payant, tout cela pour être charitables.

On reconnaissait dans les chœurs la fille de la duchesse de D..., celle de la comtesse de L..., et beaucoup d’autres que l’appât d’une bonne action avait déterminées à se mettre ainsi en spectacle; mais nul mauvais esprit n’eût osé les blâmer, et ce dévouement sans danger devrait servir d’exemple aux femmes distinguées, qui hésitent tant aujourd’hui à sacrifier leur amour-propre ou leur modestie au profit des pauvres.

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Quel meilleur emploi à faire de cette éducation privilégiée, de ces talents acquis avec peine; de ces manières naturellement nobles et gracieuses, qui sont d’ordinaire le partage des femmes bien élevées, ou même élevées à l’effet. Car il faut être franc, même avec le public : la mère qui met tous ses soins à faire valoir l’esprit et les grâces de sa fille, qui paie à grands frais Bordogni, Bertini ou Labarre, pour lui donner un grand talent en musique ; qui la met en pénitence lorsqu’elle fait des fautes d’orthographe, et l’oblige à lire des traités d’histoire et de littérature; cette mère espère qu’en offrant à sa fille tant d’occasions d’exercer son génie, elle daignera bien être supérieure en quelque chose. Il s’en trouve parfois, il est vrai, d’insensibles à toutes les séductions de la science et des arts. Nous ne parlons point de celles-là, le bonheur les soustrait à la gloire : ce sont les élues de ce monde, où les pauvres d’esprit ne sont pas moins bien partagés que dans l’autre ; mais si l’on ne se donne pas les facultés que la nature refuse, on ne peut neutraliser ce sentiment poétique, ce goût pour l’esprit , cet amour des arts dont le ciel anime une âme d’élite. Il f»ut qu’une personne

(louée ou affligée d’une telle nature en subisse toutes les conséquences; car l’intelligence et l’aptitude la mèneront au talent, et une fois qu’elle aura dépassé le grand niveau de la médiocrité elle n’aura plus rien à attendre de la bienveillance du monde. C’est donc à l’admiration qu’il lui faudra avoir recours; noble l'efuge qui ressemble à ce palais de marbre et d’or, où l’on meurt de froid et de faim. Mais comme il n’est aucun moyen de gagner la fée qui nous dote ou nous déshérite en naissant, le mieux est d’oublier ce qui nous manque en mettant à profit ce qu’on possède, et que peut^on faire de plus honorable, de plus vertueux même, que de consacrer ses talents à soulager le malheur?

C’est se mettre en évidence, dit-on; sans doute, mais cette mère dont nous parlons, et qui veut que sa fille chante, non pas les naïfs duos d’opéra- comique qui suffisaient jadis aux concerts de famille, mais les plus beaux airs de la Malibran, de la Grisi, est-ce pour enchanter les derniers jours de quelques vieux parents, ou pour ravir le noble châtelain qui doit épouser sa fille, que cette bonne mère lui fait faire tant de gammes, tant de trilles, tant de fiori-

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tures savantes? Non, elle veut que tout Paris sache que sa fille a un talent supérieur, et ce n’est pas moi qui blâmerai cet orgueil maternel, le plus excusable (le tous ceux qui agitent un cœur de femme. Je prouverai seulement qu’une fois ce besoin d’être applaudie reconnu, rien ne doit empêcher de l’appliquer à une bonne action.

Parmi tout ce qui a changé en France, on pourrait affirmer qu’il n’y a pas eu de révolution plus complète que celle opérée dans notre musique et dans la nianière d’en jouir.

Un de nos plus anciens usages, sans conü'cdit, était celui de faire chanter nos jeunes femmes pour charmer les convives d’un palais, d’une maison bourgeoise ou d’une chaumière; jamais usage ne fut plus général. Depuis la repasseuse qu’on invitait à venir manger des crêpes à condition qu’elle chanterait un noël à la veillée, jusqu’à la noble héritière qu’on faisait sortir de son couvent pour chanter au dessert, chez sa grand’mère, l’air cadencé de Rameau ou de Lully, chaque salon, grand ou petit, à fauteuils dorés ou à chaises de paille, avait sa cantatrice amateur. Vieille ou jeune, cette fauvette ap-

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