‹ Salons de W. Bürger, 1861 à 1868 (volume 2)Chapitre 4 sur 11 · X PREFACE · texte numérisé non relu

X PREFACE

beau, que l'auteur de cesSaio?is doit d'être le critique le plus chaleureux, le plus original, le plus clairvoyant, le plus compréhensif et le plus profond de notre époque. Ajoutons que nul n'a apporté plus de loyauté et de fermeté dans ses appréciations. En art, comme en politique, comme en littérature, il fut en homme, he ivas a man, suivant ce mot de Shakspeare qui a été gravé sur sa tombe.

Marius Ghaumelin, ■

I. — Décadence des arts et* des lettres. — Statistique du Salon.

— Caractères de l'art. — Le grand salon central : batailles et portraits. — L'ordre alphabétique : la lettre A. — M. Meissonier. — Incendie à Ponloise. — L'amour de la nature. — La comédie contemporaine. — M. Gérôrae et les Athéniens de Paris. — L'ombre de Mlle Rachel. — Rembrandt, par Willem Mieris. — Le chien d'Alcibiade. — Phryné devant l'aréopage. — Les néo-grecs. — Augures et Césars.

II. — L'école romantique. — Liberté de la critique.— Importance de l'art. — Le sonneur de cloches. — Controverse et sincérité. — M. Baudry ; Charlotte Corday; cinq portraits. — M. Hamon; le Quart d'heure de Habelais et la Sœur aînée. — M. Picou et les Amours. — M. G.-R. Boulanger; Hercule et Omphale. — M. Bouguereau ; la Première Discorde ; les amours des faunes. — M. Cabanel; encore un faune; une Madeleine; portraits.

III. — Diderot et sa philosophie. — La morale dans les arts.— Du choix des sujets. — Histoire de tout le monde et de sa femme. — Où sont les images neuves. — La sauvagerie a du bon. — Brouwer et Girodet. — MM". Courbet, Millet, Breton, Doré, Lambron, Guérard, Legros, Bonvin. Daumier, Brion, Leleux, Hédouin, Reynaud, Fromentin, Bonnat, Puvis de Chavannes, Tissot, Mme Browne.

IV. — Les paysagistes. — Révolution dans le paysage. — Gainsborough, Constable, Bonington, Turner. — La nouvelle école française. — Delacroix et Barye. — Decamps et Marilhat. — Diaz, Jules Dupré, Troyon. — Théodore Rousseau. — Le fini en peinture. — L'éblouissemeut du kaléidoscope. — Corot et les fantômes.

— Paul Huet. — MM. Daubigny, Chinlreuil, Célestin Leroux, Victor Dupré, Anastasi, Thomas, Herson, "Wacquez, Charles

de Tournemine , Harpignies, C.-J. Mercier, Français, Fiers, Belly, Ziem. — MM. Aligny, Alexandre Desgoffe, Paul Flandrin.

— M. Gudin. — MM. de Balleroy, Auguste Bonheur, Charles Jacque. — M. Julien Girardin.

V. — Les étrangers a la France. — Ressources et dangers de Paris. — Les naturalisés français. — Les peintres belges. — MM. Eugène Verboeckhoveu et van Schendel — M. J.-J. Eeckhout.

— Le portrait du roi Léopold, par M. de Winne. — La nouvelle école. — Divers. — Les absents. — M. Joseph Slevens. — M. Alfred Stevens. — M. Florent Willenis. — M. G. de Jonghe. — M. Yerlat. — M. de Knyff. — MM. Meunier, Louis Dubois, Alfred Verwée, Xavier de Cock, Eugène Smils, Otto von Thoren, Âmédée Boursoo. — Les Hollandais. — M. Israels, d'Amsterdam. —

— MM. Springer, Louis Meyer, len Kate. Burgers, Verschuur, Kuylenbrouwer. — Les Allemands. — M. Schmilson, de Berlin. — MM. Trehn, Brendel, Achenbach. —M. Ileilbulh. — M. Cermak.

— Mme 0 Connell. — M. Anker, de Berne. — Les Anglais. — Les Espagnols et M. Zo. — Italia ! — L'art dans le Nord.

VI. — Distribution des récompenses. — Médailles et rubans. — Courbet a été décoré. — Le musée Campana. — Les bienheureux des Champs-Elysées. — Les dessins. — Gustave Doré, MM. Louis Janmot, Beldatne, Bayard, Bida, Vidal, Eugène Lami. — Rodolphe Bresdin. — Paysage fantastique. — La Cavalcade des barbares. — Le pont du diable. — Eaux-fortes d'un anticivilisé. — Histoire d'un lapin blanc, d'une fille de chiffonnier el d'un bateau, à la recherche de Rembrandt. — Du Pont-Neuf à Amsterdam. — Un artiste éloil:.— MM. Jacque, Flameng, Gaucherel, Laurence. Lehnert, Legros, Lefebvre, Leroy, de Rochebrune, de Saint-Etienne, de Wisines. — Les graveurs en bois. — La gravure au burin. — La sculpture. — Indissolubilité de la triade artiste. — Les musées sont les catacombes de l'art. — Démolitions et replâtrages. — Barye, maître ciseleur. — David d'Angers et Rude. — Clesinger. — Différences de la statuaire et de la peinture. — Artifice et réalité. —

Les amoureux de statues. — Noblesse de la sculpture. — La Beauté!

— L'art grec — Les marbres du Parlhénon. — Influence des beauxarts. — Les statues de l'exposition.

Supposons qu'un amateur, un critique, un artiste étranger n'eût pas vu les Salons de Paris depuis une douzaine d'années ; il serait assez étonné en parcourant le Salon de 1861. Depuis une certaine période, l'art, en France, s'est métamorphosé. Les tendances du pays ne sont plus aux beaux-arts ni aux belles-lettres. Le commencement de ce siècle avait déjà offert une période presque analogue, où le vide s'était fait en littérature et en art. Puis, dans le second quart du siècle, une réaction féconde produisit tout à coup des écrivains trèsoriginaux, poètes, romanciers, journalistes; des artistes très-passionnés, peintres et sculpteurs. Mais cette génération illustre, qui sera la gloire de la France moderne, a déjà été fauchée parla mort. Il n'en reste plus guère, hélas ! et ceux qui restent se sentent isolés au milieu d'un monde dont les instincts semblent pervertis. La double pléiade — littéraire et artiste — a presque disparu. Et — phénomène bizarre chez un peuple aussi vivace que le peuple français 1 — il ne surgit plus de nouveaux talents, ni dans les lettres, ni dans les arts.

De Tépoque actuelle citerait-on un seul écrivain, un seul artiste, qui puisse être classé parmi les maîtres?

Jamais cependant il n'y eut en France tant d'ouvriers peintres, jamais tant de tableaux rassemblés dans une même exposition. Le livret du Salon de 1861 enregistre 3,146 numéros pour la peinture, environ 1,000 numéros pour la sculpture, la gravure et l'architecture, et il atteint presque 5,000 avec les peintures exécutées dans les monuments publics. Le livret de la grande Exposition Universelle de 1855, où étaient représentées toutes les formes de l'art dans tous les pays, ne dépassait guère ce chiffre de 5,000 numéros. Au Salon de 1847, il n'y avait que 2,000 tableaux, et au Salon de 1846 que 1,800. Celle statistique rétrospective est effrayante : en quinze ans, la fabrication des toiles peintes a presque doublé !

L'accroissement continu de la population, considéré comme un fléau par de prudents économistes, leur avait suggéré des moyens héroïques contre la fabrication des enfants. L'art aurait besoin d'un Malthus qui indiquât aussi des moyens préventifs et répressifs contre l'excès de la production artistique.

On ne devine pas quelle peut être l'ambition de ces milliers de peintres qui barbouillent des tableaux insignifiants, ennuyeux, ridicules. Succès, honneurs, fortune, argent, mais tout cela est absolument étranger à l'art et s'obtient bien mieux dans le grand monde civilisé. L*art est comme l'amour, comme la vertu : il est détaché de tout et il se sufût à lui-même. On ne songe pas à la dot d'une femme qu'on aime. A qui se fait vertueux pour avoir le prix Montyon, je ne me fierais point. Le caractère de loute passion est le désintéresse-

ment. II est même bon de souffrir un peu pour ce qu'on adore. Les martyrs se succéderont toujours autour de la vérité, de la justice, de la beauté. Malheur au succès! Vœ fortunatis I

Eh bien, oui, ce Salon de 1861 irriterait la critique la plus placide. L'art a maintenant son palais, un palais splendide et confortable, de vastes galeries bien éclairées, et des balcons circulaires dominant un jardin où la sculpture peut éclater en plein air, entre des buissons de fleurs et des jets d'eau. Dans les salles consacrées à la peinture, partout de bons divans, d'où l'on pourrait contemplera l'aise des chefs-d'œuvre. — Riche écrin ! il ne manque que des bijoux dedans.

Quand on entre dans le grand salon central, où sont exhibées les principales peintures officielles, on est subitement élreint entre deux immenses machines destinées à célébrer les exploits de l'armée impériale en Crimée et en Italie. D'un côté, c'est une bande de soldats qui passe un gué avec des canons; de l'autre côté, c'est un groupe d'état-major sur une éminence. Ces compositions épisodiques, très-vides et très-vulgaires, feront bien en lithographie, pour l'ébaltement patriotique du peuple français. D'autres scènes militaires et quantité de portraits d'officiers supérieurs ornent les lambris de la même salle. On y voit aussi les membres de la famille impériale, de la cour et du gouvernement; puis, à droite, le Pape, et à gauche, en pendant, le roi d'Italie, Victor- Emmanuel. Je n'ai pas aperçu Garibaldi, dans ce singulier concile en effigie, où sont rapprochés par hasard les acteurs et les figurants du drame européen. Mais il y a encore le roi Léopold de Belgique, par M. do Winne,

et un énorme empereur du Brésil, par M. Biard.

Dans l'appréciation qu'on entend faire de ces portraits, le mérite artistique n'est pour rien. Les catholiques sont touchés de la bénignité rayonnante de Pie IX, qui fait l'effet d'une lanterne en papier colorié pour les illuminations. Les sauveurs de l'Italie trouvent le roi Victor-Emmanuel très-galant avec ses crocs. Les militaires admirent la tière tenue des maréchaux, qui ne dépareront point la série conservée à Versailles. La princesse Malhilde, par M. Dubufe, la princesse Marie- Clolilde, par M. Hébert, les portraits à pied et à cheval du prince impérial, le ministre des travaux publics, par M. Cabanel, ont aussi leurs admirateurs. La vérité est qu'aucun de ces portraits n'existe comme œuvre d'art.

Mais c'est le portrait du prince Napoléon, par M. Hippolyte Flandrin, qui a du succès ! Le personnage, vu jusqu'à mi-jambes, presque de face, est assis dans un fauteuil de velours cramoisi. Il a une redingote bleue et un pantalon gris, d'un ton comme on n'en voit guère. L'ensemble de la figure forme une masse confuse et neutre, perdue sur un fond vert-bouteille. Les mains boursouflées s'étalent dans un dessin grossier. La tête manque de vie et de couleur, mais cependant, sur ce masque terne et immobile, M. Flandrin a su graver fermement quelques traits caractéristiques, surtout la ligne mince et irrégulière qui accuse la bouche. Comme souvenir du temps, sinon comme peinture, cette image sera bien intéressante à retrouver plus tard.

Outre les batailles et les portraits, le salon central a aussi quelques sujets touchants. M. Muller a représenté Madame Mère dans son intérieur, contemplant le por-

trait do son fils. C'était là une idée pourGreuze. et avec laquelle il eût arraché des larmes à son public. M. Landelle a représenté / 'Impératrice étamant une glace, de ses imperceptibles mains, à la manufacture de Saint- Gobain et Chauny.

Nous étions là plusieurs qui no s'asseyent guère nulle part, et qui, pourtant, étaient tombés terrassés sur les divans de ce terrible salon. Tout à coup, quelqu'un dit :

— Il doit y avoir encore plus curieux que ça 1 Levons-nous et allons voir!

— Par où?

— Sur la droite. L'ordre alphabétique des noms de peintres a servi pour le classement des tableaux. Commençons par notre ABC; si nous pouvons arriver à Z, nous aurons vu tout.

Que ce pays de France est admirable pour sa logique! Quand une chose y est adoptée d'enthousiasme, aussitôt tout s'arrange sur le môme modèle. Etant donnée l'organisation politique et sociale où tout est égal et indifférent, le Salon s*est organisé pareillement, dans la promiscuité absolue. En vérité, ce n'est pas mal, et cet ordre, qui n'est autre que le hasard, convient à l'école actuelle. Nous avons même songé à le suivre dans le compte rendu de l'exhibition. D'abord tout allait bien. La lettre A n'est pas chanceuse. Rien qui exige l'examen, l'analyse, la discussion. Il n'y avait qu'à citer M. André Achenbach, la Plage de Scheveningen, appartenant au musée de Kœnigsberg; — M. Oswald, son frère, deux tableaux italiens; — M. Aligny, trois paysages, portés au catalogue, mais que nous n'avons pas rencontrés ; — M. Amaury Duval, le portrait de Mlle Emma

Fleury, do la Comédie-Française, la tête presque de profil; — M. Anastasi, plusieurs paysages, mélanges de Corot et de Dupré; — M. Albert Anker, du canton de Berne, une petite Malade qui joue sur son lit de convalescence; — M. Antigna, quelques bretonneries assez originales, entre autres la jeune paysanne bretonne descendant les marches de la Fontaine verte, etc. Dès la seconde lettre, l'ordre alphabétique devient impossible, à cause de la diversité d'oeuvres auxquelles ne saurait suffire une simple mention et qui doivent être comparées à d'autres. Force est donc d'adopter des catégories décidées par le genre du travail ou parles tendances de l'artiste.

Il y avait autrefois la peinture dite religieuse : elle n'existe plus maintenant, du moins au Salon; la peinture mythologique : elle a encore quelques adhérents ; la peinture historique : où est-elle? elle ne marque plus guère. Tous ces grands genres ont presque disparu devant la peinture militaire, qui à elle seule représente la religion, la poésie, la philosophie, l'histoire de la France. L'art a servi longtemps la superstition; il sert la guerre aujourd"hui. Quand se retournera-t-il tout simplement vers ce qui est son essence, la beauté, comme expression de la vérité humaine et naturelle?

Il y a toujours la peinture dite de genre, et c'est celle qui domine après la peinture militaire. Les artistes contemporains en sont venus à faire des tableaux de genre avec Socrate ou avec Vénus. A bien dire, il n'y a presque que des tableaux de genre au Salon de 1861, quels qu'en soient les sujets et la dimension. La Phryné de vant l'Aréopage grec, par M. Gérôine, est un tableau de

genre, tout comme les petits intérieurs de M. Meissonier.

M. Meissonier a exposé cinq tableaux : un Peintre, un Musicien, un Maréchal ferrant, le portrait de M. Fould et le portrait de Mme H. T. Le livret en indique même un sixième, l'Empereur à Solferino; mais cette page historique n'a pas encoro paru au Salon.

Heureux homme que M. Meissonier! depuis vingt ans, sa réputation et sa fortune ont toujours grandi. Il est le plus recherché et le mieux payé des artistes modernes. Parmi les anciens maîtres, il n'y a guère que Gérard Dov qui le vaille, au cours de la Bourse. Rembrandt n'est pas si cher. — C'est trop cher, décidément.

Dans le tableau intitulé le Peintre, il y a quatre personnages ; je ne sais pas si ce n'est point celui-là qui vient d'être vendu 40,000 francs ; 10,000 francs par chacun de ces petits messieurs en habit gris perle. Pourquoi donc Meissonier ne se met-il pas à faire des intérieurs contemporains? C'est un conseil à lui donner, et ça renouvellerait peut-être son talent, un peu vieillot désormais. Il rattraperait ainsi, par des études directes d'après la nature, certains accents de vérité qu'il a perdus. Quand on a peint si longtemps d'après de petites maquettes qu'on dispose soi-même, on finit par n'avoir plus de variété. C'est la nature, toujours différente, qui renouvelle sans cesse les aspects des choses et les impressions des artistes. Si j'étais Meissonier, j'inviterais mes amis à déjeuner là bas, à Pontoise; je brûlerais toutes mes culottes de soie, tous mes bibelots Pompadour, et, après boire, je peindrais, séance tenante, un groupe de fumeurs dix-neuvième siècle, qui pour-

raient bien se trouver être aussi pittoresques que les marquis, abbés et autres gentils mannequins de l'époque Louis XV.

C'est l'amour de la nature qui manque à presque tous les peintres actuels. Le véritable artiste est celui qui voit et qui sent. Et quand on a bien vu et profondément senti, ce n'est pas trop difficile de peindre. Mais, au lieu de regarder la vaillante nature qui nous entoure et de s'en inspirer, les peintres — presque tous! — ferment les yeux, posent sur leur main fiévreuse leur front pensif, et ils se disent, dans l'ombre de la réflexion : — « Que ferait-on bien, pour résumer tout ce qu'il y a de mieux? Il y en a qui ont traduit Homère ou Dante, d'autres Shakespeare ou Goethe. Ceux-ci ont puisé dans les traditions antiques, ceux-là dans les traditions du moyen âge. Mon Dieu, mon Dieu, que faire ? » — Et l'un reprend Samson, l'autre Alcibiade, l'un une bacchante, l'autre une nymphe, l'un Charlotte Corday, l'autre Marie-Antoinette. — Celui qui irait tout naïvement se coucher au soleil sur un banc du boulevard, et qui ouvrirait l'œil, serait plus sûr que ces chercheurs de quatorze heures en plein midi, de remporter dans son atelier un superbe sujet de tableau.

On l'a dit souvent déjà, à propos de théâtre et de littérature : il n'y eut jamais une époque plus dramatique, plus variée, plus pittoresque que la nôtre. Les têtes, d'abord, sont plus baroques que jamais. Il y a mille raisons aujourd'hui pour avoir des nez qu'on n'avait jamais eus; mille ficelles imprévues, qui détirent en tous sens les physionomies. Oh ! le bon temps pour les peintres de mœurs, pour les abstracteurs de la co-

médie humaine, pour Rabelais ou pour Jan Steen!

Meissonier sans doute hésiterait à quitter son petit boudoir poudré, pour se lancer sur le théâtre mouvant de la comédie contemporaine. C'est plus commode de faire un petit Musicien qui racle sa viole. Le tableau, malheureusement, n'est pas très-réussi comme couleur.

On doit considérer comme des prodiges les figurines (ju Maréchal ferrant; elles ont peut-être une ligne de haut. Adriaan van de Velde en a peint de plus petites encore et qui sont mieux d'ensemble et de détail. C'est surtout dans l'école flamande primitive, chez van Eyek, van der Weyden et Memlinc, qu'on admire ces personnages presque imperceptibles, et cependant charpentés comme des figures de grandeur naturelle.

Le portrait de M. Louis Fould est un véritable tableau : intérieur avec les plus riches accessoires, toute la collection d'objets d'art qui a été vendue cet hiver, et, debout parmi ces trésors, un homme en robe de chambre, aux formes rondes et maladives, tenant quelque chef-d'œuvre dans ses mains contrefaites. Il faut croire que ce personnage n'a pas favorisé le talent du peintre, et ce tableau ne se vendrait pas 100 francs si l'on en effaçait la signature et si l'on pouvait en oublier la tradition.

Le portrait de Mme T. nous paraît être la meilleure peinture de M. Meissonier au Salon. Cette aimable femme, aux cheveux couleur de lumière, est en buste, les deux mains croisées en avant de la taille. La tête, presque de face, est éclairée par ces beaux cheveux roux, d'un ton anglais extrêmement distingué. J'ai vu des ladies de cette- nuance autour de la reine d'Angle-

terre, lorsqu'elle vint, par un jour de déluge, avec toute une volée de grandes dames, visiter l'exposition de Manchester. Les Parisiens savent sans doute qui est cette belle Mme H. T. Je lui souhaite de garder longtemps l'incomparable couleur de sa peau, qui s'harmonise si bien avec la couleur de sa chevelure.

Ces cinq Meissonier, bien qu'ils tiennent peu de place sur le lambris de l'exposilion, attirent beaucoup de monde et il faut faire queue avant de pouvoir en approcher. Il y a cependant plus de foule encore autour des tableaux de M. Gérôme. C'est décidément M. Gérôme qui magnétise surtout les Athéniens de Paris. 11 est vrai qu'il s'agit, dans ses images, de Parisiens d'Athènes.

L'histoire de ce petit peuple grec est inépuisable I Luimême a tout fait, tout ce qui est beau, dans les arts, dans la philosophie et dans l'action. Rome et tout le monde latin, depuis deux mille ans, n'ont vécu que de lui. Quand les peintres ont besoin d'héroïsme, ils s'en vont emprunter aux Grecs Léonidas. Un seul homme jusqu ici avait osé profaner l'histoire grecque et livrer à la risée publique des caricatures antiques. Ce Gaulois irrévérent, qui a fait rire toute l'Europe, maître Daumier, nous le rencontrerons bientôt, peignant des Blanchisseuses de la Seine ! Et peut-être qu'il a raison, car son génie comique est vaincu par M. Gérôme, qui a pourtant l'air de chercher à peindre sérieusement.

M. Gérôme a fait deux tableaux grecs, un tableau romain, un tableau égyptien, un tableau hollandais, et un tableau chinois, moins la couleur : le portrait de M11" Rachel. Triste apparition que ce fantôme aux longs bras, collé contre une colonne l La figure est de grandeur

naturelle, mais elle paraît d'une proportion inférieure, malgré son allongement démesuré. Ça ne ressemble à rien, ni à une ombre, ni à une statue, ni surtout à une femme. Tl n'y a rien dedans, ni rien dessus, ni rien autour. Le néant partout. On distingue seulement deux ou trois plaques de couleurs discordantes, qui offusquent l'œil.

Le paysage égyptien est le plus tolérable de ces six tableaux. Sur le champ delà moisson, deux buffles conduisent une machine qui tourne et hache la paille étendue par terre. Un homme assis sur la machine préside à l'œavre demi-sacrée. C'est petitement peint, mais non pas dépourvu d'une certaine austérité tout asiatique.

Le Rembrandt faisant mordre une planche à l'eau-forte, ah ! pour celui-là, c'est le dernier degré de Willem Mieris 1 Et quelle étonnante perversion d'aller chercher Mieris pour peindre Rembrandt ! Ce pauvre grand homme du Rhin a une tête de singe, coiffée d'une espèce de bonnet de coton, et il se projette de travers, comme un épileptique, lui qui était si tranquille et si solide! et il a le malheur d'être en porcelaine et de n'être entouré que d'objets qui semblent en verroteries, lui qui avait le sang rouge et chaud, des muscles sains et rebondissants, et qui n'aimait autour de lui que les plus belles choses, de forme grandiose et du plus haut ton. J'ai revu plusieurs fois la maison de Rembrandt à Amsterdam; une fois, j'y étais entré avec la copie de l'Inventaire de 1656, où tout est spécifié, pièce par pièce, si bien qu'on peut encore restituer sa demeure presque dans l'état où elle était lorsqu'il y avait rassemblé tant de trésors provenant de tous les pays. Dès « l'anti-

chambre, » ça commençait par des sièges en cuir de Cordoue, sans parler des tableaux accrochés aux murs. Dans le « petit atelier, » et c'était là peut-être qu'il gravait ses eaux-fortes, il y avait des armures, des instruments de musique, des costumes bizarres, des têtes et des mains moulées sur nature, et plusieurs plâtres d'après l'antique. Pauvre Rembrandt, traité avec la mièvrerie du dernier des Mieris ! On peut abandonner à M. Gérôme le chien d'Alcibiade, à qui tout le monde a le droit de couper la queue, pour faire causer Athènes. C'est un vieux conte, dans lequel la vérité historique est désintéressée. Mais Rembrandt et les Hollandais ont été assez martyrisés par les mauvais chroniqueurs et les mauvais peintres. Qu'on le laisse tranquille, jusqu'à ce qu'on soit arrivé à le comprendre.

Ce chien d'Alcibiade a déjà excité bien des propos, quoiqu'il ait sa queue. C'est un grand lévrier, à poil rude, qui se dresse devant le cubiculum sur lequel sont couchés Alcibiade et Aspasie. Sans le chien, on ne devinerait guère que ces deux figures banales représentent « le plus beau des Grecs » et une des femmes les plus irrésistibles de l'antiquité. Heureusement que la plupart des spectateurs sont surtout tourmentés du chien; la première préoccupation est de savoir s'il a la queue coupée. On m'a assuré que M. Gérôme la couperait, avant la clôture du Salon. Pourvu que quelque rapin malicieux n'ait pas la main plus prompte I II suffirait d'un coup de pinceau au lieu d'un coup de ciseau.'Et pensez quelles rumeurs ce serait dans Athènes ! En pendant au lévrier, sur la droite, est debout Socrate, et dans son ombre philosophique se dissimule je ne sais

quelle jeune Grecque à la chevelure rousse, de ce ton du « froment mûr, » qu'affcelionnaient les anciens. Cette figure a de la grâce, de la volupté, un charme mystérieux, et Ton oublie qu'elle est très-faiblement dessinée, du haut en bas. Dans le dessin du nu, il faudrait une correction suffisante, surtout quand il s'agit du type le plus parfait que nous ail conservé la tradition historique. Ilya de belles femmes partout, chacune selon son espèce, comme dit la Bible; mais la Grecque doit être irréprochable, et il n'est pas permis à une compagne d'Aspasie d'avoir des à peu près de jambes, et des pieds qui semblent empruntés à la famille des batraciens.

C'est là un des grands défauts de la Phrynê de M. Gérôme, que cette imperfection de la forme, dans un sujet qui pourrait s'intituler V Apothéose de la Beauté. Le choix d'un pareil sujet prouve assurément un esprit trèsinventif et très-habile, et Ton s'étonne même que les peintres n'aient pas plus souvent déshabillé Phryné devant l'aréopage du public. Le sujet de Phryné offre toutes les conditions picturales, d'abord et surtout à cause de cette Vénus qui se dévoile, et puis à cause des* expressions que l'apparition subite d'une beauté parfaite doit produire sur une assemblée de Grecs raffinés. Malheureusement, M. Gérôme n'a ni le sentiment de la beauté, ni le sentiment de l'humanité, ni même l'instinct de la civilisation grecque, qu'il dénature misérablement. Que sa tentative sur Phryné ne décourage pas cependant les vrais peintres! Il y a un chef-d'œuvre à faire avec cette historiette, qui n'est peut-être qu'un symbole esthétique, et qui signifie que la Beauté est la maîtresse

du monde, qu'elle triomphe de tout, parce qu'elle est à la fois la vérité et la justice.

De cette sublime allégorie antique. M. Gérôme a fait une petite caricature, où une douzaine de « vieillards stupides » prennent des mines hébétées et lubriques, lorsque la déesse apparaît sans voile. C'est absolument contraire aux mœurs de la Grèce, le pays de l'art par excellence, où la beauté toute seule était victorieuse de tout. En Grèce, devant une belle femme, ou seulement une belle forme quelconque, le sentiment universel fut toujours l'admiration et le respect. Il est vrai que cette Phryné de M. Gérôme est très-mal dessinée, mal établie sur ses jambes, et ankylosée dans ses genoux terreux. Avant de la dépouiller de ses draperies, le peintre aurait dû lui pincer un peu les genoux et les attaches des extrémités inférieures. Sans doute elle ne ressemble guère aux statues qu'en fit Praxitèles et qui furent adorées dans les temples. Mais ce n'est pas une raison pour que l'Aréopage grec soit caricaturé en une assemblée de vieux sénateurs. « Quel plus grave tribunal y eut-il jamais que celui de l'Aréopage, si révéré dans toute la Grèce, qu'on disait que les dieux mêmes y avaient comparu ! n M. Gérôme, qui passe pour un érudit, n'a donc jamais lu cette phrase de Bossuet.

Cette école des néo-grecs n'est vraiment qu'une bande d'enfants terribles. Rendez-nous Daumier, qui était, à sa manière, un artiste viril. Ceux-ci ne savent ce qu'ils font, ni comme idée, ni comme peinture. Si encore ils se sauvaient par l'adresse de l'exécution, par un rappel quelconque de la nature et des effets naturels. Mais ce tableau de Phryné ressemble à un petit théâtre de ma-

rionnettes en carton colorié. Pour y voir non-seulement des figures vivantes, mais des ligures de grandeur naturelle, impossible 1 La Phryné donne tout au plus l'impression d'un petit biscuit de Sèvres, à prendre dans la main. Ah! ce n'est pas indécent, et les dames du palais auquel ce chef-d'œuvre est destiné n'auront point à rougir.

Le sixième tableau de M. Gérôme représente deux Augures qui ne peuvent se regarder sans rire et qui communiquent leur hilarité aux spectateurs du dix-neuvième siècle. Il y a de quoi rire en effet, à notre époque, — juste comme au temps des Césars romains.

Il y a déjà bien longtemps, — un peu après 1830, qui semblait promettre la liberté, — l'art français était en pleine révolution. On se battait à l'épée, ou même d'une façon moins chevaleresque, pour ou contre une pièce de théâtre, un livre, une brochure, un article de journal, un tableau, une statue, une lithographie. Tout le monde en était : les artistes et les littérateurs, les critiques et le public. Il s'agissait, en ce temps-là, de savoir si chacun a le droit de faire dans les lettres et dans les arts ce qu'il veut, c'est-à-dire ce qu'il sent et ce qu'il comprend, ce qu'il voit ou ce qu'il imagine. Il y avait d'un côté toutes les autorités reconnues, tous les corps constitués, les académies et les écoles, tous les gens d'importance, toutes les anciennes illustrations lilté-

raires et artistes, toules les puissances de la grande presse. De l'autre côté, une pléiade d'écrivains, trèshardis et très-productifs, une petite bande de rapins barbus, effrontés comme des moineaux, et quelques critiques qui no se gênaient guère. En littérature, la victoire déjà commençait à se décider pour les novateurs, bien que leurs adversaires ne cessassent de les accabler d'injures. Dans les arts, on était moins avancé, et la lutte continua même, toujours opiniâtre et violente, jusqu'à la tin du règne de Louis-Philippe. Les arîistes n'ont pas autant de moyens de publicité que les écrivains. Victor Hugo, Alexandre Dumas, do Vigny, Sainte Beuvo, le bibliophile Jacob, Mérimée, Balzac, George Sand, étaient devenus populaires, bien avant Eugène Delacroix, Decamps, Ary Scheffer ou Barye. Ce n'est même qu'à l'Exposition Universelle de 1855 que les vaillants peintres et sculpteurs de celle génération ont été définitivement consacrés par l'Europe entière.

Il fallut ainsi un quart de siècle pour que le public en vînt à reconnaître que deux ou trois critiques obstinés n'avaient pas eu tort en attaquant des centaines d'artistes, — dont les noms sont oubliés aujourd'hui, — en exaltant une dizaine d'artistes, — qui sont aujourd'hui la gloire de la France !

Il serait bien curieux et bien instructif d'exhumer les comptes rendus de Salons et les feuilletons d'arl publiés de 1830 à 1848. De part et d'aulre, la critique était trèsfranche et très-acerbe. Les conservateurs, maîtres des revues et journaux accrédités, comparaient des barbouilleurs à Raphaël et à Micbel-Ange, et ils s'emportaient en invectives contre les artistes ayant le sentiment de la

vie, de l'expression, de la couleur. La jeune critique, à son tour, ne ménageait pas le sarcasme, frappant de préférence, comme il convient dans toute bataille, les chefs de l'école adverse. Ah! que d'esprit, déraison, et même d'éloquence, il fallut dépenser contre les divinités de l'Olympe et les Romains de l'Académie, ou en faveur des turqueries de Decamps, des Algériennes d Eugène Delacroix, des lions de Barye, des chênes de Rousseau!

De tout cela, il advint ce qui finit toujours par arriver :1a justice— tardive — a été faite, et les vrais artistes demeurent seuls dans leur force et leur originalité.

Ce petit épisode de l'histoire de l'art, auquel beaucoup d'entre nous ont assisté ou même contribué, devrait garantir la liberté de la critique, et disposer le public à écouter le pour et le contre. Car il se peut que certaines réputations actuelles soient exagérées, que certaines œuvres, malgré leur succès banal, n'aient aucune qualité vraiment artiste, que certains peintres, célèbres aujourd'hui, soient destinés à un prompt oubli.

Il faut voirl il faut comparer, il faut réfléchir. Il faut surtout dire ce qu'on pense. En général, la critique contemporaine ne semble pas avoir des impressions bien vives; aussi n'a-t-elle pas des phrases très-franches et très-claires : on ne sait trop ce qu'elle approuve ou ce qu'elle condamne. Tantôt, après avoir reconnu le mérite d'un tableau, elle repousse l'auteur sous des prétextes étrangers à son œuvre. Ainsi pour Courbet. Tanôt elle comble d'éloges un artiste dont elle trouve les tableaux faibles ou ridicules. Ainsi pour M. Gérôme, qu'un de ses fervents admirateurs appelle cependant par moquerie : « le Biard do l'art antique. » La cri-

tique est découragée et ennuyée, on s'en aperçoit à ses hésitations, à ses contradictions, et môme à ses déclamations. Elle s'abandonne au préjugé, à ce qui est admis. Elle suit l'opinion, au lieu de la conduire. Tel peintre a du succès depuis un certain temps et dans un certain monde; pourquoi troubler cet homme et ses souteneurs? Tel sujet plaît; pourquoi contredire les honnêtes gens et les jolies femmes? Après tout, ce n'est pas bien important. Qu'on aime les peintres roses ou les peintres noirs, chacun son goût. Les artistes eux-mêmes n'ont plus de conviction : pourquoi la critique en auraitelle?

Mais si! l'art a de l'importance. D'abord, parce que l'art est un miroir de la société et qu'il n'est pas bon qu'elle s'habitue à se contempler par ses mauvais côtés. Une société est très-complexe : elle a toujours , dans des proportions variables sans doute, ses vertus et ses vices. Si Part entretient et flatte les petites passions, les égoïsmes, les lâchetés de conscience, les instincts hypocrites, les cupidités et les convoitises de toute sorte, assurément il est pernicieux ; tandis que, à la même époque et avec les mêmes mœurs, on pourrait cependant mettre en relief les tendances généreuses, les fortes aspirations, les caractères virils d'un monde où prédomineraient même l'enfance et la caducité.

Ensuite, l'art n'est pas seulement un daguerréotype ; il lui appartient d'interpréter les idées qu'il traduit, aussi bien que les images qu'il reproduit. S'il a son indépendance plastique pour s'écarter de la nature, dans des limites que la nature ne répudie point, il a aussi son indépendance morale pour s'écarter de la société officielle

et le droit d'en extraire des individualités ou des formes plus ou moins excentriques.

L'art a donc cette importance réelle, que, en sa qualité de vulgarisateur, il est l'agent du bien ou du mal, du recul ou du progrès. Pensez au nombre prodigieux d'images quelconques, peintes, gravées, lithographiées, coloriées, photographiées, sculptées, modelées, ciselées, qui sont répandues partout, dans les villes et au fond des campagnes, chez les pauvres comme chez les riches, partout 1 L'imagerie d'Epinal est peu de chose dans l'art ; eh bien, le gouvernement centralisateur n'a pas négligé de s'emparer de cette fabrique qui, sous prétexte de Juif errant, de pape ou d'empereur, prêche par des millions d'exemplaires la guerre ou la paix, la superstition ou la liberté, le passé ou l'avenir.

La critique a donc aussi un devoir de conscience et même une certaine responsabilité publique, puisqu'elle est, suivant le mot de Shakespeare, « le sonneur de cloches qui se lève le premier et qui appelle les autres à l'église. » Il importe qu'elle ne soit pas le sonneur des petites églises et que, au contraire, elle attire la foule dans le temple le plus vaste, le plus indépendant et le plus éclairé. Ce n'est pas la peine de rassembler des lecteurs autour du titre sonnant de Salon parisien de 1861 , pour dire seulement aux fidèles et aux curieux : Entrez faire vos dévotions dans les petites chapelles B, C, F, G, H, et ne contestez pas le culte accepté. Point d'hérésie, point de protestation, point de réforme 1

Chaque exposition est comme un concile auquel sont soumis les questions vitales et même les rites de l'art à une certaine époque, et chacun a le droit d'y apporter

son avis. Qu'on y discute un peu, c'est bon signe. La vérité jaillira peut-être de la controverse. Tout ce qu'on doit exiger des opinions divergentes, c'est qu'elles soient sincères et absolument désintéressées.

Au Salon de 1861, il se trouve que les peintres les plus remarqués sont justement les plus discutables. Après M. Gérôme et M. Meissonier, M. Baudry semble être de ceux qui ont le plus de succès. Il a exposé huit tableaux : Charlotte Corday venant de tuer Maral, deux esquisses des décorations exécutées dans le salon de la comtesse de Nadaillac, et cinq portraits.

M. Baudry a deux tableaux au musée du Luxerabourg. Decamps n'a jamais eu la moitié de cette chancela. Tout va plus vite aujourd'hui qu'autrefois. Il paraît que, sitôt son retour de Borne où il a été pensionnaire, M. Baudry a été accepté tout de suite par le goût public. Ses œuvres précédentes seraient- elles meilleures que celles du Salon? ce n'est pas probable. Dans les arts, comme en toutes choses, l'homme reste le même, de son commencement à sa fin. Ce qu'il est à un moment de son existence, il l'est toujours, foncièrement, bien qu'on puisse constater au microscope des variations de détail. M. Baudry, je suppose, consentirait volontiers à être jugé sur son exposition de 1861, où il se montre comme peintre d'histoire dans Charlotte Corday, comme peintre mythologique dans la Cybele et YAmphilrite, surtout comme peintre de portraits.

La composition de Charlotte Corday ne s'accorde guère avec- le caractère traditionnel. De l'héroïne fanatique et corneillienne, le peintre a fait une petite grisette giïncée, qui se tapit dans un angle, en plissant son petit

front et contractant son petit poing. Elle n'apparaît pas ainsi dans les procès-verbaux du temps, ni dans les historiens, mais droite, fière, calme et pensive. Car elle s'imaginait qu'elle venait de faire un très-beau coup. La victime est dans l'autre coiu, censée étendue dans une baignoire qui n'a pas un pied de long, et cette tentative de raccourci a faussé toutes les proportions. De la baignoire trop courte sort un bras gigantesque. On ne comprend rien à cette figure de Marat, exagérée dans le haut du corps, absolument perdue dans le reste. Oulre ces vices de l'ordonnance générale du tableau, outre le défaut do perspective et de dégradation de la lumière, et par conséquent l'absence complète d'effet pittoresque, on s'étonne qu'avec une exécution si maigre et si débile lo peintre ait risqué des figures de grandeur naturelle. Passe pour une poupée, quand elle est de taille à la prendre dans sa main. Dans les figures de proportion normale, il faut nécessairement une charpente solide, un dessin correct, du relief et de la couleur : car c'est la justesse des lumières, des demi-teintes et des ombres, qui fait tourner les corps et tous les objets. Le tableau de Charlotte Corday a l'air d'une petite découpure en papier colorié paiement et fixée à plat avec une épingle contre un lambris.

La Cybèle et Y Amphitrite , exécutées en grand chez Mme de Nadaillac, cherchent à rappeler les Ilaliens de la Renaissance. Femmes nues, couchées dans des attitudes prétentieuses, avec accompagnement de petits génies. Leurs formes ne sont guère arrêtées dans les contours essentiels. Simples esquisses, il est vrai. Mais c'est justement dans ies esquisses que s'accuse la sc*ence des des-

sinateurs. Dans les dessins de Michel-Ange et de Raphaël, comme dans ceux du Titien et de Rembrandt, le cours d'une ligne s'évanouit quelquefois à de certains points intermédiaires, laissant deviner par les deux bouts ce qu'il y a au milieu, par exemple dans les parties charnues; mais les attaches et les extrémités sont toujours fermement gravées par un accent décisif de la forme. 11 y a des académies de Michel-Ange où l'ensemble d'un bras n'est indiqué que par trois soudures indispensables, l'enchàssure de l'épaule dans le torse, l'angle du coude et l'attache du poignet. El tout y est cependant. Les maîtres escamotent volontiers l'inutile ou l'accessoire, parce qu'ils s'efforcent de mettre en saillie le caractère constitutif de l'image qu'ils représentent.

Pour les portraits, M. Guizot, le baron Charles Dupin, le marquis de F., MUc Madeleine Brohan et un petit garçon tout nu « en petit Saint Jean » : ah! que c'est triste! On dirait qu'ils sont peints avec de la farine délayée dans de l'eau de savon. M. Guizot a pourtant une belle tête de vieillard, et l'on dit que Mlle Madeleine Brohan est très-belle.

Vraiment, le compte rendu de ce Salon de 1861 est pénible et cruel, même quand on ne connaît personnellement aucun de ces peintres. Que leurs amis, s'ils ont le sentiment de l'art véritable et s'ils sont sincères, doivent être embarrassés!

M. Hamon aurait dû venir après M. Gérôme, car il est de ceux qui ont mis à la mode des minauderies plus ou moins agaçantes, sous prétexte de restitution des mœurs et usages antiques. Son principal tableau, intitulé l'Escamoteur*; quart d'heure de Rabelais, représente...

je ne sais quoi vraiment; il y a, sur une même file, une quinzaine de figures; à gauche, une espèce de masque, l'escamoteur? au milieu, un groupe de femmes debout, des Grecques? puis, d'autres personnages grotesques. Que font-ils là? et comment est-ce le quart d'heure de Rabelais? pourquoi pas le théâtre des marionnettes?

Dans un autre tableau, — la Sœur aînée, — deux enfants accroupis, dont l'un tient une poupée, bercent une jeune femme étendue dans un fauteuil à bascule et portant sur son giron un baby, ou peut-être aussi une poupée. Ils ont la tête moitié plus grosse que cette femmelette, quoiqu'ils soient sur le même plan, et qu'entre eux et elle il doive y avoir une différence d'âge d'au moins dix ans. Mais bah, ce n'est plus la vie, et toute observation réaliste serait déplacée à propos de ces élucubrations où certains amateurs trouvent du charme et de la poésie. On y trouve aussi, malheureusement, une couleur féroce, des violets intenses, en lutte avec des jaunes-serin, du bleu pur et du rouge-sang, le tout sans intermédiaires ; des notes fausses, poussées à toute extrémité. Ce n'est pas sain pour le regard, et l'on est bientôt obligé de fermer les yeux. C'est sans doute pourquoi nous n'avons pas découvert les Vierges de Lesbos, qui doivent être dans le voisinage; mais nous avons aperçu deux petits pendants, plus tranquilles de ton, la Tutelle et la Volière, avec figurines de jeunes filles assez gracieuses dans leur maniérisme. On en pourrait faire les panneaux décoratifs d'une serre ou d'un pavillon de jardin.

M. Picou est aussi de ces néo-païens, assurément fort étrangers à la Vénus de Milo. Il a exposé une sorte

d'amourette mythologique : de petits Cupidons qui voltigent autour d'une fenêtre. Fermez-leur la porte au nez, ils rentreront par la fenêtre, tel est le titre du tableau. N'est-ce pas tout à fait délicat?

M; Gustave-Rodolphe Boulanger se rattache encore à la même pléiade, par son tableau représentant « la Répétition du Joueur de flûte et de la Femme de Diomède chez S. A. I. le prince Napoléon, dans l'atrium de sa maison, avenue Montaigne. » Ici, cependant, c'est une scèoe réelle, et cette contrefaçon de l'antiquité a pu être étudiée d'après nature et sur des personnages vivants, déguisés en anciens. On y reconnaît, en effet, M. Théophile Gautier et des acteurs et actrices de la Comédie- Française, tous proprement accommodés à l'unisson de ce palais romain, dans îe costume de leurs rôles et étudiant des attitudes et des gestes archéologiques. Que ce déguisement antique va bien aux têtes modernes! C'est aussi amusant à voir que les qrecqueries de M. Gérôme, et de même force à peu près comme peinture.

On peut d'ailleurs juger le talent de M. G.-R. Boulanger sur un autre tableau, de grande importance : Hercule aux pieds d'Omphale. Pour tout de bon, cette fois, nous sommes au cœur du paganisme, et depuis les temps les plus reculés on n'avait jamais vu rien de pareil à ce gros demi-dieu, foulé aux pieds et aux mains d'une reine capricieuse et ingrate.

Sous le premier empire, la lettre G avait de la chance : Gros, Girodet, Guérin, Gérard; sous Louis Philippe, la lettre D : Delacroix, Decamps, Delaroche, Diaz, Dupré. Aujourd'hui, c'est la lettre B. Après MM. Baudry et Boulanger, nous avons encore au B un autre peintre favo-

risé par la critique, M. Bouguereau, l'auteur de la Première Discorde ; le titre est assez heureux et c'est beaucoup auprès du public.

Il s'agit d'une femme nue, qui a deux enfants, l'un blond et l'autre brun. Le petit blond se boulotte contre le sein de la mère, tandis que le petit brun, debout et de face, fronce le sourcil avec colère, comme il appartient au type brun, naturellement envieux et sournois. Mettons que ce sont nos premiers parents de qui nous tenons fatalement la discorde et la guerre. Le sujet n'est pas neuf, mais Eve avec ses enfants est aussi bonne à peindre que Vénus et Cupidon, que la Vierge et son bambin, qu'une femme quelconque avec son fruit. Le malheur est que celte Eve n'est pas belle, qu'elle est lourdement dessinée et modelée, de la tête aux pieds, et qu'elle a les genoux trop gros ; aucune élégance dans la forme, aucune physionomie vivante \ l'insignifiance et la vulgarité.

M. Bouguereau aime les titres symboliques: la Paix est représentée par une paysanne accompagnée d'un berger et portant sur sa tête une gerbe d'herbages ; le Retour des champs, par deux enfants nus , qui jouent avec des fleurs et qui s'embrassent. Toutes ces figures, faiblement dessinées, sont rondes et sans aucun caractère. Les fonds de paysage aussi manquent de lumière et d'accent.

Il y aurait encore bien plus à dire sur le Faune et la bacchante, groupe très-hasardé au point de vue de la décence la moins rigide. Ces amours de monstres à longues oreilles et à jambes velues inspirent le dégoût. La bacchante est bien coupable de s'abandonner à un entrai-

nement contre nature. Est-ce qu'on ne pourrait pas faire tout simplement un homme et une femme qui s'aiment, au lieu de ressusciter toujours les mythes d'une civilisation presque incomprise aujourd'hui? Serait-ce donc l'école de Rome qui entretiendrait les artistes dans ces vieilleries peu attrayantes, et qui les détournerait d'un art inspiré par la nature et la vérité? car M. Bouguereau, ainsi que MM. Rodolphe Boulanger et Baudry, a obtenu le grand prix de Rome, et il s'est formé aux enseignements de la villa Medici.

M. Cabanel est « grand prix de Rome » comme eux, et c'est sans doute pourquoi il a peint aussi sa Nymphe enlevée par un faune.

Celui-ci, du moins, a du goût et de la distinction. Mauvaise école, peintre acceptable. Le groupe de l'Enlèvement de la nymphe est bien arrangé; et il rappelle un groupe en marbre du jardin des Tuileries. Il y a des tons de chair assez fins dans le torse et les flancs de la nymphe, qui se détache sur un paysage harmonieux et largement brossé. L'ensemble -pourtant est faible et, si Ton voulait trouver des analogues à cette peinture, il ne faudrait pas aller chercher ailleurs que dans l'école française du dix-huitième siècle, autour de François Lemoyne ou des Coypel.

La Madeleine — quelle transition! — est imitée d'Ary Scheffer et aussi un peu des Bolonais au temps du Guide. Les bras et les mains sont vaguement dessinés, et la couleur ne s'élève pas au-dessus du ton de l'aquarelle.

Le Poëte florentin, gentil petit tableau de genre, où les personnages ont de l'élégance, où le dessin est serré, où

la couleur a une certaine intensité. M. Bingham en a publié une photographie charmante.

Comme portraitiste, M. Cabanel est assurément le plus fort du Salon. Dans les portraits d'homme, il ne réussit guère, à en juger par son grand portrait en pied, exposé dans le salon central, et c'est à peine s'il dépasse M. Flandrin. Mais ses deux portraits de femme, exposés aux deux côtés de la. Nymphe, sont très-distingués. Ce n'est pas M. Flandrin, ni M. Hébert, ni M. Dubufe, qui en feraient autant.

Le portrait de Mme W. R., une noble Ecossaise, je crois, est debout, coupé à mi-jambes. Il a quelque chose des splendides portraits de l'école anglaise, où les ajustements nuisent parfois à l'importance de la tête ; mais la tournure générale est d'un excellent goût. Le portrait de Mmc I. P., femme d'un banquier célèbre, a bien plus de caractère, et c'est le modèle sans doute qui a forcé le peintre à chercher parla correction des traits la profondeur de l'expression. La tête est superbe, et, chose rare, les bras et les mains sont bien dessinés. On regrette seulement que la couleur de l'écharpe négligemment abandonnée sur une épaule lutte un peu avec le ton du sofa sur lequel la femme est assise, et que le fond ne soit pas assez neutre et se projette trop en avant.

Nous n'avons pris jusqu'ici que des illustrations de l'école actuelle. Encore faut-il observer que le Salon ne représente qu'incomplètement l'école française, et qu'il y manque même les premiers artistes contemporains. MM. Ingres, Delacroix , Couture, Jules Dupré, Diaz, Troyon et autres. Avec ceux-ci, qui sont reconnus maîtres à des degrés différents, la critique tout naturelle-

ment semblerait bienveillante, et il n'y aurait point à s'offusquer de ses franchises, comme à propos des artistes dont le succès dépasse le talent. Qu'on lui pardonne donc une sévérité apparente, qui sera peut-être justifiée dans un avenir prochain. Aujourd'hui comme toujours, l'art est très-difficile, c'est vrai ; mais aujourd'hui plus que jamais, la critique est très-malaisée.

in

Il est très-heureux pour un critique d'être nouveau venu, d'avoir peu d'adhérences personnelles avec les artistes, de n'être guère au courant des ateliers, même de se tenir assez retiré du monde, et d'échapper ainsi à la pression des camaraderies, des amitiés ou des relations plus ou moins intimes.

Diderot, qui fut presque le fondateur de la critique d'art en France, et qui en est resté le type le plus charmant et le plus amusant, le plus fantasque et le plus poétique, le plus perspicace et le plus profond, Diderot lui-môme, en son temps, s'est laissé aller à quelques hérésies, par suite de sa familiarité avec certains artistes, et aussi par entraînement de théories philosophiques.

Pour être impartial, il faut être dégagé de toute considération des personnes, et apprécier les œuvres sans s'inquiéter de leur auteur. Dans les concours, ne prend-on pas cette précaution très-sage, d'interdire tout signe qui révèle les noms des concurrents?

Pour être juste, il faut encore ne pas appliquer à un art spécial des formules préconçues, relatives à un autre ordre de créations. Sans doute toutes les fantaisies de l'imagination et toutes les idées de l'intelligence sont solidaires, et l'art, comme la science et l'industrie, comme la politique et la morale, dépend d'une théorie supérieure qui englobe et régit toutes les manifestations de la vie humaine. N'y a-t-il pas, sous le nom d'esthétique, une philosophie de l'art qui doit concorder avec la philosophie générale? Où tend la société, l'art doit tendre. Mais ses moyens ne sont pas les mêmes que ceux de la littérature, par exemple. Les arts plastiques s'égarent lorsqu'ils s'abandonnent aux tournures littéraires et aux prétentions plilosophiques. L'idée qui anime l'art doit être enveloppée dans une forme sui generis, comme l'amande dans sa coque qui ne conviendrait pas à un autre fruit. Tant mieux si la coque est assez transparente pour laisser deviner ce qu'il y a dedans.

Diderot, qui n'était point indifférent à la grâce maniérée des peintres Pompadour, en était cependant venu à dire : — «Il faut qu'un tableau instruise et moralise. » Il avait plus d'à moitié raison; mais ce n'est pas ce philosophisme de Diderot qui est à redouter maintenant chez les critiques ni chez les artistes. Aujourd'hui, l'on dit simplement, et l'on n'a point tout à fait tort : — « Il faut qu'un tableau amuse et plaise. »

C'est sans doute en vertu de cette maxime, que les peintres dont nous avons déjà examiné les productions jouissent de la faveur publique. Le malheur est qu'avec ces qualités de charme, au goût de certains amateurs, ils n'aient pas en même temps les qualités des vrais bons peintres.

Les meilleurs praticiens de l'école contemporaine, du moins parmi ceux qui ont exposé aux Champs-Elysées, affectent en général de négliger le choix du sujet et l'attrait qui résulte de l'élégance dans l'arrangement, de l'esprit dans les tournures et les expressions. C'est le reproche que leur adressent la noble critique et le beau monde : à Courbet, par exemple, à Millet, à Breton, à Bonvin, à Daumier, à Doré, et à beaucoup d'autres auxquels on applique le nom de réalistes. Il faut bien distinguer par des dénominations plus ou moins exactes les groupes qui se distinguent du courant del'école régnante. N'a-t-on pas baptisé aussi la pléiade qu'illustrèrent Decamps, Ary Scheffer, Delaroche, Camille Boqueplan, Marilhat, pour ne citer que des morts. Peu importe l'étiquette, si elle recouvre la nouveauté et l'originalité.

En y regardant de près, on s'aperçoit cependant que ces naturalistes ne prennent pas du tout leurs sujets au hasard, et qu'ils ont une propension décidée vers les classes que les écoles académiques ont presque toujours répudiées.

Une espèce d'historien fort excentrique, Alexis Monteil, indigné de ne trouver dans l'histoire que des récits de batailles ou des anecdotes de cour, s'était mis à étudier et à raconter « l'Histoire des Français des divers états. » Son initiative n'a pas entraîné beaucoup de sectateurs; mais encore est -il vrai que l'histoire devrait comprendre et exposer la vie d'une nation dans son ensemble et non point seulement les hauts faits des classes exceptionnelles.

Pareillement dans les arts, surtout chez les Italiens et les Français, on n'a peint d'ordinaire que les person-

nages titrés ou les exploits officiels. La vie commune, l'histoire de tout le monde et de sa femme, — ail theivorld and his tcife, — comme disent les Anglais, — la représentation des mœurs et usages, des caractères du peuple fonctionnant au milieu des villes et des campagnes, produisant tout, la pensée, la poésie, la richesse, en un mot la civilisation, n'ont guère été considérées, depuis la Renaissance italienne, comme un objet digne d'occuper le génie des artistes.

En Hollande seulement, la peinture eut cet instinct-là, et l'école hollandaise du dix-septième siècle a bien montré qu'on pouvait créer des chefs-d'œuvre avec des arquebusiers et des bourgeois, avec des ouvriers et des paysans. En Flandre aussi , près de Rubens et de van Dyck, ces peintres splendides des souverains et des princes, — les Petits Flamands, comme on les désigne par une sorte de dédain, ont fait merveille avec leurs kermesses, leurs intérieurs familiers et leurs personnages sans cérémonie. Chez les Espagnols encore, les peintres de la Vierge Immaculée ou du roi tout-puissant n'ont pas craint de descendre du ciel ou de sortir de l'Escorial pour attraper des mendiants, des rustres et des bohémiens.

En Italie et en France, l'art ne se permit presque jamais cette déchéance jusqu'aux sujets populaires, sauf un peu au dix-huitième siècle et dans l'école dite romantique. Ce qui fut ainsi précédemment une rareté est devenu chez les naturalistes d'aujourd'hui une habitude, même un système, sans qu'ils en aient peut-être pleine conscience.

De cette prédilection étrange s'effarouchent ensemble

la critique prudente et le public routinier. Puisque lehaut et le milieu de la société, s'étant banalisés, n'offrent plus que des traits uniformes et monotones, il est tout simple pourtant que l'art s'en aille chercber ailleurs des images neuves, énergiques, vivaces, originales. Où seraient la variété . la couleur, le caractère, sinon dans les types rudes ou ingénus qui se sont le moins détacbés de la nature et ne son! pas encore devenus frustes au frottement d'une société compliquée?

Les plus beau* personnages à peindre que j'aie jamais vus, c'étaient ces sauvages Ioways qu'un Anglais, M. Catlin, avait arrachés à leurs steppes de l'Amérique, sous prétexte de leur montrer les merveilles de la civilisation européenne, et qu'il montra eux-mêmes en spectacle aux civilisés de l'Angleterre et du continent. Paris sans doute n'a pas oublié les superbes tournures de la Pluie- quimarche et de Petit-Loup, de leurs femmes cuivrées, du jeune garçon si svelte et si fier, élégant comme une figurine d'un bas-relief antique, qui impressionnèrent alors vivement les artistes et les littérateurs, et qui inspirèrent à George Sand quelques pages de son meilleur style.

La sauvagerie a du bon, et les personnages les moins policés peuvent avoir du beau. Il est sûr qu'un forgerou qui bat le fer, une faneuse qui remue l'herbe, sont plus pittoresques qu'un monsieur et une dame costumés à la mode et qui ne bougent. Le travail, l'activité physique, donnent des allures et des gestes, même des formes, même des expressions, particulièrement accentués. Chez les Grecs, amoureux de la beauté, les exercices du corps n'étaient-ils pas commandés non seulement par l'hygiène, mais par toutes les institutions morales et politiques ?

Il n'y a donc point à blâmer en eux-mêmes les sujets populaires qu'adoptent de préférence les peintres réalistes, mais bien leur peinture, quand la trivialité y domine, au lieu de l'originalité. Tout sujet peut avoir un intérêt profond, si l'artiste y a mis quelque essence vraiment humaine. Panurge et Sancho ne sont point à dédaigner. L'Ophélia de Shakespeare ne détruit point l'Agnès de Molière. J'aime mieux TOphélia cependant, et chacun aie droit de préférer Hamletà Sganarelle. Mais un mauvais poëme épique ne vaut pas les romans de Balzac et de George Sand. Adriaan Brouwer et Jan Steen sont apparemment de plus grands peintres que Girodet avec son Déluge et son Endymion, que Guérin avec sa Clyiemnestre et son Enée.

La Belgique connaît bien MM. Courbet, Millet, Breton, qui, plusieurs fois, ont envoyé de leurs œuvres aux expositions de Bruxelles et d'Anvers.- Ils ont assez bon air au Salon de Paris, et ils y tiennent même les premières places, dans l'estime de beaucoup de connaisseurs. Leur art n'est pas précisément très-raffiné, mais c'est franc. Ce qu'ils ont voulu faire, ils l'ont fait.

Les trois tableaux de Millet accusent un style tout personnel et une volonté opiniâtre. Mais que n'a-t-il peint le divin Apollon gardant les vaches du roi Admète, au lieu d'une simple paysanne avec sa brebis; une sainte Madone, au lieu d'une mère qui donne à manger à son enfant! Et quelle maladresse d'avoir choisi le père Tobie, quand il y a tant d'aveugles bien posés et plus respectables, par exemple le sublime Homère ou l'infortuné Bélisaire ! N'était-ce pas le moment de reprendre le général Bélisaire, à qui Gérard dut un si noble succès au

Salon de 1795? Millet manque un peu de monde, et je me permettrai de lui conseiller de quitter Barbison et la forêt de Fontainebleau, pour louer un atelier dans Breda slreet, où il se renseignerait mieux sur le temps qui court.

Courbet, qui est un montagnard très-avisé, n'a pas commislamême imprudence que Millet. Jugeant quel'époque était difficile, et que décidément les militaires et les princes sont ce qu'il y a de plus beau en peinture, il s'est abstenu de risquer sa ménagerie de personnages hors la loi. C'est vrai qu'on n'a jamais tant cassé de pierres à Paris, mais il a compris que l'intérêt se portait sur ceux qui les font casser, et non point sur ceux qui les cassent. Il s'est donc rejeté sur les cerfs et les renards, contre lesquels on ne saurait professer d'antipathie. Le plus grand de ses tableaux est intitulé le Rut du printemps, combat de cerfs pour quelque lorette de forêt; un autre représente un Renard dévorant sur la neige un animalcule égaré. Il a exposé encore un épisode de chasse à courre : le Cerf à Veau, un Piqueur galopant en plein bois, et un superbe paysage : la Roche Oragnon, dans la vallée de Mézières. Tenez que ce sont des peintures solides, sans escamotages, et qui se classeront dans les grandes galeries et les musées.

M. Breton est un élégiaque rustique, dont la peinture placide et tendre ne déplaît pas aux gens do goût. Un de ses tableaux, les Sarcleuses, appartient au comte Duchâtel, l'heureux possesseur de la Source, de M. Ingres, exposée présentement à l'exhibition du boulevard, l'acquéreur de la Cascade, de Ruisdael, et de V Intérieur de ville hollandaise, par van der Heijden, à la célèbre vente

van den Schrieck, de Louvain. M. Breton sera donc en glorieuse compagnie dans la collection du comte Duchâtel. Pourvu cependant qu'on l'éloigné du triste portrait que M. Duchàtel s'est fait plaquer par M. HippolyteFlandrin !

Les autres tableaux de M. Breton sont le Colza et le Soi)' , exposés au dernier Salon de Bruxelles, et une scène d'Incendie.

Le plus excentrique des artistes contemporains, c'est peut-être M. Gustave Doré. Il n'a d'attaches à aucune école, à aucun maître, ni du passé, ni du présent. Il ne s'enferme dans aucun genre, et tout lui est bon : la plus haute poésie et les sujets les plus infimes, l'allégorie, l'histoire, les mœurs, le paysage, même les sujets religieux; il a fait des Christ et des saltimbanques, Gargantua et François Ier, la belle Impéria et de superbes cardinaux en goguette au concile de Constance. On croirait que sa vocation véritable est la caricature, s'il n'avait pas traduit le Dante par des illustrations sérieuses et grandioses. Sorte de petit génie sceptique, qui badine et s'amuse, tout en creusant l'art à des profondeurs étonnantes. Il a des inventions imprévues, des effets étranges et terribles, à côté de formes grotesques et parfois vulgaires. Nous avons vu de lui, chez Nadar le photographe, un Christ au prétoire, dont la tête douloureuse et le torse infléchi rappellent les sublimes conceptions de l'école italienne , tandis que les figures de soldats qui insultent la victime dévouée sont d'une banalité repoussante. Cette recherche de contrastes exagérés n'est pas absolument condamnable dans les arts, à condition toutefois qu'elle s'arrête à la limite du niais ou de l'odieux.

Le Dante et Virgile dans le neuvième cercle des Enfers, visitant les traîtres condamnés au supplice de la glace, serait presque un chef-d'œuvre de grande peinture, s'il ne surgissait pas, sous les pieds des deux poètes, quantité de têtes monstrueuses, plus ridicules que tragiques. La foule s'arrête avec stupéfaction devant ces fantômes, qui semblent fouler des êtres réels, torturés au milieu d'une mer gelée. C'est le contraire qu'il eût fallu : les suppliciés perdus sous le voile fantastique, et les poètes rayonnant de leur lumière éternelle. La figure du Dante a cependant une grandeur sereine et une structure imposante.

Un autre tableau, très-différent, quoiqu'il s'agisse encore indirectement de voyages dans l'autre monde, excite aussi létonnement des visiteurs du Salon. C'est l'assemblée de bons amis en réjouissance à la barrière, disons le mot : les Croguemorts ; l'auteur, M.Alfred Lambron, n'avait sans doute pas osé risquer ce titre, imposé à sa peinture, dès le premier jour, par l'esprit parisien, qui ne tergiverse point et va droit au fait. Ces croquemorts ne songent pas plus à leur fonction journalière, que l'honnête magistrat qui rentre dîner en famille, après avoir condamné au bagne quelque pauvre diable; ils se donnent du bon temps, à leur manière, en buvant du vin bleu, en agaçant la servante du cabaret, en jouant au tonneau, en causant de morale ou de politique, si c'est leur idée, peut-être de philosophie. Oh les gais philosophes et les aimables compagnons, qui devraient porter sur leur chapeau encrêpé cette devise : — Puisqu'il faut mourir, vivons !

Le second tableau de M. Lambron met encore en scène

un grand croquemort, tout équipé et prêt à monter sur son char. Passent Arlequin et Pierrot, qui finissent leur mardi-gras lo mercredi des cendres, et qui s'inclinent narquoisement devant le pourvoyeur de cimetières.

— Bon voyage, cocher de la mort ! — Au revoir, Pierrot! — Après Pâques!

Arlequin et Pierrot ne se sont-ils pas battus en duel, l'autre année, au lendemain d'un bal masqué, dans un tableau mélodramatique de M. Gérôme? Ils paraissent raccommodés aujourd'hui, puisqu'ils s'en vont ainsi fraternellement railler la mort. Rassurons-nous, — jusqu'au prochain carnaval.

Après l'ironie funèbre de M. Lambron, une scène de deuil, qui a presque l'air d'une pastorale : toute une file déjeunes et fraîches villageoises accompagnant à l'église lo convoi d'une de leurs compagnes. Elles s'en vont, modestes et recueillies, le long d'un chemin qui traverse une plaine. Tout à l'heure elles quitteront leurs petits fichus blancs et leurs cornettes, pour reprendre le travail champêtre. Ce tableau de M. Amédée Guérard, éclairé d'une douce lumière et compris avec sentiment, a beaucoup de charme.

M. Legros a aussi représenté un pieux épisode de la vie des paysans. Un groupe de femmes, agenouillées au coin d'un bois, adressent leurs vœux à un crucifix plaqué contre un tronc d'arbre. Les figures, de grandeur naturelle, sont largement et simplement peintes.

Avec M. Bonvin et M. Daumier, nous retrouvons le peuple des villes. M. Bonvin aime ses ouvriers de Paris, et il nous en a montré une demi-douzaine se reposant, après l'ouvrage, dans un intérieur où l'un est occupé à

lire le journal, pendant que les autres fument et causent. Dans le tableau de Daumier, une Blanchisseuse de Paris remonte l'escalier d'un quai, donnant la main à son petit enfant. Avec M. Brion, nous allons en Alsace à une noce de cultivateurs, et dans un intérieur rustique où l'on dit le bénédicité; avec M. Adolphe Leleux, à une Noce bretonne; avec son frère Armand, nous pénétrons dans des ateliers de peintre ou d'ouvrier. Avec M. Hédouin, nous allons en Espagne, avec M. Reynaud en Italie, à Naples, admirer les belles filles des Abruzzes ou les lazzaroni étendus au soleil. Avec M. Fromentin, nous courons l'Algérie, et sa vive peinture séduit et entraîne, comme les spirituels récits qu'il a publiés de ses voyages. Avec M. Bonnat, c'est peut-être encore l'Espagne, car l'artiste est de Bayonne, et il a eu pour maître M. Federico de Madrazo, fils de M. José de Madrazo, l'ancien directeur du musée de Madrid; M. Bonnat a exposé une petite fille debout, de grandeur naturelle, qui rappelle assez les maîtres espagnols, et qui est très-vivante dans la douce pénombre où s'harmonisent les tons éclatants de son costume de fantaisie.

En cherchant bien, on trouverait encore une douzaine d'autres peintres, jeunes la plupart, qui, sans avoir le privilège d'intéresser la foule, ne sont pas dépourvus de qualités artistes, soit dans la sincérité de leurs impressions devant la nature, soit dans la justesse de leur pratique consciencieuse. Mais il faut nous hâter et ne pas omettre cependant les œuvres qui marquent au Salon, à cause d'une étrangeté quelconque ou d'un mérite incontestable.

Les deux grandes compositions allégoriques de M. Puvis doChavannes ont obtenu un succès universel. Quelles

que soient les tendances assez diverses des critiques, ils se sont tous accordés à vanter le style de ces espèces de fresques où sont symbolisées la paix et la guerre, Bellum et Concordia, peintures murales, ajoute le livret, pour justifier sans doute la pâleur harmonieuse d'une couleur éteinte et partout rompue à dessein. Il y a là des groupes bien ordonnés et quelques figures d'une tournure superbe, à côté d'autres figures assez vulgaires dans leur majesté empruntée. Car le danger de ces sortes de tableaux, souvent répétés par les écoles italiennes de la Renaissance et par l'école française des dix-septième et dix-huitième siècles, ce sont les réminiscences et les imitations.

Il faudrait un génie tout neuf et bien particulièrement original, pour renouveler le personnel et le matériel du vieux théâtre allégorique. La Grèce et l'Italie ont tourné et retourné à l'infini les figures détachées de la vie courante, avec la prétention de les élever à la hauteur des mythes généralisateurs. Comment faire pour qu'une femme nue signifie l'Abondance? on en est souvent réduit à lui mettre au bras un panier de pommes ; pour la Concorde, qu'elle tienne à la main une branche d'olivier ! Voici des personnages qui gesticulent devant un cadavre, d'autres qui sonnent du clairon; d'autres qul revêtent leurs armes : c'est la Guerre! soit. Mais gare aux pastiches de Poussin, de Raphaël, ou même de Rubens !

L'arrangement des allégories de M. de Chavannes a une certaine grandeur épique qui arrête le regard et puis la pensée. On sent aussi que l'artiste est à la recherche de la beauté dans ses figures de femmes, dessi-

nées avec élégance, modelées avec une délicatesse attentive, sans que la touche ait rien de grêle. Il n'y a pas de quoi ricaner devant ces femmes toutes nues, comme font les aréopagistes devant la Phryné. La peiature de M. de Chavannes n'agace point les sens, elle repose l'esprit et elle charme les yeux, par une tonalité sobre et distinguée.

Les tableaux de M. James Tissot ont un succès d'un autre genre. Ils étonnent par la prodigieuse minutie des détails, et l'on s'amuse un moment à y compter les petites pousses des arbustes, les fleurettes du gazon, les brimborions de l'architecture, les menus colifichets des costumes. Le délicieux Titien enfant, envoyé à la dernière exposition de Bruxelles par un préraphaélite anglais, peut donner une idée de la peinture de M. Tissot, sectateur naïf de ce préTo^/iae/eVis/ne d'outre-Manche. Mais il n'est pas encore de la force des Millais, des Hunt, des Hughes, desWindus, ni même de l'auteurdu petit Titien dessinant sa première Madone, au milieu d'un paysage tel que les Vénitiens n'en virent jamais assurément et qu'ils n'en ontjamais peint.

Les Anglais, qui ne s'arrêtent pas à mi-chemin dans leurs tentatives hardies, appliquent ce système aux sujets contemporains, après l'avoir inventé à propos de scènes et de personnages d'un autre âge, auxquels peutêtre il convient mieux. M. Tissot s'en est tenu à l'ancienne légende de Faust, immortalisée par Gœthe, et quatre de ses tableaux représentent les aventures de la pauvre Marguerite. Dans le cinquième, détile la Procession de la mort, en silhouettes baroques. Le sixième est un portrait de jeune femme, en buste, de grandeur na-

turelle, avoc de belles mains. Système à part, il y a un artiste dans M. Tissot, un lin coloriste et un compositeur ingénieux.

Mme Henriette Browne, à qui les expositions précédentes ont fait une réputation subite et très-exagérée, en ce temps où les vrais peintres sont rares et où le goût public se contente d'un certain charme, plus ou moins raffiné, Mme Browne a exposé deux Intérieurs de harem, une Femme d'Eleusis, un petit tableau de genre, intitulé la Consolation, et un portrait d'homme, en buste, de grandeur naturelle. Ce portrait d'homme, assez largement peint, mais d'une couleur terreuse et sans accent, la petite scène enfantine, dite la Consolation, ne sortent pas de la médiocrité banale. La Femme d'Eleusis, de grandeur naturelle et vue jusqu'aux genoux, dans un brillant costume, a beaucoup d'attrait. L'extrême finesse de la physionomie révèle bien un talent féminin. 11 n'y a qu'une femme qui eût deviné et exprimé ce sourire presque insaisissable sur les lèvres de la Grecque nonchalante et voluptueuse.

Dans les Intérieurs de harem, on est également séduit par l'exquise élégance des galbes et des attitudes de ces prisonnières qui n'ont à faire que d'être belles et victorieuses. Que faire en Une cage? les unes chantent, les autres ont l'air de voltiger, avec leurs longues robes serrées, qui finissent en queue, comme les draperies dans lesquelles les vieux maîtres de Cologne, et même van Eyck etRogier van der Weyden, empaquetaient leurs angiolelti. N'est-il pas singulier que ces courtisanes de hasard évoquent le souvenir des anges ?

Nous avons galamment apprécié la délicatesse de

Mme Browne dans les tournures et les expressions de ses Orientales, qu'elle a eu le bonheur de visiter derrière les murailles de marbre qui les enferment. C'est charmant, mais que c'est faible ! Il n'y a point de corps sous les draperies flottantes ; des apparences de mains au bout des bras; et les têtes elles-mêmes sont à peine esquissées. Comme couleur, que c'est pâle ! justement parce que la lumière est censée partout. Des tons d'aquarelle sur un fond blanc pur. A ces blancs exagérés, simulant la lumière, on reconnaît les procédés de M. Chaplin, de qui Mme Browne est élève, et qui a lui-même exposé plusieurs portraits en gaze immaculée. Mettons que les harems de M"" Brown, bien qu'il y fasse trop clair, sont de fantastiquesapparitions des Mille et une Nuits, et contentons-nous de voir en rêve ces fines odalisques, puisqu'il ne nous est pas donné de les voir en réalité.

Dans les diverses écoles contemporaines, les paysagistes sont partout les plus forts. C'est aux peintres français qu'on doit la rénovation de l'école du paysage ; mais , pour être juste, il faut dire que l'initiative première en revient aux Anglais.

L'école anglaise ne compte guère, quand, sur le continent, on parle de l'art européen. L'Angleterre a pourtant une école nationale où marquent cinq ou six maîtres distingués. Gainsborough en est le plus original.

Portraitiste aussi éminent que Reynolds, il est en même temps un paysagiste très-naturel et plein de sentiment. C'est de lui que sort Constable , ou du moins Constable le continue sans le chercher.

Lorsque parurent aux Salons de Paris, en 1824 et en 1827, quelques tableaux de Constable, les paysagistes français en étaient encore au paysage antique etsolennel, mythologique et hiéroglyphique , composé avec des ruines grecques et des personnages de la Fable. 11 n'y avait jamais eu en France que ce paysage classique dans le style du Poussin et des Bolonais, ou le paysage féerique et impossible de Watteau et de Boucher, des trumeaux , des paravents et des éventails. Grande fut la surprise des artistes parisiens en voyant la vraie campagne peinte par Constable, de vraies prairies baignées de rosée, un vrai ruisseau faisant tourner un moulin, de vrais arbres copiés sur nature. On a raconté qu'Eugène Delacroix en fut si impressionné, qu'il rentra chez lui pour donner un nouvel accent à ses tableaux en train.

A la même époque, Bonington en France, et d'autres paysagistes en Angleterre, par exemple Turner dans certains moments de ses caprices, s'étaient remis, comme Constable, — comme Gainsborough dès la fin du dix-huitième siècle, — à étudier la réalité naturelle et à la rendre sincèrement.

Bientôt, quelques jeunes artistes français eurent le même instinct : Paul Huet, Camille Fiers, Louis Cabat, Jules Dupré, Théodore Rousseau, alors presque enfants ; et, peu après 1830, on s'aperçut tout à coup qu'il y avait une nouvelle école de paysage. Eugène Dela-

croix y avait aidé indirectement par le caractère des fonds et des ciels dans ses grandes peintures; Barye aussi, dans les magnifiques aquarelles, où, non content d'avoir sculpté des animaux en bronze, il les peignait au milieu de vigoureux paysages : lions , tigres, serpents, cerfs et chamois; Decamps aussi, dans les intérieurs de forêts où il enfonçait ses gardes-chasse et ses braconniers avec leurs petits bassets.

La lutte fut longue, d'autant qu'un groupe déjeunes peintres issus de l'école de Rome, MM. Aligny, Edouard Bertin , Alexandre Desgoffe, Paul Flandrin el autres persévéraient dans la vieille manière académique, illustrant toujours d'un Prométhée chaque rocher, chaque mare d'un Diogène avec son écuelle, chaque ruisseau d'une naïade, chaque forêt d'un chœur de nymphes.

Durant une quinzaine d'années, les novateurs, expulsés des Salons par le jury , eurent grande peine à se faire jour, malgré la sympathie passionnée d'une critique intelligente, malgré l'approbation de quelques amateurs excentriques. Retirés dans la forêt de Fontainebleau, dans les forêts de l'Isle Adam ou de Compiègne, en Auvergne ou en Normandie, dans les Landes ou dans les Pyrénées, dans les pays où la nature a conservé son franc caractère, ils avaient cependant produit quantité de chefs-d'œuvre qui forcèrent peu à peu l'entrée aux expositions publiques et dans les collections particulières.

Autour de Rousseau, de Dupré, de Diaz, s'était formée une école nombreuse, et plusieurs de ces initiés sont devenus maîtres à leur tour, par exemple ïroyon.

A côté d'eux, il y avait encore quelques individualités indépendantes, comme Corot, qui mêle l'idylle ou Pélégie à un tendre sentiment de la nature, comme Marilhat, qui demandait surtout ses inspirations au climat oriental.

Vers 1848, la révolution du paysage était déjà triomphante, et elle a été consacrée à l'Exposition Universelle do 1855.

Decamps et Marilhat sont morts, mais leurs œuvres ornent les musées et les galeries. Les œuvres de Théodore Rousseau, de Diaz, de Jules Dupré, se classeront à la hauteur de celles des anciens maîtres du paysage, car ils ont en quelque sorte restitué la nature telle que l'avaient comprise et exprimée Rembrandt et Philip Koninck , van Goien et Wijnanls, Salomon et Jacob van Ruisdael, Hobbema et van der Meer de Delft, Aalbert Cuijp et Aart van der Neer, et tant d'autres Hollandais du dix-septième siècle.

Le paysage naturel est retrouvé. Ne le perdons plus !

Le Salon de 1861 nous montre plusieurs des artistes qui ont contribué à celte rénovation salutaire. Il y manque Cabat, qui d'ailleurs a tourné autrement ; Diaz, qui vient de vendre tout son atelier; Jules Dupré, qui ne s'est jamais tourmenté des expositions publiques ; Troyon, à qui sans doute on enlève vite ses tableaux. Mais nous avons Paul Huet, Camille Fiers et Corot, toujours les mêmes. Nous avons aussi la pléiade pâle de l'école romaine, MM. Aligny, Paul Flandrin, Alexandre Desgoffe, qui n'ont pas changé davantage. Nous avons une quantité de disciples qui procèdent de Rousseau, de Diaz, de Decamps, de Jules Dupré, de Corot , quel-

quefois d'un amalgame de plusieurs talents particuliers. Nous avons enfin un des maîtres les plus brillants, Théodore Rousseau.

La vraie exposition du Rousseau tel qu'il est aujourd'hui avait lieu à l'hôtel des ventes, rue Drouot, il y a un mois. Vingt-cinq tableaux de lui, soigneusement terminés à cette intention, y furent livrés aux enchères publiques. Il y avait là toutes sortes de sites, toutes les saisons et toutes les heures du jour : des forêts et des pâturages, des automnes et des printemps, des effets de matin et des couchers de soleil. Le succès a été respectable, mais cependant les artistes s'accordent à préférer la première manière de Rousseau à sa manière actuelle. Lui, soutiendrait volontiers qu'il commence seulement à savoir un peu son métier, à mener un tableau jusqu'à sa perfection relative, à produire des œuvres où le fini du travail ne nuit pas à l'expression, tandis qu'autrefois il no jetait que de vives ébauches, incomplètes par impuissance d'aller plus loin.

Peut-être bien qu'il se juge mal lui-même et qu'il a tort. Ébauches, soit. Le paysage de Rubens avec l'oiseseleur tendant ses filets (n° 464 du Louvre), son Tournoi près des fossés d'un cbâleau (n° 463), la Kermesse (n° 462), ne sont-ce point des ébauches? Ce sont des chefs-d'œuvre. Certains amateurs appelleraient audacieuses et rudes ébauches presque tous les paysages de Rembrandt. Pourtant, quels chefs-d'œuvre ! Rousseau lui-même, au musée du Luxembourg, a une Lisière de forêt, que le catalogue nomme une esquisse , — petit chef-d'œuvre aussi, comme couleur et comme sentiment.

On ne saurait trop dire, dans les productions des maîtres, quand une ébauche ou esquisse passe à Pétat de tableau. Est-ce qu'un tableau est jamais terminé? Je ne trouve pas, pour mon compte, que les patients tableaux de Slingelandt, des Mieris, et même la plupart des tableaux de Gérard Dov soient finis : ils le sont trop. Peutêtre étaient-ils plus complets , j'entends plus expressifs de ce que ces peintres ont voulu rendre, à un certain état de préparations, moins avancé par la minutie d'une fine brosse. 11 n'y a pas de raison pour s'arrêter sur un tableau auquel on a travaillé trois ou quatre ans de suite. Car il y manque et il y manquera toujours des détails qu'on apercevrait sur la nature, au moyen d'une loupe.

Cette exagération du fini ne se remarque point sans doute dans les paysages de Rousseau où il s'est même préoccupé le plus de compléter l'ensemble d'une image. Son impressionnabililé devant la nature, son sentiment poétique, le sauvent de la minutie. Toutefois, il ne gagnerait point à trop serrer son talent. Il avait en sa jeunesse la franchise de Hobbema, l'ampleur vigoureuse de Cuijp, quelque chose même de la fantasquerie de Rembrandt. Tourner à la délicatesse perlée de Wijnants ne serait pas un progrès. Chez tous les maîtres, dans toutes les écoles, le premier jet est presque toujours le meilleur, sauf chez Rembrandt, ce rare génie, qui commence tranquillement, puis s'échauffe, s'enflamme ; une lueur d'abord, un incendie à la fin. Rousseau était tout ardeur dans ses premières œuvres. On se rappelle la Descente des vaches dans un ravin suisse, ï1 Allée de châtaigniers, de la belle campagne de Charles

Leroux en Vendée ' , un Coucher de soleil sur des prés couverts de givre, qui a reparu récemment à l'exhibition du boulevard, et cent autres tableaux qui émurent les artistes et les critiques, il y a quinze à vingt ans. Peut-être les œuvres de cette période resteront-elles les plus précieuses de la carrière de ce travailleur infatigable , de ce poëte fécond et original, de cet amoureux de la nature, qui sut communiquer son âme aux arbres des forêts et aux nuages du ciel.

Le seul paysage que Rousseau ait exposé au Salon est intitulé le Chêne de roche. Au premier plan, un semis de rochers entièrement recouverts de lichens et de verdure ; puis un grand chêne noueux qui semble avoir écarté ces monceaux granitiques pour pousser en plein air. Ses vastes ramures s'étendent d'un côté à l'autre de la toile et y forment comme un berceau plein d'ombres dans lesquelles transparaissent d'autres rocs moussus, des arbustes sauvages, tout ce fouillis exubérant qui caractérise les dessous de la forêt de Fontainebleau. A gauche seulement , une percée lointaine sur le ciel d'un bleu intense, dans les tons du saphir foncé. Ça et là éclatent aussi parmi les branchages quelques rayons faisant étoile sur le vert sombre. C'est très-mystérieux et très-fort, bien que trop uniformément tricoté, comme on dit dans les ateliers.

Cette peinture ne produit point au Salon tout son effet. Les belles choses gagnent à être isolées, contrairement à ce qu'on croirait , qu'un entourage vulgaire les fait valoir. Il leur faut une certaine place, une certaine lumière , certains ménagements délicats. Aussi, dans quelques musées, met-on à part les œuvres exception-

nelles, par exemple à la galerie de Dresde, la Madone de Saint-Sixte , de Raphaël, qui a son petit salon pour elle toute seule. VAntiope du Corrége et la Joconde de Vinci feraient mieux encore au fond d'un boudoir que dans la grande salle du Louvre, où cependant ne sont rassemblés que des chefs-d'œuvre. Qu'est-ce donc à l'exhibition des Champs-Elysées, où, devant une peinture harmonieuse, on arrive, l'œil blessé par des couleurs discordantes et cruelles, par des formes baroques et exagérées ! Je crois qu'on pourrait glisser au Salon quelque sobre paysage de Ruisdael, sans que personne le découvrit entre ces trois mille tableaux qui causent l'éblouissement d'un kaléidoscope.

Corot n'a point la variété luxuriante de Rousseau ; il ne possède qu'une seule gamme , très-bornée , et en mineur, dirait un musicien. Il ne connaît guère qu'une seule heure, le matin, qu'une seule couleur, le gris pâle.

C'est lui surtout qui gagnerait, si l'on enlevait du Salon un de ses tableaux, — un seul, car ils se ressemblent tous à peu près, — le meilleur, celui qui est intitulé le Lac (n° 696), — et si on l'isolait quelque part dans la pénombre d'une pièce tranquille 1 II y a dans cette peinture une impression très-sentie et communicative, un effet simple, harmonieux et juste. L'eau, les arbres, le ciel, tout est confondu au milieu d'un brouillard opaque. Il ferait bon se promener sous cette humidité matinale et s'abandonner à la rêverie que provoquent ces images flottantes et presque indistinctes.

Corot ne hante que ces régions vaporeuses et fabuleuses : aussi n'y voit-il apparaître que des fantômes,

des figures fluides et inconsistantes comme la brume elle-même et qui s'évanouiraient au moindre rayon de vrai soleil. Il n'y a jamais guère rencontré de travailleurs agrestes, mais des sylphes impondérables et des apparences de nymphes qui dansent en l'air.

Cette évocation d'un monde de fantaisie, au-dessus ou au-dessous de la réalité, comme on voudra, a son charme, et Corot s'y tient. Il ne l'a pas quitté dans ses six tableaux exposés au Salon : une Danse de nymphes, un Orphée, le Soleil levant, le Repos, un Souvenir d' Italie et un Lac. Dans le Souvenir d'Italie, je crois, est couchée une femme nue, dont les formes, entrevues avec un peu plus de lucidité, sont gracieuses et presque correctes. Mais quelles ombres tremblotantes et débiles que l'Eurydice, les nymphes et les naïades qui errent dans le vide des autres tableaux !

Corot songe sans doute à Claude Lorrain , le peintre des fraîches matinées où. la nature se voile de vapeurs argentines, et qui fut aussi par excellence le peintre du soleil. Ses admirateurs trouvent même qu'il y fait songer. N'est-ce pas singulier?

Paul Huet a toujours cherché les effets étranges. Il aime les tremblements de terre , les fureurs de la mer et les orages. Il a dû avoir envie d'aller peindre les éruptions du Vésuve. La nature tranquille l'attire rarement. Il lui faut les Roches noires, un Gouffre , la Marée d'équinoxe aux environs de Honfleur. Ce dernier tableau a de la grandeur, et il est peint avec une fougue magistrale. Les groupes d'arbres battus par le flot montant et irrésistible ont l'air de regimber contre la violence, et leurs hauts branchages se hérissent comme des

crinières. La vague lourde et sombre roule, avance, et donne l'impression de terreur qu'on ressent devant le Déluge du Poussin.

Un autre tableau de Paul Huet, simple Etude de mer dans la Manche, a aussi beaucoup d'étrangeté. Deux tons seulement : une bande monotone, d'un gris jaunâtre, pour la mer ; une bande d'un gris ferrugineux pour le ciel. Aalbert Cuijp a peint quelquefois des marines dans ce même sentiment et reproduisant le même effet.

M. Daubigny, dont la réputation est assez récente, s'est composé une manière par un certain mélange de Corot et de Du pré. Ses tableaux du Salon sont faibles et sans accent, surtout les Bords de l'Oise et Vile de Vaux. Le meilleur est un Village près de Bonnières, avec des maisons qui se réfléchissent dans Peau ; encore ce village est-il en carton ou en fer-blanc. Le Parc à moutons rappelle Jacque ou Millet. M. Daubigny manque d'individualité.

M. Chintreuil, qui procède uniquement de Corot, s'est néanmoins dégagé d'une imitation trop directe. Il a, comme M. Corot, un sentiment très-doux de la nature, je ne sais quoi de féminin et de touchant. Le jeune poitrinaire de Millevoye aurait peint sa Chute des feuilles dans la manière timide et vague de M. Chintreuil. Béranger aimait beaucoup Chintreuil, et il avait de lui quelques tableaux dans sa modeste demeure. L'Aube, après une nuit d'orage, tableau acheté pour la loterie, est une des œuvres du peintre le mieux réussies. Le matin et le soir lui conviennent ainsi qu'à Corot.

M. Céleslin Leroux se rattache aussi à Corot, plus

qu'à Rousseau dont il a pris les leçons. Il est frère do M. Charles Leroux qui a souvent exposé de beaux et fermes paysages empruntés a la Vendée. Ceux de M. Célestin n'ont pas cette maîtrise ni cette coloration vigoureuse. Légèrement brossés dans une harmonie pâle, ils n'arrivent le plus souvent qu'à une indication approximative des sites poétiques et singuliers que le jeune peintre se plaît à choisir. Avec plus de résolution, M. Célestin Leroux pourra prendre place parmi les paysagistes distingués, car il aime la nature et il en sent bien le caractère.

Victor Dupré est aussi un reflet de son frère Jules. Lui, choisit la nature sans cérémonie, une petite ferme du Limousin , un pâturage du Berri , et il sait y mettre de la couleur, une lumière gaie, un certain attrait rustique.

M. Anastasi, autre imitateur de Jules Dupré et de Rousseau, après avoir passé dans l'atelier de Corot. Cette fois, il a été étudier les sites delà Hollande, et il en a rapporté, entre autres tableaux, un Soleil couchant, qui a de l'effet.

M. Thomas, élève de Jules Dupré, a exposé une Entrée de châtaigneraie, très-originale ; — M. Herson, élève de Diaz, quelques vues de Normandie et un bon Intérieur de V église Saint-Maclou, à Rouen; — M. Wacquez, élève d'Eugène Delacroix, une Chasse dans la forêt de Fontainebleau; — M. Charles de Tournemine , élève d'Eugène Isabey, cinq vues d'Orient, très-fines et très-adroitement peintes; — M. Harpignies, élève de M. Achard, plusieurs sites des bords de l'Allier et de la Loire, interprétés avec élégance; — M. Charles-Jean Mer-

SALON DE 1861. oS

cier, élève de Français, une excellente vue d'uno Église de village aux environs de Paris , avec un effet de lumière juste et harmonieux ; — M. Français lui-même , trois vues prises au bord de la Seine ; — et M» Fiers, sept tableaux de sa chère Normandie.

M. Belly, formé par Troyon, semble être un praticien consommé. Il a appris en Egypte toutes les combinaisons de la lumière et de l'ombre. Nous avions vu de lui déjà quelques paysages d'Orient, aussi vrais et aussi forts que ceux de Marilhat, mais plus lourds. Parmi les tableaux qu'il a envoyés au Salon, ses Pèlerins allant à la Mecque ont un aspect saisissant ; il y a de la grandeur dans le groupement de cette procession austère, qui s'avance de face. Dans V Intérieur de forêt, que M. Belly a peint pour la meute de M. Balleroy, il y a du caractère et de l'énergie. M. Belly est coloriste, et il le montre dans ses portraits comme dans ses paysages. M. Ziem aussi compte presque parmi les maîtres , et ses tableaux sont recherchés dans les collections distinguées. Il n'a exposé qu'un triptyque contenant trois petites Vues de Venise, la place Saint-Marc, le palais des Doges et le pont des Soupirs.

Hélas 1 que sont devenus ces prétendus maîtres qu'on opposait autrefois à la jeune école du paysage : M. Théodore Caruelle d'Aligny, qui obtenait déjà une médaille en 1831 et la croix en 1842; M. Alexandre Desgoffe et M. Paul Flandrin, ces représentants du grand style héroïque, à propos de feuillages et de fleurettes, de la pluie et du beau temps !

M. Aligny est sans doute aujourd'hui le directeur de quelque chose à l'Académie ou au musée de Lyon,

puisque le catalogue donne son adresse~au Palais des Arts à Lyon. C'est une belle ville que Lyon, et qui offre de beaux sites à reproduire en paysage. M. Aligny aime mieux se souvenir de la Grèce et de l'Italie , et il a envoyé au Salon un Souvenir des roches scyronniennes au printemps, en Grèce, un Souvenir des bords de l'Anio, à Tivoli, et le Tombeau de Cecilia Metella, dans la campagne de Rome. Pour ces nobles peintres de l'idéal, la nature n'est de rien : un prétexte tout au plus, pour y maçonner un tombeau, ou pour y évoquer quelque mylhologiade. Aussi la mère Nature les punit par leur impuissance absolue. Les tableaux de M. Aligny ressemblent à ces papiers peints qui ornent les maisonnettes de village. Que ce Tombeau de Cecilia Metella fera bien dans le riche hôtel de Mme James de Rothschild, qui possède tant d'objets d'art et de peintures précieuses !

Les tableaux de M. Alexandre Desgoffe sont encore plus curieux que ceux de M. Aligny. Il y a une certaine Danse de faunes tout à fait réjouissants avec leurs petites queues à l'échiné. Et des arbres , comme on n'en voit plus depuis l'époque faunesque ! Quelles révolutions la terre et le ciel doivent avoir subies, après la mort des anciens dieux et de leurs satellites ! Tout est changé présentement, mais il ne paraît pas néanmoins que la nature y ait perdu. Nous avons aujourd'hui de l'herbe qui pousse, des fleurs qui sentent bon, de l'eau qui coule, un air subtil, une lumière transparente, tandis qu'il paraît qu'autrefois, dans la période mythologique, tout cela n'était, comme sur nos théâtres, qu'un simple cartonnage décoratif pour servir de fond à une troupe d'êtres monstrueux. Du paganisme,

gALON DE 1861. 57

M. Desgoffe passe d'ailleurs volontiers à la Bible, et, en pendant à la Danse des faunes, il a peint Joseph vendu par ses frères. Il y a encore longtemps de cette histoirelà, et l'on aurait peine à y reconnaître quelques traits de notre époque, ou môme de notre humanité actuelle et de la nature telle qu'elle est maintenant.

M. Paul Flandrin a les mêmes prédilections que MM. Aligny et Desgoffe, et, comme celui-ci, il a exposé une scène du Testament, duNouveau, la Fuite en Egypte. Bien qu'il n'y ait de cela que dix-neuf siècles, le globe était encore à l'état rudimentaire, à ce qu'il semble. On remarque surtout, comme un phénomène dont la nature n'offre plus d'exemples, un vaste chemin jaune qui occupe tout le premier plan. Cette matière étalée n'a rien de l'humus ni de la pierre , ni même de la poussière ou du limon ; c'est une composition visqueuse, dont les chimistes et les pharmaciens retrouveraient peut-être quelque analogue. M. Paul Flandrin se décidera, s'il est habile, à abandonner le paysage pour le portrait, qu'il dessine assez finement. Et alors on aurait la chance de voir son frère, M. Hippolyte Flandrin, abandonner le portrait pour le paysage, où il ne manquerait pas de réussir, avec le sentiment qu'il a de la vie et ses incomparables qualités de coloriste.

Hélas encore I et M. Gudin ! qui en a entendu parler à propos du Salon? Il a pourtant au Salon deux immenses toiles commandées par le gouvernement : l'Arrivée de la reine d' Angleterre à Cherbourg et la Flotte française se rendant de Cherbourg à Brest. Ça peut avoir trois mètres de long et c'est cruellement enluminé de rouge et de jaune. Et personne n'a regardé ce feu d'ar-

tifîce, tiré par un homme d'importance, à grands frais, en l'honneur de l'alliance d'une « très-gracieuse» reine de trois royaumes avec le souverain le plus omnipotent du monde ! Le catalogue enregistre de plus trois autres marines de M. Gudin, destinées aussi sans doute à de royales collections : la Plage de Scheveningen, si souvent et si admirablement peinte par les maîtres hollandais, un Gros temps sur la côte a" Angleterre et la Dispersion de l Armada espagnole par une tempête dans la mer du Nord.

Les peintres d'animaux peuvent, comme les marinistes, se rattacher à la catégorie des paysagistes. Nous avons les chiens de M. de Balleroy, qui valent mieux que ceux de M. Jadin ; les bœufs de M. Auguste Bonheur, qui ne vaut pas sa sœur, — qui ne vaut pas Troyon, — qui ne vaut pas Aalbert Cuijp ; — les moutons de M. Charles Jacque, qui valent ses coqs et ses poules ; les trois Troupeaux de M. Charles Jacque et son Poulailler montrent qu'il peut peindre , non pas toutefois aussi bien qu'il sait graver à l'eau-forte, car sur les grandes toiles ses paysages sont faibles et ne se sauvent que par le naturel des animaux qu'il y introduit. Les eaux-fortes de M. Jacque vivront plus longtemps que ses tableaux.

Un fleuriste, pour finir. M. Julien Girardin a exposé quatre grandes et excellentes études de Pivoines en arbre, de Pavots vivaces, de Bouillon blanc et même de Chardon. C'est peu qu'un chardon ! mais cependant M. Girardin est plus peintre en ces simples études que M. Gérôme dans sa Phryné.

La série des peintres étrangers à la France a été nombreuse au Salon de 1861, et très-brillante, on peut le dire sans exciter la jalousie de l'école française, dont l'influence a d'ailleurs contribué à former la plupart de ces artistes, ou qui les attire dans son sein lorsqu'ils aspirent à un prompt succès. Car, de toutes les villes de l'Europe, c'est Paris qui offre le plus de ressources pour l'éducation artistique, le plus d'encouragement au mérite reconnu, le plus do rétribution au travail, le plus de publicité et de renommée aux talents supérieurs. A Paris, il n'est pas difficile aux artistes et aux gens de leltres de faire fortune, bien qu'il leur soit plus facile encore d'y mourir de faim, de misère, à l'hôpital, à un clou ou à une branche d'arbre, par la poudre ou par le charbon. On y vient, on s'y sent vivre, on y demeure, et le génie ou le destin font le reste.

Plusieurs des artistes que nous avons réservés pour cette catégorie d'étrangers sont fixés à Paris, et presque naturalisés Français. Mais il n'y en a pas un, peut-être, qui n'ait gardé dans ses œuvres certaines particularités de son pays. Si cosmopolite qu'on soit, il faut reconnaître que les nationalités en fait d'art sont toujours très-évidemment marquées.

C'est la Belgique qui a prêté à la France, sa voisine, le principal groupe d'artistes plus ou moins annexés . M. Slevens, M. Willems, M. de Knyff, M. de Jonghe,

M.Verlat et d'autres. Il va sans dire que M.Verboeckhoven et M. van Schendel aussi ont envoyé de leurs œuvres au Salon de Paris : l'un, des moutons ; l'autre, un effet de lampe ; M. Jacques-Joseph Eeckhout aussi: la Femme au miroir, exposée à Bruxelles, l'an dernier ; M. de Winne encore : son beau portrait du roi Léopold, qui fut très-apprécié à la même exposition de Bruxelles et qui, dans la salle d'honneur du palais des Champs- Elysées, fait tort aux portraits de M. Flandrin et des autres peintres officiels de la cour impériale. Puis, une pléiade déjeunes artistes dont le naturel étonne au milieu de tant de peintures maniérées : MM. Meunier, Louis Dubois, Xavier de Cock, Alfred Verwée, Eugène Smits, Amédée Bourson. Citons encore M. Lies, d'Anvers, qui paraît se dégager de l'imitation de M. Leys; M. Edmond de Schampheleer, auteur d'un blond paysage, avec la fenaison; M. Henri de Pratere, auteur d'un Tir à la perche, en Flandre; M. Paternostre, de Bruxelles, auteur d'une bataille qu'il a peinte sans doute à Paris ; M. Papeleu, de Gaud, qui habite aussi Paris et qui fait du paysage, tout en collectionnant des tableaux modernes de premier ordre, comme ceux qu'il a cédés au général baron Goethals, aide de camp du roi Léopold.

Il nous manque malheureusement au Salon M. Gailait, qui s'abstient môme des expositions belges, M. Leys, qui s'est peut-être réservé pour la prochaine et solennelle exposition d'Anvers, M. Madou, dont la causticité naïve serait appréciée à Paris, M. Degroux, qui plairait à la jeune école des chercheurs de réalité.

M. Joseph Stevens est une vieille connaissance des

critiques français, et ce fut un de nos amis qui, le premier, je crois, parla de lui en France, au Salon de 1847, à propos d'un tableau de chiens emprunté à une fable de La Fontaine. Il est peintre assurément, et plusieurs de ses œuvres soutiennent dans les collections le voisinage des anciens peintres d'animaux. Mais peut-âtre que le séjour à Paris n'a pas fortifié son talent. Paris pousse à la petite peinture et à la recherche d'un certain charme que ne comportent pas tous les genres. M. Joseph Stevens avait une largeur de brosse et une abondance de pâte, qui semblaient le destiner aux grandes toiles. Le chien de chasse ou le chien de berger lui va mieux que le bichon ou le king's-charle, le chien perdu que le chien trouvé.

Son Chien criant au perdu est cependant le plus imparfait de ses trois tableaux exposés au Salon. On n'y reconnaît pas la fermeté habituelle de sa touche, ni la sûreté de son dessin. A la bonne heure dans le gros basset qu'on voit de dos, tranquillement assis au Coin du feu. La Cuisine, simple intérieur avec des ustensiles de ménage, sans figures, ni animaux, est encore une solide peinture, dont tout l'intérêt tient à l'exécution, à la justesse de la perspective et de la lumière. Elle a été acquise pour la loterie et, malgré l'insignifiance absolue du sujet, elle vaut mieux que le Bernard Palissy, payé 25,000 francs.

Les tableaux de M. Alfred Stevens comptent parmi les œuvres les plus distinguées du Salon. M. Alfred Stevens ne s'en va point chercher des courtisanes grecques ni même des marquises poudrées. Il s'en tient d'habitude à notre époque, et il la peint dans la vie familière, en

choisissant toutefois un monde raffiné qui prête aux intérieurs coquets, aux toilettes élégantes, aux belles étoffes de soie et aux vases de fleurs. Il sait donner aux jeunes femmes des désinvoltures capricieuses et charmantes, à leurs cachemires des tons fins et vigoureux, à leurs boudoirs un demi-jour qui favorise la rêverie ou la tendresse. Ses petites scènes, composées d'un rien, avec un bouquet, une lettre, une confidence, une larme ou un sourire, sont toujours spirituelles et d'un goût délicat. La mère peut en permettre la vue à sa fille, et le mari peut en faire présent à sa femme. Les néo-grecs n'ont pas cet avantage-là, mais ils ont la ressource des petites maisons et des alcôves, des palais à l'antique et des pavillons Pompadour.

M. Alfred Stevens est plus coloriste que dessinateur. S'il dessinait irréprochablement les mains et les bras de ses figurines, et s'il avait plus de légèreté dans le ton local, surtout dans les demi-teintes et dans les fonds, il approcherait des anciens maîtres hollandais autant que n'importe quel autre peintre de genre des écoles contemporaines.

Une Mère donnant le sein à son enfant, un Fâcheux, appartiennent à la belle galerie de M. van Praet, ministre de la maison du roi Léopold. Les trois autres, une Veuve, la Nouvelle et le Bouquet, passeront aussi Je crois, dans des collections belges.

M. Florent Willems est venu à Paris vers le même temps que MM. Stevens, et il y obtint tout de suite un succès peut-être trop entraînant. Il ne faut pas parler du seul tableau qu'il a exposé au Salon, et qui cependant est destiné à une galerie célèbre : une demi-dou-

zaine de petits courtisans , costumés à la mode du seizième siècle, des espèces de mignons de Henri III, qui trinquent à je ne sais quoi. Meissonier est un Michel- Ange à côté de M. Willems, dont les petites maquettes sont enluminées au bleu de Prusse et au jaune cru.

M. Gustave de Jonghe s'amoindrit aussi dans cette Babel, où l'on ne s'entend plus guère sur les vraies qualités de la peinture. Ses trois petits tableaux, la Lecture interrompue, la Jeune Mère, le Matin, tournent à la mièvrerie. Que cherche- t-il ? une finesse exagérée ? N'avait-il pas généralement le ton fin et la couleur harmonieuse? La maigreur du pinceau ne donne pas de l'esprit à la touche. M. de Jonghe gagnerait à reprendre des toiles de plus grande proportion.

M. Charles Verlat est également en décadence. Qui donc a seulement noté sa vulgaire peinture intitulé : Au loup ?

Au contraire, M. Alfred de Knyff marque au premier rang parmi les paysagistes. Nous avions déjà vu à l'exposition de Bruxelles sa Gravière abandonnée, acquise par le gouvernement belge, et le Rappel (le catalogue de Paris a écrit : le Rappel), appartenant à M. van Vloeten. Ils ont vivement impressionné les artistes parisiens, surtout le Ruppel, avec son effet de lumière capricieuse sur les saules à l'autre bord de l'eau. Troyon ou Jules Dupré pourraient presque signer ce beau paysage. La Gravière, moins heureuse comme site, a aussi de fortes qualités d'exécution. Le Souvenir du lac de Corne est d'un aspect grandiose et poétique. Le Rarrayedu moulin de Champigny a été cédé à la loterie par M. de Morny.

On a remarqué aussi la Procession des trappistes, par M. Constantin Meunier, qui se rapproche trop de M. Degroux, comme style et comme couleur. Mais M. Degroux n'est encore guère connu à Paris et l'imitation n'a pas été soupçonnée.

Le tableau de M. Louis Dubois, le Coin d'une table de jeu, et le tableau de M. Alfred Verwée, Animaux dans les marais de la Campine, viennent encore de la dernière exposition de Bruxelles, ainsi que les paysages de M. de Knyff et les Trappistes de M. Meunier.

M. Louis Dubois a une vraie organisation d'artiste, et sa Table de jeu, d'ailleurs largement peinte, ne donne point l'idée de son talent. Nous avons eu nous-même occasion de vanter une autre de ses peintures exposée à un précédent Salon, des Cigognes debout au milieu d'un marécage. C'était grand, très-fantasque et d'une superbe couleur.

M. Alfred Verwée est jeune, et il travaille dans le bon sens, avec courage et simplicité. S'il songe à quelque peintre contemporain, c'est sans doute à M. Troyon. Guidé par Troyon, il ne risque pas de s'égarer, môme dans la Campine. Encore vaut-il mieux aller tout seul, à l'aventure. Tout seul, M. Alfred Verwée a déjà trouvé de grands bœufs, plus puissamment charpentés que ceux de M. Verboeckhoven.

Il y a un autre jeune peintre, M. Xavier de Cock, qui no tardera pas à percer. Son talent est encore enveloppé, pour ainsi dire. Ses images sont encore lourdes, confuses, comme voilées. Laissez-le se débrouiller et conquérir la lumière. Il a de la force, de la sincérité, l'instinct de la nature, une manière de peindre très-

personnelle, comme un enfant ou un sauvage qui n'aurait pas consulté de maître. C'est une promesse d'originalité, cela I Je me fierais mieux à M. de Cock, pour peindre mon troupeau dans mon pré, qu'à M. Brascassat ou à M"e Rosa Bonheur. Heureux ceux qui n'ont pas beaucoup appris, ils ont la chance de beaucoup savoir ! Après ça, je ne sais rien moi-même de ce que je suppose là sur M. de Cock, et si par hasard il était lauréat de l'Académie de Gand ou de l'Académie de Bruxelles, tant pis pour moi et — tant pis pour lui. — Ses deux paysages avec animaux représentent un Passage de bac sur la Lys et des Vaches à l'abreuvoir.

J'ai la manie d'aller au Salon sans livret et sans compagnie, afin de n'être influencé par rien, ni par personne. Je regarde naïvement et je m'arrête à ce qui m'attire. Quand jene reconnais pas l'auteur d'un tableau, sa signature me le nomme. Si je ne découvre pas de signature, je prends le numéro, que je consulte plus tard sur le livret. J'ai emporté ainsi, l'autre jour, le numéro d'un paysage assez étrange et d'une tête de femme peinte avec un certain style. Le paysage et la femme se trouvent être du même peintre, M. Eugène Smits, élève de M. Navez. C'est pourquoi, sans doute, il a quelque ambition de la haute peinture, et, en effet, depuis, j'ai vu de lui un Jugement de Pchis, que le jury a refusé. Gare à la mythologie ! Mais cependant, puisque M. Smits est d'Anvers, pourquoi ne tenterait-il pas ce que Rubens a bien fait?

M. Otto von Thoren, quoique inscrit au catalogue comme natif de Bruxelles, n'est-il pas Allemand ? Son nom l'indiquerait, et aussi son talent, qui a de l'ana-

logie avec celui de M. Schmitson de Berlin, peut-être à cause de l'analogie des sujets que tous deux ont traités : des Chevaux russes*

Un jeune portraitiste, M. Amédée Bourson, n'a envoyé à Paris qu'un seul portrait d'homme, en buste, harmonieux de couleur et très-doux de physionomie. Mais qui est cet homme plein de candeur, souriant et juvénile? On le connaît. Oui, c'est... tiens, c'est Proudhon ! Oh! le brave homme! et qu'il était de bonne humeur ce jour-là ! Mais, vraiment, il rajeunit en Belgique, comme s'il respirait l'air de la Franche-Comté qu'il aime tant! Allons, notre ami, revenez donc du côté de vos monlagues, voir le temps qu'il fait! vous êtes On connaisseur en astrologie.

Il faut que M. Bourson ait des tendances vers l'idéal desesthétistes, pour nous avoir peint sans le moindre grain de sarcasme un Proudhon si affable et si placide. Mais c'est qu'il a de cela aussi, ce terrible philosophe, une bonhomie de campagnard, une jovialité d'enfant, parfois. Cependant, il se ressemble davantage dans une photographie qu'on a faite de lui récemment à Bruxelles. J'en ai là une épreuve, à côté du beau portrait de Lamennais, gravé par M. Narcisse Lecomte, d'après Ary Scheffer. Lamennais a l'air d'un vieux loup sauvage, et P.-J. Proudhon d'un gros dogue de la barrière du Combat. Soit dit avec tout le respect qu'un simple critique doit à ces deux hommes illustres.

Les Hollandais ne sont pas en nombre au Salon, comme les Belges, mais on rencontre parmi eux quelques artistes hors ligne, par exemple M. Josef Israëls, d'Amsterdam. S'il y avait des médailles à distribuer

spécialement aux artistes de chaque pays, M. Israëls, quoique presque nouveau venu dans les expositions françaises, devrait avoir la médaille de la Hollande, comme M. Alfred Stevens et M. de Knyff celles de la Belgique.

Nous connaissions déjà, toujours par l'exposition de Bruxelles, et aussi pour les avoir vus en Hollande, quatre des tableaux de M. Israëls, la Maison tranquille, Petit Jean, Vieillesse heureuse et la Mère Marguerite. Le cinquième, sortant de l'atelier de l'artiste, est intitulé: le Naufragé, grand tableau capital, avec beaucoup de figures.

Un pauvre jeune marin a péri près de la côte, et ses compagnons le rapportent sur leurs épaules, précédés de la mère, sans doute, qui tient par la main deux autres petits enfants. Il fait sombre, et la tempête est encore dans l'air et sur les flots. Le funèbre cor'.ége s'en va, silencieux, sur la grève, la mère courbée par une douleur qui ne cherche point son expression dans des gestes de théâtre, les enfauts tout pensifs, les autres graves et recueillis. C'est navrant. Outre le sentiment de la composition et la simplicité touchante des figures, il circule dans toute cette peinture une mélancolie qui se communique à la plage, aux vagues et aux nuages du ciel. On ôterait les personnages, que le paysage seul donnerait l'impression d'un désastre. Qualité rare et très-poétique, que cette infusion de l'âme humaine dans la nature extérieure !

M. Israëls a le don de faire sentir aux autres ce qu'il sent lui-même. Chacun pense aussitôt: quelle maison tranquille 1 en regardant le tableau qui porte ce titre.

Tout y est tranquille, en effet, non-seulement la jeune fille qui coud dans un coin et celle qui touche légèrement son clavecin sans remuer les coudes, mais le mobilier lui-môme, ces grands plats accrochés au mur et qu'on ne décroche jamais, la courtine de la haute cheminée, qu'aucun souffle de L'air n'agite et qui tombe toujours en plis inflexibles.

Dans les tableaux de M. Israëls, l'exécution n'est pas ce qui occupe. Elle se dissimule modestement sous le caractère du sujet; elle est même débile et imparfaite en plusieurs points, mais suffisante apparemment, puisque le peintre produit l'effet qu'il souhaitait. Ce n'est pas l'adresse qui domine dans la manière de M. Israëls, c'est le sentiment.

Dans Vieillesse heureuse, M. Israëls a représenté un bonhomme qui donne à manger à ses canards, en fumant sa pipe; dans Petit Jean, un marin qui tend les bras à son petit enfant qui vient à sa rencontre avec la mère; la Vieille Marguerite est une espèce de portrait, en buste et de grandeur naturelle, où M. Israëls, qui n'imite personne et d'ordinaire ne ressemble à personne, a trop pastiché Rembrandt.

Un autre bon peintre hollandais, M. Cornelis Springer, d'Amsterdam, a repris la spécialité de van der Heijden et des Berckheijden, mais non pas avec la même finesse minutieuse ; il est plus lourd que celui-là, moins correct que ceux-ci ; mais il a une touche juste, la couleur harmonieuse, et il entend bien la perspective.

Comme mariniste, M. Louis Mever, très-renommé en Hollande, est assurément supérieur à M. Gudin. Il a quatre tableaux au Salon. M. Waldorp a aussi de la

réputation dans la même spécialité. Il s'en faut pourtant que l'un et l'autre approchent de Willem van de Velde, de van de Capelle, de Zeeman, d'Aart van der Neer, ni surtout d'Aalbert Cuijp ou des Ruisdael.

M. Herman ten Kate a exposé la Fête du Seigneur ; son frère, M. Marie ten Kate, un Marché au gibier ; M. Henry Burgers, un intérieur avec une jeune fille au lit ; M. Verschuur, de Haarlem, quatre petits tableaux.

Nous classons avec les Hollandais M. Martinus Kuytenbrouwer, puisqu'il est né à Amsford ; mais il est Belge pour un tiers et Français pour l'autre tiers, car il a vécu très-longtemps en Belgique, où il a peint les panneaux décoratifs de la maison de M. Pauwels, le riche ingénieur, où il a publié les belles eaux-fortes du grand ouvrage sur les Ardennes ; il a demeuré en France aussi, et il y demeure encore présentement, occupé sans doute à de grandes peintures ornementales pour les palais ou les châteaux. C'est dans la portée de son talent vigoureux. Les trois tableaux du Salon appartiennent à l'Empereur, au prince de la Moskowa et au baron Lambert.

Parmi les Allemands, M. T. Schmitson, de Berlin, est encore un artiste hors ligne, et personne mieux que lui ne sait peindre les chevaux demi-sauvages. Son groupe de Chevaux tar tares de la Crimée, pendant une tourmente de neige, est un vrai trésor pour les amateurs un peu capricieux, qui préfèrent à la peinture difficile et trop lissée ces espèces d'ébauches où éclate un effet original, jeté là de prime-saut, d'une brosse subtile, dans une couleur qui a conservé pour ainsi dire son duvet. Il n'y a pas au Salon beaucoup de tableaux que

je supporterais chez moi, parmi quelques exemplaires des anciens Hollandais, mais ces Chevaux tartares de M. Schmitson, la Maison tranquille d'fsraëls, et peutêtre encore trois ou quatre autres tableaux, je ne les trouverais point trop en discord avec les vieux maîtres. M. Schmitson a exposé aussi des Chevaux à Vabreuvoir, composition plus importante et plus soignée que ses Chevaux tartares, mais non pas plus heureusement réussie.

Un de ses élèves, M. Guillaume Prehn, de Rostock, qui ensuite a travaillé chez Couture, a peint un troupeau de vaches à la Mare-aux-Fées, près de Fontainebleau. C'est incomplet, un peu jeune, trop négligé de dessin dans la forme des animaux, mais l'ensemble est attrayant et donne envie d'aller au bord de cette mare regarder danser les fées dans l'eau.

M. Brendel, de Berlin, est encore un habitué de la forêt de Fontainebleau, et il parait être un sectateur de M. Jacque qui demeure précisément à Barbison. Un de ses paysages est pris au plateau de la Belle-Croix ; un autre, le meilleur, représente un Parc aux moutons, et le troisième, la Rentrée des moutons à la ferme.

Un des plus habiles paysagistes de l'école allemande, M. André Achenbach, né à Cassel, mais élève de l'académie de Dusseldorf, a exposé une vue de la Plage de Scheveningen, près La Haye, tableau appartenant au musée de Kœnigsberg. Son frère et élève, M. Oswald Achenbach, s'est tourné vers l'Italie. Le Convoi funèbre à Palestriua, près Rome, peinture singulière et qui n'est pas sans mérite, a été acquise de M. Oswald pour la loterie.

Le Mont-de-Piétè, par M. Ferdinand Heilbulh, de

Hambourg, est peut-être, de toute l'exposition, le meilleur tableau de genre. Il arrête la foule de la semaine et celle du dimanche ; il satisfait en même temps les artistes.

A droite d'une salle d'attente, est ouvert le guichet du bureau où un commis reçoit les paquets. Devant le guichet, trois ou quatre habitués, qui y vont franchement et qui ont grand besoin de monnaie. Peut-être l'agent du trésor usuraire, avec sa mine sèche et rébarbative, fait-il des difficultés à une jeune et fraîche grisette qui avance son gentil museau rose ; a-t-elle bien ses papiers en règle? ou peut-être qu'elle n'est pas majeure? A quel âge a-t-on le droit de payer trente pour cent d'intérêt ? Adroite, par une porte basse, entrent d'autres besogneux ; dans la salle sont assis ceux qui attendent leur tour pour porter leur offrande au guichet. C'est la tournure et la mimique de ces personnages de diverses conditions, d'âges et de caractères différents, c'est la justesse et la profondeur des expressions, c'est la bonne distribution de la lumière dans cette vaste pièce triste et nue, c'est la simplicité de l'effet général, qui donnent au tableau de M. Heilbuth une incontestable valeur comme œuvre d'art, bien que le sujet ne soit pas relevé et qu'il n'ait aucun parfum d'idéal.

Ce genre familier, rehaussé d'ailleurs par l'étude des mœurs et par l'interprétation de la nature humaine, est apparemment celui qui convient à M. Heilbuth, car il ne paraît pas qu'on ait fait beaucoup attention à ses quatre autres tableaux : le Chevalier poète Ulric de Hutten couronné àAugsburg sous l'empereur Maximilien en 1519, YAuto-da-fé, Solitude et un Souvenir d'Italie,

M. Jaroslaw Cermak,, de Prague, habite aujourd'hui Paris, après avoir demeuré à Bruxelles ; M. Cermak s'est même formé à la bonne école de M. Gallait. Aussi a-l-ilde la pratique, plus peut-être qu'il n'a de goût. Sa Razzia de bachi-bouzoucks dans un village chrétien de l'Herzégovine est grossièrement composée, et les brigands qui enlèvent la femme nue ont une hideur choquante par sa vulgarité. Une étude de Raia slave, à mi-corps, de profil, en manteau rouge, montre, du moins, comme la femme nue de la Razzia, que M. Cermak peut attaquer les grandes figures.

Mme Frédérique O'Connell, de Berlin, nous est venue aussi en passant par Bruxelles ; elle n'a exposé qu'un portrait de femme, assez original et d'un ton distingué.

Nous avons déjà signalé, dans notre premier article, la petite Convalescente, par M. Albert Auker, du canton de Berne ; on a beaucoup remarqué, depuis, celte délicate peinture, tout imprégnée de sentiment.

Passons aux Anglais : — il n'y a personne. Est-ce que l'entente cordiale serait troublée ? La confiance est la mère de l'envoi aux expositions d'objets d'art.

Et l'Espagne ? nous n'avons guère qu'un seul Espagnol ; encore son nom n'a-t-il qu'une syllabe et deux lettres, dont la première est la dernière de l'alphabet, mais dont la seconde est la lettre par excellence, le cercle, le globe, la lettre symbolique qui exprime le tout, et presque la divinité en hiéroglyphie : — M. Zo. Et même, je m'aperçois que M. Zo n'est qu'un Espagnol de Bayonne, déparlement des Basses-Pyrénées. Il a étudié chez Couture, et ses Gitanos de Grenade, ses Bohémiens d'Andalousie, sont brillamment colorés; trop. Los

Gitanos ont été achetés pour la loterie. Ils valent toujours bien le Bernard Paliasy, mais non pas 25,000 francs.

Oh, Italia! Italia! qu'es-tu devenue , glorieuse patrie de l'art, — autrefois? Où sont maintenant tes produits artistes? Les Italiens, il est vrai, peuvent mieux employer leur temps qu'à contempler l'idéal et à barbouiller des toiles. Je no trouve d'Italiens au Salon que M. Pasini, de Bussetto, élève de M. Ciceri de Paris, et qui a été chercher en Egypte les sites de ses paysages ; M. Paris, de Naples, élève de Victor Berlin et de M. Gosse, et qui se contente de peindre des vaches et des moutons, comme un simple réaliste; et M. Palizzi, aussi de Naples, qui demeure rue d'Amsterdam ! Il est étonnant que les Savoyards n'aient pas consacré leur joyeuse annexion, en envoyant quelques nobles peintures au Salon parisien.

Hélas ! Tltalie ne compte plus aujourd'hui dans la république des arts. N'est-ce point un symptôme qui prouve que les peintres et les critiques ne devraient pas toujours se réclamer exclusivement d'une école morte, et que la vie artiste monte vers le Nord?

Le Salon est fermé, les récompenses sont distribuées, tout est fini, — sauf cependant notre compte rendu, qui donne une idée bien imparfaite de cette exposition, d'ailleurs peu attrayante.

Nous avons, toutefois, rapidement analysé les œuvres saillantes, et nous ne croyons pas avoir omis les noms

auxquels s'attache une célébrité quelconque; mais combien de tableaux, intéressants sous certains aspects, auraient mérité une description, ou pour le moins une mention — honorable?... par exemple, beaucoup de bons tableaux de genre dont les sujets ont été empruntés aux provinces allemandes de la France : l'Alsace a eu du bonheur celte année, et, outre les compositions de M. Brion, que nous avons déjà notées, il faudrait citer celles de M. Schutzenbcrger, do M. Schuler, et Y Intérieur de cabaret, où M. Ch. François Marchai a représenté avec beaucoup d'esprit et de caractère une fête do paysans du Bas-Rhin.

A la vérité, ce n'est pas nous qui sommes chargé de distribuer les honneurs, croix, médailles et autres encouragements, pour lesquels il semble que les artistes travaillent surtout. Nous n'aurions pasdonné un vieux rappel de médaille de deuxième classe à Courbet, mais un nouveau rappel d'histoire et de morale à M. Oérômo; ni la croix à M. Baudry, mais un prix à M. Millet. Pour ce qui est des chevaliers Alfred doKnyiï et Joseph Stevens. Ferdinand Heilbuth et,Jule> Breton, c'est bien fait. Il eût même été bon d'ajouter à cette chevalerie, parmi les étrangers, M. Schmitson,de Berlin, M Israëls, d'Amsterdam, et M. Alfred Stevens, frère de M, Joseph; parmi les Français, Courbet et Doré ; personne n'y eût trouvé à redire. On assure que Courbet était porté sur la liste de proposition et qu'il en a été rayé par l'Empereur. Cependant Courbet aurait, — comme tout le monde en France, — un ruban rouge à la boutonnière, que la politique européenne ne serait pas troublée pour si peu.

Mais pourquoi l'exposition a-t-elle été close subite-

mont, quand on avait annoncé qu'elle serait prorogée jusqu'au 15 juillet9 Une des principales raisons, à ce qu'on dit, est qu'il fallait faire de la place aux innombrables caisses du musée Campana, cette coûteuse mystification. Cependant il n'y avait plus aucun danger à laisser encore à Rome les débris de celte galerie, après que les Russes et les Anglais y ont choisi à l'aise et en ont enlevé ce qui avait une haute valeur artistique ou historique. De notre exhibition de peintures modernes, si insignifiantes qu'elles fussent, Paris s'amusait, et il convient d'amuser Paris, qui s'ennuie. Le Paris qui n'a pas de châteaux et qui ne va pas aux bains de mer, allait volontiers prendre un bain de chaleur dans ces grandes salles, sauf à prendre, en sortant, un rafraîchissement de glace ou de bière sous les arbustes des Champs-Elysées, où affluaient des bienheureux de hasard, à pied et en famille. A présent, on n'ira plus aux Champs-Elysées qu'en voiture ou sur un cheval anglais. Retournons-y pourtant une dernière fois pour jeter un coup d'oeil sur les dessins, sur la gravure et sur la sculpture, dont nous n'avons pas encore parlé.

Les trois grands dessins de M. Gustave Doré, empruntés à V Enfer du Dante, sont ceux qui marquent le plus. On peut encore étudier l'interprétation que le jeune artiste a faite du poëte italien sur unefoule d'autres sujets reproduits par la gravure en bois.

Les cartons de M. Louis Janmot, de Lyon, dans une manière très-différente, ont aussi une certaine grandeur, et plusieurs des dessins de la série symbolisant les Passions de l'âme rappellent les compositions des maîtres allemands contemporains, do M. Kaulbach entre autres.

M. Beldame a dessiné au fusain des paysages trèspittoresques; M. Bayard, des chevaux grassement modelés. M. Bida, comme d'habitude, a exécuté de vrais petits tableaux, à la mine de plomb. On s'arrêtait encore devant les gracieux petits portraits de M. Vincent Vidal, ou devant les fines aquarelles de M. Eugène Lami. Mais toutes ces fantaisies gentilles n'ont pas l'intérêt qu'offrent les singuliers dessins à la plume d'un artiste inconnu, M. Rodolphe Bresdin; il y en a six, d'assez grande dimension, et qu'on prendrait volontiers pour des eauxfortes de maître: Abd-el-Kader secourant un chrétien (deux fois répété avec des différences), Schamyl dans sa jeunesse, Rendez-vous de chasse, le Pont du Diable, sur les côtes de Normandie, et Y Intérieur d'une rue en Normandie.

Abd-el-Kader, soit, puisque, au milieu d'un immense paysage fantastique, on avise une espèce de Turc, descendu d'un chameau des Mille et une Nuits pour secourir un homme étendu sur le sable. Là, frappe une lumière à la fois vive et pâle, un peu comme les jets de la lumière électrique, et, entre les deux bords du ravin, couverts de grands arbres et d'une végétation prodigieuse, apparaissent des lointains infinis : d'abord des plans successifs de montagnes où semblent combattre des armées microscopiques, puis une mer, et, au delà de la mer, une ville, une Babylone, un semis de monuments gigantesques, — gros comme des pattes de mouche, — innombrables comme les épis dans un champ do blé. Comment tout cela peut se deviner à une distance qu'aucun géomètre ne saurait mesurer, c'est affaire de bonne et complaisante imagination : on en voit bien d'autres

eu rêvant! Sans un peu de déférence pour les inventeurs, il n'y aurait plus de contes à dormir debout. Avec des gens trop éveillés, il faudrait supprimer les Songes d'une nuit d'été de Shakespeare, les rêveries de Cervantes, de Gœthe et de Hoffmann. Les enfants terribles ne sont pas faits pour apprécier les Contes de Perrault.

Au premier plan du paysage, une mare infernale, avec de vieilles souches d'arbres, sur lesquelles se balancent et grimacent des singes et autres êtres bizarres, rappelant les formes de la création antédiluvienne; avec des plantes aquatiques de toute sorte, et des nichées de canards très-sauvages, de hérons, d'oiseaux inconnus, comme ceux qui ornent les arabesques de la Renaissance ou les paysages chinois. A droite et à gauche , ce fouillis monte, s'emplit encore de troncs d'arbres et de branches dépouillées qui font des gestes sinistres, et il se couronne, en haut, de grands chênes feuillus ; car on ne sait pas plus la saison que le pays de cette vue extraordinaire. Ce qu'il y a d'oiseaux innommables, de petits monstres à poil ou à plume, dans ces pousses drues et ces inextricables ramures, est à faire tourner la tête. Pour ciel, une sorte de mer houleuse, où les nuages s'amoncellent et se heurtent comme les vagues durant la tempête. C'est d'un panthéisme désordonné et quasi fou, mais pourtant il y a là quelque chose du génie d'Albrecht Durer, dans la grandeur des formes, la conviction du travail, la finesse des détails, la domination de l'effet général. — Ce dessin à la plume a été exécuté en lithographie de 45 centimètres de large sur 57. On en trouve des épreuves à l'imprimerie Lemercier.

L'autre dessin du même sujet est plus petit, avec un paysage tout autre et un ciel plus simple.

Le dessin intitulé Schamyl dans sa jeunesse n'est pas moins curieux comme fantaisie absolument originale. C'est une cavalcade de Barbares quelconques, Attila, si l'on veut, ou des sauvages américains, ou des guerriers de l'antique Asie. Le chef barbare, à cheval, de profil vers la gauche, est suivi de sa barbarcsse sur un cheval blanc, de deux autres femmes à cheval et de cavaliers armés; deux enfants montés sur un âne précèdent ce cortège héroïque, tl y a là encore je ne sais quel mélange de haut style, de tournures superbes ou gracieuses, avec une impression de mascarade. Le paysage est toujours d'un autre monde et le ciel trop moutonné. Le dessin, quand on y regarde, n'est qu'approximatif dans les parties qui exigent de la science, telles que les mains des personnages et les jambes des chevaux ; mais l'ensemble est tout à fait saisissant.

Le Rendez-vous de chasse, petite pièce en hauteur, représente un intérieur de maison de garde, avec des chasseurs, des chiens, mille bibelots de vénerie et de campagne, la cheminée au fond. On dirait que ça se rapporte à quelqu'une de ces légendes de chasse féerique, comme on en raconte en Allemagne, dans les cabanes de charbonniers ou de bûcherons.

Le Pont du Diable est, je crois bien, un paysage d'inventiou. où l'on voit une ville, une rivière, et le pont au milieu. Enfin, Y Intérieur d'une rue en Normandie semble emprunté à une de ces villes du moyen âge que Gustave Doré s'est plu à restituer dans ses illustrations du Rabelais et des Contes drolatiques do Balzac. Des maisons en

bois, de construction très-pittoresque, dressées sur pilotis comme sur des échasses; des percées profondes, une perspective étonnante, beaucoup d'effet et une couleur vigoureuse; une exécution ferme et positive, comme si l'artiste eût copié la nature; il se pourrait cependant que ces maisons en l'air n'aient jamais été bâties que dans l'imagination de l'artiste.

Quelques-unes de ces pièces ont été gravées à Peauforte, mais le Destin en a égaré les planches, ainsi que quantité d'autres, gravées depuis quinze ans, et dont presque personne n'a vu des épreuves; par exemple, un Intérieur de famille, la mère assise près du foyer, le bonhomme debout, des légumes par terre, des pots accrochés au mur, une pauvre couchette au fond; fine composition, tout ostadesque ; par exemple, une petite Bataille dérangée et enragée, où ily a autant de monde que dans la Bataille des Cimbres, de Decamps. Dans ces eaux-fortes et quelques autres, que j'ai vues, on constate toujours une pointe fine et adroite, un sentiment naïf et juste de la lumière, une rare invention, extrêmement personnelle, et qui doit appartenir à un homme étranger aux traditions, aux ateliers, aux habitudes et aux idées courantes, à ce qu'on est convenu d'appeler la civilisation.

Qui est donc co Rodolphe Bresdin ? et d'où sort-il ?

Il y a une quinzaine d'années, Champfleury publia dans la Revue de Paris un petiteonte qui eut du succès : il s'agissait d'un jeune graveur qui faisait des chefsd'œuvre dans une mansirde, où il avait pour compagnie un lapin blanc, pour voisine la fillette d'un chiffonnier, pour fortune un sac de pommes de terre qu'un brocan-

teur juif lui donnait en échange de ses eaux-fortes merveilleuses, pour idéal le désir de posséder un petit baleau sur lequel il eût installé le blanc lapin et la brune fillette,, son sac de pommes de terre en provision, des planches de métal, avec un clou et une aiguille comme instruments de travaille tout, afin d'être libre et roi sur son bateau, et de partir du Pont-Neuf en descendant la Seine, — jusqu'à ce qu'il fût arrivé au pays de Rembrandt, qu'il savait être quelque part sur le bord de l'eau. Rembrandt le tourmentait, quoiqu'il ne fût pas curieux : il ne connaissait guère en histoire et en art que Rembrandt, — son maître; car c'était pour avoir regardé un jour, à quelque étalage des quais, une eau-forte de Rembrandt, que le pauvre enfant perdu de Paris s'était trouvé graveur.

En sa qualité de réaliste, Champfleury avait eu un modèle pour cette figure si originale et si touchante. Son modèle, c'était Rodolphe Bresdin, qui commençait alors son métier, dans un dénûment absolu, et qui fit tout de suite des pièces étranges où se révélait une heureuse prédestination.

Mais depuis quinze ans, qu'est-il donc dovenu, le graveur au lapin blanc? Aurait-il réussi à s'embarquer sur son bateau, l'ambitieux? à gagner la mer, que peut-être il ne comptait pas rencontrer en allant par eau vers le pays de Rembrandt? et en pleine mer, comment naviguer sur un simple bateau de la Seine? et s'il vint de la tempête, quelles affres de la blanche Parisienne et du petit lapin I et les provisions ne sont-elles point épuisées ? En cas de famine, quel horrible drame entre le lapin et ses deux compagnons! Eloignons l'image du radeau de la

Méduse! Ah ! si le bateau pouvait donner un petit tour à droite, se glisser vite dans la Manche entre Calais et Douvres, filer devant les bras de l'Escaut et se jeter dans les embouchures de la Meuse et du Rhin! Les voilà sauvés! 11 n'y a plus qu'à remonter un peu entre des polders, et, au premier village hollandais, on leur indiquera bien le pays de Rembrandt. Avec un bateau, on n'est plus embarrassé de rien en Hollande. Tous les canaux mènent à Amsterdam.

Mais ce n'est point à Amsterdam que Rodolphe Bresdin a caché sa vie et son talent depuis l'époque où les brocanteurs de Paris lui enlevaient ses œuvres pour un morceau de pain. 11 a vagué en province, tantôt en Limousin, vivant sous les vieux châtaigniers de cette région demi-sauvage, couchant à la belle étoile, — il est un peu étoile, — contemplant les mystérieux spectacles de la nuit, pour les reproduire le jour, au bord d'une fontaine; tantôt dans le midi de la France, où quelques hardis amateurs lui achetèrent des dessins. Et puis... le voilà revenu à Paris, — à moins qu'il ne soit ailleurs. Un collectionneur qui pourrait rassembler les œuvres de Bresdin aurait les portefeuilles les plus curieux de notre temps.

Parmi les eau-fortistes du Salon de 1861, on en citerait une douzaine qui ont beaucoup de talent : M. Jacque, dont la Bergerie est déjà classée dans les collections d'estampes-, — M. Léopold Flameng, né à Bruxelles, bien connu par sa spirituelle publication : Paris qui s'en va et Paris qui vient, et par de vives reproductions dans la Gazette des Beaux- A r (s ; une des scènes parisiennes du Paris qui s'en va, intitulée : la Californie, est un

vrai morceau d'artiste, ainsi qu'une autre composition de l'auteur, sous le titre : Sauvée! — M. Gaucherel, graveur d'architecture, qui s'est hasardé avec succès dans le paysage; — M. Henriet, qui a reproduit la Barque du Dante, d'Eugène Delacroix, et un paysage orageux de M. Blin ; — M. Laurence, à qui l'on doit d'excellentes études sur le vieux « Paris qui s'en va » , et dont il est bon de conserver les souvenirs archéologiques; — M. Lehncrt, qui dessine très-bien les animaux, bœufs et moulons; — M. Alphonse Legros, dont les Chantres espagnols rappellent les sévères effets des vieux maîtres i — M. Lefebvre, dans un Intérieur de forêt; — M. Alphonse Leroy, dans ses fac-similé de dessins de Paul Véronèse, de Rubens et autres; — M. Octave de Rochebrune, dans ses Vues de la Vendée, destinées, je crois, à illustrer un ouvrage historique et topographique sur cette intéressante province; — M. Francis de Saint-Etienne, dans les Vues du midi de la France; — M de Wismes, de Nantes, un simple amateur, je suppose, et qui égale les meilleurs artistes, dans ses Vues de Sainl-Nazaire, du Petit-Sainl-Jean, et surtout dans une Cour de tonnelier, à Ingrandes.

La gravure sur bois a fait aussi des progrès en France depuis une dizaine d'années. Diverses grandes publications, telles que le Magasin pittoresque, YJIistoire des Peintres et plusieurs autres périodiques illustrés ont contribué à ce perfectionnement. Quand il s'agit de reproduire les œuvres des maîtres anciens, comme par exemple pour ['Histoire des Peintres, où les graveurs eurent à traduire Raphaël et Titien, Poussin et Yelazquez, —des talents presque antipodiques, — ^quelle va-

riété de travail ne faut-il pas pour rendre le style et l'effet, le dessin et la couleur, les qualités particulières à chaque grand artiste! La reproduction des sujets dessinés par des artistes contemporains n'offre pas les mêmes difficultés. Lorsque Gustave Doré exécute lui-même sur le bois, avec son trait accentué et magistral, le dessin d'une de ses visions dantesques, le coupeur de bois n'a plus qu'à suivre scrupuleusement par sa taille le réseau du dessin original. Vartifex n'y engage plus guère que son adresse manuelle. Aussi toutes les gravures d'après Doré ont-elles l'air d'être l'ouvrage d'un seul ciseau. A ceux qui sont obligés d'interpréter une image dont l'auteur n'est plus là pour se facsimiler lui-même, de la transposer pour ainsi dire du domaine où la couleur est infinie dans le domaine monochrome, entre le noir et le blanc, on doit tenir compte de cette intervention nécessaire du sentiment artiste.

Pour les graveurs sur métal, il ne semble pas que le Salon ait montré des résultats bien notables. Il y a plusieurs raisons à cette décadence de la gravure au burin. Une des principales est qu'on grave surtout de misérables peintures modernes, sitôt qu'elles ont le moindre succès éphémère. Comment faire des chefs-d'œuvre d'après les tableaux de MM. Jacquand, Jalabert, Yvon, Philippoteaux, Fianilrin, Gérôme, Dubufe et autres? On a pourtant essayé de reproduire Raphaël, Corrége, van Dyck ou Murillo; que de temps perdu ! On ferait mieux de photographier seulement des gravures anciennes, ouïes tableaux eux-mêmes, quand c'est possible. A propos de l'exposition de photographie, nous indiquerons encore quelques autres raisons qui contribuent à expliquer

pourquoi la longue et patiente gravure au burin est un art presque disparu, et pourquoi peut-être elle est condamnée à disparaître.

La sculpture, ce grand art, bien indestructible celuilà! n'est pas non plus en voie ascensionnelle. La peinture encore peut vivre imparfaitement dans un isolement anormal de leur sœur aînée à toutes deux, l'architecture. Mais la statuaire ne le peut absolument pas. Détachée de l'art architectonique, elle tombe à des emplois qui pervertissent son essence même.

C'est là une des questions vitales de l'art à notre époque, que l'union nécessaire des trois arts, toujours inséparés dans les phases fondamentales de l'histoire. La trinité artistique est aussi indissoluble que latrinilé religieuse. Tout seul, le Saint-Esprit ne serait qu'un pigeon égaré, ne sachant plus au-dessus de quoi battre des ailes, et le fils ne peut se passer do père. On ne conçoit pas davantage la sculpture sans un monument dont elle procède, ni la peinture sans un monument qu'elle vivifie.

Aujourd'hui, la peinture, s'étant rapetissée, entre au hasard dans un lieu quelconque, s'y essaye, bientôt cherche ailleurs, change encore, et ne trouve jamais de place fixe que dans ces mosaïques incohérentes qu'on appelle des musées.

On n'a jamais vu de musées aux époques où l'art se porte bien, où il a une virtualité créatrice. Les musées ne sont que les cimetières de l'art, des catacombes où l'on range, dans une promiscuité lumulaire, les restes de ce qui a vécu : une Venus voluptueuse à côté d'une Vierge mystique, un satyre à côté d'un saint, Luther en regard

du pape, un tableau de boudoir en pendant à un tableau d'autel. Ce qui fut exécuté pour une église, un palais, un hôtel de ville, un tribunal, un édifice déterminé, pour telle signification morale ou historique, pour telle lumière, avec tel accompagnement précis, tout cela, on le pend pêle-mêle aux murailles d'un bazar neutre, d'une sorte d'asile posthume, — de cité mortuaire, — où les générations qui ne créent plus rien vont admirer ces débris illustres.

Aux époques vivaces et organiques, en Grèce, au moyen âge, il n'y a de musées que les monuments où se passait la vie sociale, religieuse, politique, économique, — les temples, forums, gynécées, cirques ; les églises, couvents, hôtels de ville, halles de corporations, etc.

La sculpture n'a pas autant que la peinture la ressource de voyager dans les maisons privées, et notre époque n'élève plus de monuments publics. Paris a été remué, bouleversé, métamorphosé en apparence, mais pourtant il n'y a rien de neuf à Paris ; on a seulement restauré les vieux édifices, — quand on ne les a pas démolis : on a restauré la Sainte -Chapelle, Notre- Dame, le Palais de Justice, la tour Saint- Jacques, l'Hôtel de Ville, complété le Louvre, et l'on raccommode les Tuileries. On s'en tient à ce que firent les inventeurs des siècles passés. Et si par hasard on a risqué, à divers moments , quelques grandes bâtisses , comme le Panthéon ou la Bourse, la Madeleine ou Sainte-Clotilde, on y a appliqué des plans empruntés à la Grèce, à Rome, au moyen âge. Le reste n'est que casernes pour les soldats. On a fait aussi cependant des

hangars pour l'industrie et le commerce, pour les engins de locomotion et les stations de voyage. (Tétaient là des occasions de grande architecture, et, par conséquent, de sculpture et de peinture nouvelles, que le palais des Champs-Elysées, les halles et marchés, les gares de chemin de fer! Mais notre temps n'a pas le génie créateur. Replâtrage ou pastiche, c'est le système universel, dans toutes les catégories de l'ordre social.

De grands sculpteurs, il n'y en a donc plus. Il ne saurait même en exister. Il n'y a queBarye, un vrai artiste, un maître ciseleur, qui a peut-être les facultés d'un statuaire monumental ; mais il est réduit à vendre des bronzes d'étagère, des dessus de cheminée, des serrepapier et des cachets. Deux ou trois autres sont morts, qui avaient aussi la vocation de la grande sculpture. David d'Angers et Rude, par exemple, et David a eu la chance de faire du moins quelques statues monumentales pour l'étranger. Clésinger encore semble avoir l'instinct des grands travaux. Cependant, on dit qu'il n'a pas réussi dans une statue équestre pour la cour du Louvre. Car c'est un homme de pur hasard, et qui produit sans réflexion. Mais il attrape parfois des tournures superbes, des accents singuliers, et même la beauté.

Il n'en est point de la statuaire comme de la peinture, où l'on peut faire tout ce qu'on veut. L'art de la peinture est par lui-même une convention factice, un jeu d'optique, tout arbitraire. Quel tour d'adresse que de simuler l'espace et les profondeurs de l'air à la surface d'une toile, que d'y arrondir des corps, d'y bâtir des villes avec leur étendue, d'y planter des forêts où les arbres étalent leurs branches, d'y élever des montagnes, d'y

projeter la mer immcnse,d'y creuser l'infinité du ciel! En sculpture, il ne s'agit plus de cela. Une impitoyable réalité commande. La nature reste palpable, matérielle, et non plus seulement un artifice qui trompe l'œil. Je veux faire le tour de la Vénus de Milo et toucher de la main sa rotondité. Aussi a-t-on vu des maniaques devenir amoureux d'une statue, car il n'y manque que la circulation du sang et la mobilité des membres.

En peinture, où les images sont noyées dans un milieu conventionnel, on peut risquer des formes baroques, absurdes, impossibles, se livrer à toutes les fantaisies, représenter des choses vulgaires, éphémères, des caricatures, même des difformités. Les Espagnols^ les Flamands, les Hollandais ont fait des bohémiens, des estropiés, des ivrognes, des pauvres, des excentriques de toute sorte, qui sont pourtant acceptés en ce domaine de l'art. Mais la statuaire n'accepterait pas les vieillards de Ribera, les pouilleux et les teigneux de Murillo, les bambocheurs de Brouwer, de van Ostade et de Jan Steen. La peinture peut être familière et descendre à toutes les expressions des mœurs, à toutes les représentations des objets les plus infimes. Tel tableau de poissons, d'insectes ou de coquillages, peut être un chefd'œuvre. La sculpture, au contraire, est noble par essence, à cause de son caractère réel et de sa durée. Des chiffons de toile ou de papier ne résistent pas au temps comme le bronze ou le marbre. La raison s'oppose à ce qu'on immortalise, dans des matières perdurables, ce qui signifie peu, ce qui n'a pas un caractère profond ou une véritable beauté.

La Beauté! C'est là surtout l'objet de la statuaire.

C'est par là que l'artgrec est immortel. Quand on regarde les statues grecques, presque toutes, non-seulement celles de la sublime époque qui produisit les marbres du Parlhénon, mais celles des époques antérieures et des époques postérieures, depuis l'archaïsme jusqu'à la décadence, on ne sent qu'une impression, l'impression de la Beauté. J'ai passé bien des journées auBritish Muséum, à Londres, autour des statues mutilées qu'on attribue à Phidias, surtout devant le groupe des deux femmes drapées, qui n'ont plus ni bras ni tête, et qui représentent ou ne sait qui ni quoi, — môme devant les têtes de chevaux, frustes et brisées : — Que c'est beau ! Je n'aurais pas su dire autre chose. On n'a point envie de parler devant les Vénus, les Bacchus, les Apollon, devant les simples bustes de divinités et de personnages héroïques, devantles bas-reliefsoùdansentdes nymphes, où quelque prêtresse procède à un sacrifice : — Que c'est beau! Et qu'est-ce que ça signifie? On n'en (sait rien. On ne comprend pas, on admire. Telle est la magie do Tart, tel son suprême résultat I Parlez-nous maintenant de l'idée et de la philosophie du sujet dans les arts! L'art n'enseigne pas à la façon d'un professeur de rhétorique ou de morale. Il n'explique point ses raisons. Il entraîne tout naturellement; il passionne,' il fanatise, il métamorphose et perfectionne, sans dire pourquoi ni comment. Et cet attrait, cette violence, cet enlèvement surhumain, la sculpture l'exerce plus que la peinture, parce que ses tendances sont moins compliquées et que son objet est tout simple : la Beauté !

Hélas ! à l'exposition de sculpture aux Champs-Elysées, la critique a pu signaler dans quelques œuvres une

manière de goût, une certaine science, diverses qualités du praticien; mais il n'y avait pas un seul de ces marbres ou de ces bronzes devant lequel on pût s'écrier : — Que c'est beaul

En cette année 1861, W. Biirger, qui venait de rentrer en France, fut prié par ses amis du journal le Temps, nouvellement fondé, — Ncfftzer, Charles Dollfus,etc, — d'écrire quelques articles sur le Salon. Ce n'est pas facile de faire deux ou plusieurs Salons, comme avait fait autrefois T. Thoré ! W. Biirger, qui est un peu Américain, s'y hasarda. Les huit articles publics clans le Temps ne répètent d'ailleurs pas trop le compte rendu de ï Indépendance . Ils avaient été précédés d'une éloquente introduction par Ch. Dollfus.

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