PUBLIÉ DANS LE TEMPS
l\ ne faut pas considérer l'Exhibition internationale à Londres comme un concours entre les écoles de l'Europe. Chaque peuple n'est vraiment bien vu que chez lui, qu'il s'agisse de l'art et de l'industrie, ou des idées et des mœurs. On ne connaît la France qu'à Paris, de même qu'on ne connaît l'Angleterre qu'à Londres. Il parait d'ailleurs que les artistes du continent n'ont pas été très-empressés d'envoyer leurs œuvres outre mer. Londres n'est peut-être pas, du moins pour les arts, le bon endroit d'une exposition européenne. Sans compter les hasards du transport des objets à exposer, l'affluenco des visiteurs, venant des divers pays de l'Europe, ne sera jamais aussi considérable dans cette île que sur un point central du continent.
Les Anglais se déplacent volontiers, et ils s'en vont à Paris ou à Bruxelles, à Berlin ou à Rome, comme ils
vont de Londres à Greemvich ou à Richmond. Les Français et les Allemands ne sont pas encore si habitués aux voyages, et pour eux c'est une affaire que de passer la mer. Le nombre des étrangers qui visiteront l'Exhibition internationale de Londres n'égalera point sans doute le nombre des étrangers qui ont visité l'Exposition universelle de Paris en 1855. A la vérité, les Anglais abondent, et le chiffre des visiteurs, publié chaque jour par les feuilles de Londres, doit rassurer les capitalistes de l'entreprise.
Il est donc arrivé que les écoles du continent sont très-imparfaitement représentées à l'Exhibition internationale^ tandis que l'école anglaise y est complète et bien ordonnée en série chronologique. Chacun chez soi et chacun pour soi : tous les maîtres anglais sont là, depuis Hogarth et Reynolds jusqu'aux contemporains. Belle lignée, où le portrait, les sujets familiers, la marine, le paysage, sont traités avec une originalité incontestable. L'école anglaise prendra désormais son rang dans l'histoire de l'art.
Pour la France spécialement, il semble qu'elle ait dédaigné de se montrer à son avantage. Est-ce la faute des artistes ou de la commission directrice ? Insouciance des artistes peut-être, et surtout négligence de la commission, qui n'a pas pris à cœur de rassembler des œuvres supérieures, ni môme de classer avec un certain goût sa pacotille.
L'école française a fait sa réputation européenne à l'Exposition universelle de 1855, c'est vrai. Tous les peuples en ont emporté l'impression que les artistes français de la première moitié de notre siècle constituent une pléiade brillante, habile à interpréter la poésie et
l'histoire, aussi bien que la vie courante et que la nature extérieure.
L'Allemagne peut avoir conservé sa prétention à la suprématie de la pensée ; l'Angleterre peut se croire plus d'esprit humoristique, ou la Belgique plus de naturel ; mais, en conscience, sans préjudice des qualités particulières à chaque peuple, l'école française est pourtant celle qui marquera le plus dans l'art contemporain. Ce n'est pas une raison pour se dispenser de le prouver en ces confrontations solennelles, où se mesure périodiquement le niveau mobile des écoles diverses. La Belgique a été plus soigneuse de sa renommée. Ses meilleurs artistes ont envoyé à Londres leurs meilleures œuvres, et le classement en a été fait avec beaucoup d'intelligence ; si bien qu'après la magnifique série de l'école anglaise, c'est l'école bolge qui arrête lé plus l'attention.
La Hollande actuelle n'a point, comme la Belgique, de peintres hors ligne, tels, par exemple, que M. Leys. Son exposition n'a donc rien de saillant, et c'est toujours M. lsracls qu'on y remarque le plus. Les Hollandais ont d'ailleurs le -malheur d'être confondus avec les Allemands, à ce point que le critique du Journal des Débats a pris pour une oeuvre germanique le grand portrait de Mme Wattier, l'actrice, dans le rôle d'Agrippine, par M. J. W. Pieneman, d'Amsterdam.
De l'Allemagne, il en est comme de la France : les maîtres principaux manquent même absolument. A la dernière exposition de Cologne, on voyait Cornélius, Overbeck, Kaulbach, Steinle, Lessing, etc. Ici, nous n'avons guère d'intéressant qu'un tableau d'Alfred
Relhel, quelques portraits, des tableaux de genre, par MM. Knaus, Cari Ilùbner, Pettenkofen, etc., et des paysages de l'école de Dùsseldorf.
Les Scandinaves rattrapent et dépassent presque les Allemands. Leurs scènes de mœurs et leurs paysages ont du moins un certain caractère qui frappe par sa nouveauté. Peut-être cependant plusieurs de leurs peintres se sont-ils formés dans les écoles allemandes, et même à Paris.
Quelques Russes ne manquent pas d'originalité dans la peinture familière. Plusieurs artistes, qui ont eu de la célébrité à Pétersbourg, ont envoyé des tableaux religieux ou des portraits, M. Charles Brulow, M. Ivvanoff, M. Kiprensky, M. Bruni, le conservateur des tableaux de l'Ermitage, etc. La plupart de ces œuvres appartiennent à l'empereur de Russie, ainsi que de gracieux portraits do femmes peints à la fin du dix-huitième siècle par un sectateur de l'école française, Demetrius Lewitsky (1735-1822); il y a encore, par le même peintre, un curieux portrait de Catherine II, appartenant à l'Académie des beaux-arts de Pétersbourg.
La Turquie a son représentant artiste , un seul , M. Paul Musurus, fils de l'ambassadeur ottoman à Londres. Il a un vif sentiment de la couleur et de la lumière ; il sera peintre.
Vraiment, la civilisation moderne envahit tout, la vie circule partout, la passion des arts s'étend partout. Nous avons non-seulement la catégorie turque, mais celles des États-Unis et du Brésil. L'Asie et l'Australie ont aussi envoyé des produits qui se rapportent aux arts.
Il est triste de dire que la Grèce n'a rien, et l'Italie
peu do chose... à signaler : quelques sculptures grecques cependant, et beaucoup de sculptures italiennes.
En peinture, j'avoue que je ne connais pas un seul artiste italien qui mérite de compter dans l'art moderne. Quel nom de peintre italien a passé les Alpes, depuis la fin du dix-huitième siècle, depuis Canaletti, Tiepolo et Guardi?
Et quel nom de peintre espagnol a passé les Pyrénées, depuis Goya? Madrazo, peut-être, le nom se rattachant au Musée de Madrid. À l'Exposition universelle de Paris, les portraits de M. Frédéric de Madrazo, fils de Joseph, n'ont pas été inaperçus. Son frère, M. Louis de Madrazo, avait un Enterrement de sainte Cécile dans les catacombes, lequel se retrouve aujourd'hui à l'Exhibition de Londres. Ce tableau et quelques autres appartiennent au Musée national de Madrid. Le reste a été emprunté à l'Académie de Saint-Ferdinand, à la reine d'Espagne, au palais des Députés, au duc de Montpensier et à M. Valontin Carderera.
Le pays le plus pittoresque du monde, la Suisse, n'a jamais eu d'école. Impossible à elle, ni à personne, de faire ses montagnes. La peinture a su faire la mer quelquefois, les montagnes jamais.
M. Diday et autres ont exposé des paysages suisses, qui n'ont point de succès auprès des Anglais et des touristes, familiarisés avec les glaciers, les lacs et les forêts de sapins. Aussi, tous ces tableaux, — de même que les tableaux italiens, quand ils n'ont pas été acquis par des institutions publiques, en vue de protéger l'art, — appartiennent-ils aux artistes. Mauvais signe ! Italiens, Espagnols et Suisses ne trouvent point de placement dans
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les collections particulières, et ne sont pas cotés à la bourse des tableaux.
Eu résume, l'exposition anglaise est superbe, et montre dans son ensemble historique une école trop peu connue sur le continent. L'exposition belge est très-honorable et fortifiera l'école flamande dans l'estime des amateurs. Quelques peuples, qui ne comptaient point encore dans la république des arts, sont en train d'y conquérir leur droit d'admission. Voilà ce qu'on apprend au grand meeting international de Londres.
Si mal représentée qu'elle soit à l'Exhibition, l'école française y inspire cependant la plus vive curiosité, et la salle où sont accrochées pêle-mêle les œuvres de nos artistes ne désemplit pas.
Le génie français a toujours et partout pour les autres peuples je ne sais quel attrait instinctif, mêlé d'une certaine inquiétude. On attend toujours de la France la hardiesse, l'imprévu , la nouveauté , outre l'esprit et lo goût.
Malheureusement en France, aujourd'hui, l'époque n'est pas aux aventures dans le monde de la pensée, de la poésie, de L'imagination et des beaux-arts. Le génie français semble chloroformisé, et il n'a rien produit do neuf depuis une douzaine d'années. La Francs vit sur ses artistes et ses littérateurs de la génération précédente, — - même sur ses mort-,
Paul Delaroche, Ary Scheiïer, Decamps , Marilhat, Roqueplan, Charlet, Raffet, — David d'Angers, Pradier, Rude, — ont disparu, mais on les évoque toujours pour représenter Pécole contemporaine, avec MM. Ingres et Eugène Delacroix, Théodore Rousseau, Du pré, Diaz, Troyon, Couture, Meissonier, — Barye, Préault, Clesinger, — et quelques autres, dont les plus jeunes étaient connus il y a quinze ou vingt ans. A côté'de ces artistes, qui seront historiques, avec un relief plus ou moins saillant, et auxquels on peut ajouter, si l'on veut, pour des raisons quelconques, MM. Horace Vernet, Gudin, Winterhalter, Flandrin , etc., quelles individualités nouvelles sont venues se poser? Courbet, assurément; mais il date aussi de quinze ans, de même que Millet. — Gustave Doré, un nouveau, celui-là, peut-être le seul; mais il n'a rien envoyé à l'Exhibition de Londres.
C'est un mort qui attire le plus les vivants : Paul Delaroche. Il a six tableaux, rapprochés les uns des autres : trois petites compositions religieuses, la Marie-Antoinette, une Martyre sous le règne de Dioctétien, et le portrait de M. Emile Pereire.
Le tableau de Marie- Antoinette, bien connu par la gravure, est déjà tout noirci ; on n'y voit plus rien ; il sera perdu dans vingt ans. Ce n'est pas très-grand dommage, excepté pour M. Perkins, qui Ta payé cher. La Martyre, noyée dans une espèce d'eau vitreuse, plaît aux esprits poétiques. Le prestige de Paul Delaroche tient aux choix ingénieux de ses sujets. Comment ne pas s'intéresser à cette jeune fille qui meurt peut sa foi dans l'avenir, à cette reine qui va mourir pour sa foi dans le
passé, à Charles Ier ou à Stafford, à Jane Grey ou aux enfants d'Edouard?
Dis-moi ton sujet, et je te dirai le succès que tu auras près du public.
Le portrait de M. Emile Pereire est une des meilleures peintures qu'ait laissées Paul Delaroche, et le meilleur portrait de toute l'exhibition française. Aux qualités d'artiste qui lui manquaient, Paul Delaroche suppléait par l'intelligence, le bon sens et le goût. Toujours théâtral dans ses compositions historiques, il savait être sobre et tranquille quand il avait à faire d'après nature un personnage réel; il en pénétrait le caractère et il l'exprimait selon ses forces M. Emile Pereire est debout, de face, simplement posé, un peu sérieux et très-ressemblant.
Les morts vont vite. A ceux qui, là encore, apparaissent comme pour subir un jugement posthume, faisons d'abord quelques compliments.
Pendant qu'on inaugurait sa statue à Rotterdam* on s'entretenait d'Ary Scheffer à Londres devant son tableau de Saint Augustin et sainte Monique, projetant tous deux un regard fanatique vers le ciel.
Quelle que soit l'aspiration idéale de ces figures, suprême expression du génie de Scheffer comme poète un peu mystique, certains autres de ses tableaux le font mieux apprécier comme peintre. A Rotterdam justement, cbez M. de Kat, sont les plus importantes de ses œuvres et les mieux réussies. Le Saint Augustin ne fait pas grand effet à l'Exhibition. Heureusement qu'Ary Scheffer est connu en Angleterre, où plusieurs de ses peintures ornent des galeries distinguées.
DE LONDRES EN 18fi2. 321
Decamps... il n'y avait de lui d'abord qu'un petit tableau qui ne paraît guère, paysage d'Orient avec un âne, et, dans la catégorie des dessins, le Josué arrêtant le soleil, et une aquarelle d'enfants. On vient d'y ajouter les Gardiens du sépulcre, figures d'une certaine dimension, et très-énergiques. Decamps eût fait honneur à l'école française, si l'on eût envoyé ses chefs-d'œuvre en des genres si différents, depuis la Patrouille turque, la Bataille des Ombres, des scènes de la Bible et do l'Orient, jusqu'à ses compositions familières avec des écoles d'enfants ou des braconniers à l'affût.
Les trois tableaux de Marilhat sont très-remarques : une Vue du Caire, la Nécropole du Caire, et surtout le grand tableau du Nil, au comte Duchâtel. Cette peinture, à la fois savante et poétique, de grand aspect et de superbe couleur, tiendrait à côté des œuvres de maîtres consacrés. Il faudrait la voir entre un Constable et un Turner.
V Antiquaire, de Camille Roqueplan, emprunté à la galerie du duc de Galiera, a déjà l'air d'un vieux tableau. Il a gagné de la solidité sous la patine du temps, et peut-être ferait-il tort à bien des tableaux de Wilkie.
Un des tableaux qui se détachent le mieux dans la confusion des peintures françaises,, c'est la Source, de M. Ingres. Cette figure pâle et nacrée, qui n'a rien de la vie, — c'est l'éloge que lui ont adressé ses fervents admirateurs de Paris, — et qui ferait plutôt songer à un bas-relief d'ivoire bien lisse, est une rareté distinguée, quand la plupart des artistes cherchent le fracas des lignes et l'exagération de la couleur. Cette Source rafraîchit un peu le regard, fatigué de tant de batailles et de
portraits militaires, qui ont accaparé presque toute la place attribuée à l'exhibition française. S'il n'y a pas les chefs d'oeuvre de nos grands peintres, c'est que la commission impériale a préféré montrer des scènes guerrières et les illustrations militaires contemporaines : maréebaux, généraux et soldats, isolés ou en bandes, ont chassé les nymphes et les simples mortelles. La femme a disparu devant ces mâles terribles. Une belle femme, cependant, prête plus à la peinture et à la poésie qu'une culotte rouge. La moindre Conversation do Watteau vaut mieux, en peinture, que la Bataille de l'Aima, et tous ces portraits officiels ne valent pas un Fumeur d'Ostade.
Où est Eugène Delacroix? En France, il est partout, ce créateur infatigable, ce puissant interprète de l'histoire, de la poésie, de la nature, ce maître du mouvement et de la couleur; il est dans les monuments publics et les musées, dans les galeries particulières et dans les ateliers d'artistes. Pourquoi la commission française n'a-t-elle pas emprunté au Musée du Luxembourg le Massacre de Scio et les Femmes d' Alger? Pourquoi n'at-elle pas mis à contribution les cabinets d'amateurs? Une bataille de moins et cinq ou six Delacroix en plus, voilà qui eût relevé la catégorie de l'école française, et qui eût soutenu la concurrence avec Reynolds et Gainsborough !
On Unit cependant par découvrir un tableau d'Eugène Delacroix, que M. Villot a envoyé, de sa propre initiative, l' Erèqae de Liège, relégué d'abord au-dessous du niveau de la rampe. Sans doute les commissaires n'avaient [tas fait attention à cette toile de moyenne lar-