SA.U)N DE
avaient remarqué. J'avais cherché et je n'avais rien trouvé, mais d'autres pouvaient avoir eu Toeil plus heu- • reux. Personne ne m'a répondu avec quelque enthousiasme. On m*a cité seulement une Femme couchée de M. Lefebvre, la Phryaé de Marchai, les Trois Ombres de M. Gérôme, le Néophyte de Gustave Doré, les Centauresses de M. Fromentin, des Fleurs^ par Philippe Rousseau, des Curiosités, par M. VoUon ; les Joueurs de trictrac, par M. Roybet ; le Printemps, par M. Daubigny ; le Matin à Ville-d' Avray , par Corot, et plusieurs autres paysages. Les paysagistes, en eiïet, résistent presque seuls à la décadence de l'école française.
Je ne savais trop par où commencer : je vais commenper par ces tableaux qui ont, du moins, une certaine notoriété et un succès relalif.
On dit que la Femme couchée de M. J -J. Lefebvre a >été achetée par M. Alexandre Dumas fils. Serait-ce pour la faire graver en tête de quelque préface sur les mœurs du temps? Celte femme, qui vient de se déshabiller pour poser en tableau vivant sur une draperie rouge, est glaciale. Fille de marbre ou de plâtre verni^ qui a les reliefs de la forme, mais non pas les effluves de la yïq, 2a chaleur de la peau, le magnétisme de la volupté. Quoique toute nue et très-adroitement tournée de manière à présenter ses charmes, elle n'est pas plus indécente qu'une poupée en cire glacée d'émail. Les Vénus et les nymphes de MM. Cabanel et Baudry sont on verre transparent ou en soie soufflée ; lesPhryné, les Aspasie, les Cléopâlre de M. Gérôme sont en ivoire; les Baigneuses (je M. Ingres étaient en carton gris. La Femme de M. Lefebvre est plus solide et plus lourde, mais il
lui manque 9u$si raDîmation^ le sang, ce qui circule et palpite sous le modelé extérieur. Où sont Jordaens et Bubens pour lairede la chair pleine, puisqu'on en veut; où est le Titien, avec ses Vénus chaudes et ambrées; où sont Corrége et Velazquez, les plus magiciens des peintres pour les duyets frais et pâles sur la peau des femnoes? Ah! que je voudrais voir la Danaê de Rembrandt au Musée de TErinitage à Saint-Pétersbourg! Ce doit être une des merveilles de la peinture, comme la Vénus de Velazquez^ que nous avons vue et décrite à l'exhibition de Manchester.
M. J.-J. Lef^bvro est un habile homme, qui a déjà nooniré, en 1865, une femme nue et couchée, mais tournée de Tautre côlé. Ce revers avait eu quelques admirateurs, mais non pas autant que le sein, les flancs cl le ventre exposés au présent Salon. M. Lefebvre est premier grand-prix de Rome (1861). Il a toutes les qualités académiques, la correction du contour qui circonscrit et immobilise la forme, absolument comme en statuaire, la minutie du modelé tel qu'il apparaît sur un objet figé et incapable» d'agitation. On dirait que cette femme a posé enfermée sous une cloche pneumatique. Au lieu que les maîtres, les vrais peintres, donnent toujours rimpression d'un être qui respire, qui est baigné dans l'air mouvant, qui, du repos, peut s'élancer dans toutes les attitudes, exercer ses ressorts et se diversifier à l'infini. Ayez-vous remarqué que dans les eaux-fortes de Rembrandt le trait qui délimite une figure au milieu de l'espace est toujours un peu fluctuant et parfois multiple ? Dans sa peinture aussi le contour extérieur se perd en demi-teintes sur les fonds. Chez Velazquez, l'air
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ambiant dévore toujours les bords dune figure ou d'un objet quelconque. Chez Murillo, même dans ses tableaux argentins, les figures modelées en clair ont souvent un contour vague dans un ton neutre. Chez Rubens, ran Dyck, Jordaens> jamais de ligne qui emprisonne une vie exubérante. Leurs personnages briseraient des cercles d'acier. Chez Eugène Delacroix^ le dessin laisse les personnages si à raise> qu'ils semblent remuer.Ses cavaliers arabes galopent et pénètrent dans le paysage. En clignant de l'œil, on les voit passer rapides et s'éloigner vers l'horizon.
M. Lefebvre a aussi exposé un portrait de jeune femme, à mi-corps^ sur un fond clair^ d'une couleur fausse. L'expression du visage est fîne et assez intime. La poitrine et les épaules sont bien modelés sous une gaze noire. Cela rappelle un peu lamaaière de M. Flandrin par une certaine distinction sèche et triste.
La Phryné de M. Marchai a pour pendant et pour contraste Pénélope. Deux inséparables, dans Tidce du peintre. Peindre des idées^ c'est quelquefois la toquade des artistes, môme les plus francs, comme Marchai. L'épouse fidèle et laborieuse^ la courtisane voluptueuse et futile, n'est-ce pas une idée — de tous les temps -^ une antithèse poétique et littéraire, mais qui prête aussi à la peinture?
Naturellement vous savez le grec et vous connaissez la vertueuse femme d'Ulysse? Vous connaissez aussi Phryné, puisque M. Gérôme nous l'a montrée sans voile devant l'Aréopage d'Athènes? Autrement je pourrais vous raconter la guerre de Troie et toute Thistoire dé la Grèce, jusqu'à la conquête parles Romains^ nos maîtres.
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Avec Marchai, *— j'en remercie les dieux ! — il no 8' agit point de tout cela. Il s'agit du monde et du demimonde de Paris.
M"* Pénélope est une bourgeoise en robe grise toute ;simple, et qui travaille à sa broderie, debout devant sa petite tablé à ouvrage, sur laquelle sont des pelotons de laine et une fleur en un vase. M"« Phryné est une cocotte — le mot n'est-il point grec? — qui va se maquiller devant sa table de toilette.
La femme sage est de profil, découpée un peu sèchement sur un fond de panneau gris. Sa tôte, fine comme un camée, est penchée sur les deux mains qui font ou défont la pièce pénélopienne. Elle n'a pas Tair de penjser à ses cent seize prétendants importuns. Tout au plus songe-t-ellé qu'elle ira ce soir \ l'Opéra, avec son père et son époux, s'il arrive à temps de son odyssée. Entre nous^ je conseille à Ulysse de débarquer au plus vite fiur le quai de la Râpée. Car nous ne sommes plus à Ithaque et les mœurs ont changé depuis Homère.
La fille folle a le corps de profil^ mais la tête retournée de face et qui vous regarde avec des yeux alanguis sous des paupières teintées de bistre. Ses cheveux roux bouffent comme une couronne autour de sa tête ronde^ fermement attachée à un cou ambré. Le corsage, coupé bas, ne fait presque qu'une ceinture à la taille, laisse voir le dos et ne tient que par un liséré qui enserre le sommet de Tépaule nue. Le bras gauche descend mollement, et la main droite relève les plisd*une longue jupe en velours noir Iralnant sur le parquet, pour laisser voir aussi un petit pied chaussé de soie blanche. Sur la toilette, un miroir, des parfums et des bijoux. Pour fond,
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une tenturo coukar d'or naat, qui réx^haufife enocnre le tou de0 cheveuiL ejt de h peau safranée. Hors de $<« atmosphère aromatique cette femme sent bon^ par oafture. £ll^ est attirante j&t pénétrante. Elle porte à la tête et sur les nerfs. Elle doit aller au bois à quatre chevaux, en attendant qu'elle aille à Thôpital sur uu brancard.
La courtisane, celte fois^ est réussie, et peut-être lait- elle tort à Pénélope, froidement plaquée contré un lambris terne. J'ai entendu risquer discrètement celte observation par des personnes « comme il faut » :
II est sûr que Pfiryné est pour plus de moitié dans le prix immoral que Tartisle a retiré de ses deux pendants. Voulez- vpus savoir le cbitTreî On dit 28,000 francs.
Le principal tableau de M. Gérôme est dans le grand salon. C'est un paysage! Tout le premier plan, d'un bprd à Vaujtre de la jtoil.e, est occupé par un terrain rocailleux, plat et TOiforme^ d une couleur grisâtre monotone. ^\i second plan^ le long d'un chemin creux^ une bande de petits personnages confus s'en va vers une grj^nde ville qu'oQ aperçoit à Tljorizon : Jérusalem ; c'est le titre du tableau. Effet de soir sinistre, qui est déjà presque la nuit. Et d'où vient cette troupe furtive où Ton distingue des soldats armés? Ils reviennent du Calvaire, où ils ont crucifié trois hommes. Mais où est-il ce Calvaire que tant de peintres ont représenté? Ëh bien^ il est là, tout près, derrière le spectateur. Regardez sur le sol rocheux coupé par le cadre, là, en ayant, à droite . ne devinez-vous pas trois ooîbres projetées, qui ont l'air de dessiner quelque chose? Elles s'étendent très-loin, comme si elles couraient après h» meurtriers. Quand le soleil va se coiicber, les ombres ont une longueur dé-
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mesurée. L'ombre du milieu pointe coœifi© ane la nc« vengeresse : c'est la croix dû Christ, cèlntrè laquelle s'ébauche vaguement le galbe d'un corps étiré; lia ombres des deux autres croix sont rsmalsséêsf 61 ^àsmdication de formes précise^:
Telle est l'invention subtile de M; Gérôflàfè, èap'rîcè très-artiste, assurément, et qui aurait pu inspirer Goya pour une vive eau-forte ou Daumief pour rine lith^gfa* phie. S'il convient de traduire cet cscamotafge spirituel dans une grande peinture très-lravaillèe, je laisse la haute critique en juger. Il me semble qu'à cette espèce de lazzi une exécution libre et même un peu fantaslîqua eût été mieux appropriée -, mais M. Gérôme a l'obstination du finij sans aucune miséricorde. C'est une de ses qualités pour les amateurs méticuleux, mais peut-être est-ce le vice essenlieldè sa pratique^ et qui donne à sa peinture l'apparence de la porcelaine ou de la mosaïque. Tout le cailloutage de sa campagne de Jérusalem est précieusement martelé, ajusté, pointillé, poli et vernissé, comme les petits monuments en coquillages que les bourgeois achètent aux bains de mer pour en orner leurs cheminées ou leurs consoles. L'ensemble arrive à cette fausse réalité des plans en relief, qui représentent la topographie d'une contrée, avec les accidents du terrain, les rochers, les villages et les arbres; le tout en carton, en plâtre, en cire, en planchettes, proprement collés et recouverts d'un enduit bien luisant.
Je n*ai jatais vu d'esquisse de M. Gérôme, mais je suis sûr qu'il doit faire d'après nature des éludes Irèsdislinguées/ S'il ne poussait pas à outrance la terminaison de ses tableaux, son talent, très-agréable à un monde
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maniéré^ deviendrait peut-être moins antipathique aux amateurs de la franche et saine peinture des anciens maîtres.
La recherche d'un « sujet à sensation » est, en gênéral> la grande affaire des peintres français, — de M-Gé* rôme en particulier. Paul Delaroche fut illustre pour avoir eu Thabileté de choisir des sujets touchants et lament^bles : la pauvre Jane Grey, les petits Enfants d'Edouard, le féroce Cromweil ouvrant le cercueil do Charles I«', etc. Le second tableau de M. Gérôme représente un homme qu'on vient de fusiller. On ena fusillé beaucoup, en diverses circonstances, et la morale politique ne parait pas s'en émouvoir autrement. Il faut que celui-là ait été quelqu'un d'exceptionnel. Serait-ce l& duc d'Enghien? Oh! M. Gérôme n'oserajt pas rappeler ce souvenir scabreux ! C'est peut-être le maréchal Ney, ce brave guerrier qui a servi plusieurs monarques et tué beaucoup de monde, très-glorieusement. — On ouvre le livret, et l'on voit pour titre : « 7 décembre 1815, neuf heures du malin. » En effet» c'est ce jour-là que le maréchal Ney, condamné par la cour des Pairs, fut exécuté par un peloton de soldats près de rObservaloiro.
On a déjà critiqué la composition de M. Gérôme, un peu trop théâtrale. L'homme est étendu à plat, la face contre le pavé, une mare de sang faisant comme une auréole autour de la tôto. Une haute et longue muraille sert de fond. A gauche, déjà loin, s'en vont mécaniquement les soldats qui ont tué leur grand dEet Seul le commandant de la troupe se retourne effaré, comme pour s'assurer cependant que l'homme ne se relèvera point. Je veux bien que ces petites inventions ne soient
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pas neuves et qu'elles soient d'ailleurs indiquées par le sujet : dans le Saint Vincent de Paul trouvant des enfants sur la neige, tableau de M. Hersent (?), popularisé par la gravure, la mère qui vient d'abandonner son enfant retourne aussi la tête en s^ esquivant dans le lointain. Mais cette image du meurtre^ à la fois légal et honteux, telle que Pa figurée M. Gérôme, n'en est pas moins trèssaisissante. En vérité, c'est très-mal de fusiller comme ça un homme, contre un mur, « par une froide matinée de décembre. » Mais on en tue bien d'autres dans la moindre petite campagne glorieuse 1 La tuerie est d%slitution fatale. Que deviendrait-on sans armée et sans mitraille 1
Un sculpteur, élève de Paul Delaroche, M. H.-A. Jacquemart, a représenté aussi le maréchal Ney, au moment oii, debout, il offre aux balles sa poitrine nue. Cette statue est sans dçute destinée à quelque monu-* ment.
Le grand tableau de Gustave Doré, le JSéophyte^ est certainement une des naeilleures peintures du Salon. Cet infatigable producteur, cet audacieux praticien, sait peiujdre comme les maîtres, quand il veut bien s'appuyer sur la nature, ce qui ne renipôche pas d'avoir le génie fantastique dans certaines séries de ses illustrations. Son jeune moine est assis au milieu d'une file de religieux enveloppés de leurs amples frocs en lourde étoffe blanchâtre^^t prenant dans leurs stalles des attitudes diverses, les uns renversés en arrière et comme endormis dans la contemplation mystique, les autres marmotant des prières, la plupart fermant les yeux et affaissés sous le régime claustral. Quelques-unes 4e ces figures- rappel-
lent les moines de Zurbaran ; la troisième, avec son capuchon sur une tête très caractérisée, est surtout eicellente; cet homme là doit avoir lutté dans le monde et avoir souffert. D'autres ont L'expression d'une béatitude inepte. Lui, le jeune néophyte, dresse sa têtQ inquiète et regarde dans le vide. Il a bonne envie de s*èn aller. Le contraste de cette personnalité bien éveillée au înilieu de ces existences éteintes, c'est tout le sujet du tableau, largement et grassement brossé dans une gamme presque monochrome, tranquille et harmonieuse. Pensez* qu'il faut de grandes qualités d'exécution pour ne pas eànuyer avec deux douzaines de moines rangés côte à côte sur deux bancs étages.
On ne s'explique guère ce qui décide la plupart des artistes à Tadoption du sujet de leurs tableaux, c^est-àdire à dépenser trois mois, dix mois de leur vie pour parachever une image presque toujours étrangère à leurs propres passions, ainsi qu'aux réalités sociales. Les « sujets à sensation » , très-bien : le Maréchal Net/y c'est une flatterie politique ; les Trois Ombres, c'est une bizarrerie qui peut attirer l'attention. La Sage et la Folies de Marchai, à merveille, c'est de tous les temps et du nôtre. Mais ces moines de Doré, qu'est-ce que ça lui fait? C'était bon à peindre avant la Révolution, en pendant à la Religieuse de Dideroi. Heureusement que ces vingtquatre moines n'ont pas coûté vingt-quatre jours de travail à M. Doré. "*
Mais voici le plus curieux de tout I
M. Fromentin est un homme très-intelligent, qui a toujours eu du talent et do l'esprit, à la fois comme littérateur et comme peintre. Il a mÔme dû son double
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succès à sa compréhension dé la vie, à Texpression du caractère des pays et des peuples qu'il a finement étudiés dans ses voyages. Faire connaître les Arabes, dans leurs campements, dans leurs caravanes, dans leurs chasses, dans lés épisodes aventureux de cette race pittoresque, c'est bien intéressant ; aussi la Tribu nomade de M. Fromentin a-t-elle été payée 25,000 francs à la vente Khalll bey. Trop cher, assurément. Mais cette exagération de prix semble prouver, du moins, que de simples sujets empruntés à la nature peuvent passionner les amateurs, aussi bien, et môme mieux, que les sujets mystagogiques, dits de « grand art » , ou que des baroqueries prétentieuses. Eh bien, je donne à deviner ce que M. Fromentin a peint cette année.
Il a peint des centaures et des cenlauresses I
£n conscience, la raison des artistes les mieux douésest pervertie !
Pai souvent protesté contre les faunesses, trouvant que la jambe et le pied d'une femme sont plus charmants que la patte d'une chèvre. Je n'aime pas non plus la sirène, la femme moitié chair moitié poisson. Ne pourrait-on s'en tenir à la femme naturelle, telle qu'elle est de la tête aux pieds? On conçoit encore la faunesse, avec des sabots de corne pour courir dans les bois, ou la sirène, avec un appendice de poisson pour nager dans les mers. Si les femmes étaient venues au monde comme cela, on en prendrait son parti, d'autant que nous aurions sans doute aussi des pieds do bouc et des queues de poisson, pour courir après ces monstres, sur la terre et sur l'onde.
Hais la centauresse, impossible I
Les centaures et les cenlauresses de M. Fromentin font une halte., ou je ne sais quoi, au milieu d,'un bois. Â gauche, la plus belle du troupeau est acculée sur ses pieds de junient et vue de dos. Elle est de poil blanc, avec une croupe arrondie et une échine serpentine, lisse et proprette. Elle a quatre pattes, des flancs, un poitrail, tousles organes nécessaires à sa propre vie et à la reproduction de son espèce, tout, moins sa tête chevaline. Sur cette bête presque complète est entée la moitié supérieure d'une femme^ avec son dos^ ses flancs, son sein et sa tête blonde en harmonie avec sa robe blanche et soyeuse. Superfétation anormale, dont les faiseurs de centaures, anciens et modernes, n'ont jamais pu se débrouiller. Mettons un cheval à tête d'homme, ça ne contrarierait pas absolument les lois physiologiques. Mais avoir en double des organes pour la respiration, pour la digestion et le reste, c'est absurde. Il paraît que les centaures et centauressës sont ainsi. Toutefois, je n'en ai jamais vu. Si M. Fromentin en a vu quelque part dans le pays africain, je le saurai et je ne manquerai pas de faire un voyage artiste dans des contrées si fabuleuses.
(fette blonde cavale — je n'ai pas regardé les autres, qui peuvent être alezan fauve ou noir d'ébène, — a été caressée avec une extrême délicatesse par le pinceau de M. Fromentin. Elle attire la main comme ces petils chais blancs qui boivent du lait dans dos coupes de Japon et qui ont un petit collier de ruban rose. Si j'achète ce tableau, je le couperai en morceaux, j'encadrerai dans une petite bordure le torse de femme, et je ferai terminer la jument avec une boUe enco*
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lure, une crinière aux vents et une tête hennissante.
Il faut croire que M. Fromentin a été absorbé par celte peinture des Centaures^ car son second tableau, Arabes attaqués par une lionne, n'a pas les qualilés de ses œuvres précédentes : il est confus, il manque de légèreté et de lumière.
Nous sommes plus à Taise avec Philippe Rousseau. Ce qu'il a peint, je l'ai vu. C'est... j'en, ai sur ma table de travail et sur mon balcon ; vous en avez sans doute aussi sur votre cheminée, ou dans votre jardin : des fleurs! C'est moins rare que des centauresses. Nous pourrions tous être plus heureux que nous ne le sommes, puisque « ce qui est beau et bon, on le trouve partout, comme disait autrefois un critique de mes amis ; les femmes et Taraour, la pensée et les rêveries intellectuelles, le ciel, la mer, les forêts, les fleurs. » Un vase de faïence avec des roses, — d'un rose tendre, un pot en verre avec des pavots d'un rouge ardent, en arrière, dans la demi-teinte, une ruche d'abeilles, bien à portée de butin, cela suffît pour faire un chef-d'œuvre. Ces Fleurs d'été doivent être le pendant des Fleurs d'automne^ exposées en 1866, un chef-d'œuvre pareillement, aujourd'hui chez la princesse Mathilde.
Philippe Rousseau est un vrai peintre, qui ne Tait pas les fleurs à la manière des enlumineurs pour les traités de botanique. Il peint la masse d'un bouquet et non le détail de chaque fleurette. C'est le procédé des maîtres. Les grands maîtres qui ont peint de tout ont peint tout mieux que les spécialistes d'un genre borné. Quand Rubens fait des fleurs dans ses Jardins d'amour, elles sont plus vivantes que les fleurs métalliques de Thabile jésuite
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d'Anvers. Les fleurs d'Eugènia Delacroix yalept un {|0|i mieux que les fleurs de Saint-Je^a de Lyop. f^a seale critique que l'on puisse adresser à cette p^intu]:e de M. Philippe Rousseau est de n'avoir pas fait un fond clair, par exemple, un ciel lumineux, puisqup ces fieuts sont d'été. C'eût été brave de tenter la lutte des pavots 'contre l'éclat d'un soleil enflarpmé. Les fonds clairs sont extrêmement rares chez les fleuristes, même les plus habiles, comme les de Heem, Rachel Ruyscb ou v^n Huysum.
La plupart des peintres modernes craignent le §oleil. Même quand ils peignent en plein air, ils font noiçl Ribot, par exemple, est un des plus obstinés parmi ces fenebrosi.
Dans son tableau magistral, intitulé Curiosités^ c^ jl a réuni des armures, des ciselures, des objets d'art de toute sorte, M. Vollon est resté sombre. Ses cuirasses brillent mieux peut-être, ses vases ont plus de relief, sur un clair-obscur profond, mais l'ensemble a quelque chose de morne, au lieu d'égayer par la vivacité des couleurs jouant)dans une atmosphère radieuse. Ce grand tableau n'en est pas moins une peinture très-forte et très-savante, et qui ferait bien dans la salle d'armes d'un châteagii.
Ces Armures de Vollon, ces Fleurs de Philippe Rousseau, qui se trouvent compter parmi les meilleures peintures du Salon, n'est-ce point un signe de la décadence de l'art, — du grand art qui représentait les dieux et les héros, les saints et les princes? Hélas, ouil On fait toujours cependant des Naissance de Minerve et de? Naissance d'Eve, des Amours et des Anges, des Hermçt-
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phroditeSy Josué arrêtant le soleil ei Jésus arrêtant la teni' pête, la Résurrection dun mort, V Immaculée Conception, la Vierge' enceinte, un Homme soutenu par la Religion dans le chemin de la vie, et autres curiosités, sans compter les centauresses et les faunesses.
Mais ces productions du grand art sont éclipsées par les productions d'un autre grand art militaire et bonapartiste : le Jeune Bonaparte à Toulon, Embarquement du général Bonaparte pour V Egypte, le Retour de tîle d'Elbe, les Massacres en Crimée, les Entrées glorieuses à Mexico, etc. Le malheur est que personne ne fait plus attention à Minerve et ne croit plus aux miracles. La haute critique a beau décrire avec magniûcence des toiles de vingt pieds, le lecteur est tout étonné de ne les avoir pas même aperçues au Salon. La Transfiguration de Raphaëi ne nous intéresserait peut-ôlre plus aujourd'hui. Autres temps, autres tendances. Le monde moderne s'est détourné du mysticisme contradictoire à la science et à la raisoç. Il n'accepte plus les centauresses ni les anges, les femmes terminées en jument et les hommes avec des ailes. Bésignons-nous à la réalité.
M. de Girardin a bien raison : la' presse est impuissante, du moins dans les pays despotiques tels que la France, âur les arts spécialement, à quoi sert la critique? Est-ce qu'elle a changé le goût des riches acheteurs pour la mauvaise peinture, ou modifié la manière des mauvais
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peintres? On ne peut pas empêcher que MM. X, Y, Z ne soient considérés comme de grands artistes et qu'une Aimée qui fait « danser son ventre » ait du charme pour les turcos de Paris. On peut même avouer que la centauresse est une image du temps : la femme et le cheval unis ensemble par un assemblage monstrueux; le turf et le boudoir ; le sport et la prostitution ; les courses et la maison dorée. Dénaturer la nature semble aujourd'hui plus que jamais l'objet de la civilisation. Naguère les femmes rousses teignaient en noir leurs cheveux; ù présent les femmes brunes portent des chignons rouges. La nature « n'embellit plus la beauté. » Elle a été remplacée par les couturières, les modistes et les parfumeurs. Les arlistes n'ont donc qu'une préoccupation : suivre la mode, comme les femmes. La critique ne peut rien contre ces mœurs.
C'est pourquoi, en ce qui me concerne, je suis un critique résigné,— amorti, — d'autant que les peintres qui sont censés représenter des tendances nouvelles, et qui devraient prouver par.des œuvres ce que nous indiquons par des paroles, ne nous aident pas beaucoup.
Oh! quand il y a lutte et passion des deux côtés, quand l'originalité bataille contre la routine, il y a plaisir à combattre pour les novateurs, qui doivent finir par vaincre. L'histoire de la génération romantique, aujourd'hui presque disparue, montra que quelques vaillants hommes, animés par Tesprit de liberté, peuvent suffire à triompher d'une armée de mercenaires, enrégimentés par les classes souveraines.
Maintenant, pas la moindre passion. L'atonie universelle. L'art est devenu anème, ou anémique. Il n'a plus
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la force,- ni môme le désir, de reprendre une hygiène tonique, dans les conditions naturelles. Pour sauver de nobles poitrinaires, on leur ordonne quelquefois de vivre dans une étable au milieu des émanations animales. Dans le temps où nous allions avec Couture et autres artistes voir arriver aux barrières les troupeaux qu'on amène à Paris, j'ai connu une princesse qui entrait tous les matins à Pabattoir, par ordonnance de médecin. Uart aurait grand besoin de se faire berger, de vivre avec les campagnards et la nature, avec les travailleurs de toute sorte, qui exercent leur activité naïvement et fatalement sur le monde réel.
Âh ! que l'art à la mode est malsain ! Un élève de M. Gérôme, sachant que son maître avait commencé par une petite Grecque avec des coqs, a peint une petite Egyptienne avec des ibis. Couchée sur les dalles, elle donne à manger à deux ibis sortant de leurs cellules. L'auteur de ce tableau, M. Pinchart, a certainement un dessin distingué et un coloris très-fin. Mais, faute de sang et de nature, sa fillette est œdémateuse au dernier degré. Pardon des images repoussantes que celte peinture malade provoque forcément : une vessie pleine de virus. N'y piquez pas une épingle !
Sans la mode et les prétentions au style, peut-être que M. Pinchart eût fait d'après nature une fraîche Normande jetant du grain à ses poulets. Il est vrai qu'un tel sujet serait bas et indigne. — Pourquoi?
Un autre exemple, très-notable, de l'aberration où entraîne cette recherche de ce qu'ils appellent le //ronc^ari? et Vidéal, c'est une figyire intitulée le Jeu et destinée au cercle de l'Union artistique, par M. Puvis do Chavannes,
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un des favoris de* la haute critiqup. Il avait mpptré, ^ quelques salons prjScédents, des composition^ syffl^qUr ques, pâles conipae des fresques^ ayant une certaine apparence grandiose et de la tournure dans le dessiij. Jl avait encore alors quelque chose de Tatelier cle Couture, un de ses maîtres, suivant le livret.
Le Jeu est représenté par iiue femme nue, debout, de face, la main gauche crispée dans le vide, la main droite ouverte et laissant pleuvoir des pièces d'or. Pas de tête, pas de sein, pas de membres. Elle ne tient pas sur s^s jambes. Elle n'a pas forme humaine et elle ne saurait vivre. Je suppose que cette atrophie hideuse est un syrnbole : le jeu anéantit l'être humain... Est-ce cela? Thèse morale à prêcher à Notre-Dame, en mettant derrière la chaire cette figure allégorique. Le Père Hyacinthe, se retournant avec colère, pourrait dire : — vous voyez, mes chers frères, le Jeu I comme c'est laid !
Les peintres de l'idéal ne brillent pas cette année. Dans^ sa Pastorale, M. Bouguereau, qui remportait le grand prix de Rome en 1850, a l'air dé concourir encore avec les jeunes élèves de l'école des beaux-arts. Dans ses Idylles, M. Emile Levy, autre grand-prix de Rome (1855), n'a plus même cette déHcatesse mièvre qui plaisait aux curieux. M. Levy, comme toute la pléiade qui se rattache à « Técole du style » , passe pour un fin dessinateur. Ils ont tous la triste habitude de dessiner grossièrement les extrémités, surtout les pieds, dans le goût des immenses pieds plats d'un certain Homère. On ne me fera jamais croire que les petites Grecques du bon temps eussent des pieds — à dormir debout : je ne sais qui vient de faire ce joli»mot; ce dpit être Ro-
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cliefort, daps son Salon, plein d'esprit et d'originalité.
Il nous fhanque l'auteur du Sphinx, d'Orphée^ et de Diomède^ M. Gustave Moreau. La hapte critique doit re- Çrettejr son absence, car elle n'a plus guère de prosélytes sur qui s'appuyer. M. Cabanel n'a exposé que des portraits; ça ne prôte pas aux élucûbrations de l'esthétique, comme sa Nymphe enlevée par un satyre ou son Paradi§ terrestre. Mais j'ai découvert dans la grande salle de rOuest un tableau miriflque et qui me semble du style sublime : le Père éternel, gigantesque, occupe presquQ toute ia toile ; il gesticule sur des nuages d'où se précipite un ange exterminateur; sous le nuage pesant, se sauvent Adam et Eve, gros comme des rats. Si ce n'est pas là une composition dantesque, michelangesque et millonienne, je n'y connais plus rien. Et l'exécution est à la hauteur de la conception. C'est peint comme les fameux Chevaux qui, à la fameuse exposition des Réprouvés en 1863, suffirent à faire connaître M. Vincent Brivet, élève de M. Yvon. Je regrette de n'avoir pas clierché dans mon catalogue le nom de l'auteur de cette Expulsion du paradis terrestre. Pour la décoration des monuments religieux, il serait à M. Flandrin ce que Michel-Ango fut à Raphaël.
Je n'aime pas à parler des militaires, ni des prêtres; deux castes dont je me détourne (en latin avertere, aversic) avec ce respect légal que le régime français impose. Je n'ai jamais rien dit contre aucun soldat ni contre aucun évêqûe, n'est-ce pas? Je laisse les peintres de bataille, de caserne et de sacristie faire leurs images carnavalesques comme il plaît aux maîtres de TÉtat et do l'Église.
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La justice en peinture m'entraîne^ cette fois, hors de pia réserve. Les sapeurs du 2*^ cuirassiers de \sl garde sont des militaires fort pittoresques, dans un grand tableau de M. Regamey. Si ces gaillards-là s'en allaient bêcher des pommes de .terre, je défierais les. Prussiens de les arrêter. Ils ont quitté la blouse pour se déguiser sous de superbes manteaux rouges et ils montent des chevaux noirs. Ces rouges et ces noirs sur un fond de ciel gris décident une harmonie puissante dans la peinture de M. Regamey. Vraiment, ces sapeurs, placés dans le grand salon, en face des moines de Doré^ sont aussi une des œuvres notables de Pexhibition.
Après avoir honnêtement glorifié l'armée en peinture, je m'en tiens là ; je ne parlerai plus d'aucun guerrier, sauf d'un Vainqueur, par M. Erhmann, soupçonnant que ce chef barbare peut être quelque Vercingétorix qui a défendu sa patrie contre les Romains, en quoi on ne saurait le blâmer d'avoir tué ses envahisseurs. Le malheur est qu'une femme allégorique, avec des ailes et uge draperie rose flottante, le couronne, de même qu'une muse ailée inspire Cherubini, dans son portrait au Luxembourg. Je demande aux artistes, trop impuissants pour exprimer sans fantasmagorie lar signification d'une figure, d'en revenir aux inscriptions sur des rouleaux de papier, comme on fit souvent au qioyen âge.
A présent, c'est fini. Plus de soldats, ni plus de prêtres I
Avec les paysans (ce qui veut dire en grec les gens du pays, et en diverses îiutres langues les citoyens travailleurs de la terre et producteurs des denrées les plus utiles à la ville), nous avons le plaisir de nous retrouver en pleine nature,
Jules Breton, de Courrières, dans le Pas-de-Calais, est toujours l'habile interprète de ces races qui, en France, savent à peine lire, et que leur ignorance naïve préserve sans doute de la déformation morale et physique. Comme il les aime, il les embellit peut-être. Ou peut-être seulement sait-il les choisir. Comptez les de- •moiselles qui assistaient dimanche au Derby de Chantilly; prenez un nombre égal de paysannes dans une commune quelconque ; nommez un jury formé de sénateurs, qui sont les aréopagistes de la nouvelle Athènes parisienne, de rédacteurs des petits Journaux, qui sont connaisseurs autorisés en toutes choses, avec un appoint de bourgeois sans aucune esthétique préconçue ; faites juger sur nature le procès de Phryné contre la paysannerie féminine ; et pariez pour les beautés colorées par le soleil et parfumées par le grand air.
L'un des tableaux de Breton représente la 'Récolte des pommes de terre : une jeune fille tlebout et de profil tient le sac ouvert; une femme agenouillée y verse le contenu d'une manne. Le champ est plat et simple, sans aucun, accident du paysage. Pour fond, un ciel d'aprèsmidi, sur lequel se dessine la tête caractérisée de la jeune fille, aussi sérieuse que si elle accomplissait une mission religieuse. Peut-être même mérite-t-elle mieux le paradis que les moines de Doré.
Le second tableau de Breton est plus intime et plus original. Il sort de la série des faneuses, moissonneuses et autres laborieuses. Une échappée de plaisir. Dans un petit jardinet, en avant de maisonnettes ombragées d'arbustes, il y a des pots de fleurs égarés parmi les herbages ^\ les cultures légumières. Une jeune servante, en petit
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bonnet rond, est venup furtivepient s'agenouiller 4^7^^^ un héliotrope dont elle sent la fleur. Fillette délicate et gentille^ qui trahit son instinct bien naturel. La t^te est délicieuse, et tout est peinj amoureusenient, avec finesse, d^ns une coloration distinguée. Cette p^iiie page de peinture, comme on dit en français banal, fait songer à' certaines pages des romans de George Sand, la Petite Fq^ dette ou Geneviève.
Voilà un tableau que j'adopterais pour le risquer au milieu de mes vieux hollandais e^^pressifs de la vie familière. En voici un autre : c'est Marguerite, par M. Gustave Jundt.
Marguerite, sœur
De la fleur.
Fait aussi siicplelte
Sa toilette, A l'eau du lavoir^ '
Son miroir.
Ces vers charmants de M. Louis Ratisbonne, M. Jundt les a traduits en une image qui pourrait s'intituler Idylle on Églogue, tout comme les grecqueries des adeptes du haut style. Les peintres d'idylles grecques ont même ce désavantage, qu'ils n'ont jamais vu les genoux de Chloé traversant un ruisseau, tandis que M. Jundt peut avoir ou la chance, — dont je le féliciterais, — d'avoir aperçu, entre les branchages des saules, le sein de Marguerite, qui ne s'en doute pas. L'air est encore voilé de la brume argentine du matin. Marguerite se lève de bonne heure pour aller aux champs. Comme la fleur, — sa sœur, — elle aime la rosée, et d'abord, s' esquivant de la ferme, elle va rafraîchir, à l'eau du lavoir solitaire, sa tête in-
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ǧuue et ses beauj bras. Ejl^ e§t lî|, ype dp face^ ses longs cheveux encore épars, le corsfig© entr'quyerl, heureuse d^ $pn aspersion bienfaisante, comme le moineau qui rei|iue seà aijps dans une petite flaque d'eau claire. Quand Marguerite aura renoué sa pheirelure et agrafé SQg| corsage, elle aura l'air de Jeanne d'Arc et, proprette, elle s'en ira* garder ses moutons ou remuer les bouquets d'herbe fraîche.
Celte toilette d'une fille de la nature est extrêmement chaste. Le modèle est étranger aux provocations de la vie civilisée, ^'entend3 aux mœurs des villotiers. Marguerite n'a jamais approché de Paris, ni d'une grande ville. On ne l'eût pas laissée retourner au pays. Restes-y, Marguerite. Tu es plus belle et pl^is saine, et non moins irrésistible que la rousse courtisane de notre ami Marchai. Un grand charme de cette composition toute simple est Tatmosphére qui entoure Marguerite. Le paysage est vague sous la vapeur matinale, dans les tons nacrés
qu'affectionne Corot; la touche en est légère, les détails y Sont noyés dans une douce harmonie; si bien que la
vierge rustique semble apparaître au milieu des nuages
comme une madone de Murillo.
Un tableau généralement estimé, et appartenant à la •galerie nationale de Berlin, est la Première Leçon de danse
au village y par M. Vautier, Suisse d'origine, mais formé
à l'école de Dùsseldorf.
On dirait que M. Gustave Brion se rattache à la même
école, bien qu'il n'aitpeut-êtrejamaistravaiilëoutre Rhin.
Ses Pèlerins de Sainte-Odile^ qui lui valurent une première
médaille et la croix en 1863, sont maintenant, je pense,
au Musée du Luxembourg. Son tableau intitulé la Zec-
tufe de la Bible représente un intérieur protestant de l'Alsace. Le vieux père^ qui lit avec recueillement, est assis à gauche^ un peu isolé comme un prédicateur. La famille, hommes, femmes et enfants, et même quelques voisins, écoutent, dans des attitudes diverses. Plusieurs de ces figures sont bien agencées. Il y a des têTes expressives. Le dessin est correct et serré. Les accessoires sont peints avec beaucoup de soin. Et précisément à cause de ces qualités minutieuses, l'ensemble reste assez froid. Un peu de spontanéité et de flamme, par-dessus cette élaboration consciencieuse, et le talent de M. Brion y . gagnerait.
La peinture, comme les personnes naturelles, a son magnétisme. Expliquez l'attraction qu'exerce une petite infante de Velazquez, malgré la morbidesse de ses traits et sa petite mine burlesquemént hautaine, ou l'enthousiasme qu'inspire parfois la moindre ébauche d'un maître ? Est-ce que la nature ne se présente pas souvent pour ainsi dire sous l'aspect d'une esquisse? Et ce sont justement ces effets vagues — inOnis — qui ont le plus d'attrait. Le soleil a de ces caprices : jl lui plaît de ne pas accentuer également tout par de vifs rayons, et de laisser des parties indistinctes, neutres, autour de personnage^ ou d'objets énergiquement affirmés. L'art doit faire son profifde ces enseignements du grand montreur d'images, le soleil.
L'escamotage est un des artificesde la peinture, familier aux praticiens supérieurs, tels que Rembrandt, Hais, Brouwer, Jan Steen, Rubens, van Dyck, Velazquez ou Titien, mais qui ne semble pas agréer aux peintres mo» dernes. En peinture, powaie en politique et en di-
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plomatie, il faut quelquefois dissimuler pour réussir.
Je cherche de ces tableaux magnétiques et attractifs ^qui coiymuniquent la flammjB. Je n'en trouve point.
V Huître et les Plaideurs de Ribot, c'est, comme toujours, une œuvre savante, mais charbonneuse; sans le titre inscrit au catalogue^ on n'en devinerait point le sujet. Impossible également de deviner Tépoque ni le pays où la scène se passe. Trois bonshommes, en costume indescriptible, qui font on ne sait quoi^ et Ton ne sait où. Est-ce le jour, ou la nuit? Le fond, est-ce un intérieur, ou un effet de plein air? On remarque çà et là des mains et des morceaux d'étoffe excellemment peints. Mais, malgré cette dépefise de talent, le tableau est comme non avenu. M. Ribot devrait oublier Ribera, Valenlin et les autres broyeurs de noir, et peindre en pleine lumière. Nous Tattendons sous Terme, au grand ■ jour.
M. Roybet a aussi le défaut de ne pas s'inspirer tout directement de la nature et do chercher Jes effets de la vieille peinture ; ne vous tourmentez pas de cela, mes amis, vos tableaux noirciront assez avec le temps. Faites clair d'abord, le plus clair possible, car finalement la lumière est le premier magicien de votre art.
Lumière implique ombre, c'est vrai. Comme l'homme qui avait perdu son ombre, le soleil lui-même s'effrayerait s'il perdait lô contraste à son éclat. La lumière égale partout, ce n'est pas beau sur la nature;, aussi ces effets sont extrêmement rares. En peinture non plus, ce n'est guère supportable, et le clair-obscur est à la fois un des prestiges et une des difficultés dans toute image exprimée par la couleur. Dégradation de la lumière jusqu'à des
sombreurs^ toujours transparentes. Mais jamais dç léngbres.
Je connais un excenlrîgue — peut-être est-il de la famille féline des lynx — qui soutient qu'il ne fai(*Jaqp^is nuit noire. Il est certain qu'on finit par voir très-clair dans « l'ombre des cachots » .
Roybet a fait des Joueurs de trictrac : deux gentils jeunes hommes, assis à une table, en costume du seizième siècle. Pourquoi ce déguisement? C'est le reproche qu'on a raison d'adresser aussi à Meissonier. Pour lire ou dessiner, pour regarder des estampes ou jouer au trie^ trac, il n'est pas nécessaire de porter la défroque d'un siècle passé, pu de sortir d'un ^baï masqué à TOpérai Des étudiants en veste de velours, des ouvriers en blouse, des canotiers en jaquette rouge, ne seraient-ils pas aussi pittoresques que des mignons dé fienri itl, des pages de Louis XIII, ou de petits marquis Pompadour? '
Les deux tableaux qui ont décidé la réputation de Roybet : un Fou sous Henri III (Salon de 1866), aujourd'hui chez la princesse Mathilde, et la Joueuse de mandoline (Salon de 1867), offraient pareillement cette mascarade de costumes. Un piqueur en guêtres de cuir aurait pu conduire les deux superbes limiers du fou de Henri III, et, pour pincer de la mandoUne, une toilette splendide et capricieuse de quelque lionne moderne fe% rait aussi bien que le costume d'une courtisane vénitienne.
Pourquoi donc ce parti pris d^anachronismes, quand il s'agit de sauver et dé régénérer Tart en se rapprochant de la nature et de la réalité? '
Ainsi costumés à la Valois, les petits joueurs de trictrac ont d'ailleurs des physionomies espiègles, très-al-
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tentiyes et très-fjpes. Les poses sont naturelles et mémQ élégantes dans leur abandon. Le dessin général est très* juste, tes mains ont de Texpressioq. La boite du trictrac est une merveille d'exécution pr^cieuse^ au milieu do cette peinture large et solide, malgré la petite proportion des figures. Seulement le fond est noir 1 Pieter de Hooch, van der Meer, de Delft, ou Jan Steen, y eussent percé quelque fenêtre pour laisser jouer une gaie lumière derrière les personnages^ sur les étoffes et sur les accessoires.
Ces Joueurs de trictrac, la Marguerite à la fontaine et là Jeune Paysanne à V héliotrope^ ce sqnt les tableaux de genre que je choisirais au Salon.
M. James Tissot est toujours très-personnpl et trèsdistingué dans sa manière un peu prétentieuse et — pour employer ijne expression vulgaire — tirée à quatre épingles. Ça vaut mieux que Tart rougeaud et vulgaire. Il est petit maître^ mais, il est maître^ puisqu'il fait ce qu'il veut et comme il veut. Il procédait d'abord pn peu de Leys, hantant les maisons gothiques à pignon pointu, ca^-essant des demoiselles à coiff^ bordée d'or. Puis il s'est rajeuni de quelques siècles, il s'est mis dans ses meubles et il à fréquenté des personnes de son temps. Le jour où il fit la connaissance des Deux Sœurs, ces femmes vertes que nops avons justement vantéqs au salon de 1864, il a été tout émancipé. I| a surpris de jeunes pêchjBuses au bord d'un ruisseau, sous des pommiers fleuris (1865). Il a confessé de belles pénitentes dans des chapelles bretonnes (1866), ou écouté les confidences de pensioniiaires en promenade au printemps (1867).
Cette fois, il expose une vue du jardin des Tuileries,
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trop mince^ et un Déjeuner sous la treille^ à l'époque da Directoire. Tôle-àtête galant d'un incroyable^ peut-être quelque représentant du peuple, et d'une femme égarée. La physionomie de l'homme a une expression narquoise, assez inquiétante, et qui fait soupçonner un drame à ses premiers actes. Le berceau de feuillages, tous les accès * soires sont travaillés-d'une brosse aiguë, avec une délicatesse qui devient de la maigreur. Cela rappelle le procédé des préraphaélites anglais il y a quinze ans.
M. Toulmouche est aussi un précieux, mais dans un style moins particulier. Il peint les discrets épisodes de la vie des jeunes bourgeoises : un Lendemain de bal, le Fruit défendu, V Attente, un Mariage de raison; et, celte année, le Dernier Coup d'œil et un Jour de fête. Ces petites personnes sont assez intéressantes avec leurs formes rondelettes et leurs têtes malicieuses. Peinture sage et propre, qui plaît aux maîtresses de pension et aux familles de douces mœurs.
Un tableau très-original et chaudement peint, c'est le Conteur d'histoires, ijar M. Bellet du Poisat, qui s'est essayé dans des manières et dés sujets très-divers. Il a fait de grandes compositions historiques ou dramatiques, des scènes de la Bible, dans le sentiment d'Eugène Delacroix, comme ses Hébreux du salon do 1865, quelquefois d'excellents paysages, comme ses Moulins de Dor-drecht (salon de 1866). Le conteur d'histoires a pour auditeurs une jeune femme et une vieille, un jeune garçon et une jeune fille, tous assis sur un talus au bord d'un bois. Les histoiies qu'il Jeur conte ne sont pas d'aur jourd'hui, car il porte un costume tout rouge à la mode du seizième siècle, et les autres sont du même temps.
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Le rouge et les couleurs bariolés font à merveille sur la forêt verte. La structure et la pose des personnages ont quelque chose de baroque et de robuste, qui attire Tattention.
Il y avait un peintre sur lequel la jeune école comptait beaucoup, M. Alphonse Legros, auteur d'un grand tableau appartenant au docteur Ricord, et intitulé la />tscussion scientifique, exposé en 1863. Depuis, M. Legros avait été travailler en Angleterre. Il reparaît aujourd'hui avec deux sujets d'église : une Amende honorable^ où je ne sais quels pénitents se prosternent devant un haut dignitaire ; et un Lutrin^ trois ou quatre chantres en soutane rouge et surplis blanc. Il est bizarre qu'un long séjour en Angleterre, où, jô crois, il demeure encore, l'ait fait tourner. à des sujets si indifférents à la vie moderne. Et surtout il est regrettable que sa pratique soit tombée dans la même décadence que son inspiration. Sa peinture était vivante autrefois; maintenant, avec une certaine science froide, c'est la mort.
Un sujet en harmonie avec les idées du temps peut être une raison de succès, les peintres du boudoir et du sport le savent bien et ils en profitent, de leur côté. Au salon de 1866, M. ûuran, de Lille, avait exposé un « souvenir de la campagne de Rome », VAssamné^ remarqué par les visiteurs et loué par la critique. Il a peint cette année, avec le même talent, Saint Finançais d'Assises recevant les stigmates^ Qui l'a vu et qui en parlera, sauf peut-être VUnivey^s religieux?
Au contraire, Courbet avait trouvé un sujet — un litre — piquant, humoristique, original : Y Aumône du mendiant. Quelle leçon de fraternité ! M^is si le sujet peut
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empocher le succ&s, SI ne Vontratne pas à lui tout seul.
dourbet s'étoiine sans cloute de la froideur de ses ainis vis-à-vis du vieux mendiant déguenillé, qui donne une piécette à un petit bohémien; Mais ses amis s^étonnent qtie, pour représenter la pauvreté généreuse, Thumanité persistant vaillante et solidaire malgré la plus extrême misère, il ait choisi expi*ës un typé altreux et repoussant. N'a-t-il jamais vu des mendiants superbes, sympathiques sous leurs haillons, et auxquels on donnerait franchement la main comme à des gentlemen T Frederick Lemaltre a quelquefois exprimé au théâtre ces individualités immaculées, toujoiirs hautes et fortes, quelle que soit la bassesse de leur, condition sociale, par exemple, dans le Chiffonnier de Félix Pyat. L'idée, puisque Tami de Proudhon peint des idées, c'était jie montrer un homme ayant sauvegardé le caractère humain, protestation excentrique contre les fatalités du sort, contraste vivant à la dégradation des classes élevées. Au simple point de vue pittoresque, c'était là encore ce qu'il faN lait chercher : une certaine beauté de race, native et inéluctable, que ne sauraient absolument déformer les accidents extérieurs, et qui s'affirme tout de même, dans la vieillesse et la pauvreté, par la tournure, le geste, la physionomie.
Il paraît que Théopile Gautier, qui loue tout le monde uniformément et qui peut-être a quelquefois loué Courbet comme les autres, l'a abîmé cette année dans le Mo^ niteur. Il a profité de la bonne occasion pour attaquer un ennemi des doctrines consacrées; mais ce tableau ne fait rien à la valeur a du maître-peintre » . Qu'on aille revoir uti ensemble de ses œuvres à soti exposition par-
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liculiëre, réouverte aii carrefour de rAloda et augmentée de beaucoup dé productions nouvelles. Il n'est besoin d'aucune hardiesse pour dire et écrire que Cburbel est aiajourd'hui le plus peintre de Técole française. Les anciens compagnons d'Eugène Delacroix dans sa lutte romantique savent que le temps finit par donner raison — à ceux qui n'ont pas tort.
tl fait très-chaud. Tout Paris s'en va sur les bords dé la toer ou dans les campagnes. Allons-nous-en vers les forêts de Compiègne ou de Fontainebleau et autres lieux affectionnés des paysagistes. Peut-être serons-nous entraînés en Italie, en Egypte et jusque, dans Ttnde. Ctri voyage si vite à présent ! Eii partant le matin par Yilled'Avray, j'ai Tespoir que nous arriverons aux grandes Indes cô soir.
C'est Corot qui nous arrête à Ville-d* Avray. « Là matinée est belle. » Des terrains marécageux^ précédant leâ bois, sbnt encore couverts de brouillards. La brune argentine plaît toujours à Corot, qui se lève de bonne heure, mais qui fait la sieste dès que le soleil rayonne sur la terre. Une petite pastourelle, 1q| pieds dans Teau, garde quelques vaches, heureuses en ces frais herbages. Corot n'a jamais fait qu'un seul et même paysage. Celui-ci est une des meilleures épreuves de son atelier de reproduction. Le. second tableau qu'il a exposé, lé Soir — tbtts voyez bien qu'il ne peint jamais en plein jour -— ^
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représente un groupe de gros arbres au bord d'une rivière traversée par un troupeau. Pendant que Corot dormait son somme, le soleil avait pompé les vapeurs du matin, qui^ à cette heure, redescendent tranquillement pour s'étendre sur le gazon et y passer la nuit.
Chintreuil, .qui est matinal aussi, a vu le I^ver de r aurore après une nuit d'orage. Il avait attendu ce spectacle à un bon endroit : devant lui, — devant nous, — au premier plan, un lac encore émouvé par la tempête passagère. De Tautre côté de l'eau s'élèvent à droite des terrains montueux et à gauche une autre éminence couronnée d'arbres. Dans la courbe centrale , ménagée entre ces hauteurs et formant comme l'ouverture d'une vallée, là précisément apparaît l'aurore. Fameux théâtre pour dresser sur cette balançoire une jeune sylphide aux doigts de rose chassant avec son éventail Pompadour les gros nuages noirs qui ont tourmenté la terre. Je ne serais pas étonné qu'il y eût encore au salon de ces Aurores du « grand style » . N'est-ce pas très-prosaïque et même matérialiste de montrer des teintes rosâtres précédant Tapparition du disque éblouissant ? De même, en littérature, dire : Le soleil se lève, le soleil se couche, ce n'est pas poétique, cuire que cette locution est antigaliléenne et anliscientifique. Si la terre tourne, comme les savants croiqit en être sûrs, on ne doit pas laisser entendre que le Meil fait la roue autour d'elle et que, après l'avoir regardée d'un œil ardent, il aille se coucher. Pour mettre le langage en harmonie avec les faits scientifiques, il faudra changer tout cela, et, par la* môme occasion, les sexes du soleil et do la lune, dans U
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langue allemande, qui féminise le soleil [die Sonne) et masculinise la lune (der Mond),
On voit que nous avons beaucoup à faire, en toutes choses, par le temps qui court — bien plus vite qu'autrefois.
Le tendre Chintreuil, excité sans doute par Torage, s'est monté au ton le plus énergique pour peindre cette bataille des éléments, cette victoire de la lumière sur les ténèbres. Les verts glauques de l'eau, les bruns sourds des terrains, les bandes rouges du ciel ont une intensité rare, même chez des coloristes plus violents.
Surprendre la nature dans ses moments capricieux, c'est la passion de Chintreuil. N'avez-vous pas admiré parfois la pluie en plein soleil? On fauche la luzerne sur des champs plats inondés de lumière. Les petits tas d'herbe coupée, d'un vert enfleuri de rouge, brillent comme des bouquets rangés sur Je sol. Mais voilà qu il pleut plus loin, à Tautre bout du champ I Une douce pluie d'été, qui raye le ciel lumineux, aspersion bienfaisante qui n'effarouche pas le soleil. Cet effet est charmant dans le second tableau de Chintreuil.
M. François Daubigny a fait un Printemps. Le printemps est d'invention moderne en peinture. Trouvez-en des exemples chez les anciens maîtres néerlandais I Les paysagistes romantiques non plus* ne risquèrent pas souvent Téclosion des feuilles -, en général, ils préférèrent , l'automne avec ses végétations roussies. Les Anglais, plus téméraires, et chercheurs de nouveauté en tout, ont découvert les pommiers fleuris sur de fraîches, pelouses. Constable avait déjà fait des prés d'un vert scandaleux, — tel qu'on en voit partout au mois de mfii, ïl
n'était pas question alors, dans les diverses écoles, de faire en peinture ce qu'on voit. Millaîs et bien d'autres ont décidé plus tard cette révolution naturaliste, toute simple, mais qui effraye encore les sénateurs de la critique. Il y a cependant une série des quatre saisons^ par le vénérable Nicolas Poussin : le printemps, c'est le Paradis terrestre, que Poussin et M. Cabanel n'ont jamais vu; l'été, c'est Ruth et Booz; l'automne, c'est la Terre promisey avec «les deux espions de Moïse, portant une grappe de raisin ; » l'hiver, c'est le Déluge. Va-t'en faire du paysage naturel, avec ces conceptions idéales! Dans le printemps du Poussin, «le Père éternel balancé sur les nuages et l'esprit tentateur réfugié sûr l'arbre de la science if ne ndùs donnent aucune impression de la pousse des herbes et des fleurs. L'enseignement du tableau est sans doute que la science trompe et entraîne à mal et que, si les premiers hoiûimes eussent accepté l'ignorance dans le paradis, ils y seraient encore.
Peut-être néanmoins qu'Eve n'a pas eu tort de mordre à la pomme. Celte pomme prouve d'ailleurs que Te paradis terrestre était dans un verger de Normandie, et non pas en Orient, comme le soutiennent encore des antiquaires orthodoxes. Eh bien, faisons des vergers normands ou des jardins de Fontenay-aux-Roses, et, si vous voulez des personnages, nous y mettrons des rosières, des « demoiselles de la Seine», ou des paysannes du Calvados.
Le Printemps de M. Pfançois Daubigny est très-frais et très-gai. Les arbres en fleurs y font circuler leur patfum. L'exécution est large et libre. La couleur, par ex-
ceptipn^ sort des tons brunâtres, trop habituels à ce peinlre inégal, excellent dans certaines de ses œuvres, quelquefois cfeux et fade. Son autre tableau, Lever de luney est pénible et faux. La lune, représentée par un paquet de couleur jaune, on pourrait la prendre avec la main.
M. Daubigny fils imite les procédés de son père. Il est souvent trop noir, mais il a de la force. Ses Vanneuses bretonnes ne manquent pas de caractère et sa Forêi de Fontainebleau est assez mystérieuse.
Paul Huet nous entraîne de Fontainebleau à Pierrefonds. Jl apporte toujours dans sa peinture un sentiment poétique et une pratique naagistrale. Il n'a jamais oublié l'inspirateur de sa jeunesse, le paysagiste Constable. Ses Ruines du château de Pierre fonds, exposées dans, la salle centrale, put un très-grand air. Elles feraient bien dans un musée, entre un Troyon et un Jules Du pré, pour apprendre aux jeunes paysagistes à ne pas « chercher la petite bêle » sous' les herbes et dans les feuillages.
Paul Huet aussi a un fils, qui a exposé deux tableaux et qui sera peintre : il Test déjà tout naturellement.
En pendant au Paul Huet, dans la grande salle, raux flancs d'un tableau d'apparat : trois souverains à cheval, — est le Garde-manger des renardeaux^ par M. Hanoteau, élève de Gigoux. Scène de bois, qui inté resse les chasseurs. Paysage trè's-franc, très-wa^wre avec des verts lumineux. C'est de la peinture saine comme me disait un connaisseur en vieille peinture M. Miindler, à propos d'un autre paysage, par M. Lan syer, élève de Courbet. Dans ces œuvres où la naïveté
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a formé la science, on sent une conviction généreuse et indépendante. Ils peignent selon la nature et selon leur nature. Dans ces conditions saines et normales, en effet, il ne faudrait plus qu'avoir du génie pour être un trèsgrand artiste et pour servir puissamment au progrès de l'art.
Le paysage de M. Lansyer représente une Source en Bretagne. C'est aussi en Bretagne que M. Héreau a observé les Ramasseurs de varech sur une plage* La mer se relire, mais l'orage approche : le ciel est tout noir, et la tempête sera terrible. Les ramasseurs de varech se pressent de charger leur charrette attelée dé deux bœufs et d'un cheval. M. Héreau mérite bien la médaille qu'on lui a votée pour cette peinture de vive impression.
La Bretagne a porté bonheur aux paysagistes, et M. Bernier a aussi obtenu la médaille pour son Etang de Quimerc'hj près Bannalec, dans le Finistère.
Autres médailles accordées à des paysagistes : à M. Harpignies et à M. Appian, deux peintres très-fins et qui sortent de la banalité.
Je n'ai pas su découvrir les œuvres de trois paysagistes qui représentent le grand style, MM. Alexandre Desgoffe et Paul Flandrin, élèves de M. Ingres, et Français, qui les «précède aujourd'hui dans la carrière, » après avoir fait d'abord du paysage nalurel.Mais je ne suis pas inquiet de leur succès : ils ont pour eux les gens bien élevés, l'Institut, les administrations gouvernementales, la surintendance et ses annexes, la haute critique; ils sont de cette classe favorite dont on peut dire justement qu'elle est autorisée.
M. Brest, en passant par Venise, nous mène au Bas-
phore. Mais nous stopperons un moment en Egypte, pour y admirer un effet du soir par M. Belly, élève de Troyon. Ah I quelle profusion de lumière rousse sur le paysage l C'est à étouffer l Je me rappelle les premiers tableaux que Marilhat rapporta d'Egypte, et entre autres cette Vue de la place de VEsbekieh, au Caire, son chefd'œuvre. Nous ne pouvions croire à cette atmosphère embrasée, qui semble avoir cuit la terre et réduit tous les objets à Tétat de caramel. Decamps nous avait déjà montré la lumière en Turquie, des murs d'un blanc à éblouir, à peu près l'effet du soleil sur des plaques d'argent. Marilhat nous montrait de l'or fondu et comme déliquescent. 0 la bonne éXuve, pour faire transpirer les malades d'obésité 1
Dans le paysage de M. Belly, il y a de grands arbres touffus, heureusement 1 et même, au premier plan, un réservoir jd'eau, où pataugent des buffles. Entre les arbres, on aperçoit des figurines, des constructions et des percées sur la campagne. Composition très-riche, trèscolorée et d'une puissante harmonie.
Ferait-il plus frais au bord du Nil? Pas beaucoup. Les Femmes fellahs^ de M. Mouchot, en rapportent tranquillement des amphores pleines d'eau. C'est le soir aussi, et ces figures de femmes, tournées avec une élégance majestueuse, se profilent sur un ciel lourd et presque opaque. Sans avoir voyagé dans ces contrées, on est certain que M. Mouchot et M. Belly sont dos observateurs exacts ei sincères. M. Belly était déjà hors concours, et M. Mouchot a été médaillé très-légitimement. .
Lançons-nous jusqu'aux Indes, puisque nous sommes