‹ Salons de W. Bürger, 1861 à 1868Chapitre 6 sur 16 · UB SALON · texte numérisé non relu

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ombrée par uû trou, ca donne de la (jôuleur par coûtraste. Mais puisque le globe de rciEiil est convexe, la sculpture doit le faire tel et procéder sans escamotage. Si, à certaines époques et dans certaines écoles, elle a risqué ces supercheries, Texemple n'est pas bon à suivre.^ La tête humaine est assez belle pour que l'art se contente de la reproduire tout simplement comme elle est^ dans sa vérité plastique, avec un peu de poésie, de sentiment; de ce que nos amis les esthéticiens appellent VidéaL

Les œuvres de Clésinger et de Carrier-Belleuse offrent déjà beaucoup d'intérêt, mais voici peut-être la sculpture qui faisait le plus d'effet au Salon : une Lionne du Sahara^ en plâtre teinté couleur de pierre, par M. Gain, élève de Rude. Assise sur le (rain de derrière, les jambes de devant posées droit sur le sol, comme deux colonnes entre lesquelles jouent ses lionceaux, Ja lionne dresse le cou et la tête, dans Tatlitude des grands sphinx de Thèbes ou de.Carnac. Tournure d'une majesté superbe, parce qu'elle est simple. La structure de l'animal est accusée par de larges plans, dans la manière de Barye et des antiques. Exécuté en granit, ou coulé en bronze, ce* serait très-beau à mettre dans un parc ou sur le perron d'un château. M. Gain méritait bien la médaille que le: jury lui a votée à l'unanimité, je suppose.

Le plâtre du petit Saint Jean^ de M. Paul Dubois, m-é^ daillé l'année dernière, reparaît en bronze cette année.. OEuvre parfaite, d'un caractère et d'une distinction^ rares, et qui gagne encore à sa transmutation en métaL 11 est regrettable seulement qu'on ait laissé à ce bronze un ton sourd, presque couleur de suie ; une patine ver-*

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dâtre en accentuerait mieux les finesses. Je ne connais pas la destination de ce petit prédicateur dans le désert, mais il prêcherait bien au musée du Luxembourg, où la bonne doctrine n'est guère affirmée par les statues banales que TAcadémie avait le privilège d'imposer au budget des arts. Les dessins que nous avons vantés dans un précédent article, Adam et Ève^ d'après la fresque de Raphaël au Vatican, et la Madeleine^ d'après le tableau (d'André del Sarte au palais Borghèse, sont de ce même M. Paul Dubois, qui a beaucoup étudié en Italie ; celuilà, du moins, ne s'y est pas abîmé.

Le jury avait le droit de décerner deux médailles d'honneur, une à la peinture et une à la sculpture. Il parait qu'il n'a trouvé aucun peintre digne de cette faveur exceptionnelle. Mais il a donné une de ses médailles de 4,000 francs — à un mort, sans doute pour encourager les artistes vivants — à mourir. L'idée est baroque; il se pourrait que ce fût une simple combinaison financière pour dispenser la surintendance et le ministère de la maison impériale de secourir la famille de l'artiste défunt, s'il avait une famille.

Le mort est un ancien grand prix de Rome en 1832, médaillé de première classe do 1840, M. Jean -Louis Brian, d'Avignon. Son œuvre est un Mercure, statue inachevée, dont on a moulé un plâtre sur la terre qui durcissait, se fendillait et menaçait ruine. Ce respect d'une création interrompue par la mort est très-louable, et la statue elle-même, indiquée d'une main habile, largement préparée dans les masses principales, a cet attrait qu'ont en général les ébauches d'un maître. M. Brian ^'était formé dans Tatelier do David d'Angers, et il y avait

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acquis une pratique savante. On admire, avec une certaine émotion^ ce dernier jet d'un talent qui n^était pas sans valeur.

Un autre défunt, plus célèbre que M. Brian, Foyatier, l'auteur du Spartacus des Tuileries, revit également à Tex position, dans une de ses œuvres : V Athlète A Icidamas sauvant une femme et un enfant pendant la ruine d'Herculanum^ groupe de grandeur naturelle, en bronze. Ça ressemble un peu, comme style, à une scène du Déluge^ de Girodet. L'athlète n'est qu'une étude académique, d'ailleurs savamment constituée; mais la femme qu'il tient par la taille et suspendue en l'air le torse renversé est superbe, et la mince draperie qui se colle à ses reins laisse transparaître des formes modelées jusqu'à la profondeur des os. Foyatier n'avait pas beau- <îoup de génie, quoique son Spartacus ait été un des grands succès de la statuaire contemporaine, presque égal au succès de certaines œuvres de David d'Angers, dont la famosité fut presque universelle ; mais il était initié à de fortes méthodes, et si, en peinture, la fantaisie, l'esprit, rëclat peuvent suffire parfois à improviser des images attrayantes, rien ne peut- suppléer, en sculpture, à une science acquise avec certitude. La statuaire est, par essence, un art positif, concret, compacte, qui ne s'accommode point des procédés subreptices et approximatifs.

Le sculpteur qui obtint, Pannée dernière, une médaille d'honneur pour une statue très-vulgaire. Satyre portant le petit Bacchus, M. Perraud, premier grand prix de Rome en 1847, n'a exposé qu'un buste en marbre, portrait de M. Ambroise-Firmin Didot. Il n'y a guère dé

plus mauvais buste dans tout le Salon. C'est petit, mesquin^ contraire à toute qualité sculpturale et à tout sentiment de la nature. La critique, qui vantait au dernier Salon V Enfance de Bacchus et qui contribua par ses dithyrambes à lui faire décerner une médaille exceptionnelle, qu'a-t-elle dit, cette année, de Fauteur du buste de M. Didot?

Un groupe très-remarque, et très-spirituel, est celui d'un petit faune jouant avec des oursons, par M. Frômiet, élève do Rude. Ce faunet^ étendu à plat ventre, agace avec des brindilles ses compagnons, gros comme des chats, et dont les griffes ne sont pas encore redoutables. Tout était amusant, j'en conviens, dans la bonne et vieille nature de la mythologie. Cet enfantillage entre un gai petit garçon tout sauvage et ces gentils petits ours donne envie d'aller, au fond des bois, dénicher des lapins dans leurs terriers et des oiseaux dans les nids de Rousseau, ou simplement, au bord de quelque torrent, pêcher des goujons. TouCParis y est déjà, non pas peutêtre à jouer avec des oursons ou à pêcher à la ligne, mais, du moins, à promener sous la feuillée ses crinolines rouges et ses vestes blanches. Et bientôt les artistes, en guêtres de cuir et chapeau de paille, vont suivre tout Paris, puisque le Salon, dont on espérait la prolongation jusqu^à la fin' du mois, est décidément fermé. C'était pourtant une petite fête qui, de temps en temps, distrayait le public do la question danoise et des autres embarras politiques et financiers. Allons donc nous distraire dans les forêts, au bord de la mer, ou par quelque voyagelointain.— Bon voyage, mes chers artistes I etrapportez-nous des chefs-d'œuvre. Il en manque. Il en faut.

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IKSI ÇAtON DB 1864.

M. Frémiet a aussi exposé le broDzc de son Chef gaulois, petite statue équestre, d'après le plâtre du dernier Salon, commandée par le ministère des beaux-arts.

Nous prendrons maintenant à la file tous les médaillés de la sculpture, excepté M. Gain, qui se trouve hors ligne.

M"* Léon Bertaux, déjà connue par quelques sculptures religieuses et par le couronnement d'une fontaine monumentale pour la ville d'Amiens, qui eut un certain succès l'année dernière, a fait un Jeune Gaulois prisonnier des Romains, statue en plâtre. Ce n'est pas trèsfort, mais il y a quelque caractère et du mouvement. Approuvons le jury qui récompense, en une femme artiste, un talent consciencieux et un courage viril.

M. Borrcl père a été gratifié de la médaille de 400 francs pour avoir ciselé celle de Napoléon II. Qu'en ferat-on?

M. Cambos, élève de Jouffroy; très-juste récompense pour une gracieuse statue de jeune fille, sous ce titre prétentieux : la Cigale. Elle aura chanté, — tout Tété, — cette petite, sans songer à la bise qui est venue et qui la surprend, — presque nue, soufflant dans ses doigts. Sa chemise — impossible de dire « sa draperie » — est bien jetée autour du corps et collée par la bise à ses flancs juvéniles. Le mouvement ramassé de la figure grelollanle est très-juste et charmant, surtout à la voir de profil.

M. Chatrousse, élève de M. Rude, avait au dernier Salon une élégante figure de femme, symbolisant la Renaissance française, et destinée, je crois, à un monument public. Sa Madeleine pénitente, affaissée sur une

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roche du désert, tient la croix entre ses bras croisés sur la poitrine. La tête a une expression douloureuse et mystique bien sentie.

Il y a de l'élan dans la statue en bronze de M. Falguière^ élève de Jouiïroy : un Vainqueur au combat de coqs. Il y a de la science et une belle pratique dans VAbeldQ M. de Feugères des Forts, élève de Duseigneur. Il y a une certaine énergie dans le Chasseur de M. Iguel, élève de Rude. Nous regrettons de ne rencontrer que de la banalité dans la statue d'un autre élève de Rude, M. Franceschi, la Foi, modèle pour le monument d'une famille polonaise, et dans le groupe V Innocence et l'A'' mour^ de M. Protheau, élève de M. Bonnassieux. Il est plus difficile encore d'approuver les œuvres de M. Sopers, de Liège, élève des académies de Liège, d'Anvers et de Berlin : un Faune à la coquille; ~ de M. Sussmann Hellborn, de Berlin ; \m Jeune Faune ivre-, — de M. Truphème, élève de M. Bonnassieux : une Jeune Fille à la source. Nous n'avons pas vu les ouvrages en cire qui ont valu la médaille à M. Santa-Cploma, de Bordeaux. Reste M. Hippolyte Moulin.

Ce n'est pas parce que M. Moulin est né à Paris et qu'il est élève de Barye, que nous distinguerons audessus des autres sa statue en bronze intitulée : une Trouvaille à Pompéi. On remarque d'ailleurs que nous aimons et protégeons assez les étrangers. Oui, nous avons plaisir à introduire par la publicité ces hôtes de hasard, qui nous apportent souvent des éléments neufs et l'indication de tendances autres que celles des artistes français, presque exclusivement tournés vers la tradition latine. Il est bon d'être cosmopolite, tout en conservant

une sève nationale. En scalptarc, malheureusement, les écoles étrangères ne sont pas si fortes que les écoles de peinture. Il y a d'excellents peintres en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Angleterre, et qui rivalisent avec les peintres français : on l'a bien vu à l'exposilion universelle de Paris en 1855, à l'exhibition internationale de Londres en 1862, et tous les jours on le voit dans les diverses expositions des capitales et même des villes de province. Il n'en est pas ainsi des sculpteurs étrangers. L'Europe n'a point d'artiste comme Barye, comme Clésinger, sans parler des illustres morts, tels que David d'Angers et autres.

Le bronze de M. Moulin représente un jeune garçon nu et debout, qui a trouvé je ne sais quel bibelot dans les ruines de Pompéi, peut-être la médaille qu'on devait décerner à son auteur. La figure, élégamment dessinée, ferme et pleine, au lieu d'être molle et vide, comme tant de statues vulgaires, a du mouvement, de la vivacité, de la gaieté. Elle ferait bien pendant au jeune Vainqueu?' de M. Falguière, avec lequel elle suscite une comparaison toute naturelle.

Ces qualités communes aux statues de MM. Moulin et Falguière, on les constate aussi, même avec une science plus accomplie, dans un bronze de M. Crauck, élève do Pradier : la Victoire couronnant le drapeau français. M. Crauck a obtenu le premier grand prix de Rome en 1851, ce qui ne semblait pas lui avoir porté bonheur jusqu'ici. Il ne brille pas par l'invention; mais dans un sujet romain, banal et stéréotypé, comme l'est la Vietoire, on s'en tire par une exécution correcte et habile.

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Une Nymphe tourmentant un dauphin, c'est encore un sujet décoratif, dont Part de la renaissance italienne et la statuaire française des trois derniers siècles ont laissé des modèles de toute sorte. M. Félon, de Bordeaux, a très-énergiquement cramponné sa nymphe sur le dos du monstre marin, dont la gueule ouverte lancerait un beau jet d'eau dans quelque fontaine.

M. Bartholdi, de Colmar, est plus ambilieux, et, comme il convient à un élève d'Ary Scheffer, il cherche l'idéal, autrement dit une idée littéraire et même philosophique. Prométhée n'est-ce pas un symbole éternel? le symbole de la lutte et du martyre. L'homme moderne, ainsi que l'homme antique, n'aspire-t-il pas toujours à se redresser sous le vautour fatal? Pour un rien, \q Prométhée Aq M. Bartholdi aurait pu avoir le succès du Sphinx de M. Moreau.

Il ne lui a manqué que d -être remarqué par un prince de la cour ou par un prince de la critique. Le vautour de M. Bartholdi n'est pas moins neuf que le gentil petit sphinx félin de M. Moreau. Ce vautour a deux têtes, comme certains aigles héraldiques, sans doute pour symboliser les deux puissances qui tourmentent l'homme. L'une des têtes plonge son bec crochu dans les flancs du Murtyr moderne, tandis que Tautre tête inoccupée paraît converser avec la victime qui se regimbe. Est-ce le bec de la torture religieuse ou celui de la torture politique qui fait relâche pour le mooient? Chacun a son tour. Pourquoi no travaillent-ils pas tous deux ensemble ? N'ont-ils pas été toujours solidaires et inséparables?

Ces allégories, ou plutôt ces allusions, plaisent sans doute aux esprits philosophiques qui demandent à l'art

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de prêcher ou de soulever des idées. Il est désirable, en effet, que l'art signifie quelque chose et qu'il corresponde aux sentiments do Thumanité vivante. Mais alors peut-être faudrait-il que les formes allégoriques se renouvelassent comme la signification qu'elles prétendent receler. Pourquoi représenter le Martyr moderne sous la forme du Proméihée antique? La véritable création artiste serait celle qui incarnerait dans une image nouvelle la vie nouvelle.

L'imagination, c'est-à-dire la faculté de créer des images, est très-rare. Eugène Delacroix en était doué. Un sentiment, une idée, une impression, un fait, lui sautaient aux yeux sous une forme originale, qu'il cherchait à réaliser. 11 y arrivait souvent, mais parfois l'image qu'il avait vue demeurait ébauchée et incomplète, malgré sa puissance prestigieuse comme peintre, je dirais volontiers comme traducteur du poëte qui était en lui.

Un sculpteur qui a de l'imagination dans ce sens-là, c'est Préault. Personne n'est plus inventif. Il a inventé quantité de chefs-d'œuvre qu'il n'a jamais poussés jusqu'au bout, ou qu'il n'a même jamais commencés. Dans le temps où Ton projetait un couronnement de l'arc de l'Étoile, il fît — en conversation, un aigle admirable dont l'envergure abritait tout le mt)numeîit. Une autre fois, il commença, — en terre, un Charlemagne si gigantesque que la tête du colosse perça le plafond de l'atelier et que sa couronne impériale eût renversé les toits. Mais il a fait aussi, — en réalité, pierre ou bronze, plusieurs beaux ouvrages, par exemple, son Crucifié de Saint-Oermainl'Auxerrois. Il n'avait au Salon que deux médaillons en plfttre, exécutés à l'époque du romantisme, avec un sen^

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liment très-vif et un doigt fiévreux. La génération actuelle, n'ayant plus ces emportements, ne paraît pas trop comprendre et pas du tout approuver les tendances et le style dont les artistes étaient alors aiïolés. Elle a bien raison, mais elle a grand tort. Le romantisme n'avait pas le sens commun^ mais il avait le sens particulieri la passion, la vie originale.

On se rappelle les petits groupes de H. Mène, qui eurent du succès aux exhibitions précédentes, surtout auprès des sportsmen et des Anglais, notamment le petit groupe d'une chasse au renard. M. Mène a exposé, cette année, un petit groupe en cire finement travaillé, et dont le bronze se. vendra bien en Angleterre : deux limiers au poil rude et au museau effilé comme des chiens d'Ardennes, tenus en laisse par un chasseur écossais. Nous avons revu aussi son Vainqueur du Derby, en bronze. Un autre cheval, en bronze, Walter-Scott, des écuries impériales, portait la signature de M. Alfred Barye, fils et élève du grand artiste.

Les bustes étaient fort nombreux. Les portraits de prêtres et de militaires dominaient, comme dans les salles de la peinture; puis, les compositeurs de musique; diverses illustrî^lions de la science ou de la politique; quelques femmes.

Le cardinal Morlot, l'archevêque AfTre, Févêque d'Alger, le chanoine secrétaire de la grande aumônerie do France, etc.; le maréchal Randon, par M. Cordier, dont la Jeune Mulâtresse en bronze, émaux et onyx^ n'a pas fait autant d'effet que ses précédentes statues polychromes, le général Reibel, le général Auger, etc.; Mozart, Chérubini, Halévy, Auber, etc.j le baron Larrey,

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Champollion, Augustin Thierry, M. Louis Veuillot, par M. Etex, M. Rattazzi, le ministre qui a fait blesser Garibaldi, le docteur Nélaton, qui a guéri la blessure, M. Orillé de Tounens, le souverain découronné, etc.; une très-belle Italienne, la Palombella, par M. Carpeaux, une belle Parisienne, par M. Gilbert, une belle jeune fille, par M. Barre, etc.

Cette série de bustes, instructive pour étudier les têtes des personnages qui ont une action quelconque sur le monde contemporain, des types comme MM. Veuillot, Morlot, Rattazzi et autres, n'a malheureusement aucun intérêt au point de vue de Fart. Le seul buste hors ligne reste celui de la jeune fille anonyme, sculpté par M. Carrier-fielleuse.

En sculpture, Clésinger et Carrier, la Lionne de M. Gain et le Saint Jean de M. Paul Dubois ; en peinture, un succès factice, le Sphinx de M. Moreau; deux tableaux étonnants deM. Meissonier; Rousseau, Corot et toute une pléiade de paysagistes habiles ; quantité d'œuvres plus ou moins secondaires, mais accentuées par diverses qualités; beaucoup de femmes nues, et point de beauté; de l'adresse et parfois de Fesprit; peu d'intelligence et aucune morahté ; point de génie : tel est, à peu près^ le résumé du Salon de 1864.

I. — Peinture. — Le jury. — La médaille d'honnear et les simples médailles. — M. Gabanel et ses critiqaes. ~- Le portrait de l'Empereur et le portrait de M°>e de Ganey. — Anarchie de la peinture française. — Tendance des écoles du Nord. — Révolution et rénovation. — Les grands prix de Rome. — Groupes divers. — L'art humain et l'art superstitieux. — Le salon carré. — Portrait de la reine d'Espagne. — La marine de M. Gudin. — M. Gérôroe et les ambassadeurs Siamois. — Procession de scarabées. — Les prodiges de M. Desgoffe. — La Prière de M. Gérôme, — Prosternation et prostitution. — La mule du pape. — Livres et images. — L'esthétique de Proudhon. — L'art et la morale. — M. Matejko. — Les Artilleurs de M. Schreyer. — Les peintres de bataille. — Originalité du tableau de M. Schreyer. — Les tristes Vainqueurs de M. Protais. — Enterrement de la guerre. — Délivrance d'AndrO" mède. —MM. Bin et Duveau. — L'Anliope de Corrége respire et les philosophes de Rembrandt parlent. — Les fouilles de Pompeï.

— La peinture, c'est la vie. — M. Balze. — Peintures décoratives par M. Puvis de Ghavannes, etc., etc.

II. — La pléiade rustique. — Jules Breton. — Les Italiens, Poussin et Watteau. — Les paysagistes romantiques. — Les paradis et les Ârcadies. — Les travaux de la campagne. — Interprétation de la réalité. — L'individu et le type. — Les esthéticiens de l'antiquité.

— Dégagement des êtres réels. — La Lecture.^ MM. Guérard, Bource, Mongodin. — Le Saint Sébastien de M. Ribot. — Vieilles légendes. — Rembrandt et la Bible. — Géricault et Delacroix. — Pastiches d'idées et pastiches de formes. — Manet, peintre académique. — Martyre et charité. — Un Saint Sébastien de Van Dyck.

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Ombre et lumifepe. — Ribera, Caravage et Valentin. — Les Tenabrosi. — Le clair-obscur. — Velazquez et Rembrandt. — Un mot de Shakespeare. — Renvoi des Savoyards à la fontaine.— Peindre en plein air. — Les Musiciens. — M. VoUon. — M. Bonvin. — MM. de la Brély, Viry, Tissot. — Le printemps. — Pommiers en fleurs. — M. Whistler et la Princesse du pays de la porcelaine. — MM. Boucher, Doumenq, Julian, Amand Gautier. — Gustave Doré.

III. — L'auteur du Sphinx. — La rage de Vidéal. — Louis XI V sur la porte Saint- Denis, — Jason et Méde'e. — La Diane de M. Baudry. — La ligne serpentine. — H. Chaplin. — Le Chdleau de cartes et le Loto. — M. Vidal et sa magie. — M. Hébert. — Perle noire, — M. Bouguereau. — M. Giacomolli. — V Enlèvement d'Amymone et V Enlèvement d^ Europe. '— VHylas de M. Lenepveu. — M. llanvier et V Enfance de Bacchus, — Daphnis et Chloé, par M. Amaury Du val.— La Communion des apôtres et Vémis, par M. Delaunay.— Decamps en Italie.— M. Timbal.— La peinture difficile. — Ëraste et la littérature facile. — M. Fromentin. — M. G.-R. Boulanger. — M. Pasini. — Meissonier I et Meissonier II. — M. Ghavet. — M. Biaise Desgoffe. — M. Philippe Rousseau. — MM. Monglnot, Thurner, Edouard Muller, Tony Faivre, Henner, Sellier, Feyen-Perrin, Chifflard, Schlesinger, Yan' Dargent, Ehrmann, Lambron, Andrieu, Fauré, Bellet du Poisat, Antigna, Bonnat, Etex, Emile Lévy, Beyer, Aubert, Manet, etc.

IV. — Les paysagistes. — MM. Eugfene Isabey,' Paul lluet, Cabat, Corot, Français, Charles Le Roux, François et Pierre Daubigny, Emile Breton^ Blin, Anastasi, Harpignies, Ilanoteau, Bclly, Brest, Berchère, de Tournemine, Rave, Berlhon, .Leleux, Ilédouin, Jacque, Jeanron, Carrier, Grésy, Crapelet, Guillaume, Aguttes, Lansyer, Reynart, Michel (de Metz), Daliphard^ Bureau, Chevandier de Valdrôme, de la Rochenoire, Vie, van Marcke, Chabry, Bavoux, Saint -François, Appian, Chintreuil, Léopold Desbrosses, etc. — Les portraits. — MM. Roller, Merle, Pichon, Fontaine, Bonnegrâce , Brongniart, Fanlin, Faure, Pérignon, M"»® O'Connell. — MM. Robert Flcury, Gigoux. — La comtesse Marie Keller. — M°»e Browne. — Et Courbet?

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V. — Les ÉTRAHGERg. — Ubi veritas, ihi patria, — Quadruple alliance. — Ave Italia^ bonsoir ! — La mort et la vie. — Le renouveau. — Influence de Paris sur les étrangers. — Bilan de l'école française actuelle. — Anglais, Italiens, Espagnols. — MM. Vannutelli, Gisbeft, Rico, Ferrandiz, Zo. — Les peintres russes. — li'école belge. -- Wieriz, Leys, Gallait, Madou, Alfred Stevens. — M. Alma-Tadema. — M. Alfred Verwée. — M»® Marie Collart. — MM. Xavier et César de Cock , ^e Schanipheleer, Tscharner, de Beughem, Boulenger, J. Goethals, Papeleu, Bohm, van Moer, SmitS; de Winne^ de Jonghe, Baugniet, Bource, van liove, Louis Dubois, Verlat, De la Charlerie, Robie. — Les Hollandais. — Roelofs et ses Moulins, — Caraclfere du paysage hollandais. — MM. de Haas, Kuytenbrouwer, Jongliind. — MM. Springer, Weissenbruch, Bisschop, W^^ Stolk. — Les Allemands. •— MM. André et Oswald Achenbach, von Thoren, OUo Weber, Schenck, Brendel, Ilùbner, Heilbuth, Vaulier, Anker, Becker (de Berlin), Schœlderer, Victor Mùller, Friedrich Kaulbach. — El Courbet?

VL — La scdlpture. — Vercingétorix. — Le monument fait par Préault. — MM. Rochet, Leveel, Oliva, Crauck, Leenhoff. — Le Chanteur florentin el M. Paul Dubois, — L'Aristophane .de M. F.-C. Moreau. — JW^e Mars, par M. Thomas. — MM. Salmson, Mathurin Moreau, Alfred Jacquemart, Chapu, Capellaro. — La statuaire et la vie moderne. — - L'autel du travail. — L'agricullure et l'industrie. — Mars et Vénus. — Les bustes. — MM. Adam-Salomon, Dantan jeune, chevalier Destreez, Lescorné, Elex, Carrier- Belleuse, Barre, Fulconis, Chenillion, Devers, Cordier, Claude Vignon, Emile Hébert, Marcello, Du Seigneur, Chatrousse, Préault, Alfred Barye, Mène, Cain, Isidore Bonheur. — Les dessins. — Mme (le Rothschild, MM. Paul Flandrin, Appian, Hanoleau, Paul Dubois, Bida, Pollet, DoussauU, de Wismes, Steiule, Michel Bouquet le faïencier, Popelin l'émailleur. — La gravure et l'eauforlc. —- Quelques omissions : MM. Toulmouche, CompXe-Oalix, Jundt, Brion, Servin, etc., elc. — Le portrait de Proudhon, par Courbet.

En France, tout se fait par Tautorit^, qui se multiplie dans des pluriels innombrables : les autorités. Il y a des autorités constituées pour gouverner tout, ensemble et détail, et qui se lient, se relient, par d'ingénieux mécanismes, en remontant jusqu'à l'autorité au singulier.

Une des autorités de Tart, le jury constitué sous la présidence de M. le surintendant, a décerné des récompenses avant d'ouvrir les portes de l'exposition! C'est vraiment admirable et très-hardi de juger ainsi, à première vue, 3,500 œuvres d'art sans consulter les impressions du public, de la critique, des amateurs et des artistes eux-mêmes. Il est entendu que ça ne nous regarde pas. A qui appartient naturellement la «médaille d'honneur? » A celui qui a peint le portrait du souverain. Le jury a donc attribué la suprême récompense à son vice- président, M. Cabanel. Qu'importe que celte grande médaille de 4,000 francs, presque effacée au premier contact avec le public, semble déjà fruste?

Pour les simples médailles de 400 francs, il y avait aussi des noms patronnés, ce que les libéraux appellent méchamment en politique des candidatures officielles; une princesse impériale, des peintres de boudoir et des peintres de bataille, des prix de Rome; auxquels, pour ne pas offusquer absolument Topinion publique, il a fallu ajouter quelques talents qui se recommandent tout seuls. Dans la sculpture, par exemple, était-il possible de ne pas donner la grande médaille à l'auteur du Jeune Chanteur florentin?

L'attribution d'une médaille à madame la princesse impériale a provoqué, malgré le règlement, la création d'une quarante et unième médaille. Celle quarante et unième médaille du Salon de peinture fait penser, mais à l'inverse, au quarante et unième fauteuil de l'Académie, occupé par les fanlômes de Molière et de tant d'écrivains illustres jusqu'à Lamennais et Déranger.

Les mentions de médailles, affichées sous les tableaux récompensés, sont un guide officiel pour le public et pour la critique. Nous voilà ^enseignés sur les quarantedeux tableaux qui priment au Salon. Chose étonnante, néanmoins! la critique autorisée (le mot a été inventé pour désigner les interprèles plus ou moins directs de l'autorité) se permet de discuter les verdicts du jury 1 Cela donne un air d'indépendance, bien qu'on soit affihé à la haute compagnie chargée de la tutelle des arts, et cela semble prouver la liberté de la presse en fait d'art, liberté déjà surabondamment prouvée en politique par certains journaux qui sont censés faire de Topposition, .

Oui, c'est étonnant que le portrait auquel est atta-

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chée la médaille d'honneur soit critiqué par des écrivains qui témoign'ènt volontiers de leur sympathie pour le peintre et pour le modèle. Je ne lis pas les articles sur lé Salon, mais je les fais lire par un jeune élève de rÉcole des beaux-arts :

— Eh bien, qu'écrivent-ils de M. Cabanel, de M. Gérôme et des autres favoris ?

— Cabanel? Il est abîmé : « Le portrait de l'Empereur manque à la fois de pensée, de grandeur et d'artifice... »

— Rien que ça !

— Dans un autre article, on lit : « M. Cabanel est admirablement choisi pour rapprocher, lier et conglutiner les coteries. Son talent agréable et muqueux ne peut effaroucher aucune école. Le jaune d'œuf, qui fait les liaisons, si j'en crois la Cuisinière bourgeoise, abonde dans les portraits et les tableaux de cet artiste. On y savoure encore un jus de groseille rafraîchissant et quelque peu détersif... La tête est d'une ressemblance incontestable, mais amollie, et pour ainsi dire énervée... L'habit noir est tout neuf... M. Cabanel a l'air de vouloir rivaliser avec les gravures de mode... Quant aux accessoires du portrait, ils exécutent une cacophonie terrible avec cet habit neuf et ce gilet beurré... La couronne, le sceptre et le manteau impérial... On se demande à quoi ressemblerait le malheureux habit noir, si l'Empereur prenait le sceptre en main et se coiffait de. la couronne, etc. ))

Ce dernier trait est cruel et montre bien le caractère grotesque du portrait. Après cette critique, extraite du Petit Journal^ je suis content de n'avoir plus à parler

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ièS SÂtON B£ 1868.

moi-même du peintre, du personnage et de la médaille d'honneur.

Une seule observation : cet art détestable, qui fournit des tableaux à la cour, à TÉlat, aux musées, aux monuments, aux palais et aux châteaux, coûte très-cher aux Français : car les dignitaires, les fonctionnaires, et généralement les personnages de haute volée, de haut luxe, de haute dépense, sont salariés par le budget. Qui paye ces portraits officiels? qui paye les Ambassadeurs siamois^ de M. Gérôme? qui a payé, le Sphinx de M. Moreau, Tannée dernière? qui paye, celle année, les Cinq Sens, de M. Henri Schlesingcr? qui paye toutes les acquisitions de la Maison de l'Empereur et du ministère des beaux-arts, du domaine de la couronne, des princes, des différents ministères, de la préfecturede la Seine,etc.,etc.? et qui paye encore toute l'administration dite des beauxarts, depuis lé ministre et le surintendant jusqu'aux derniers commis? La question financière se rattache ainsi à la question posée dans une brochure de Louis Viardot : Comment faut-il encourager les arts? A quoi l'on devrait peut-être répondre : Laissez-les faire librement.

M. Cabanel a exposé un second portrait : M"® la vicomtesse de Ganey. Debout, tournée vers la gauche, et vue jusqu'à mi-jambes. Les bras nus descendent le long de la robe et les mains se rejoignent en avant. La chute du cou et des épaules, rallongement des bras et 'des mains, sont d'un dessin impossible et contre nature. La robe, très-décolletée, en velours violet, heurte désharmonieusement un fond de tenture jaunâtre. Mais la tête, retournée de face, est très-fine de physionomie ; la narine est mobile, la bouche bien dessinée; les domi-

teiniôs qui modèlent le visage sont délicates. Si l'on encadrait seulement la tête dans un médaillon ovale^ ce serait très-distingué. On s'arrête devant ce portrait comme devant le portrait de TEmpereur^ mais peut-être cependant, malgré sa médaille d'honneur, M. Cabanel n'aura-t-il point à se féliciter du Salon de 1865.

L'exposition tout entière n'est guère plus entraînante pour les critiques que ces deux portraits classés hors ligne par le jury. A la première visite, nous avions été pris de découragement. On venait justement d'admirer les chefs-d'œuvre des galeries Pourtalès et van Brienen. La peinture ancienne fait grand tort à la peinture moderne. Nous n'avons plus de Rembrandt ni de Frans Hais pour le portrait. Les paysagistes sont assez forts, mais ils n'égalent pas Ruisdael. Quelques peintres de genre ont du talent, Inais ils sont loin de Terburg et de Metsu, de Jean Steen et de Pieter de Hooch. Après avoir étudié toute l'exposition, nous y avons cependant trouvé un certain nombre de tableaux intéressants à divers litres.

L'école française actuelle n'a plus aucune cohésion. On ne saurait y signaler des tendances communes, ni même y distinguer des groupements sympathiques. Il n'y a plus de partis en peinture. Après avoir bataillé vainement, presque un demi-siècle, sur une division arbitraire, le dessin et la couleur, on a bien essayé récemment d'inventer une autre division absurde, l'idéalisme et le réalisme. Mais l'idéal et le réel sont aussi inséparables que la couleur et le dessin. Il est seulement vrai de dire que les peintres en général semblent se rapprocher de la nature, que les sujets mystiques et les sym*

no SALON DE i86D.

boles des vieilles superstitions sont de plus en plus abandonnés, que Part se tourne plus volontiers vers la représentation des choses humaines, actuelles et méaio familières.

Le contact avec les peuples du Nord est sans doute une des causes de celte conversion assez imprévue dans un pays comme la France, qui, presque toujours, se fît gloire de suivre l'Italie et les traditions méridionales. H n'y a plus guère de peintures dites religieuses^ ni de mythologiades, bien que ces curiosités archaïques soient emphatiquement accueillies parla critique autorisé^ — à encourager Vidéal des civilisations mortes. Peut-être que, maintenant^ la lumière ne vient plus du Midi. Oh ! la triste école que l'école italienne au dix-neuvième siècle t £t que sont devenus en Espagne les descendants de Velazquez ?

Quel scandale, pourtant, si l'école française, reniant les dieux et abjurant l'idéal romain, risquait d'être confondue désormais avec les écoles de la Hollande et de la Belgique, de l'Allemagne et de l'Angleterre !

Est-ce que, après une métamorphose de forme qu'on a appelée le romantisme, il se préparerait en France — et en Europe — une métamorphose dans l'idée môme qui inspire les arts?

Peut-être.

Mais la France, si elle a l'instinct révolutionnaire, n'a pas beaucoup l'instinct rénovateur, et ses institutions la préservent d'ailleurs contre l'avenir. A Rome, où elle sauvegarde la papauté, spirituelle et temporelle, elle entretient aussi un clergé artistique, véritable sacerdoce de l'orthodoxie. Les grands prix, missi daminiei^ revenue

de Rome^ perpétuent dans les expositions la double tradition sacrée de la Fable et de la Bible, qui^ à elles deux^ sont censées résumer la science et la poésie humaines.

Quels sont les principaux sujets exposés en 1865 par les grands prix de Rome ? Diane ^ par M. Baudry; Parthénope^ par M. Biennoury; Sapko, par M. Chifflard; la Communion des apôtres et Vénus, par M. Delaunay (coup double, qui a failli lui gagner la médaille d'honneur) ; V Enlèvement d'Amymone y par M. Giacomolli (médaillé); \9i Chaste Suzanne, par M. Henner (médaillé); Hylas, par M. Lenepveu; Diane, par M. Levy (médaillé); le Christ ex/ïiran^, par M. Schopin; la Mort de Léandre, par M. Sellier (médaillé)^ etc. Voilà sans doute une digue préservatrice contre Tinondation des sujets tout simples empruntés à la vie moderne.

Cette petite coterie pseudo-romaine est encore la plus puissante auprès de l'administration et dans les journaux. Elle n'est d'ailleurs « conglutinée, » comme dirait le critique de M. Cabanel, que par sa propension vers les sujets myslagogiques^ de méaie que le petit groupe de réalistes prétendus, contrastant avec ces prétendus idéalistes d'un vieux monde, n'est relié que par son affectation d'un naturalisme peu choisi. Ce sont là les deux extrêmes de l'école actuelle, entre lesquels on pourrait encore signaler un petit groupe de peintres sincères et campagnards, M. Breton, par exemple; un petit groupe de vrais peintres, enveloppant leur originalité dans le souvenir de quelque grand maître, par exemple, M. Ribot; un petit groupe de peintres pittoj^esques et spirituels, comme M. Fromentin; un petit groupe de gracieux contrefacteurs de l'école Pompadour, comme

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M. Chaplin ; un petit groupe de peintres de mœurs bourgeoises, comme M. Toulmouche; un petit groupe analogue aux préraphaélites anglais, comme M. Tissot; un petit groupe continuant M. Ingros; un autre, Paul Delalaroche; un autre, Eugène Delacroix; un autre, Meissonier^ etc. Mais, vraiment, au milieu de cette anarchie d'où se dégagera peut-être une inspiration salutaire^ dans le sens de ce que nous aimons à appeler « Fart humain », eh opposition à Tart superstitieux et mystique, toute analyse et toute synthèse de l'art français sont également impossibles.

Allons donc au travers de cette déroute universelle, avec la naïveté d'un enfant bien éveillé ou d'un curieux égaré dans des ruines, mais qui aurait le pressentiment d'un monde nouveau. Car la vie est immortelle. Omnia mutantur, nil interit.

Le salon carré est toujours l'arche officielle où sont sauvées du déluge de Texposition toutes les espèces, pour que la race ne s'en perde point. En face du portrait de TEmpereur des Français est le portrait de la reine d'Espagne, figure entière, de grandeur naturelle, assise sur le trône, par M. Marzocchi deBelucci, né à Florence. L'Espagne ne peut manquer d'être bien gouvernée par une Majesté si apparemment majestueuse.

Le lambris entre les deux portes d'entrée est occupé par une immense toile de M. Gudin : V Arrivée de l'Empereur à Gênes, On s'accorde à trouver cette peinture trop décorative. Tous les tons de la palette y pétillent comme les fusées multicolores d'un feu d'artifice. Payé par les citoyens français, au paragraphe du budget intitulé : Maison de l'Empereur. Combien? 50,000 francs.

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En face de cette marine impériale, au milieu du lambris le plus vaste, est le tableau de M. Gérôme : Réception des ambassadeurs siamois au palais de Fontainebleau. Même paragraphe du budget. Quel prix? 50,000 francs? Espérons que ce tableau passera à la postérité. C'est curieux comme les plus curieuses pages des Mémoires du duc de Saint-Simon. Le monarque représentant la France de 1864, assisté de sa famille^ de ses courtisans et dignitaires, abaisse un regard terne sur une file d'étrangers couchés à plat ventre, qui serpentent vers le trône, comme les tronçons d'un reptile caparaçonné — caparaçonné — d'étoffes luisantes. Glori(jjjise cérémonie pour Thumanité, proclamée solidaire par des utopistes et des philosophes. La cour de Fontainebleau regarde cela sérieusement, comme si elle était la cour- de Siam et comme si nos mœurs politiques ne s'éloignaient pas trop des mœurs de Textrême Orient.

La composition»d'une telle scène n'était pas facile. Il semble qu'il eût fallu élever au centre de la toile le trône et tout le cortège impérial, en pleine lumière, à la façon des artistes du moyen âge peignant la Trinité radieuse, entourée d'anges et de saints; puis, dans l'ombre du plan inférieur, la procession des malheureux qui se traînent aux pieds d'une puissance suprême. M. Gérôme a pris son sujet de biais, redoutant peut-être les difficultés du clair-obscur, s'il eût étage en perspective son enfilade de prosternés. Il les a donc aplatis de profil, à la queue leu-leu, rampant de gauche à droite, sur un même plan, vers le trône dressé à l'angle de la toile. Toutes, les dames en blanc, debout derrière l'Impératrice, font ainsi, au coin du tableau, une trouée lumineuse qui contraria t; 11, 10.

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Teffet général. Dans une composition bien agencée, c'est le milieu qui doit attirer le regard par le rayonnement de la lumière et la combinaison des lignes. M. Gérôme connaît ces règles classiques et naturelles ; mais il a ses raisons pour ne pas les suivre.

Son talent, qui d'abord cherchait la distinction du style, a vite échoué sur un petit écueil de coquillage et de pierreries fausses. M. Gérôme semble avoir Tœil d'un joaillier plutôt que Tœil d'un peintre. Avec quelle minutie amoureuse il a ciselé les montures de ses scarabées siamois^ leurs pattes^ antennes et autres appendices! Leurs robes de soie^ de^ligranes d'or et d'argent^ brillent et miroitent sur leur dos horizontal. Il y en a de vert émeraude, de bleu azur, de jaune oranger, de toutes couleurs avec tous reflets. On dirait une rangée d'insectes piqués sur une carte d'entomologiste. C'est prodigieux! Les prodiges de M. Biaise Desgoiïe, dans la reproduction de la nature minérale, sont égalés dans xes images mirifiques d'une humanité horizontale^ contre laquelle je serais heureux, si je savais le latin, de citer les beaux vers antiques sur la structure verticale qui permet à l'homme de contempler le ciel.

Dans cette partie entomologiste (je garde le mot] de sa peinture, M. Gérôme, qui défie M. Biaise Desgoffe, surpasse certainement Denner et Willem Mieris, les illustres modèles de la plus exécrable enluminure dont l'histoire de l'art ait conservé le souvenir.

Pour ce qui est des personnages de la cour française, ils ressemblent aux figures de la galerie de M"»* Tussaud à Londres, telles qu'on les verrait, de l'entrée de la salle, avec une lunette concave, rapetissant les mannequins à

visage de cire. Ces formes vides n'ont aucune existence, ni par le modelé, ni parle dessin. On s'étonne que ceux qui ont Tair de se tenir debout ne s'affaissent pas, comme les grenouilles de Siam, aux pieds des Majestés mal assises et qui, sans l'embrassement de leurs fauteuils, rendraient aux nobles ambassadeurs la révérence orientale. Les bras de l'Impératrice et ses mains sont bien plus impossibles encore que les bras du portrait de la charmante femme peinte par M. Gabanel.

Le second tableau exposé par M. Gérôme et intitulé la Prière représente des musulmans qui font leur dévotion matinale. Il y a là aussi des personnages atterrés par la superstition, dans toutes les altitudes honteuses, les uns acculés, les autres plies en arc, jusqu'à frapper le sol de leur front.

Toujours la prosternation, ou la prostitution, — c'est le môme mot^ ainsi que Pindique Pétymologie. Prostitution politique, religieuse et morale. Au Salon de 1861, c'était la prostitution de la beauté : Phryné laissant tomber ses voiles devant un aréopage de vieux satyres ; et la prostitution de la philosophie : Socrate présidant aux voluptés d'Alcibiade et d'Aspasie étendus sur un cubiculum. Au Salon de 1863, c'était la prostitution de la femme en général; une Almée^ agitant son ventre nu au milieu de soldats ivres : la Danse du ventre j ainsi que le public a nommé cette œuvre obscène.

Pourquoi affectionner tout particulièrement ces images d'abjection et de servitude? Pourquoi dégrader Thomme et la femme dans leur caractère individuel et social? Pourquoi blesser sans cesse et de tous côtés la raison, la conscience, la morale, l'histoire, la poésie, la nature,

tous les sentiments esthétiques du vrai, du juste et du beau?

Il y aurait maintenant un fameux sujet à choisir par M. Gérôme : Tambassadeur de quelque nation catholique, — comme est, par exemple, la France, — baisant la mule du pape.

Ce n'est pas nous qui exigeons de Tart une prédication directe. Mais peut-être cependant que les hommes et les sociétés se forment sous la vive influence des arts et des lettres.

Les images et les livres ont été, de tout temps et eu tout pays, les éléments essentiels de l'éducation. Pour la littérature, c'est indiscutable, puisqu'elle est l'instrument traductif et transmissif de l'esprit humain luimême. Mais, pareillement, les arls plastiques écrivent aussi tout ce que l'humanité conçoit, réalise ou désire. Le passé est dans les monuments de pierre comme dans les livres de papier. Pensée écrite, image peinte, sont les deux volets qui s'ouvrent sur le tableau de l'histoire. Le présent dépose son empreinte en deux couches juxtaposées : des mots et des formes. Et l'avenir, est-ce qu'il n'a pas pour devancière Vimagination poétique des littérateurs et des artistes ?

Dans une brochure qui va paraître et dont nous parlerons à propos de Courbet, Proudhon donne cette formule esthétique : «L'art est une représentation idéaliste de la nature et de nous-mêmes, en vue du perfectionnement physique Q.t moral de notre espèce. »

Est-ce cela? Presque. Pas tout à fait. La définition, trop impéralive, abîme l'artiste dans le moraliste. C'est le moraliste^ qui doit avoir en vue le perfectionnement.

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L^artiste a en vue la beauté, et il se propose de la faire voir aux autres, ce qui est son moyen de produire, par similitude, le vrai et le juste. La morale, la science, Tart n'ont point le môme ol)jet, mais ils doivent arriver au même résultat, le perfectionnement physique et moral de notre espèce, c'est vrai, et même au perfectionnement de la vie universelle^ dont l'humanité est un organe passager.

Il est malheureux que Proudhon ne soit plus là pour juger si le tableau de M. Gérôme peut servir au perfectionnement physique et moral de Tespèce humaine, et si le os homini sublime dédit ne fut point une erreur du bon Dieu.

Aux deux côtés du portrait de l'Empereur, par M. Cabanel, sont les grands tableaux médaillés de MM. Matejko et Schreyer.

M. Matejko a représenté le prêtre Skarga prêchant devant 4a Diète de Cracovie, assemblée vers 1592, dans^ la cathédrale de Cracovie, en présence de Sigismond III, roi de Pologne, et d'autres nobles personnages. Les figures très-nombreuses, presque de grandeur naturelle, au premier plan, s'échelonnent, faute de perspective, suivant des proportions mal calculées. La couleur générale est dominée par un ton violâtre assez déplaisant. Mais il y a des tôtes et des morceaux étudiés avec conscience. Bien qu'il s'intitule « élève de l'École des beauxarts de Cracovie » , M. Matejko semble avoir combiné la manière de Paul Delaroche et ceye de M. Gallait. C'est un succès que d'obtenir une médaille à ce concours du Salon parisien !

M. Schreyer est aussi un étranger, un Allemand de

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Francfort, mats déjà presque naturalisé Français par la médaille qu'il obtint h l'exposition de Tannée dernière, et je crois qu'il demeure maintenant à Paris. L'Empire manque de peintres de bataille et il n'a pas eu de chance avec les tristes machines de M. Yvon. Meissonier^ oui, voilà un peintre de bataille! Mais des héros gros comme des fourmis^ ce n'est guère homérique. Pourquoi le peintre de Solférino ne hasarde-t-il pas un pendant à la Bataille iTEylau par Gros? Combien coûterait donc un Meissonier de huit à dix mètres^ au prix qu'en vaut le centimètre carré?

Le tableau de M. Schreyer n'est qu'un épisode de la bataille de Traktir en Crimée, dans la guerre de 1855 : Charité de rartilkrie de la garde impériale, et même qu'un 'épîééde de cette charge périlleuse. Va lancer la foudre dans les rangs de l'armée russe I tu périras par la foudre I La mitraille russe arrête l'élan d'un attelage d'artillerie au galop ; un des chevaux et son cavalier tombent; les autres chevaux se cabrent, frémissent et bondissent; les autres cavaliers s'agitent avec frénésie. C'est très-beau, j'entends comme peinture; c'est d'un mouvement et d'une énergie excessifs, mais justes et trèsimpressionnants.

Il faut ajouter que cette grande et savante peinturen'est pas une commande, mais une invention indépendante.

Le peintre officiel de batailles a des préoccupations stratégiques, déménagements et des prévenances pour les ordonnateurs de ces tueries qui, d'ordinaire, ressemblent à des abattoirs avec un tas de veaux sacrifiés et un boucher flamboyant dans sa gloire. Tous les tableaux do

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bataille peints depuis le comioeQcement du siècle ont Tair de sacrifices humains^ où les victimes périssent fata* lement et presque sans se défendre. Ils donnent bien l'idée de la discipline et de Tautorité, puisqu'on est em* porté de force dans ces bagarres, par conscriptiou mé* . thodique et périodique. On ne s'y bat pas poursoa compte et nominativement. On meurt en bloc> et, sans le numéro de sa brigade. Les journaux disent : tel cor(Mk a perdu tant d'hommes, mais les vides ont été comblés^ Encore le premier plan des batailles ofûcielles esMU d'habitude, réservé aux cadavres de chevaux, parce qoA les chevaux sont plus précieux et plus rares que les hommes. « Quel désastre que notre perte d'un millier de chevaux I » s'écriait Napoléon le Grand, après une bataille où il avait fait tuer une dizaine de mille hommes. Cette simple phrase, extraite des correspondances publiées par un comité impérial^ explique les batailles modernes. La guerre pourrait être représentée par un échiquier, avec une main qui joue les pions. La vaillance et la rage individuelle n'y sont de rien. On tire en rang et à commandement, par impulsion mécanique.

Mais cependant, lorsqu'on est là, sans savoir pourquoi, et qu'une pluie de feu et de fer vous entre dans la peau et vous irrite les nerfs, il y a l'homme sous le militaire automatisé. M. Schreyer a exprimé cette réaction instinctive, cette violence de la personnalité humaine pour se tirer d'une passe néfaste. Quand on voit abattre les régiments de M. Yvon, comme des champs de blé par le moissonneur, ça fait exécrer les dictateurs de ce» meurtres. Quand on voit les quelques galants artilleurs de M. Schpeyer cernés par la mitraille, ça donr^erart

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envie d'enlrer dans le feu et de s'en débrouiller avec eux, pour la plus grande gloire — de la liberté humaine.

Là est le côté dramatique et original de la composition de M. Scbreyer. Elle fait songer aux récits terribles et naïfs des romans d'Erkmann-Châtrian. Comme peintre, M. Scbreyer a la fougue de ses artilleurs. Les hommes et les animaux remuent; la poussière et la fumée, la lumière et les nuages dans le ciel, tout combat. Les chevaux, lestement dessinés dans des élans exceptionnels, rappellent ceux de Géricault. La touche est large et brusque^ la couleur un peu chargée, mais sans perdre Tharmonie dans sa forte tonalité. Mettons à part cette peinture de M. Scbreyer comme une des meilleures du Salon.

Un autre tableau soldatesque, également honoré de la médaille et d'une place au Salon carré, les Vainqueurs, par M. Protais, tourne au pamphlet contre la guerre. Vainqueurs de qui, pour quoi, et pour qui? pour le roi de Prusse ou pour l'archiduc Maximilien? Qu'ils sont piteux ces pauvres vainqueurs, tout couverts de sang et de boue, les membres disloqués, Tair à la fois mélancolique et farouche! Il fait nuit, et, après uue fameuse journée, ils reviennent du champ de bataille où ils ont laissé les cadavres de leurs compagnons et amis. C'est donc bien triste la victoire ! Aussi triste que la Retraite de Russie, peinte, l'année dernière, par Meissonier. A force de victoires et de défaites, de conquêtes ou de désastres, de meurtres, d'incendies et de rapines, nous sommes suffisamment couverts de gloire. La gloire n'est plus qu'une banalité commune à tous, puisqu'il y a la gloire d'Austerlitz, la gloire de Vittoria, la gloire de Moscou,

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la gloire de Waterloo. Ne planions plus de lauriers pour en cueillir des branches : le laurier ne donne pas do fruits. Plantons la vigne et le blé, pour faire la Cène avec le pain et le vin ; plantons le chêne robuste, plutôt ' encore que l'olivier flexible. Plantons-nous surtout, au fond du cœur, Tamour do la justice et de la liberté!

Bon! voilà que M. Protais a aussi exposé un Enterrement en Crimée; deux pauvres bêcheurs de la terre, déguisés en soldats, et qui viennent de creuser, un trou» pour y cacher un ou plusieurs de leurs camarades. Ah çà, mais! c'est l'enterrement de la guerre! Les Fain^ queurs mélancoliques appartiennent à M. le comte W. de Lavalelte : serait-ce le ministre do l'intérieur, qui demande la paix ? On ne dit pas, dans le livret, que Y Enterrement ait été acheté par le ministre de la guerre. Quelle image séditieuse! Ça n'encourage pas les conscrits à brailler des chansons dans les rues, avec leurs numéros de victimes attachés à la casquette, enrubannés et enguirlandés.

Du dieu Mars passant à la mythologie, nous ne nous égarons point ; deux des grands tableaux du salon carré représentent la Délivrance d'Andromède; oh les a mis en pendant sur le lambris où trône la reine d'Espagne. L'une do ces Andromède est par M. Bin, qui avait exposé une A/a/fl«/<? au dernier Salon; l'autre est. par M. Duveau, élève de H. Léon Gogniet, et médaillé en 1864 pour une Messe en mer. M. Bin est également élève de M. Léon Gogniet, et il vient également de recevoir la médaille, celte année.

Andromède, une femme nue, enchaînée à un rocher, c'est toujours curieux, et, instinctivement, les visiteurs

du Salon comparent ces deux tableaux dramatisant lo même sujet, presque dans les mêmes proportions, mais« avec des qualités et des défauts très-différents.

La composition de M. Duveau est conforme aux règles : un groupe central se découpe en pyramide sur un fond de mer. Seulement les lignes y sont confuses, et TAndromède est d'un dessin trop court, sans élégance. Œuvre estimable et môme savante, mais médiocre. L'originalité, Iff flamnâe n'y sont point.

M. Bin a une personnalité plus accusée, que nous avions déjà fait remarquer au dernier Salon, dans le dessin correct et volontaire de FÀtalante. Son idée,, une idée de sculpteur, est de structurer des figures fermes comme acier, avec une fixité indélébile. Il presse la forme dans un contour strict, qui emprisonne un modelé sec. Et, chose singulière I c'est le mouvement môme qu'il lente de figer, au moment où il le saisit (^ans son paroxysme extrôme* Ainsi pour Atalante et Hippomène, arrêtés court dans leur élan au Imilieu du cirque; ainsi pour Andromède, effarée devant le monstre marin, et pour Persée, gui tombe du ciel la tête en bas. Vous savez, dans les fouilles dePompéi, on retrouve des figures pétrifiées, momifiées, cendrifiées ou torréfiées, subitement, avec l'attitude violente de la terreur et de la fuite. M. Bin ambitionne de réaliser des prodiges analogues. Mais peut-être que les conditions de la peinture ne s'y prêtent pas. La sculpture et la gravure peuvent, jusqu'à un certain point, immobiliser des images. La peinture est plus souple, plus malléable, plus flottante, plus vivante. L'Antiope du Corrége respire en dormant, et elle pourrait se réveiller. Une Vénus du Titien, étendue vo-

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luptUGttse sur son lit, pourrait se dresser et serrer son «mant dans ses bras moites. Un gentilhomme de Frans Hais tirerait facilement Tépée qu'il porte au côté, et un philosophe de Rembrandt est tout près de vous adresser quelque discours étrange. La peinture c'est la vie, ou, du moins, la nxétaphore artificieHe de la vie.

L'Andromède de M. Bin, finement ciselée en manière de bas-relief contre son rocher, tient la gauche du tableau. Le Persée, vu en raccourci, exécute un terrible tour de force. Quelle gymnastique léotardesque I Laissons ces fables et ces trapèzes. Marchons tranquillement par terre, et sur les pieds. C'est plus simple et moins trompeur. Que nous font ces miracles vertigineux de l'imagination païenne? N'aimez-vous pas autant une paysanne qui chemine sur son Ane, le long d'un pré, qu'une femme nue enlevée par un taureau soufflant eii , pleine mer?

M. Bin a exposé aussi un Jéms reconnu par la Madeleine dans le jardin du sépulcre, Andromède et Jésus , ce n'est pas maladroit; M. Delaunay a manqué d'obtenir * la médaille d'honneur, pour avoir fait Vénus et les Apôtres, On se concilie de fti sorte les bons mythologues et les bons chrétiens. Peut-être que Manet visait à la médaille, en doublant d'une fille nue et couchée son Christ insulté par les soldats.

L'Écriture sainte ne convient pas autant à M. Bin que la mythologie. Les scènes sentimentales du christianisme n'évoquent point l'image sculpturale comme les nudités païennes. Que M. Bin reste grec, ou qu'il se métamorphose tout à fait en moderne, puisqu'il vit à Montmartre, et non pas dans « Tantique Attique » .

Sur le palier du grand escalier, dans le vaste vestibule précédant le salon carré, sont exposées deux œuvres d'importance : une reproduction en faïence, par MM. Balze^ de la fresque de Raphaël à laFarnésine, le Triomphe de Galatêe^ et la grande peinture décorative de M. Puvis deChavannes pour le musée d'Amiens ; Ave, Picardia nutrix; c'est le titre de cette composition allégorique. Saluons donc la Picardie bonne nourrice, grâce au travail de ses enfants. Saluons aussi la belle Galatée et ses néréides, -qui nour^^issent depuis si longtemps les amants de l'idéal. Ces reproductions de chefsd'œuvre en matière dure seront d'un emploi très-utile aux architectes et aux décorateurs.

La peinture de M. Puvis de Chavannes est toujours très-distinguée par Télégance du dessin et la finesse d'un coloris pâle, approprié à la fresque. Ce que symbolisent ses figures empruntées à Tantique et à la Renaissance, on le devine à peu près : du côté gauche, on voit des hommes et des femmes qui ont l'air de faire cuver le vin et de moudre le blé; du côté droit, des femmes qui se baignent ou qui pèchent et des hommes qui naviguent. Mettons que ça signifie les ressources que la terre et l'eau procurent aux populations. Les baigneuses et les vendangeuses ont surtout beaucoup de charme.

Mais nous sommes loin d'stvoir signalé tout ce qu'il faut étudier dans le salon carré ; et les paysages de Corot, de Paul Huet, de Français; et les portraits de MM. Robert Fleury, Gigoux et autres; et les tableaux de plusieurs artistes étrangers ; et des scènes do mœurs; et des fleurs, etc., etc. Nous réservons tout cela pour des catégories spéciales dans la suite de ce compte rendu*

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Aujourd'hui, nous voulons nous donner du plaisir. Nous prendrons^ sâns ordre de salle, ni de médaille, ni d'alphabet, plusieurs peintres chez lesquels on peut signaler des qualités quelconques, intéressantes pour l'art, fond ou forme.

Jules Breton est peut-être en son genre l'artiste le plus complet de l'exposition. Il demeure dans un village, à Courrières, son pays. Il ne semble pas avoir d'autre ambition que de faire de la peinture selon son cœur. Sans protection^ sans camaraderie, sans intrigue, sans connivence des salons ni des journaux, ça lui a réussi. En 1855, médaille de troisième classe; en 1857, de deuxième classe; en 1859, de première classe ; en 1861, la croix de la Légion d'honneur; aujourd'hui ses tableaux se vendent cher, non-seulement en France, mais en Angleterre, en Belgique, en Allemagne. Il est avec Millet un des maîtres de cette pléiade rustique, qui comprend et exprime la vie des paysans. Millet y apporte une certaine prévention philosophique qui soulève des discussions. Jules Breton y va de prime saut, et il est aussi naturel que ses moissonneurs ou ses faneuses.

Le labourage, les semailles, la moisson, la fenaison, les vendanges, toutes les fêtes, tous les travaux de la campagne, quels beaux sujets pour la peinture ! Etn^estil pas singulier que ce soit là une découverte presque nouvelle, si ce n'est dans Técole hollandaise ? La grande

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école italienne ne soupçonnait pas la campagne et les campagnards. Elle composait des paysages de fantaisie, pour y ajuster des personnages mythologiques ou bibliques. Poussin en fit autant; Watteau, tout de même, en substituant aux déesses de l'Olympe les déesses du théâtre et du boudoir; Boucher tout de mémo, avec des bergères de Pompadour.

La révolution dans le paysage, opérée par le groupe romantique^ Decamps^ Rousseau, Dupré^ Diaz et autres, a bien restitué la vraie nature^ mais la nature pour ellemême; un franc thé&tre, mais presque sans acteurs. S'iU y introduisirent parfois des chasseurs ou des pêcheurs, des bûcherons ou des pâtres, — néanmoins, dans cette brillante écolo de paysagistes, la figure humaine n'est qu'un accessoire, une des notes qui contribuent au splendide concert de la nature. C'était déjà beaucoup que d'avoir retrouvé ce paradis perdu. Mais il y manquait Adam et Eve, l'Adam et l'Eve après la conquête de la pomme ou dé la liberté^ l'homme et la femme brouillés avec le souverain en manteau bleu, et désormais chargés de leur propre affaire, par travail et génie. Quant au paradis primitif, où le blé poussait tout seul, c'est fini. L'homme doit se nourrir à la sueur de son front, et la femme enfantera dans la douleur.

Lqs paradis à feuillage d'azur, avec des tigres caressants les petits enfants, peints par des Flamands naïfs, comme Breugel de Velours, les Arcadies avec des nymphes et des naïades, peintes par les néo-païens de la Renaissance, ne signifient plus rien. Le même progrès qui transmute les vieux dogmes en philosophie rationnelle, les vieilles hypothèses en science, métamorphose les

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vieilles imagiDations de l'art en images positives, conformes aux réalités de la nature et de la vie humaine.

Soit dit en passant, M. Puvis de Chavannes, dont on vante avec une certaine raison les peintures décoratives pour le musée d'Amiens, serait pourtant mieux de son époque et dans les tendances de Part moderne, s'il eût représenté des travailleurs picards tels qu'ils sont, au lieu de les allégoriser en figures déshabillées. Je n'ai jamais vu, même en Picardie, les jeunes filles toutes niies courir avec des paniers de fruits sur la tête. Que M. de Chavannes en fasse venir la mode, à la bonne heure I Lois curieux de Paris et les sportsmen de Londres ne manqueraient certainement pas d'aller voir ces spectacles dignes de l'antiquité. Ave, Piçardia!

Moins idéaliste que M. de Chavannes, M. Jules Breton peint tout simplement les paysannes avec des corsages de toile et des jupons de bure. La prospérité du village de Courrières et de la province ne paraît pas en souffrir. Sous leur vêtement campagnard, elles sont belles, saines et robustes, les Faneuses de M. Breton finissant leur journée de travail. La Fin de la journée, c'est le tilre de son principal tabeau au présent Salon. Il a fait chaud, et la lumière du soir dore encore les prés, les meules, et les plans successifs du paysage jusqu'à Thori^on.

Au milieu, deux filles debout, dont Tune en avant, de profil, les bras croisés, la main gauche appuyée sur son râteau de faneuse : elle est aussi noble dans sa simplicité qu'une Romaine des bas-reliefs antiques. A droite, une femme agenouillée, vue de dos, un mouchoir rouge sur sa tête, est supérieurement modelée; une autre paysanne se penche vers elle. A gauche, une jeune paère,

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assise sur un las de foin, allaite son baby; près d'elle se reposent deux jeunes filles. Les premiers plans sont dans la pénombre^ tous les fonds en douce lumf^re.

Celte scène agreste aurait-elle moins d'intérêt que les amours monstrueuses d'une femme avec un taureau ou avec un cygne ?

La peinture de Breton, chaste dans Tidéë, sobre dans le style et dans la pratique, traduit la sérénité d'une vie laborieuse, étrangère aux passions factices. Ses personnages ont une distinction naturelle sans afféterie. Est-ce que la beauté de la forme^ de la tournure et de l'expression peuvent se rencontrer chez les sauvages de la campagne ? Apparemment qu'une jeune paysanne, portant sur la tête une gerbe, évoque mieux Timage symbolique de Cérès qu'une bohémienne de Paris, déshabillée dans un atelier. C'est par la réahté bien interprétée qu'un art moderne retrouvera toutes les allégories, — originairement inspirées par la nature.

Ce gentil Breton, qui plaît à tout le monde, et qui a plus de succès au Salon que MM. abC^ defGy prête à expliquer dans quel sens l'art peut se développer aujourd'hui.

M. Breton part de la nature, de celte vérité toute nue, rousse ou noire, à laquelle toastent les réalistes du tableau de M. Fantin. Il vit au milieu de modèles qui posent simplement pour l'œuvre qu'ils accomplissent et sans songer qu'un peintre ou un poète peut les regarder. Lui, cependant les regarde et, un jour de bonheur, il remarque quelques belles créatures, dans do belles attitudes; il en fait un tableau : une sorte d'églogue picturale.

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Peut-être ses iigures élégantes et significatives manquent-elles un peu de ce que les Allemands appellent Y individualité. D'une faneuse il extrait la faneuse, et il rélève jusqu'à un type à la fois humain et poétique. Par là, il se rattache à l'art vénérable des anciens temps^ où, rhumanité étant indistincte, l'idéal était de faire rhomme et non pas un homme. Je veux bien que ce soit une tradition indestructible, dans une certaine mesure, et qu'elle ne soit pas étrangère aux plus grands génies, même parmi les modernes ; que Molière ait fait Tavare et l'hypocrite, Harpagon et Tartufe; que Shakespeare ait fait l'Ambition et la Jalousie^ Macbeth et Othello; que le « grand art n consiste dans une sorte de condensation des idées, des caractères et des images ; que les grands artistes soient des abstracteurs de quintessence : c'est. encore aujourd'hui la formule des esthéticiens passionnés pour rÉgypte, la Grèce, toute l'antiquité, pour ces époques oh le dogme, la philosophie, la politique, l'économie sociale, ne distinguant point la virtualité individuelle, spéculent sur l'universalité de l'espèce. Alors régnait unananthropisme confus, s'il est permis de fabriquer ce mot en pendant à panthéisme, Bistoriquement, il est facile de constater que cet idéal de Thumanité en bloc^ sans considération de l'individu, correspond aux systèmes despotiques. Les scolastiques du moyen &ge, sous les rubriques de nominaux et d'universaux, eurent précisément pour objet cette question capitale, qui n'est pas encore résolue ; le mauvais langage en a conservé de faux substantifs, par exemple lennasseon les masses, voulant dire un nombre d'individus. Mais on peut pré-» YQir que l'avenir tournera du côté des nominaux, en

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dégageant des catégories agglomératives et arbitraires les êtres réels.

Voilà qu'un tableau de paysannes, fanant dans un pré, réveille les ombres d'Abeilard et de saint Bernard, ressuscitent les thèses des philosophes et des théologiens !

Il se trouve de plus que Tidéalisme et le réalisme y sont conciliés, à ce point que Jules Breton est également applaudi par les conservateurs et les novateurs, et que ses œuvres, sympathiques aux chercheurs d'avenir, se classent dans de nobles galeries, par exemple.chez M. le comte Duchâtel, à côté de peintures italiennes et même de la -Sowrce de M. Ingres. C'est qu'il a du goût et de la modération. Peut-être que certains excentriques le traitent de Girondin. Oui, sans doute^ il manque de passion, d'emportement, d'étrangeté. Il peint un peu comme à l'aquarelle, par teintes plates, sans cette ressource qu'offre la peinture à l'huile de superposer les touches, de fouiller en pleine pâte, et d'obtenir ainsi des modelés profonds, une tonalité robuste et des effets imprévus.

Le second tableau exposé par M. Breton représente une jeune fille assise de profil, dans une chambre de ferme, près de la cheminée et faisant la lecture à un bonhomme endimanché. C'est le jour du repos. Après avoir travaillé toute la semaine au grand air, il est bon de s'occuper un peu l'esprit. Le vieux paysan écoute avec attention, mais sa pose et son costume n'ont pas la franchise de caractère habituelle à M. Breton. Au contraire, la jeune fille est exquise de naïveté. Sa tête coiffée d'un mouchoir est fine et pensive, sa petite oreille délicieusement attachée sous le bandeau de ses cheveux.

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La belle et vaillan^faneuse qu'elle s^a demain dans les prés 1

L'album de cinquante tableaux et sculptures gravés par M. Boetzel donne une reproduction de cette Lecture. La Fin de la journée bl été gravée à Teau-forte par Flameng dans la Gazette des beaux-arts»

Quelques artistes suivent le style de M. Breton, par exemple M. Guérard dans un tableau intitulé : Sur la falaise ; peut-être aussi M. Bource, que nous retrouverons au paragraphe des peintres étrangers à la France. Je ne crois pas qu'on ait parlé d'un petit tableau qui se rattache à la même inspiration, les Batteurs de bléj par M. Mongodin. C'est un peu enfantin, mais très-lumi« neux. Les figurines ne sont pas plus grandes que dans la Balte de Meissonier, vendue 36,000 francs à la vente de Morny.

A son tour^ Ribot est un peintre très-précieux pour la discussion de Part moderne. Peintre, il Test plus que tous les grands prix de Rome ensemble. M. Lacaze, qui s'y connait et qui est aussi éclectique que fanatique en peinture, puisqu'il a réuni dans sa galerie des chefs-fd'œuvre de maîtres très-différents, dit que le tableau le mieux^peint du Salon est le Saint Sébastien de Ribot. C'est avec ce Saint Sébastien, acheté 6,000 francs par l'Etat, que l'ox-peinlre des petits cuisiniers va faire son entrée au Luxembourg, après la clôture de Texhibition. * Que lui prend-il à Ribot des'enûler dans les sujets sacrés ? Voudrait-il restaurer les fresques de Flandrin à Saint-Germain des Prés? 11 vient de faire encore, depuis son Saint Sébastien et en pendant, un lautre martyre qu*un corbeau défend contre des loups. Assurément,

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c'est dramatique un corbeau les ailes étendues, perché sur un cadavre abandonné dans un ravin sauvage, — ou un blessé c(ue secourent de pieuses femmes. Mais pourquoi saint Sébastien ou le saint au corbeau? Pourquoi nous reporter par une étiquette à de vieilles légendes, quand la vie moderne peut offrir des images analogues ?

Le naturaliste Rembrandt eut aussi la fantaisie de peindre des personnages de TEcriture sainte, le plus souvent déguisés en Turcs; et peut-être bien qu'il y mettait quelque ironie, voulant montrer que Phumanitéest partout, en tout temps et tout pays : le Bon Samaritain ou V Homme charitable^ la Sainte Famille ou le Ménage du menuisier; — ces titres, il est vrai, ne font rien à la peinture — et les tableaux de Rembrandt sont des chefsd'œuvre.

Ceux de Ribot sont très-bien peints, et ils suffiront à décider de sa réputation. Peut-être cependant qu'ils seraient plus sympathiques s'ils intéressaient directement les idées et les faits au milieu desquels se débattent les générations nouvelles. Il est naturel que le véritable artiste pense et sente avec son temps. Un naufrage quelconque ou un massacre quelconque n'eussent pa|f aussi bien inspiré Géricault et Delacroix que le Naufrage de la Méduse ou le Massacre de Scio,

Pour exprimer l'idée ou l'image de la persécution et de la piété qu'elle suscite, si vous continuez à adoptef un symbole catholique stéréotypé, il n'y a pas de raison pour ne pas continuer aussi à ex-primer la force et la beauté modernes par dôs symboles païens, par Hercule fit Vénus. Or la mission de l'art — et son instinct -r-

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sont justement de créer des formes plastiques, adéquates aux idées et aux mœurs de chaque époque^ sans déserter le caractère permanent, typique, de la vie universelle.

Il arrive aussi, que pastichant une vieille idée vous êtes entraînés à imiter de vieilles formes et de vieilles pratiques. Si vous peignez Vénus^ Diane^ Galatée, des nymphes ou des naïades, comment no pas songer à la statuaire grecque et à la renaissance italienne qui en ressuscitait le style ?.Si vous peignez des martyrs chrétiens, qui donc a plus cruellement dramatisé la torture et la douleur que les Espagnols mystiques et surtout que Ribera ? Voilà Ribot tombant avec son Saint Sébas^ tien dans les noirceurs de Ribera !

C'est fatal^irrésistible : il ne parait pas que Manet veuille être pris pour un routinier de Tart pensif; néanmoins, ayant eu la malheureuse idée de peindre un Christ dans le prétoire, bon 1 voilà que cet original copie presque la célèbre composition de vanr Dyck ! L'autre année, faisant un sujet espagnol qu'il n'avait jamais vu, bon 1 voilà qu'il copiait le Velazquez delà galerie PouTlalèsl • En conscience, il plane je ne sais quel maléûce sur Part de ce temps-ci, aussi bien que sur les peintres indépendants, amoureux de leur profession, que sur les peintres qui cherchent seulement le succès et la fortune.

M. Ribot a toutes les qualités et toutes la science d*un •praticien consommé, quoiqu'il soit jeune et qu'il ait peint jusqu'ici dans des conditions malaisées. Avec un rien il pourrait être tout de suite un maître de l'école actuelle. C'est pourquoi, après ces observations générales, nous insisterons encore sur deux points où son

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Saint Sébastien contrarie la critique la plus bienveillante.

Premièrement^ l'image est laide et répulsive^ au lieu d'être sympathique. Je ne connais point la légende de saint Sébastien, mais je suppose qu'il s'agit d'une jeune victime des luttes de la conscience et de la vérité contre de vieilles erreurs encore puissantes, et que la Charité, sous forme de femmes dévouées, vient mystérieusement soigner le martyr blessé par les flèches de la superstition. Magnifique sujet, et qu'on imagine aussitôt avec une beauté de forme et un sentiment expressif qui fassent aimer le dévouement et déserter rinjuslice.

J'ai chez moi une petite grisaillaoù van Dyck a traité ce sujet : c'est l'esquisse du tableau appartenant à sir JohnDrummond à Londres et gravé par van Schuppen, Le jeune martyr attaché à des branches d'arbre s'affaisse sur un talus ; un ange délie les cordes qui retiennent les jambes et un autre ange debout, ailes volantes^ se pen^ che délicatement pour extraire les flèches. Ces beaux anges ailés signifient sans doute la promptitude et lat pureté du dévouement.

Ribot a bien fait de ne point aller chercher au ciel des êtres fantastiques^ impuissants à guérir les maux de la terre. Mais quels sont les deux noirs fantômes encapuchonnés qui s'accroupissent pesamment sur le martyr à l'agonie ? On les prend d'abord pour deux moines sor-' dides, à la face grossière et aux mains sales. Ce qui délivre, ce qui ravive devrait avoir plus d'attrait. Si ce sont là des femmes, on s'étonne que ces lourdes commères aient quitté quelque tablé graisseuso pour se h^-

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sarder la nuit dans une œuvre de charité. Le dévouement est partout sans doute, et peut-être sort-il plus de la mansarde que du boudoir^ soit dit sans offusquer la belle courtisane Magdalena. Mettons des femmes du peuple, obscures^ qui viennent panser le héros d'une conviction; très-bien ! ça s'est vu. Mais la race populaire a sa beauté, même plus caractérisée que la beauté indolente des classes supérieures. Assurément^ le drame du martyr secouru par la Charité ne perdrait rien à être représenté psgr des types d'une belle tournure et d'une belle expression.

Seconde critique sur les procédés mêmes de la pratique executive. Ribot peint avec une solidité^ une plénitude, une correction rares, les morceaux frappés de lumière, en contraste à des parties abîmées dans les ténèbres. Cette antithèse du blanc et du noir caractérise le système d'une école illustrée par le Caravaggio, Spada^ Manfredi, Guerchin, Salvator, Valentin, Ribera et autres : vaillants artistes qui obtinrent des effets prodigieux et terribles en illuminant les reliefs décisifs de la forme et en sacrifiant dans une ombre impénétrable les détails accessoires. On crut un moment que ces ténébreux — tenebrosi — étaient la dernière et suprême expression de la renaissance. %

Il leur manquait pourtant un des éléments essentiels de la peinture et correspondant à une réalité naturelle, le trait d'union entre le clair et l'obscur, ce qu'on appelle justement le clair-obscur, c'est-à-dire la dégradation infinie de la couleur, depuis, la lumière la plus vive jusqu'à l'ombre la plus intense. La nature n'offre point de transition brusque du blanc au noir. Le blanc

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et le noir absolus n'existent même point : ils ne sont que des termes imaginés aux deux extrémités du phénomène de la couleur. Il n'y a pas de noir» il n'y a pas de nuit complète dans la nature. Toute ombre est transparente et conserve même une coloration plus ou moins perceptible du ton que les objets auraient sous la lumière. Le Corrége et Titien avaient deviné et pratiqué cette dégradation de la couleur. Velazquez et Rembrandt Font perfectionnée ; Vetezquez surtout dans les effets de plein air, Rembrandt surtout dans les effets d'intérieur. Voilà deux maîtres qui seraient moins dangereux à suivreque Ribera. Le mieux encore est d'étudier tous les grands artistes et de n'en imiter aucun. « Ecoute d'abord tout le monde^ dit quelque part Shakespeare, et puis n'en fais qu'à ta tôte. »

Ce n'est pas que M. Ribot imite directement Ribera. Sa composition et ses types sont bien à lui. Il est facile devoir qu'il peint d'après nature, avec une perspicacité, une volonté; une habileté très-particulières. Seulement, il se contente du système des tenebrosi; lorsque ses plans lumineux sont fermement et magistralement accentués, il jette un voile opaque sur le reste. Son Saint Sébastien est Texagéralion de cette manière périlleuse. Le torse, une partie de la îme, l'épaule et la cuisse droite du martyr sont si nettement éclairés, qu'on distingue la trame et le grain de la peau. Alors, comment le reste, personnages, draperies, fond et tout, peut-il se perdre dans le noir ? Sur quelques points indécis entre la lumière et l'ombre, par exemple dans les mains et dans les pieds, modelés prestigieusement, la demi-teinte forcée est obtenue par une espèce de glacis couleur dq

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suie, qui salit le ton naturel. Ah ! .ce n'est pas là de la peinture propretle, rosée et parfumée! a Ces Savoyards devraient aller à quelque fontaine se laver les pieds et les mains,» finit par dire, l'autre jour, un, bourgeois queTeffet pathétique du tableau avait d'abord attiré.

Si M. Ribot voulait — pouvait — peindre en plein air la coloration relative telle qu'il la verrait, ces teintes sombres disparaîtraient de sa palette, puisqu'elles ne paraissent point sur la réalité, et son talent affranchi rayonnerait en première ligne dans l'école contemporaine.

Moins remarqué que le Saint Sébastien, la scène de musiciens intitulée : Une Répétition fait songer au Valentin. Toujours les tenebrosi I Comme dans Valeutin, ces virtuoses de la bohème portent des toques emplumées et des casaques bizarres. L'un d'eux a les jambes nues, en avant, sous la lumière. Ici encore, M. Ribot montre sa science et sa sincérité : les articulations des genoux, les reflets de' la peau le long des jambes, le dessin des pieds, défieraient à un concours général les dessinateurs et les coloristes les plus accomplis. Mais ici encore, pourquoi des personnages de caprice, au lieu de figures saisies dans le vif du monde actuel?

Quand on veut exprimer une idée significative, digne de l'histoire, il est concevable qu'on choisisse son temps dans la succession des siècles et qu'on incarne en des images consacrées un sujet immortel, comme le patriotisme ou la vertu ; qu'on ressuscite Socrato ou Léonidas, Caton ou Lucrèce, le Christ ou Jeanne d'Arc, tout ce qu'on voudra. Mais je n'ai jamais compris pourquoi Meissonier déguisait sous les costumes du dix-huitième

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siècle ou du dix-septième de petits bonshommes qui lisent^ qui boivent, qui jouent aux cartes ou qui font db la musique. On lit aussi bien maintenant qu^avant la Révolution, et les modèles contemporains ne manquent pas pour dès buveurs^ des musiciens ou des joueurs.

Une dernière observation : M. Ribot a adopté pour ses figures une proportion qui nous semble fausse et malheureuse, entre la grandeur naturelle et la deminature. Le Saint Sébastien gagnerait à être de grandeur naturelle et les Musiciens a être de petite proportion.

Eh bien, après tant de critiques sur le choix du sujet, sur la composition, sur le style et inéme sur la pratique^ nous revenons volontiers à Tavis de M. Lacaze : les tableaux de M. Ribot sont les mieux peints du Salon.

Un tableau qui mérite aussi l'approbation des hommes initiés à la peinture par la connaissance des anciens maîtres, est V Intérieur de cuisine^ par M. VoUon. Ce n'est pas notre faute si nous paraissons déserter « le grand art )) : c'est que la vraie peinture "n'y est plus, pour le moment^ sans doute. S'il y avait au Salon la Madone de Saint-Sixte^ de Raphaël, on en parlerait avant de noter des Ustensiles de cuisine^ par Chardin. Mais avant une Vierge de Sasso Ferrato, il faut mettre un pot d'Adrien Bjouwer.

Beaucoup de grands peintres, outre Chardin et Brouwer, ont aimé ces intérieurs de ménage où tant d'objets divers prêtent à la cuisine en peinture : Velazquez et Muriilo , Snyders et Teniers, les Ostade, Sorgh, Jan Sleen, Metsu et même Rembrandt ont fait un Étal de ôoMc^er (musée du Louvre), il est bien permis àM. VoUon do faire une cuisinière qui récure un bassin en cuivre :

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elle est agenouillée, de face^ son corsage rouge, dégrafé, laissant entrevoir un sein ferme ; en avant, sur le plancher^ des poissons et des légumes; à droite, sur un ton- ' neau, un lapin mort et une buire en faïence verte ; contre le mur gris est accroché un poumon de bœuf; au fond, un balai et des ustensiles domestiques. C'est le cas d'appliquer ce vilain mot, très-usité dans la critique romantique : quel ragoût de couleur, avec ces poissons argcuitins, ces légumes verdâlres, ce lapin gris, cette buire émeraude et ce caraco pourpre, avec ces gris, ces verts et ces rouges qui se cherchent, se rencontrent et s'harmonisent du haut en bas de cette forte peinture. La figure de femme est d'un modèle plein et rebondissant. Elle rappelle un Jordaens et les Flamands, plus encore que Chardin. Pont-être seulement conviendraitil mieux de représenter de tels sujets en petite proportion.

M. Bonvin a été un des premiers initiateurs du groupe qui cherche à peindre les mœurs populaires, parallèlement au groupe des peintres rustiques. Il a exposé, cette année, un tableau décoratif largement exécuté : les Attributs de la peinture et de la musique^ et un intérieur d'église, le Banc des pauvres^ sur lequel sont assises contre le mur deux bonnes femmes lisant leurs prières ; à gauche, par l'ouverture d'une arcade, on aperçoit dans une travée de l'église quelques figurines agenouillées. C'est simple et ferme, très-recueilli de sentiment;, mais un peu sec de couleur.

Un autre petit groupe, où M. Tissot marque en première ligne, semble se rattacher aux préraphaélites anglais. Ainsi M. de la Brély dans un Faune tenant un per-

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roquet et carressant une levrette, joue avec des gris tendres, de même que M. Viry dans ses deux tableaux moyen âge intitulés : Une Famille et des Chasseurs,

Nous avons vanté , l'année dernière, les Femmes vertes, de M. Tissot, peinture originale, qui d'abord avait surpris la critique et qui eut ensuite un certain succès à cause de sa distinction. Cette année, M. Tissot provoque encore Tétonnement du public timide, avec une scène de Printemps où les pommiers fleuris [tachettent de leurs bouquets toute la toile. En Angleterre, M. Millais a osé plusieurs fois ces féeries printanières, auxquelles Fécole classique ne nous a point habitués. Les tableaux du printemps sont très-rares, même chez nos excellents paysagistes actuels. Et pourtant, quel charme dans ce moment si fugitif de la floraison des arbres fruitiers, comme une tombée de neige sur un tendre feuillage I Ce n'est pas facile à faire ces légers flocons blancs sur des touffes vert clair. M. Tissot a peint, sans aucun artifice, ce qu'il a vu dans son verger, et il nous semble que son tableau rend très-bien ,1a nature.

Sous cet entrelacement de branchages enfleuris, au bord d'une petite pièce d'eau, deux jeunes femmes s'amusent à pêcher. Oh ! qu'il fait bon là 1 Une d'elles, en robe blanche, est assise sur le gazon ; l'autre, étendue comme un lézard, est censée surveiller les lignes abandonnées au gré de l'eau, et elle relève sa tête gracieuse; à droite une petite fille se suspend comme un oiseau aux branches d'un pommier et se perd parmi les fleurs.

L'autre tableau de M. Tissot : Tentative d'enlèvement^ est un ressouvenir de sa première manière moyen âge,

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qu'il paraissait avoir abandonnée pour chercher sincèrement des effets paturels. Sur une terrasse qui domine une ville, deux gentilshommes se disputent à Tépée une donzelle qui s'effare et appelle du secours.

Mais voici qui est bien plus étrange et bien plus archaïque que la peinture de M. Tissot : c'est la Princesse du pays de la porcelaine^ par M. Whistler, Fauteur delà Femme blanche du Salon de 1863 -, princesse du pays des chimères, autant que du pays chinois, une apparition vague^ impalpable, qui s'épanouirait sous le battement d'ailes d'un papillon; finalement, une chinoiserie de grandeur naturelle^ aussi fantastique et aussi fine que les petites figures des porcelaines du bon temps : ce n'était pas hier. La pritcesse des Mille et un Jours^ lumineuse comme ces formes que l'imagination croit voir dans les nuages, est debout, la chevelure ébouriffée, et laissant traîner sur un tapis à dessins bleu de ciel ses draperies. Je souhaite que la mode vienne de son costume : elle viendra peut-être cet hiver à quelque bal do la cour, où la princesse du pays de la porcelaine aurait du succès : robe gris- perle à ramages, manteau de couleur safran avec bouquets de fleurs tropicales, ceinture coquelicot, un éventail en plumes de paradis dans la main droite. Pour fond, un paravent pâle, et au-dessus un lambris blanchâtre. Comme fantaisie de coloriste, cette princesse est affolante. On sait que M. Whistler a fait des eaux-fortes exquises, très-recherchées en Angleterre et très-ad mirées par les artistes français.

Plus on a étudié la peinture chez les maîtres anciens et chez les modernes, et plus ou constate que les arts exigent l'initiation. Les profanés, le vulgaire, ceux que

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le romantisme appelait les bourgeois, passeni deraïit Rembrandt et rient devant les ébauches de Goya. Tout eiïet, très-naturel pQurtant, mais auquel la mauvaise peinture ne les aura pas habitués, excite leur sarcasme. Comme ils tf ont jamais observé la variété infinie de la nature par leur propre observation, mais par les fausses images que de faux artistes leur en montrent, tout ce qui n'est pas absolument commun leur semble insensé. Avez-vous regardé quelquefois une figure sur un etîet de neige, quand le sol, les fonds, tout l'entourage, sont couverts d'une couleur monotone, d'un blanc bleuté? H. Boucher-Douraenq a essayé de traduire cette impression dans un tableau intitulé : Chanteuse, Une jeune fille, une bohémienne, une chanteuse des rues, en jupon brun, châle jaune, s'en vient de face, tête nue, son violon sous le bras ; ses souliers enfoncent dans la neige et ont laissé en arrière leur trace. La neige est partout, sur les arbres de cette espèce de parc avec statues, peutêtre le jardin des Tuileries, sur les buissons, dans l'air, partout. Alors la figure marque sur ce fond avec une réalité extraordinaire. Ce doit être ainsi. La peinture de M. Boucher est donc très-juste, très-bien modelée et . très-bien dessinée.

M. Boucher-Doumenq prouve encore qu'il est peintre dans son grand tableau intitulé : Paresseuse. Elle est au lit, et dormant le bras gauche replié dans les flots d'une chevelure noire, le bras allongé en avant sur le drap où sont ouverts des cahiers en désordre. Une demiteînte très-douce voile ce lit tout blanc. Cette Paresseuse et la Chanteuse sont de grandeur naturelle. Deux^ études de femmes, dont Tune est intitulée:

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la Désolée^ par M. Julian, qui se fit remarquer en 1863 dans la salle des Réprouvés, sont grassement peintes, et cette Désolée consolera M. Julian de ses anciens malheurs.

Un excellent peintre, c'est M. Armand Gautier, dont la salle des Réprouvés mentirait aussi une grande composition très-dramatique : la Femme adultère, M. A. Gautier a exposé, celte année, la Prisonnière^ une femme dans un intérieur sombre. Beaucoup de sentiment et un clair-obscur très-habile. Un des meilleurs portrâîffnJa Salon. M. Paul D., figure entière, de grandeur naturelle, en costume turc, est de M. Amand Gautier.

'Gustave Doré ne se repose donc jamais? Il dessine et il peint en se jouant. Je souhaiterais aux prix de Rome et aux peintres officiels d'exécuter une grande figure comme la Gitana espagnole de M. Doré. La belle fille, bizarrement costumée et tenant un enfant dans ses bras, est assise contre une muraille frappée de soleil. Trèsbeau de style et d'accent, très-riche de couleur, trèsadroit de dessin. Un autre petit tableau exposé par M. ï^oré^YAngeet Tobie, a de vives qualités de lumière et d'effet, mais la grande Gitana vsiut mieux.

Au prochain article, MM. Fromentin, Baudry, Chaplin, Amaury Duval, Hébert, Meissonier et autres artistes qui n'ont pas besoin de la critique pour être remarqués.

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Ah! nous n'avons pas encore parlé de l'auteur du Sphinx qui fut l'énigme du Salon de 1^64. Tenant l'énigme

pour devinée, j'avais oublié ce Sphinx et M. Moreau et les deux rébus qu'il expose en 1865. Le mot rébus convient à ces amphigouris prétentieux et burlesques que la haute critique recommande sous prétexte d'idéal. Les admirateurs du Sphinx ne sont cependant pas très à Taise devant les deux nouvelles œuvres de M. Moreau : Jason et Médée, Chassériau et la Mort.

Connaissez-vous Chassériau ? Moi, je l'ai connu. C'était un jeune homme de pauvre tempérament. D'abord élM'e et sectateur de M. Ingres, puis imitateur d'Eugène Delacroix : ce n'est pas bon signe de santé; aussi est-il mort jeune. Il a fait un habile pastiche d'Eugène Delacroix, des Arabes à cheval, et un beau tableau de Femmes juives assises dans une rue de Constantine. Comme Delacroix, il a aussi tenté une illustration de Shakespeare. Il avait cinq tableaux à l'exposition universelle de 1865.

M. Moreau a représenté Chassériau tout nu, debout, tenant une branche de laurier et flanqué d'une autre figure nue qui est la Mort. Cela est expliqué par des inscriptions et une quantité de brimborions symboliques. N'ayant jamais vu Chassériau déshabillé, je ne soupçonnais pas qu'il fût si mal bâti avec des jambes torses. Son pantalon cachait tout.

Mais faut-il avoir la rage de Vidéal et Thorreur de la réalité, pour allégoriser en vainqueur olympique un petit peintre que nous avons tous rencontré en paletot et en chapeau rond I Louis XIV, tout nu, avec sa perruque, sculpté sur la porte Saint-Denis, allons c'était déjà fort! Napoléon en César, soit! c'est un antique. Mais Théodore Chassériau tout nu, comme s'il allait piquer une tête dans les bains à quatre sous, c'est vraiment le

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zénith du « grand arl » . Peut-être que Courbet a eu tort de ne pas peindre Proudhon entièrement déshabillé sur les marches de sa maison rue d'Enfer^ avec une palme à la main et une couronne de chêne ou de laurier.

Vis-à-vis de Chassériau et la Mort se dressent Jason et Médée, deux figures nues, également debout et plaquées Tune contre l'autre. On connaît que c'est Jason à une infinité d'accessoires spécifiés dans le Dictionnaire de la fable. Mais les ignorants, s'ils ne font pas attention aux numéros du catalogue, risquent de prendre Chassériau pour le conquérant de la toison d'or.

J'ai été témoin, l'autre jour^ do cette méprise amusante : une compagnie de gens du monde arrive dans la salle M, devant Chassériau-, les dames, le voyant en ce simple appareil, voulaient passer ;

— Mais, dit quelqu'un, c'est de M. Moreau, l'auteur à\x Sphinx \ c'est un sujet héroïque et mythologique; c'est le fils d'Eson et d'Alcimède : vous voyez bien la palme qu'il a conquise par sa victoire avec les Argonautes 1... Héros Œsonius potitur spolioque super bus ^ etc. Lisez donc le catalogue !

Un autre se tourne vers le pendant...

— Et ça ? c'est du même ?

— Oui, c'est Chassériau et la Mort...

— Quoi?

— Eh bien, un jeune peintre qui a triomphé de la critique et de Tenvie : vous voyez bien qu'il foule aux pieds un monstre couvert d'écaillés. Si vous ne voulez pas comprendre les mythes, ce n'est pas la peine de regarder la grande peinture.

— Mais la seconde figure nue, qui tient je ne sais quoi ?

— C'est èa femme, sa compagne dans les luttes de la vie...

Durant ces propos, une petite fille, qui continuait à re garder les jambes torses du faux Jason, fit remarquer au bas de la toile l'inscription : A la mémoire de Théodore Chassériau.

Ils s'aperçurent alors qu'ils avaient pris le numéro 1539 pour le 1540.

Bahl qu'importe ! L'art n'est-il pas affranchi de toutes les conditions du temps et de l'espace, de tout ce qui remue si vivement nos consciences et nos esprits dans le défilé de rénovation où nous sommes ?

M. Baudry est, dit-on, comme M. Moreau, un homme intelligent et distingué. Je le crois très-sincèrement, et je suis assuré que l'impuissance des artistes tient surtout aux mœurs ambiantes. Qui encourage l'art mythologique et fart mystique, les Œdipe et les Vénus, ou les madones et les saints en extase ? ceux qui ont intérêt à ce que l'art ne signifie rien et ne touche pas aux aspirations modernes. Qui encourage les nymphes et les galantes scènes Pompadour? le Jockey -Club et le boulevard Italien. A qui vend-on ces tableaux ? aux courtisans et aux enrichis de la Bourse, aux dissipateurs d'une aristocratie exceptionnelle. M. Moreau se rappelle que son Œdipe, M. Baudry que sa Perle ont été vendus avant la fermeture des Salons. C'est pourquoi M. Moreau a fait un Jason et M. Baudry une Diane.

La Diane de M. Baudry, de môme que sa Perle du Salon de 1863, indique un effort vers la beauté voluptueuse. Il plaît mieux dans cette Diane et dans sa Perle vénérienne que dans sa Charlotte Cm'day du Salon de 1861 ,

SAiON D£ 1865. ^7

Il n^a pas assez de ptrofondeur, et il dessine trop faiblement pour tenter des compositions historiques ou des sujets de caractère. Mais, pour des à-peu-près de femcue^ gracieusement tournées, il a un certain charme dans le mouvement et dans la couleur.

Il a posé sa Diane dans cette altitude aifectionnée des statuaires, où^ le bras étant dressé par-dessus la tôte^ une longue ligne serpentine descend du poignet et du coude jusqu'à la cheville, en ondulant sous Taisselle, le long des flancs et du jarret. Depuis les sculpteurs grecs jusqu^à Pradier^ depuis la Vénus marine du Titien^ nouant sa chevelure dorée, jusqu'aux Odalisques d'Eugène Delacroix, ce motif a toujours eu du succès. La nature n'offre rien de plus beau que la femme debout, déployée verticalement dans toute sa hauteur, ou que la femme couchée dans sa pleine extension horizontale.

Posée sur la jambe droite, et la jambe gauche infléchie en un raccourci malheureux, la tête déjetée en Tair et le bras par-dessus la tête, comme pour parer une flèche que vient de lui lancer un Amour voltigeant^ la chaste Diane montre de face son sein juvénile, finement modelé dans des tons de nacre. Mais quelle incorrection 'de dessin aux endroits qui exigent surtout la science I Les pieds et les mains ne tiennent pas à Tensemble. Il n'y a point d'os sous la chair. La forme est vide. Une élégance recherchée, une touche leste et adroite, un coloris clair ne compensent pas suffisamment ces défauts d'exécution.

Peut-être que M. Baudry serait un excellent peintre, s'il n'avait pas l'ambition de ce que ses amis appellent le style et Vidéah et s'il traduisait naïvement la na-

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â08 SALON DE 1865.

ture sur des petites toiles; car le petit portrait de M. Âm^ broise B...,en buste^ sur un fond verdâtre, dans les tons de Holbein et de Clouet^ est exquis ; il ressemble, en effet, pour la délicatesse du pinceau^ la tendresse de la couleur, la grâce de la physionomie, aiix petites merveilles des Clouet, sans en avoir cependant la solidité si singulière dans une peinture qui conserve la légèreté et la limpidité de Taquarelle.

M. Chaplin est aussi un des peintres les plus délicats, les plus frais de Técole actuelle. Il voit tout en rose, comme les heureux artistes du règne Pompadour. Aussi emprunte-t-il le plus souvent ses sujets et ses costumes au dix- huitième siècle. Charmante époque, il est vrai, et dont les œuvres artistiques sont estimées aujourd'hui avec une faveur excessive. Les deux tableaux de M.Chaplin plaisent donc beaucoup au public parfumé^ et je suppose qu'ils seront accrochés dans quelque demeure de fine élégance.

Le Château de cartes et le Loto sont composés dans la manière de Chardin, mais non exécutés avec l'ampleur de sa pratique.

Une jeune fille, de profil, tenant de ses deux mains sur ses genoux son tricot de laine rouge, regarde une enfant très-occupée à élever son château de cartes ; la jeune fille a un peignoir de soie bleue, la petite un corsage rose.

Trois petites filles jouent au loto : l'une, assise et vue de dos^ avec un peignoir bleu-ciel, dans la demi-teinte ; la seconde presque dissimulée derrière elle; la troisième, debout, en vive lumière sur un lambris clair, avec un petit bonnet chiffonné, un corsage rose et un

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jupon blanc; dans une do ses petites mains, adroitement dessinée, elle tient un numéro qu'elle va poser sur son carton. C'est très-naïf et trèsigentil. M. Chaplin a répété cette composition dans une aquarelle plus charmante encore que sa peinture. Car, il faut bien le dire, le talent de M. Chaplin est un peu le talent d'un aquarelliste qui trouve des tons légers et vaporeux, sans la consistance nécessaire pour obtenir le relief. Il a quelque analogie avec M. Vidal , si subtil dans ses aquarelles et ses pastels. Et voilà que M. Vidal a peint aussi celte année, pour la première fois peut être, un portrait à l'huile et de grandeur naturelle! Une jeune femme dont la physionomie fait penser aux sylphides ; on dirait qu'elle est évoquée sur une toile par un magicien et qu elle va disparaître après nous avoir souri gracieusement.

M. Hébert, encore un peintre assez fantomatique. Il a exposé Perle noire. — What is that? Was ist das? Et pourquoi pas un litre en langue chinoise?

Perle noire veut dire : portrait de femme, méridionale sans doute, et dont la tête superbe est voilée par une ombre sombre. Elle est très-belle, cette femme, et très-bien peinte. Il m'a toujours semblé que M. Hébert devait avoir des qualités vraiment artistes. On se fatigue à deviner ce qui empêche l'art contemporain d'égaler les illustres écoles des siècles antérieurs.

Autre grand prix de Rome, M. Bouguereau. N'est-ce point aussi la fausse esthétique qui l'égaré ? Il a voulu faire une Famille indigente, en la transportant dans le style noble. Au lieu d'une femme pauvre et de ses pauvres enfants qui exciteraient une pitié sympathique, il a T. i|. ' 12,

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paaticba une Mater cMorasa du] Guide ou des Bolonais^ assise au pied d'une colonne corinthienne. Cette banale compositionvavec quatre figures de grandeur naturelle, consciencieusement étudiées, ne se vendrait pas cher à l'hôtel Drouot. Et pourtant M. Bouguereau sait trèsbien peindre. Son portrait de femme est une bonne peinture bourgeoise^ dans le sens où Ton dit : bonne table bourgeoise, quand il y a ce qu'il faut^ avec une abondance sans luxe et sans excentricité. La femme est deboijt, la tête de face, les bras nus croisés contre la taille. Robe noire décolletée, chàle à dessins d'or, abandonné autour des hanches. A gauche, une cheminée avec un vase, et en avant un épagneul ; toute ceUe partie dissimulée dans l'ombre. Pour fond^ un lambris rouge. C'e&t toujours commun de conception et de couleur; mais la tête et les bras sont bien modelés et l'ensemble ne manque pas d'une certaine force.

M. Giacomotti, également grand prix de Rome, et ftiédaillé l'année dernière pour une Agrippine appartenant à la Maison de l'Empereur, a fait aussi un portrait de femme assez remarqué au Salon : en buste, avec les bras nus et les mains jointes. Rome oblige : M. Giacon^otti devait donc^ pour sa part, soutenir la « bonne cause )) avec quelque mythologiade. V Enlèvement dAmymoney que pensez-vous de ce sujet-là? Très-bien! une femme nue, debout, sur le. dos de tritons à la nage. Parfait 1 quelque chose comme la Galatée de Raphaël; à peu près aussi dans l'attitude de Y Angélique de M.Ingres. Admirable! Et M. Giacomotti a dressé son modèle de face, les bras en l'air pour obtenir la fameuse ligne recommandée. Voilà notre femme verticale et

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SALON iXE 1863. ^H

doDt le pendant pourrait être Y Europe, horizontalement étendue sur le divin taureau, par M. Scbutzenberger ; toutes deux de grandeur naturelle et habilement peintes^ toutes deux reproduites dans V Album du Salon, par M. Boetzel, ainsi que VHylas (bêlas !)> de M. Lenepveu, autre grand prix de Rome ; ainsi que la plupart des oeu- ' vres de vieux style, qu'il convient de vulgariser pour aider à la propagande des saines doctrines.

Sans avoir jamais eu le prix de Rome^ M. Ranvier, qui vient d'obtenir une médaille, se rattache à cette école de mythologues apocryphes, baptisant d'un nom fabuleux une ou plusieurs figures agencées d'après des souvenirs classiques ou d'après des modèles d'atelier. Le tableau de M. Ranvier intitulé : V Enfance de Bacckus, est une simple scène de bain, où, parmi d'autres baigneuses, une jeune femme, à mi-corps dans l'eau, essaye de faire nager un enfant. Le petit Bacchus ne devait pas aimer Teau, et je suppose qu'il se roulait plus volontiers sous les pampres que dans l'eau claire. Pourquoi évoquer ici le souvenir des Hyades et des Bacchantes ? Mettons des nymphes de Paris qui s'ébattent sur le rivage d'Asnières. M. Ranvier a d'ailleurs un contour très-fin pour préciser les formes de ses femmes nues. Son défaut est même d'épingler la ligne comme avec une pointe trop aiguë. Son dessin est mince et sa^couleur faible. Mais une certaine élégancemaniérée attire de vaut ses tableaux.

Un artiste d'un goût très-distingué, M. Amaury Duval, a voulu traduire en peinture une des pastorales les plus délicieuses de l'antiquité, DaphnisetChloé, et son tableau engage à relire cette autre traduction parfaite, léguée par Paul-Louis Courier aux malheureux qui ne savent

pas le grec. M. Amaury Duval a choisi la scène du nid d'oiseaux. Chloé est debout, tenant le nid dans sa main et regardant les petits; Daphnis est assis, tenant la cage. Il semble plutôt que ce devrait être le contraire, et que le gentil pasteur devrait être plus émouvé. Il est vrai qu*il n'a pas Pair très-gaillard et que son corps n'a rien de juvénile. Sa poitrine est flasque, ses muscles sont mous et ses pieds gonflés. Les condisciples de M. Flandrin ne sont pas très-forts sur leurs pieds. Mais c'est surtout la figure de Chloé qui est étonnante : cette jeune fille, cette jeune fleur des saines campagnes, qui devrait avoir la fraîcheur et le duvet de la première adolescence, elle a des plis à ses flancs immaculés, et sa gorge innocente a déjà perdu la rondeur. On ne s'explique pas cette anomalie choquante de la part d'un artiste raffiné comme M. Amaury Duval. Ah I ce n'est pas facile à exprimer ces formes encore presque enfantines, mais qui révèlent déjà les germes de beauté de la femme accomplie. Prudhon peut-être eût réussi la Chloé, et peut-être en a-t-il fait quelque dessin. C'est Corrége, avec sa fraîcheur de coloris et de modelé, qui eût été délicieux dans une Chloé !

M. Amaiiry Duval a exposé aussi deux excellents petits portraits de femme, dessinés au fusain.

Mais assez de paganisme pour le moment. Refrognonsnous un peu devant la Communion des apôtres^ par M. Delaunay, ce grand prix de Rome, qui a fait aussi une Vénus et qui a manqué d'obtenir la médaille d'honneur. La Communion des apôtres a été payée par le budget — de la Maison de l'Empereur. M. Delaunay est élève de M. Flandrin, mais il est plus fort que ne fut ja-

mais son maître. Si j'étais marguillier de quelque sacristie, je voterais pour lui confier les peintures de mon église. Mais il n'a pas besoin de l'aide d'un sacristain, puisqu'il est admis dans la clientèle officielle. Il ne manquera point de chapelles à décorer dans les nombreuses églises que M. Haussmann construit aux quatre coins de Paris. Il y aurait pourtant à dire contre lui qu'un gvrai catholique ne devrait pas contribuer au culte de Vénus. Nous n'avons plus à décorer de temples païens, à moins qu'on n ait Tidée de rendre la Madeleine et la Bourse au culte que leur architecture rappelle. Ce ne serait pas plus étonnant que la restitution du Panthéon grec au culte chrétien.

J'ai vainement cherché au Salon la Vénus de M. Delaunay, compagne de ses Apôtres^ et je regrette bien de ne l'avoir pas vue. Peut-être m'eût-elle fait comprendre cette singularité qui me tourmente : le même artiste peignant Vénus et le Christ. Comme Raphaël, c'est vrai, et comme tous les adeptes de l'école romaine, depuis la renaissance du seizième siècle jusqu'aux élèves actuels de l'Ecole des beaux-arts. Rome n'esl-elle pas une cité double, la cité des Césars et la cité des papes? Allons, on peut comprendre pourquoi l'influence du séjour à Rome provoque à reproduire perpétuellement les images du paganisme et les images de la catholicité.

Ainsi qu'Eugène Delacroix, qui ne voulut jamais aller en Italie, crainte d'y compromettre son originalité parmi ces. traditions entraînantes, Decamps, qui était voyageur, qui avait d'abord visité l'Orient et en avait rapporté ses turqueries superbes, eut longtemps l'effroi de Rome. Une fois cependant, il se laissa couler de l'autre

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214 SAiON i>£ 1865.

c6lé dm Aipe^ e^ à soa retour à Paris, il fil un ChrisI, uvk chef-d'œuvre qu'on peut voir dans une précieuse collection do Bruxelles. Un peu plus de « la ville éternellej » et sans doute l)eeamps eût fait aussi sa Vénus, QOHime le dernier venu de l9k villa lif édicis.

Un autre émule de M. Delaunay et qui semble aspirejr Qussi à l'héritage de M. Fiaadrin^ c'est M. TImbal. Il a exposé, la Présentation de la minte Vierge au temple^ . pour la chapelle du catéchisme de Tégliso de Saint- Etienne du Mont, {.a petite fille qui pose la Vierge enfant est très-naïve et très-fine. Elle a pour père'Overbeek et pour aïeux Pérugip et les vieux maîtres de TOmbrie. Résurrectionnismo inévitable dans le style, quand on ressuseite des mytl^es d'une vieille civilisation.

Voilà ce qu'on peut appeler de la peinture difficik et triste !

Noire coUc^borateur Ëraste, qui a tant d'esprit et de bon sens, dovïc^it rappeler dans ses Et Cœtera une po léfoique i^ouHevée», à l'époque du romantisme, par un de ^ses amiSf en favei^r de la littérature facile. Jules Janin^ qui n'avait pas mqins de verve qu'Eraste, soutenait alors que la eréatiç^ ne coûte guère aux créateurs ; que le Père éternel ne fit point d'embarras pour inventer le paradis terrestre et son chef-d'œuvre, la belle J^va, et les lions fauves, et les oiseaux aux mille couleurs, et toutes les merveilles qui nous émerveillent encore aujourd'hui ; que Molière a improvisé la plupart de ses pièces ; que Shakespeare ruminait Ophélia dans quelque taverne de Covent-Garden ; queFrans Hais, Brouwer et Jan Steen peignaient inHr pocula; que van Dyck, Vela^quez et Reinbrandt ont fait des portraits en',iHi jour ;

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que Gearge Sand écrit un roman eirec plus d'aîsancé qu'elle ne coudrait une collerette ; que les vers jaillis* saieot des lèvres d'Alfred de Musset ; qu'Eugène Dela-^ croix jetait spontanément sur la toile les magies de sa couleur; finalement que Tart et la littérature sont faciles aux vrais artistes, aux vrais littérateurs^ aux vrais poètes. Janin lui-même Ta bien prouvé par une longue série d'œuvres vivantes dans les revues et les journaut. £t s'il a contredit victorieusement le dernier hémistiche du célèbre vers de Boileau, il a confirmé en même temps que la critique est aisée — pour les vrais critiques. Deniandez à Eraste qu'il vous explique cela mieux que moi, avec son style facile et toujours jeune.

L'Académie des beaux-arts préfère sans doute la pein* tare difficile, et longtemps elle a repoussé Delacroix, quand elle accueillait d'emblée M. Flandrin. Heureusement que le public n'est pas du côté de l'Institut et de l'art ennuyeux.

Un peintre facile, c'est M. Fromentin, et tout de suite il a conquis la sympathie publique. En 1861^ il exposait les Courriers kabyles; en 1863, le Bivouac ùrahCy acheté par M. Edouard Delessert ; en 1864,ie Coup âe vent dans les plaines d'Alfa^ acheté par un amateur de Manchester. Cette année, c'est la Chasse au héron, en Algérie, un des tableaux le plus universellement admirés, après les Faneuses de M. Jules Breton.

Le talent de M. Fromentin est léger, adroit, spirituel, lumineux. Touche vive, dessin expressif, couleur brilknte ; et toujours le caractère des sujets qu'il représente et qui, à la vérité, sont toujours presque les mêmes: des cavaliers arabes dans les divers «exercices du sport

ou dans les aventures de la vie nomade. On. les voit, ou on les devine, tels qu'ils sont là et que M. Fromentin les a vus lui-môme sous le soleil d'Afrique. Quelquefois il anime la scène par des effets de nature, le vent ou l'orage ; cette fois, il peint, outre sa Chasse au héron, un effet do nuit avec des voleurs qui viennent détacher des chevaux dans le Sahara algérien : un rayon douteux de la lune frappe un cheval blanc qui s^effare à leur approche, qui secoue sa crinière et prend sur l'ombre une grande forme fantastique. C'est très-beau de mouvement et d'impression.

M. Gustave-Rodolphe Boulanger est à la suite de M. Fromentin, quand il ne pastiche pas M. Gérôme, comme dans la Cella frigidaria du dernier Salon, ou dans V Atrium de la maison romaine, au Salon de 1861. Celte année, dans le Cavalier a^^abe^ richement costumé, regardant un berger debout, enveloppé d'un burnous blanc, il cherche Fromentin ; dans le périrait de Hamdy bey, il imite M. Gérôme, et l'on peut môme dire qu'il régale : le petit personnage en burnous bleu tient de la main droite un sabre et il appuie sa main gauche contre un mur. Tous les détails sont finement exécutés avec cette minutie froide et correcte qui étonne dans le tableau des Ambassadeurs siamois.

Autre imitateur de Fromentin : M. Pasini, né à Busseto, en Italie, et médaillé Tannée dernière. Ses Cavaliers syriens partant pour la chasse au faucon sont reproduits dans TAlbum Bœtzel.

Un maître à présent : non pas encore maître Courbet, dont les écarts épouvantent ma vieille sympathie, mais M. Meissonier^ toujours égal dans ses œuvres, qui attei-

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gnent toujours uqo certaine perfection relative. Pensez que la foule se presse devant ses deux petits tableaux. Le meilleur est celui qui représente deux gentilshommes étalés sur le carreau : Suite d'une querelle de jeu, La couleur s'harmonise dans une gamme argentée, extrêmement fine. On critique seulement la perspective, qui n'est pas Juste, les deux petits personnages, d'une proportion très-diiïérente, paraissant presque sur le même plan.

L'autre tableau est le portrait de M. Charles Meissonier, fils et élève de maître Ernest Meissonier. La couleur en est un peu rougeâtre, mais tous les accessoires entourant le petit personnage sont peints avec une délicatesse vraiment paternelle.

Meissonier II a fait aussi le portrait de Meissonier P^ Le grand peintre de petits tableaux^ penché sur une table de son atelier, dessine quelque chose. Il a d'immenses bottes à récuyère, une culotte de gros velours Vert et une jaquette en flanelle blanche. Le fils a trahi le secret du père. On ne savait pas que Meissonier eût de si grandes bottes, pareilles à celles de Napoléon le Grand. Les rapins assurent que Meissonier doit son succès à ses hauts talons, et ils. sont décidés à ne peindre désormais qu'en bottes à l'écuyère. La vérité est que Meissonier aime les chevaux, qu'il en a de fort distingués, qu'il peut bien avoir eu Tidée de faire quelque croquis en descendant de cheval, que ce costume aura semblé pittoresque, — et voilà sans doute comment Meissonier a de si belles bottes et un si beau pantalon de velours vert.

M, Charles Meissonier ressemble un peu à son père

itS SALOR DE 1865.

el il faut croire qu'il a comme lui une faculté visuelle très-perspicace. Trop. Supposons qu'on se recule bien loin d'un personnage^ à une distance telle, qu'il paraisse grand comme la main; supposons qu'il y ait par terre, i ses pieds, une enveloppe de lettre ; n 'est-il pas prodigieux qu'on puisse lire l'adresse de celte lettre : A M, E. Meissonief\ membre de r Institut, à Poissy!

L'avenir n'avait pas besoin de cette affiche pour apprendre que Meissonier est de l'Académie des beauxarts. Passe pour les bottes de sept lieues et la culotte de velours vert. La postérité s'intéresse à tout ce qui peint les peintres célèbres.

Dans le genre de Meissonier, M. Victor Chavet est toujours le plus habile, et ses deux tableaux sont charmants, surtout un Seignew de la cour de la reine Elisabeth^ assis sur un canapé et s'enlevant sur un fond de lambris rouge.

M. Biaise Desgoffe est aussi un maître^ —en son genre indéfinissable, un peintre unique, parmi les anciens comme parmi les modernes, une espèce d'orfèvre qui travaille les métaux et les pierreries, sans la matière elle-même, et qui les simule par l'artifice de^ la peinture à les prendre dans sa main. Ce n'est pas ainsi que les grands artistes voient les objets, et, pour ma part, je n'aime pas ces trompe-l'œil. Je préfère le procédé hollandais^ où les objets de nature morte ne sont pas abstraits de l'atmosphère et du milieu de la nature vivante. Dans un tableau des De Heem, ce vase posé sur une console, avec des bijoux, des draperies, des fruits et des fleurs, fait penser à la jeune Hollandaise qui tout à l'heure arrangeait ces ornements de la demeure fami-

liale. La vie humaine se reflète indirectement dans ces choses d'une essence inférieure. Au contraire, la peinture de M. Desgoffe a ceci de très-singulier, qu'elle est absolument impersonnelle, détachée de Thomme qui l'a produite et de l'homme qui la regarde. C'est extraordinaire, rare, et par conséquent précieux, quoique ça ne signifie rien du tout. On en revient toujours à se dire qu^il vaudrait mieux regarder l'objet lui-même que son fac-similé. Il n'en est pas ainsi dans toute peinture qui ajoute à Tobjet représenté quelque interprétation ou quelque impression personnelle.

Un des tableaux de M. Desgoffe, Statuette de marbre, vase d'agate, étoffes persanes et indiennes, égale ce qu'il a produit de plus parfait jusqu'ici; il appartient à M. T. Haltazzi. L'autre, Verre gravé et /fruits, appartenant à M. C. Duval, est d un ton rougeâtre peu distingué. Nous avons déjà remarqué, au Salon de Tannée dernière, que le règne végétal ne convient plus au talent de M. Desgoffe, incomparable pour Pimitation du règne minéral.

Philippe Rousseau va tout au rebours de M. Desgoffe. Il peint largement les objets inanimés, tels qu'ils apparaissent dans une certaine combinaison et sous une certaine lumière. Il est de la tradition de Chardin pour les vases et poteries, de Baptiste pour les fleurs^ un peu même de Snyders et des Flamands quand il fait des oiseaux, ou des animaux. Il a exposé des Verres et des fruits sur une table, et une espèce de fable intitulée : Chacun pour soi, intérieur de cuisine, où une chienne qui nourrit des petits suspendus à ses flancs, mange avec avidité (fans un grand plat.

M. Monginot a égalemeut beaucoup d'ampleur dans rexécution de ses tableaux décoratifs, richement composés pour éclairer les lambris de quelque grande pièce d'un château.

M. Thurner, dans un Coin de vigne en Bourgogne, M. Edouard Muller, dans un coin de champ, avec des coquelicots et des clochettes parmi les épis do blé, tableau intitulé : Avant la moisson, se montrent aussi de» peintres bien doués pour la décoration architectonique. M. Tony Faivre, médaillé et trop vanté l'année dernière^ est assez faible dans son Panneau décoratif avec des gerbes de fleurs.

Comment donc faire? Nous voulions parcourir ce Salon vivement, et nous n'avançons point ! Malgré notre découragement au début, quantité d'artistes nous ont arrêté par leur talent ou leur célébrité. Il aurait fallu examiner un peu les tableaux médaillés, par exemple la Chaste Suzanne, de M. Henner, grand-prix de Rome, acheté par la maison do l'Empereur ; la Mort de Léanrfre^parM. Charles Sellier, grand-prix de Rome; VEle^ gie^ de M. Feyen-Perrm, l'auteur de la Grève au Salon de 1864; et puis la Sapho, de M. Chiffard, grand-prix de Rome, laquelle reproduit presque V Angélique, de M. Ingres, mais tournée un peu de l'autre côté ; et puis, les Cinq sens, de Schlesinger, espèces de lithographies de feu Grevedon, transposées en peinture agréable ; et puis les compositions baroques de M. Yan' Dargent, la Mort du dernier barde ; de M. Ehrmann, des pêcheurs qui prennent dans leurs filets parmi des poissons — une sirène ! de M. Lambron, une espèce de madone byzantine ; et puis divers tableaux dans le style d'Eugène

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Delacroix: VOthellOy de M. Andrieu; le Philippe le Boriy de M. Fauré \ les Hébreux conduits en captivité^ do M. Belletdu Poisat; et puis la Jeune fille tenant un rameau, de M. Anligna ; une malheureuse Antigone, de M. Bonnat ; les singulières Esclaves antiques, de M. Etex, le sculpteur; une petite />ian6r, très-étrange et très-distinguée, de M. Emile Levy, grand-prix de Rome, auteur d'une charmante Idylle au dernier Salon ; et Texcellente peinture de M. Eugène Beyer, une Famille protestante en 1686, premier tableau d'une série sur la révocation de redit de Nantes, en dix épisodes, dont M. Beyer a déjà publié les photographies composant un curieux album ; et le tableau élégant et maniéré, Jeunesse, par M. Aubert, grand-prix de Rome, qui risque de doubler M. Hamon ; et Y Olympia, de M. Manet, qui a fait courir tout Paris pour voir cette drôle de femme^ son bouquet splendide, sa négresse et son chat noir ; les amis de Manet défient l'auteur des scarabées siamois de peindre un bouquet aussi lumineux et un chat aussi hofTmannesquo. Il y a encore toute une pléiade de peintres de genre, spirituels, élégants ou naïfs, depuis M. Toulniouche et M. Compte-Calix jusqu'à M. Brion et M. Jundt ; ceux-là, nous les réservons, avec la brillante pléiade des paysagistes, avec les peintres de portraits, et d'autres artistes qui échappent à tout essai de classement. N'aurons-nous pas ensuite les étrangers, si justement adnjirésau Salon?

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Si la peinture mythologique et religieuse, la peinture historique et poétique sont en décadence, il n'en est pas ainsi de la peinture du paysage. On trouverait facilement au Salon une centaine de paysages qui valent à peu près ceux des maîtres secondaires des anciennes écoles. Peut-être même que Delacroix, Decamps,Troyon, déjà disparus, que Théodore Rousseau, Jules Dupré, Diaz, qui malheureusement n'ont rien exposé, égalent parfois, dans certaines œuvres choisies, les maîtres éminents de l'Italie, des Flandres et de la Hollande.

MM. Eugène Isabey, Paul Huet, Cabat, Corot, appartiennent aussi à cette génération des restituteurs du paysage, et leurs tableaux viennent toujours en première ligne au Salon.

La grande marine d'Isabey, Naufrage du trois-mâts VÉmilym 1823^ est cependant trop papillotée de touche et de ton. Ce qui nuit à la peinture de M. lsabey,'c'est sa richesse et son exubérance. Il exécute avec le même soubresaut de la brosse et le même brillantisme de coloris tous les objets les plus différents, les flots de la mer ou une draperie de soie, un édifice en marbre ou les agrès d'un navire, un bout de rocher ou les personnages vivants. D'une de ses vagues marines il ferait un jupon chatoyant à quelque dame de la cour des Valois. Avec les épaves de son vaisseau naufragé il meublerait magnifiquement le cabinet d'un de ses antiquaires. Il peint une tête de jeune fille comme il peindrait un bou-

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quel de fleurs, ei le moindre accident de terrain comme un tas de pierreries.

Paul Huet aussi est un peintre très-abondant, mais plus rassemblé et plus harmonieux dans sa couleur générale. Son tableau du Salon carré lui ferait honneur au Luxembourg en pendant à sa graridê scène d'Inondation.

Cabat persiste dans le style sévère qu'il a substitué à sa première manière agreste. Son tableau intitulé : Soiitude, est ferme et savant^ mais noir, monotone et sans accent sympathique.

C'est Corot qui a le succès du Salon comme paysagiste. Croirai t-oft que ce traître de Corot a fait son petit tour en Italie? Oui vraiment, il a été voir la coulelir du tenàps de l'autre côté des Alpes : car il a exposé un Lae de Nemi et une superbe eau- forte, Souvenir d Italie, Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'il n'a rapporté des bords du Tibre et du lac de Nemi que son brouillard habituel des bords de la Seine. Il irait à Constantinople, qu'il verrait le Bosphore, en plein midi, sous un voile vaporeux dans les tons argentins. Mon ami, ne vous tourmentez pas, allez simplement vous promener le matin au bas Meudon, ou fumer une pipe devant la mare d'Auteuil; vous y trouverez la brume encore mieux qu'au pays ultramontain.

Corot n'a presque jamais fait qu'un seul et même paysage, mais il est bon. De ses deux tableaux, placés face à face dans le Salon carré, l'un près du portrait de l'Empereur, l'autre près du portrait de la reine d'Espagne^ lequel des deux représente le lac de Nemi? Je ne sais trop : dans l'un et dans l'autre il y a de Teau, des massifs de feuillage, et une délicieuse impression d'effet

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matinal et de fraîcheur. C'est très-poétique et très-attrayant. On objecte que ce sont des espèces d'ébauches, et les gens positifs voudraient y reconnaître plus distinctement l'essence des arbres, la forme des branches, le plan des terrains, et le reste. Mais il ne s'agit pas de botanique ou d'arboriculture. Il s'agit d'évoquer chez le spectateur de ces images subtiles le sentiment qu'il aurait à la campagne, par une douce ^matinée, au bord " d'un lac. Si la peinture de Corot vous donne envie de vous lever de bonne heure, alors tout est bien.

Français en est, comme Cabat, à une seconde manière qui s'est tournée vers l'Italie pour produire des œuvrts de style. Est-ce que Ruisdael, est-ce que Rembrandt, dans ses paysages, n'ont pas de style?

Il y avait autrefois, avant la révolution de 48, un groupe de paysagistes fabuleux, palronnés par llnslitut, MM. Aligny, Edouard Bertin, Alexandre Desgoffe et Paul Flandrin : c'était l'insignifiance même. Ils se montrent encore, de temps en temps, mais on ne les regarde plus. A-t-on parlé, dans quelque journal, de MM. Paul Flandrin et Aligny, qui ont pourtant exposé celte année? Heureusement que M. Cabat et M. Français, avant de se convertir au paysage classique, avaient aimé et étudié la nature pour elle-même, et qu'ils apportent, du moins dans leur nouveau style, une pratique habile et un reste de sincérité.

Nous n'approuvions guère 'les Bois sacrés et les Orphée de Français, exposés aux derniers Salons ; car ce n'est pas l'intromission de personnages mythologiques qui peut donner du style à l'image des campagnes. Qu'on mette dans un bois un dieu païen ou un bûcheron.

ça ne fait rien à la tournure des arbres, à la couleur des herbes, ni à l'effet du ciel. Cette fois, sans quitter la contrée de Tidéal, Français a choisi un sujet réel, les Nouvelles fouilles de Pompéi^ et il a peint un tableau très-distingué. Pourquoi? Peut-être, tout simplement, parce qu'au lieu d*un paysage composé^ factice, c'est une vue naturelle. Voir, c'est pouvoir.

M. Français a été voir cette Campanie doublement brûlée par la lave et par le soleil. Il a pris un coin do ce Pompéi où les choses d'il y a deux mille ans reparaissent à la lumière. Ah ! si dans les tranchées de Paris on retrouvait des fresques antiques et de la monnaie, quel encouragement pour les démolisseurs 1 Le Vésuve a du bon, et c'est à lui qu'on doit des exemplaires intacts de la vie sous l'empire romain. Est-ce que vraiment on voit à Pompéi tout ce que M. Français nous montre dans son tableau? des murailles couvertes de peinture, fraîchement dégagées de ces tumuli séculaires, et des ouvriers affairés tout autour, et de belles Napolitaines qui emportent des trouvailles archéologiques, et celte atmosphère si doucement harmonieuse qui fait aimer les ciels de Claude Lorrain?

Nous finirons tous par aller en Italie ; et, quant à moi, voulant passer par Rome, j'attends seulement que Rome soit rendue aux Italiens.

Le tableau de M. Français est peint délicatement et amoureusement, avec des pénombres fines et transparentes au premier plan, et une savante dégradation de lumière jusqu'à l'horizon lointain.

Au temps où Français, après s'être instruit chez Gi- 'goux, adhérait au groupe des adorateurs de la forêt de T, II. 13.

226 Si^Ldw DE 4865,

Fontainebleau, on remarquait encore, autour de Rouaseau et de Diaz, d'autres paysagistes, d'une vaillante exécution dans le mêûae sentiment pittoresque : par exemple Charles Le Roux, qu'on s'étonne de ne plus revoir aux expositions- C'est chez lui, à sa maison de canapagne en Vendée, que Rousseau peignit la fameuse Allée de châtaigniers^ un chef-d'œuvre, appartenant aujourd'hui à M. Worms de RomiUy. Charles Le Roux, qui était un vrai peintre, eut le malheur de se trouver propriétaire considérable dans sa province et d'être élu député au Corps législatif. Un bon tableau dure plus longtemps qu'une loi passagère. Nous ne manquons point d'hommes pour nous faire la loi, mais nous manquons de peintres. Même sans quitter sa « toge », Charles Le Roux devrait reprendre ses « pinceaux » . ïl n'a pas, d'ailleurs, abandonné complètement la peinture^ et nous avons vu chez lui des tableaux qui marqueraient au Salon. Peut-être exposera-t il l'année prochaine.

Depuis cette époque, que nous rappelons en passant, M. François Daubigny, alors égaré dans lé paysage banal, s'est composé une manière assez individuelle avec un habile mélange de Corot et do Rousseau. Il compte aujourd'hui parmi les bons paysagistes de l'école mo derno. Son Effet de lune sur une triste plaine est trèshardi et très-jusle. C'est le ciel seul qui fait tout le tableau. De gros nuages moutonneux se pressent autour de la lune, comme des vagues écumantes dans une mer à l'envers. Argentés par un pâle rayon, ils se modèlent sur le fond sourd de la nuit avec une réalité un peu trop pesante. Des flocons presque impondérables ne devraient pas avoir cette apparence de lourdeur, qui tient au pro-

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cédé de Texécution avec des pfttes exagérées. Par de légers frottis en certaiues parties, M. Daubigny eût obtenu sans doute ce même effet de lumière vague, mais encore plus mystérieux et plus poétique.

Son second tableau, le Parc de Saint-Cloud^ n'est pas heureux. Cette nature arrangée à la mode française des dix-septième et dix-huitième siècles, avec des arbres régulièrement alignés, avec un appoint de décoration archi tectonique, des bassins bien propres et des eaux disciplinées, convient moins au talent de M. Daubigoy qu'une nature naturelle^ où les arbres et les buissons poussent comme ils veulent, où l'eau joue à son caprice sur des bords gazonneux. Il y a des moments où cette vue des cascades de Saint-Gloud est très-belle cependant et très-majestueuse : le soir, lorsque de grandes ombres, allongées de biais, massent ensemble les lignes d'arbres et les pelouses, couvrent les morceaux décoratifs trop maniérés et dévorent les détails inutiles. Mais avec une lumière égale, venant d'en haut, comme dans le tableau de M. Daubigny, Teffet est vulgaire. Je m'étonnais que M. Daubigny n'eût pas choisi 1 heure propice, lorsque j'ai lu dans le catalogue que ce tableau est une commande delà Maison de l'Empereur. Il fallait bien faire le portrait de ce palais et de ce parc comme tout le monde les voit.

M. Pierre Daubigny, fils de François, suit trop respectueusement la manière paternelle. Il devrait voyager tout seul une ou deux années, et s'abandonner à ses propres impressions : il en reviendrait affranchi. Sou Effet d'automne, avec des arbres d'or, est largement peint et d'une belle coloration.

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M. Emile Breton s'est fait une individualité à côté de son frère Jules. Ses paysages ont aussi la sérénité et la sobriété. Le Soir d'été est très-simple d'aspect : une mare, un chemin, quelques arbres sur un ciel tranquille.

Un des meilleurs paysages du Salon est un autre Soir d'été, qui a valu très-justement la médaille à M. Blin. La Sologne, en France, ressemble beaucoup à votre Campine belge. C'est dans cette Sologne, encore presque inculte, que M. Blin s'est attardé, après le coucher du soleil, au bord d'un étang immobile. Premier plan de terrains en bruyères, un rideau d'arbres sur le ciel. Que c^est désert et mélancolique 1 Le ton de la peinture est profond et harmonieux, un peu monochrome, comme le commande cet effet crépusculaire. Je souhaite à M. Blin que son tableau soit acheté pour le Luxembourg.

Dans le Vieux Moulin, à Guildo en Bretagne, l'habileté de Texécution n'est pas moins notable, mais le site est vulgaire et Tensemble manque d'une impression originale.

Autre paysagiste médaillé, M. Anastasi : deux vues de Rome, le Forum^ au soleil couchant, et les Bords du Tibre. C'est sans doute en considération de Rome que le Jury officiel a récompensé M. Anastasi; car ce Forum et ce Tibre, avec une fausse lumière et des fonds de papier peint, ne valent pas certaines œuvres du même artiste avant ses escalades du Campidoglio.

Je ne crois pas non plus que le séjour de Rome soit bien sain pour M. Harpigniës : sa Rome vue du mont Palatin n'a plus les qualité^ de la Futaie aua; corbeaux, exposée en 1863.

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Ms Hanoteau, élève de Gigoux et médaillé Tannée djernière, a exposé, celte année, un Coin de parc dans le Nivernais, peinture ample et magistrale, mais un peu surchargée.

Nous avons beaucoup vanté, au Salon de 1863, les Femmes fellahs de M. Belly, qui avait déjà obtenu, en 1861, la médaille de première classe. M. Belly est très-complexe : il tient à la fois de Troyon, son maître, de Decamps et de Marilhat, quand il peint TOrient, et même de Rousseau. Son Coucher de soleil, à marée basse, côtes de Normandie, rappelle les puissantes éludes de Rousseau traduisant cet effet pittoresl^ue du soir, où la terre reflète encore les derniers feux sombres, si Ton peut ainsi dire, du soleil qui s'abîme derrière l'horizon.

M. Brest continue avec succès ses représentations de fêtes à Conslantinople. Dans le Bairam, cérémonie du baisemain, on voit, sous le péristyle du palais, le sultan Mahmoud; à gauche, sur la place ombragée de grands arbres, les gardes et les dignitaires ; à droite, la foule du peuple. Une demi-leinte ambrée enveloppe toute cette scène, dont Tordonnance était difficile. Le second tableau de M. Brest offre le Débarcadère d'Eyouh^ dans la Corne d'or, à Conslantinople.

M. Berchère s'en tient aussi à ses souvenirs d'Orient. L'année dernière il nous montrait le Simoun en Arabie et le Crépuscule en Nubie. Nous avons maintenant deux vifes d'Egypte : Sakhiek, sur les bords du Nil, avec de grands bœufs tournant une mécanique pour puiser de Teau, et le Temple de Rhamsès, à Thèbes.

Autre orientaliste en peinture, M. Charles de Tourne-

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mine^ Tamoureux des flammants roses, aux longues échasses et au cou flexible. Depuis qu'il a découvert en Egypte et en Turquie ces grands ibis, d'une élégance si fantasque dans leurs poses, sur des grèves étincelantes, il a renoncé aux canards qui barbotent parmi les joncs d'une mare. Il peignait autrefois des fermes bretonnes ou normandes -, il peint maintenant des vues du Nil et des paysages d'Afrique ou d*Asie. Il a exposé, cette année, une Rue conduisant au bazar à Chabran-el-Kebir et Sur la route de Marnesia à Smyrne : deux tableaux très-lumineux et très-fins.

Un tableau inondé de soleil, c'est encore la vue de Provence au moment de la Cueillette des figues^ par M. Rave. Tout, dans celte chaude peinture, est d'un jaune étrange, original, et pourtant très-vrai, la terre et le ciel, les arbres et les personnages.

Le soleil est vraiment admirable d'illuminer avec des colorations différentes les différentes contrées. Le voici en Beauce, non plus le terrible soleil d'Egypte, éblouissant comme le cuivre poli, ni le soleil de Provence aux rayons orangés, mais un soleil blond et tendre, qui caresse et ne brûle point. Que faire en Beauce, par un bon soleil du dimanche? On joue aux quilles, près de son village. Un jeune garçon va lancer sa boule ; trois autres garçons assis attendent le coup ; le garde champêtre luimême, debout et vu de dos, s'intéresse à la partie. Au milieu, en avant, une jeune villageoise, montée sur son âne, cause avec un villageois. Ce Jeu de quilles, jfar M. BerthoD, est excellent de tout point. La peinture de mœurs s'y arrange dans le paysage, sans s'élever à la peinture de caractère comme dans les œuvres de Jules

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Breton et de Millet^ mais avec uue naïveté spirituelle et pittoresque.

Adolphe Leleux est depuis longtemps un des maîtres en ce genre, et la basse Bretagne lui doit toule une série de unes illustrations^ Son grand tableau représente encore une kermesse, une assemblée de Bretons bretonnants sur un champ de fête, hommes, femmes et enfants ; il appartient à M. Casimir Perler. M. Edmond Bédouin a fait souvent des paysanneries dans la manière de son ami Leleux ; il a peint, cette année^ un sujet des Pyrénées et une Allée des Tuileries.

M. Jacque a exposé sa Pastorale ; IX, Jeanron, une Vue du château d'If, près •Marseille, où il dirige Técole des beaux-arts ; M. Carrier^ deux études de forêt, dans le sentiment de son ami Diaz ; M. Grésy, A vaut l'orage^ effet original^ avec du ciel sanguinolent; M. Crapelet, un Site provençal; M. Guillaume, un Souvenir des Pyrénées, très-fin ; M. Agutles, deux vues de Chantflly, assez fraîches ; M. Lansyer, deux vues de Bretagne, amplement peintes; M. Reynart, de Lille, la Guerre dans un marais révolutionné par des bandes de canards; M. Michel, de Metz, un Étang divec une fillette qui chasse des oies ; M. Daliphard, une vue des bords de la Seine et une vue de la Zuyderzée ; M. Bureau^ un groupe de chaumières, d'une belle couleur; M. Chevandier de Valdrôme, une vue des environs d'Alger ; M. de la Rochenoire, de grands bœufs dans un pâturage de Normandie et un vigoureux taureau noir-, M. Vie, la Sortie du troupeau, la bergère arrivant de face, à la tête de ses moutons et de ses chèvres.

M. van Marcke, depuis la mort de Troyon son maître,

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est un des plus forts pour la peinture des animaux, où la chevalière Rosa Bonheur (quels jolis nomsl ) tient la corde, du moins sur le turf anglais. Troyon avait surtout deux qualités rares^ et que la citoyenne Rosa ne possède pas au môme degré : l'ampleur de Texécution et rintensité de la lumière ; en quoi il se rapproche d'Albert Cuijp. C'est là ce que cherche aussi M. van Marcke. Sa Cour normande j avec des bœufs vivement éclairés, égale presque certains tableaux de Troyon, très-inégal, comme on sait, dans ses œuvres.

Nous retrouverons d'excellents animaliers (puisque le mot est fait, — pas bien fait) dans les écoles étrangères à la France : MM. von Thoren de Vienne, Verwée, De Cock, et même la jeune peintresse belge. M**® Collart, qui,' dit-on, s'est formée toute seule, avec quelques con seils de M. Chabry de Bordeaux.

M. Chabry lui-même a exposé deux peintures^ fortes et sobres : une Vue des environs de Bordeaux et des Moutons dans un fossé.

Qui croirait que, malgré la centralisation politique et administrative. Fart semble maintenant avoir quelque tendance à se décentraliser? Plusieurs villes ont presque des écoles indigènes : Bordeaux, Marseille, Lyon, etc. Nous venons de voir de bons paysagistes, comme M. Michel, demeurante Metz; M. Reynart, demeurant à Lille, d'autres demeurante Strasbourg, à Nantes, etc., etc. Les Francs-Comtois ont aussi leur originalité, dont Courbet fut un peu l'initiateur et le type. M. Bavoux, par exemple, est un original extrêmement énergique.

Nous avions noté Tannée dernière ses Rochers sur le Doubs, Dans le Saut du Doubs, exposé cette année, il

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montre une puissance encore plus extraordinaire. Imaginez une étude peinte d'après nature, sur une toile de trois mètres, avec des rochers à pic sur un torrent, avec des coups de lumière qui font scintiller le grès comme des pierres précieuses. Ce n'est pas un tableau; car encore faut-il qu'un tabheau offre quelque ensemble, une certaine unité, et non pas un fragment détaché de ce qui lui donne sa signification dans le paysage. M. Bavoux n'a probablement voulu faire qu'un morceau de roc, le pied dans Feau, la tête dans le soleil. C'est fait, et parfait.

Un autre original, M. Saint-François, a couvert une grande toile avec des troncs de pins sans tête, plantés dru contre une pente de montagne. On n'aperçoit pas la moindre percée de ciel, ni entre ces colonnes à Técorce violâtre, ni dans le haut, ni dans les angles, nulle part. Cela donne un peu l'impression d'un monument d'arcitecture primitive, de quelque crypte d'un temple indien. La paysanne en jupon rouge, qui descend un sentier abrupte, semble la seule prêtresse de ce sanctuaire sauvage. C'est très-saisissant et très-baroque. Un second Intérieur de forêt de pins doit être l'étude pour ce tableau principal.

M. Appian demeure à Lyon, et il prend ses paysages dans le département du Rhône et les départements voisins. Un de ses tableaux représente un.petit lac dans un pays montagneux; l'autre, un rocher, une mare et une jeune fille qui lave au bord de l'eau. Il a une légèreté d'exécution très-singulière et très-attrayante ; en certains endroits, sa toile est à peine couverte de frottis subtils; quand il pose des pâtes fermes, on dirait qu'il

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les égraiigne ensuite avec une pointe d^aquafortiste. Sa peinture a la vivacité et l'esprit de Teau-forte. Et en effet, M. Appian est habile à Teau-forte et il est également trës-apprécié comme dessinateur au fusain.

M. Chintreuil cherche toujours les effets mélancoliques^ je ne sais quelle nature languissante, qui a sa poésie un peu maladive. N'a-t-on pas surnommé Chintreuil le Millevoye du paysage? Il n'ose regarder la campagne que sous des voiles pâleâ ou sombres, cet amoureux transi. Il lui faut la lune, le brouillard^ ou quelque accident exceptionnel. Les titres de ses tableaux correspondent bien à ce qu'il ambitionne d'exprimer : la Bruine^ où Ton devine un château et un parc derrière la pluie fine ; les Vapeurs du soir, avec des bandes claires à l'horizon sous un ciel noir, et des reflets blêmes sur une rivière où deux chevaux viennent boire. Cet effet de soir nous semble préférable à l'effet de bruine, peint sans nécessité sur une toile énorme, que le brouillard ne suffit pas à remplir.

M. Léopold Desbrosses a exposé un Soleil couchant, peint dans le môme style que son ami, M. Chintreuil.

Mon catalogue contient encore bien des notes sur quantité de paysagistes, sur MM. Pelouze, Perret, Pezous, à ne chercher que dans une seule lettre de l'alphabet, etc.

Mais, des portraits, il faut mentionner aussi ceux qui ont attiré l'attention. Nous avons cite, en passant, la tête du portrait de M"® la vicomtesse de Ganey, par M. Canel ; le fin petit portrait de M. A. B., par M. Baudry ; le grand portrait de femme, par M. Bouguereau; le buste de M"»» deR., par M. Giacomotti; le charmant portrait

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déjeune femme, par M. Vidal ; le ferme portrait de jeune garçon^ par M. Amand Gautier; les portraits-tableaux de Meissonier père et fils. Il convient de noter maintenant les portraits auxquels lo nom des personnages peut donner un certain intérêt de curiosité : le portrait de M. le duc deMorny, par M. Roller, qui a fait aussi le portrait de Fabbé Deguerry; les portraits des enfants de M. de Morny, par M. Merle ; plusieurs portraits de Meyerbeer^ un portrait de général, par M. Pinchon, élève de M. Ingres; le portrait de l'évêque de Soissons, précieuse tête pour la phrénologie, par M. Fontaîhe •, le portrait d'un rédacteur du Siècle, M. Anatole delà Forge, par M. Bonnegrâce, auteur d'un portrait de M. Havin, au Salon de 1864, et d'un portrait de Théophile Gautier, exposé dans les galeries du boulevard italien; un portrait de M"* de Solms, comtesse Ratlazzi, par M"*« O'Connell ; un portrait de M^*« deSacy, par M. Brongniart ; les portraits de MM. Whisller, Manet, Bracquemonty et autres réalistes, dans le tableau intitulé le Toasiy par M. Fanlin; le portrait de la vicomtesse de M., par M. Fauré, Fauteur de VÈve, qui vient d'être vendue dans la galerie de M. de Morny ; deux bons portraits do femmes, la comtesse d'A. et la vicomtesse de P., par M. Alexis Pérignon, etc., etc.

Restent les portraits à propos desquels on pourrait éltidier le talent du peintre, par exemple celui de M. Devinck, président du tribunal de commerce, par M. Robert Fleury; celui de M. Lefebvre-Duruflé, sénateur, par M. Gigoux; celui d'une femme en costume de fantaisie tournant au dix-septième siècle, par M"*« Browne ; celui de Proudhon^ par Courbet, etc.

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Le portrait par M. Robert Fleury est assez solide, mais un peu savoyard el vulgaire, comme toute la peinture du savant académicien, directeur de TÉcole des beauxarts.

Le portrait par Gigoux n'a guère d'attrait, mais je crois bien tout de môme que c'est le portrait le mieux peint du Salon. L'homme est debout, de grandeur naturelle, en costume de sa dignité. La tête et le costume ne sont pas séduisants, mais l'ensemble de la figure est bien établi, les jambes sont bien dessinées et portent d'a« plomb*, Tentourage est simple, même un peu terne, mais harmonieux et juste dans sa sobriété. Il est heureux pour le portrait gratifié de la médaille d'honneur qu'on n'ait pas mis à côté de lui ce portrait, d'ailleurs peu sympathique. Dans les oeuvres de Gigoux, on sent toujours un maître, alors même qu'elles manquent de goût, de splendeur ou de charme, souvent à cause des sujets que Tartiste accepte ou se laisse imposer.

Ouvrez les livrets du Salon, vous verrez combien de peintres, dans des spécialités très-diverses, se sont exercés à leur profession chez Gigoux. Depuis vingt-cinq ans, il a toujours été entouré d'élèves qui ont bien profité de ses enseignements, parce qu'il laisse â l'inspiration uno liberté absolue. Nous ne citerons de l'exposition présente qu'un portrait de femme, par M. Marquiset, et un pastel, le Lendemain d'une victoire^ par M"<^ Marie de Kelter, fille de la belle comtesse Keller.

C'est loute une histoire que l'éclosion de ce talent de la jeune comtesse Keller. Quel âge a-t-elle? Peut-être seize ans. Elle s'amusait à faire du pastel dans l'atelier de Gigoux, On la dérange pour- aller avec sa noble fa-

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mille, à Nice, visiter la famille impériale, qui allait perdre le czarewitch. Un soir;, à Nice, dans un salon de rimpératrice, comme la jeune comtesse était toute rêveuse à Tangle d'une fenêtre,.on lui demande ce qu'elle a, et, en CQnfidence bien basse, elle dit à Toreille de sa mère : a Je pense à mon tableau! »

Ce tableau qu'elle voulait faire^ et qu'elle fît à son retour, est le beau pastel, avec figure de grandeur naturelle, qu'on voit à l'exposition et qu'on prendrait pour l'œuvre d'un pastelliste, — d'un artiste consommé.

M™* Browne, on se le rappelle, vient d'avoir, à la vente Morny, un succès très-extraordinaire : son petit tableau, le Catéchisme, vendu 16,000 francs, plus cher que la metveille de Decamps : le Singe peintre. M"*® Browne a du talent sans doute, une élégance assez franche et une couleur agréable. Son portrait, au Salon, est attirant par le ton des chairs, par le goût de la coiffure, par Tamabililé de la physionomie. La femme, assise, est vue de face, la tête tournée presque de proGl, un éventail dans la main droite. Le dessin des traits est délicat et distingué ; les bras et les mains sont un peu lourds. Robe noire, sur un fond bleuté. La coiffure en hauteur va bien à celte tête noble et dominatrice par la grâce. M'"^ Browne a aussi exposé un gentil Écolier Israélite, vu à mi-corps, avec une douce demi-teinte sur un visage bistré.

Eh bien, Courbet? ce portrait de Proudhon, qui devait faire tant de bruit. 11 en a fait. Comment? quoi? Laissons cela pour un autre jour.

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Il n'y a plus d'étrangers. Nous sommes tous compatriotes. Pour moi, je me sens du même peuple que le peuple parisien, — que mes amis de Bruxelles et d'Amsterdam/de Genève et de Berlin, do Londres et de New- York. N'y a-t-il pas plus d'affinité entre Français, Allemands, Hollandais, Belges, Suisses, Anglais, Américains,ayant les mêmes tendances vers la liberté, la justice et la vérité, qu'entre deux hommes d'une même nation, s'ils divergent par leurs aspirations et leurs idées? La patrie, c'est l'idée. Ubi veritas^ ibi patria. Aimezvous ce qui est vrai, ce qui est beau? Suffît. Nous sommes concitoyens de la grande cité de l'avenir.

Nous avons déjà constaté dans les arts cette propension vers l'universalité. Les différentes écoles nationales, par suite d'une pénétration réciproque des génies différents, cherchent l'expression de sentiments analogues, souvent dans des styles analogues. Paris, Anvers, La Haye, Dusseldorf, ont presque réalisé une quadruple alliance, sur le paragraphe des sujets familiers. Dans la peinture d'animaux, même rapprochement : MM. Alfred Verwée et de Cock en Belgique, de Haas le Hollandais, von Thoren de Vienne, Otto Weber de Berlin, sont à peu près de la même école que Troyon. En paysage, les maîtres français entraînent tout, sauf quelques retardataires à la suite de Calame et quelques pignocheurs des bords du Rhin. Dans la peinture mystagogi-

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quo^ religieuse, allégorique et idéale, oh ! alors, c'est ritalie qui est maîtresse. Ave, Italial Aima mater f — Faisons une petite prière, comrae il convient dans les cimetières.

Suivant nous et quelques esprits aventureux, l'art du Midi n'est plus qu'une tradition, très-glorieuse, mais morte. Il a vécu — vixit, et il ne paraît pas qu'il compte désormais comme vivant, au milieu de la civilisation toute moderne qui se prépare. Aux expositions universelles de Paris, de Manchester, de Londres, est-ce qu'on a remarqué la peinture des Italiens et des Espagnols ? 0 les grands et nobles peuples — dans Thistoiro ! Quand la peinture française se tourne vers l'Italie, elle se tourne vers le passé. L'archéologie sans doute est fort intéressante, mais ce n'est pas Taffaire des artistes, qui doivent être inventeurs et non compilateurs. L'instinct de la nouveauté périt chez qui s'enferme au milieu de ruines. Et la vie, n'est-ce pas le renouveau ?

Ces oeuvres de peintres étrangers, qui balancent presque, aux Salons de Paris, l'école française, et qui lui disputent les médailles et les récompenses, commencent à émouvoir certains bons Français, absolument comme le progrès de l'industrie artistique en Angleterre, provoqué surtout par le musée de South-Kensington et ses succursales, inquiète les hauts fabricants.

L'autre jour, au palais des Champs-Elysées, quelqu'un me disait :

— J'ai envie de publier, en toute bonne intention, un article sur les conditions actuelles de l'art français, qui ' risquent de le conduire à une infériorité relative.

-— Bah 1 et vous savez à quoi tient ce danger ?

— Le danger est dans les mœurs...

— Ah, ah, ah ! Il faudrait donc réformer les mœurs! Mais, mon cher, vous tombez dans la politique...

Et j'avoue que je me suis permis de rire à la barbe de ce réformateur bénévole. Sans doute ce sont les idées qui inspirent les arts d'un peuple et d'une époque, mais les arts réagissent aussi sur la formation des mœurs, et peut-être dépendrait-il des artistes de prendre un peu les devants et de se soustraire eux-mêmes aux influences délétères. La France d'ailleurs n*est pas encore distancée, et quelque chance imprévue peut détourner le péril.

Il faut ajouter que beaucoup d'artistes étrangers, parmi les plus renommés, ont complété leur éducation et développé leur goûta Paris môme. MM. Kpaus, André Achenbach, Schreyer, von Thoren, Schenck, Otto Weber, Heilbulh, et autres médaillés ou décorés, ont demeuré ou demeurent encore à Paris, ainsi que M. Winterhalter, Alfred Stevens, Willems, presque naturalisés Français. L'Allemagne a M. de Kaulbach, c'est \irai, et une demi-douzaine de maîtres germaniques. Vous avez Leyset une demi-douzaine de jeunes peintres bien flamands ; je ne parle pas de Gallait, qui s'est* formé à Paris, ni de ce grand et singulier Wiertz que vous venez de perdre. L'Angleterre a sa pléiade brillante, qui se confine dans son île, malheureusement pour nous autres du continent. Mais, sans parler de cette génération illustre qui vient de tomber en si peu d'années, Delacroix, Decamps, Ary Schefifer, Horace Vernet, Paul Delaroche, Camille Roqueplan, Marilhat, Troyon, la France cependant compte encore à elle seule autant d'artistes ' classés au premier rang que les autres pays de l'Eu-

rop&tous ensemble. M. Ingres et Meissonier peuvent contre-balancer M. de Kaulbach. En paysagistes, l'école de Fontainebleau surpasse assurément celle de Dusseldorf. Je laisse 'une foule de vrais bons peintres, depuis Couture jusqu'à Millet, Courbet, Breton, Doré, et tous les artistes à la mode, depuis MiM. Cabanel et Gérônie jusqu'à M. Chaplin. La liste des peintres français dont les œuvres ont une valeur reccjnnue et cotée serait longue et sans doute très-rassurante pour les Patriotes qui craignent la rivalité étrangère.

Donc, nous n'avons point d'Anglais au Salon, si ce n'est M. Whisller, qui est Américain, et quelques jeunes étudiants qui ont passé la Manche pour expérimenter les écoles de Paris ou de Dueseldorf ; point dltaliens apercevables, si ce n'est M. Vannutelli, médaillé Tannée dernière pour son tableau appartenant à M"* la princesse Mathilde; point d'Espagnols à citer, si ce n'est un élève de l'Académie des beaux-arts de Madrid, M. Gisbert, à cause de la médaille que le jury lui a décernée ; M. Rico, l'auteur d'un paysage très-lumineux, avec une rangée de laveuses, vues de dos, au bord d'un étang ; M. Gisbert et M. Rico habitent Paris; et M. Bernardo Ferrandiz, un vrai Espagnol, habitant Valence, quoique nous le soupçonnions d'avoir fréquenté Paris, puisque le livret consigne qu'il est élève do Francisco Martinez — et de Duret. Il y avait beaucoup de caractère et d'esprit dans son tableau du Salon de 1864, le Tribunal des eaux de Valence en 1800. Cette année M. Ferrandiz a encore exposé deux sujets de mœurs valencianes! Quant à M. Zo, que tout le monde prend pour un Espagnol, il est simplement Gascon, de Rayonne, et il demeure faubourg

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