I. II
Saint-Denis. Ça ne Tempêcherait point d'être Velazquez, si la Providence l'eût ^errais. Il a d'ailleurs du talent et il tient de l'atelier de M. Couture une touche large et une lumière épanouie.
De Russes^ il n'en manque pas ; c'est un peuple neuf et qui ambitionne la civilisation; aussi viennent-ils, quand ils peuvent, habiter Paris ; il y fait plus chaud qu'à Saint-Pétersbourg ou à Moscou : par exemple M. Swerthkow, qui peint, rue Fontaine-Saint-Georges, des Voyageurs russes, décoréen 1863 pour des tableaux que nous avons signalés; M. Frolof, élève de Jules Dupré, et dont nous avons eu occasion de parler au dernier Salon ; M. Aivasovski, décoré en 1857, je ne sais pourquoi; M. Boncza Tomachevski^élève de M. firuni^ un professeur italien très-influent à Saint-Pétersbourg et attaché au musée de l'Ermitage ; M. Jacoby, élève de l'Académie de Saint-Pétersbourg, et qui peint les mœurs russes. On pourrait noter beaucoup de paysagistes : le portrait et le paysage excitent les débuts des artistes en herbe. N'est-ce pas par un portrait de femme, tracé sur un mur, qu'est censée commencer la tradition de l'art ?
Je ne sais si César, qui, dans ses Commentaires , vante le courage des Belges, les trouva déjà forts en peinture ; toujours est-il qu'on peignait assez bien dans les Flandres au quinzième siècle, du temps des van Eyck, et que la mode ne s'en est jamais absolument perdue, sauf éclipses, comme il arrive à toutes les choses lumineuses. Deux grands siècles, le quinzième et le dix-septième, quelques grands artistes intermédiaires entre ces deux phases privilégiées, c'est déjà trois bons points sur la carte de l'histoire de Tart; et, ma foi, peut-être qu'au •
yGoosle
jourd'hui les peintres belges^ avec les français, tiennent en Europe le premier rang.
Cet original de Wiertz, ce puissant artiste, que j'ai connu de près à Bruxelles, me revient dans le cœur et dans les jeu\ avec ses allégories gigantesques, étrangères au paganisme et au catholicisme, élucubrations hardies, et peut-être trop fantasques, d'un esprit imprégné des pensées neuves. C'est celui-là qui se riait de Vidéal malingre des esthéticiens patentés en France I Le vaillant homme que c'était, et la belle tête qu'il avait ! Lui aussi peut aller de pair avec Kaulbach et Cornélius.
Leys restera comme un historien fidèle des vieilles mœurs civiques, et à la^hronique d'autrefois il ajoute même une interprétation clairvoyante, qui est comme le jugement porté sur les aïeux par les modernes.
Gallait est un peintre consommé, et qui peut faire de vastes compositions, agencées avec la science et la splendeur des maîtres de la peinture historique ; art bien rare en Europe à présent, et dont V Abdication de Charles- Quint, à Bruxelles, est un noble exemplaire.
M. Madou a autant de finesse caustique, de wit, comme disent les Anglais, que Jes peintres de genre en Angleterre, supérieurs, sous ce rapport , aux Français spirituels et aux Allemands observateurs. Et quant à la peinture familière, choisie dans un milieu élégant, je ne crois pas qu'Alfred Stevens ait de rival à craindre parmi les artistes contemporains; car, à des qualités exquises de praticien, il joint le charme et la distinction.
Voilà des maîtres bien différents, et qui suffiraient à
iU SALON DE 1865.
illustrer une école. Mais nous n'avons à examiner ici que les exposants au Salon de 1865, et c'est assez.
M. Alma-Tadema est peut-être celui qui a eu le plus de succès avec sa Frédégonde et ses Femmes gallo-romaines, tableaux archéologiques, il est vrai, et qui né- Cessitept « la transcription de plusieurs pages d'histoire pour en expliquer le sujet. » Cette histoire de Frédégonde et de Pretextatus, on peut la lire dans Tarticle du journal le Temps, par M. C. de Sault dont la sympathie est toujours acquise aux œuvres de science et de style. Frédégonde, vue de profil, est assise près du lit de Tévêque mourant. Le critique du Temps a très-bien décrit celte figure fatale, profondément caractérisée dans la peinture de M. Tadema : « Ce profil majestueux et fin, ce nez, ces lèvres aiguës qui frémissent d'un sourire féroce, cet œil baissé, ces délicates mains félines qui se jouent avec les longues tresses blondes échappées du voile de la reine, cette attitude immobile, cette physionomie impassible, et jusqu'aux plis du vêtement, tout révèle Frédégonde et ne peut appartenir qu'à elle; c'est sa beauté éclatante et dure, fascinatrice et méchante, etc. ))
La Frédégonde est un vrai tableau historique, et même un peu littéraire, une composition qui obtiendrait le prix à l'Académie des inscriptions. Les Femmes galloromaines font seulement pendant à quelque fragment de bas-relief découvert dans les ruines d'un castel des premiers siècles : une brune et une blonde, accoudées sur un balcon, la blonde avançant son bras nu et indiquant de sa main allongée quelque chose en bas. Fond de feuillage sombre. Aussi les bustes et les têtes se mo-.
yGoosle
dèlenUils en ferme saillie, et le bras de la blonde est étonnant de réalité.
En passant de TÉgypte à la Gaule, M. Alma-Tadema a dû atténuer déjà son archaïsme d'exécution, justifié certainement par de tels sujets, mais qui peut-être fatiguerait bientôt la curiosité, attirée d'abord par cette manière érudite et patiente. Excellentes études préliminaires pour un artiste sérieux, et qui aiguisent Tintelligence en môme temps qu'elles rompent à la pratique. Mais il ne faut point s'y confiner.
Nous nous souvenons d'avoir suivi avec intérêt M. *rissot dans la série de tableaux qu'il peignit d'abord en s' inspirant du style do Leys, et de lui avoir conseillé de se retourner directement vers la nature, sans l'intermédiaire d'un attirail des époques passées. M. Tissot, l'an dernier, fît ses Femmes vertes, un tableau moderne, très-original. Il me semble que si M. Tadema se risquait maintenant dans un sujet dégagé d'érudition, bien franc de caractère, et le forçant à peindre tout d'après la nature vivanle, il produirait certainement quelque œuvre très-forte et très-impressionnante.
Nous prêchons peut-être avec trop d'insistance cette espèce de naturalisme à des artistes qui ont su révéler du talent par des manières plus ou moins maniérées^ Mais l'histoire prouve qu'aux époques troublées comme la nôtre, c'est par l'étude directe de la nature que l'art s'est toujours régénéré: en Italie, avec Giotto,Massaccio, Léonard, Titien ; dans le Nord, avec les van Eyck, Durer, Rubens, Rembrandt, qui furent tous des naturalistes passionnés. N'est-ce pas aussi l'élude et Tamour de la nature qui, de nos jours, ont restitué le paysage ?
T. II. ti.
yGoosle
Pour faire les solennels et tristes paysages du Guaspre, il fallait de Térudition, il fallait consulter Pline et les tieux auteurs^ avoir sous la main des tronçons antiqueS) dos modèles de temples, de tombeaux ou de fontaines, extorqués à des ruines séculaires^ et combiner tout ce bric-à-brac dans une nature conventionnelle, dénaturée. Tout à coup des rapins qui s'appelaient Rousseau, Diaz et autres, ennuyés de pasticher des ArcadieSy dans Fatelier de M. Bidault et des professeurs académiques, s'en vont peindre en, pleine forêt et en pleine campagne. Le paysage est retrouvé tout simplement dans les bois !
La fureur archéologique et mythologique avait envahi jusqu'à la peinture d'animaux. Pour peindre une vache, il fallait savoir à fond la fable d'Io, de Jupiter, de Mercure et d'Argus, et même du taon qui piqua la belle génisse, maîtresse du maître des dieux et patronne de la mer Ionienne. Rubens et Jordaens, comme les autres, ont fait des vaches lo, d'ailleurs plus flamandes que grecques. Les Flamands d'aujourd'hui ont oublié ces belles allégories, si morales et si chères à l'idéal poétique. N'est-il pas regrettable qu'Alfred Verwée et Xavier de Cock nous montrent grossièrement des vaches dans un pré avec quelque petit pâtre, ignorant de Jupiter? Où allons-nous ?
M. Alfred Verwée a exposé le Verger et la Ferme rose. Pour lui, le paysage n'est que l'accessoire des animaux, le fond sur lequel il charpente ses héros tranquilles. Dans le Verger ^ quelques belles vaches marquent en blanc, en rouge ou en noir, sur l'émeraude du pâturage planté d'arbres fruitiers dont les branchages sont coupés
yGoode
en haut par la bordure. Dans la Ferme rose^ c'est un mnt teinté de laque, qui enclôt la prairie derrière les broussailles au dernier plan. L'effet général de ces deux peintures est très-juste , très-harmonieux , reposant comme l'aspect de la nature môme. Les animaux sont dessinés et structurés avec cette solidité précise qu'on admirait dans l'Attelage flamand, médaillé au Salon de 1864.
Les « fermes roses» sont assez communes en Belgique, où, pour éviter l'éblouissoment que causent les murailles blanches, on donne souvent au mortier une nuance tournant à la brique. Ces échappées roses entre les feuillages verts vont à merveille dans le paysage, mais elles surprennent d'abord et semblent un peu arbitraires. J'ai été moi-même assez étonné, l'autre fois, à Bruxelles, devant une large étude de Cours rustique, dont le fond occupant toute la toile était un pan de mur rosâtre, sur lequel se silhouettaient les instruments et ustensiles de la ferme, des coqs et des canards, et les confortables animaux avec lesquels on fait des jambons d'Ardennes* C'était la première peinture que je voyais d'une jeune demoiselle de seize ans, M"' Marie Collart, artiste par la grâce de Dieu, comme elle aurait pu naître princesse ou souveraine d'un royaume quelconque. Le lendemain , dans la collection la plus distinguée de Bruxelles, voilà que je rencontre une vache noire, échappée d'un des troupeaux de Troyon. — Oh ! qui a fait cela ? — M"® Marie Collart. Seize ans.
Il faut donc que la peinture ne soit pas très-difficile, quand on est vraiment peintre.
Cette vache noire, appartenant à M. J. van Prael,
248 SALON DE i865.
ministro de la maison du roi des Belges, a été envoyée au Salon avec un autre tableau. Personne, sans le catalogue, n'eût deviné qu'elle était peinte par une femme, — par une main d'enfant.
Le second tableau est encore plus vigoureux d'exécution ; il a été fait, je pense, d'après l'étude à fond rosâtre que j'ai vue à Bruxelles, mais en y ajoutant une figure de paysanne qui, avec un long râteau, traîne du fumier dans la cour ; aussi est-il intitulé : une Fille de ferme. Les animaux et les oiseaux sont les mêmes, et dans le mur s'ouvre une porte d'étable. La rude fille que cette paysanne aux bras musculeux, et comme elle travaille sans crainte de salir ses sabots ! Les mélancoliques faneuses de Breton n'en feraient pas autant. Estce que M^'® CoUart serait élève du terrible Courbet; elle a presque la môme énergie que Courbet et le même sans-souci du charme et de l'élégance ; c'est singulier pour une jeune bourgeoise. Mais non, elle n'a jamais eu de maître, et seulement elle a regardé peindre M. Chabry, le paysagiste. Sans doute aussi qu'elle aura vu dans les expositions de Bruxelles des tableaux de Troyon, do Courbet et de Millet.
On n'ose pas donner de conseils à un jeune talent si spontané et si ferme. On pourrait cependant lui dire qu'à côté du caractère, il y a dans la nature— la beauté. M. Xavier de Cock fait pendant à M. Alfred Verwée ; il a môme plus de fraîcheur dans le ton, plus de souplesse dans la brosse, mais ses animaux ne sont pas si exactement modelés. Il n'a exposé qu'un seul tableau excellent : une prairie avec vache noire debout et une vache fauve couchée. En avant, trois petites pastourelles
yGoosle
assises- sur rherbe. Beau ciel gris sur ce vert pâturage qui s'étend jusqu'à Thorizon. Très-bien joué avec ces deux notes dominantes : du gris et du vert.
Les paysages de M. César de Cocksont très-lumineux; le rayon pique bien entre les guipures des arbres. C'est gai et très-nature. Mais le ciel est trop savoureux et pas assez simple.
M. do Schampheleer possède aussi la qualité de la lumière. Dans sa Matinée d'auiomme circule une douce poésie : qu'y a-til? Rien d'extraordinaire : un pré, un ruisseau^ des vaches, quelques chênes ; derrière le voile de la brume on devine le clocher du village. L'autre tableau, plus grand, est juste d'eiîet, mais un peu vide.
M. Tscharner sent vivement la nature et il en exprime le caractère avec une certaine émotion comraunicative. Il a bien reproduit la Campine dans un paysage sobre et mélancolique ; des terrains plats et monotones, des nuages lourds et plombés. La figure du berger, se dressant sur le ciel, prend une importance sculpturale, malgré sa petite proportion ; le galbe en est un peu vulgaire malheureusement.
M. de Beughem a exposé un bon paysage : le Vieil Escaut; M. Boulanger, une bonne étude d'Automne, M. Jules Goethals, une vue prise à Rhodes ; M. Papeleu, deux vues d'Italie ; M. Bohm, une vue de Flandre ; M. van Moer, un bel Intérieur d'église, en Portugal.
Le grand tableau de M. Eugène Smits, Roma, a eu la chance d'être placé dans le Salon carré, au-dessus du faible portrait de M. Cabanel ; on l'eût remarqué partout ailleurs ; mais le voisinage d'une peinture vitreuse lui a donné un aspect magistral. M. Smits a de la force
yGoosle
2d0 SALON DE i865.
et de l'élégance j plusieurs de ses figures sont bien tournées, par exemple la jeune Romaine qui porte un panier d'oranges, et la fillette à cheveux noirs et vue de dos^ qui monte un escalier. Peut-être ce sujet n'exigeait-il pas une si vaste toile^ mais M. Smits a d'autant mieux prouvé qu'4l pouvait se lancer dans la grande peinture.
Un des meilleurs portraits du Salon est assurément le portrait de femme, par M. de Winne; elle est assise et vue de trois quarts, les deux mains tenant un éventail. Chevelure noire, robe blanche, décolletée. Pour fond, une tenture jaunâtre^ qui contrarie les tons bistrés de la peau : un fond vert eût été plus harmonieux. Le mérite de cette peinture est la simplicité de Vordonnance et pour ainsi dire une chasteté qui n'exclut pas la séduction.
M. de Jonghe se rapproche assez de M. Willems. Son tableau intitulé : Causerie intime est finement peint, et la tête d'une des jeunes causeuses est spirituelle et jolie.
M. Baugniet tient aussi à ce groupe de peintres des mœurs bourgeoises» Dans la scène d'intérieur, où une jeune femme en robe noire est assise près d'une table à tapis rouge, les étoffes et les accessoires sont exécutés avec un soin délicate
M. Bonfce participe à la fois de Breton et d'Israels. \\ a, comme eux, utie sorte de respect naïf pour les classes laborieuses, qu'il adopte de préférence, marins et pêcheurs. L'année dernière, c'étaient de grandes et belles paysannes revenant du bord de la mer > cette année, c'est une famille de pêcheurs, l'homme, la femme et leur jeune garçon, descendant du village pour monter en barque sur une côte hollandaise^
M. van Hove a peint aussi de» Filles de pêcheurs-,
yGoosle
SALON DE 1865. ioi
M. Louis Dubois, une Liseuse; M. Verlat, une Afadone ; M. de la Charlerie, une Marie-Antoinetle, Le choix de ces dieux derniers sujets, une vierge et une reine ^ ne sembla pas avoiraussi bien réussi que des sujets moins ambitieux.
Avec M. Robie, il ne s'agit que des moineaux francSi vulgairement dits pierrots^ bien que les tableaux spieQt intitulés : le Massacre des innocents et la Terre promise. Ces pierrots, terribles et charmants, dévorent des hanne* tons et des insectes sous la feuillée. De Tesprit, du liaturel, de la couleur et de la lumière attirent devant cet peintures, qui amuseraient dans une petite maison de la campagne.
Moins nombreuse au Salon que l'école belge, Técole hollandaise y montre cependant une douzaine da bons peintres, dont quelques-uns demeurent en Belgique, ou même à Paris. Ainsi, MM. Roelofs et de Haas habitent Bruxelles, MM. Jongkind et Kuytenbrouwer habitant Paris.
M. Roelofs conserve à ses paysages absolument le ca« ractère de la Hollande, sans y ajouter aucun caprice personnel. Il est sincère comme un véritable amoureux. Il a toujours dans l'œil et dans le cœur l'image de sa chère patrie. Jamais il n'a vu sur la terre autre chose que des canaux, des pâturages et des moulins à vent. Vous allez do Dordrecht à Rotterdam en steamer, de Rotterdam à Amsterdam en railway, vous regardez de dessus le pont de votre bateau ou par la portière de votre wagon, et toujours vous voyez de l'eau, de l'herbe et des moulins. Cette partie de la Hollande est tout à fait homogène, monotone dans le sens coloriste du mot, mais non pas ennuyeuse ; très-gaie, au eohtraira,' dans
yGoosle
sa franche harmonie de trois tons qui se fondent en un seul, indéûnissable : eau^ ciel et verdure. Aussi les anciens peintres hollandais, surtout les primitifs, tels que Esaias van de Velde, Jan van Goien, Salomon van Ruisdael, Pieter Molijn, van Croos et bien d'autres sont-ils presque monochromes dans une dominante blonde ou olivâtre. Il n'y a pas de meilleur enseignement que la vue du paysage hollandais pour faire comprendre l'unité de la coloration. Les tapoteurs, papilloteurs et tapageurs de la peinture devraient aller par là se reposer le regard et apprendre à tranquilliser leurs effets.
Roelofs a donc fait un Moulin dans les Polders^ assez grand tableau, largement brossé, avec — un moulin, une bande de terre et un ciel. Voilà tout, mais c'est complet en ce que c'est.
M. de Haas a fait une prairie hollandaise einneff alie d'ânes dans les Flandres. Ce dernier tableau compte parmi ses meilleurs, qui sont déjà classés dans les collections distinguées.
Marlinus Kuytenbrouwer a exposé un paysage et un portrait du célèbre Vermout, de grandeur naturelle. Hélas I Vermout est déjà distancé par Gladiateur, dont le portrait eût été couvert de bouquets et de couronnes. Marlinus le fera sans doute, et nous comptons sur lui pour transmettre à la postérité les images glorieuses de ces vainqueurs qui aideront à résoudre les questions internationales à la course. Martinusest un peintre sérieusement sporlsmanesque, et je crois qu'il vient de prendre un atelier dans les Champs-Elysées, pour arrêter au passage les héros du turf et du bois.
M. Jongkind est extrêmement faatasque et ce n'est
SALON DE 1865* âo3
pas un malheur. Il sabre sa peinture avec un entrain poétique et il obtient des effets imprévus et merveilleux. Ses tableaux et ses eaux-fortes sont toujours vivement appréciés par les artistes.
Un pur Hollandais^ c'est M. Springer, d'Amsterdam. Il est un peu sec dans sa Vue de la ville de Kampen, Son défaut est qu'il exécute tout avec la môme précision et avec les mêmes procédés, peignant presque les nuages du ciel comme ie^ pavésde la rue et les personnages comme des fragments d'architecture. Il n'a pas la souplesse, le moelleux, la variété de quelques-uns de ses compatriotes d'autrefois, surtout du Delftsche vanderMeer dans ses intérieurs de ville, aussi iins et plus forts que ceux de van der Heyden. C'est à M. Springer qu'on doit le beau dessin de la maison de Hembrandt,gravé dans le livre deM.Scheltema^dont il se prépare une nouvelle édition.
M. Weissenbruch, de la Haye, avait comnjencé aussi par des intérieurs de ville, fermement peints^ et môme un peu durs. Cette année il expose un bon paysage : Au bord d'une rivière,
M. Bisschop» de Leuwaarden en Frise, a soutenu dignement la concurrence avec l'école de Dusseldorf et les autres peintres de genre. H y a beaucoup de sérieux, et même du caractère, dans son Départ pour un baptême à Stinloopen ; les deux femmes frisonnes s'enlèvent sur un mur blanc, effet qui donne tant d'attrait et d'originalité à certains tableaux des anciens Hollandais, «nos maîtres» à tous dans la peinlure familière. Sa vieille Pêcheuse de Scheveningen, buste de grandeur naturelle, largement peint dans la manière heurtée dlsraels, est d'un ton noir et lourd. Pour sauver la vulgarité et la lai^
T. Il, 15
deur de ce type, il eût fallu je ne sais quel heureux caprice de coloris et de lumière.
Les compatriotes des De Heem, de Rachel Ruijsch et de van Huijsum pourraient se dispenser de venir étudier à Lyon la peinture des fleurs. Une fleuriste de la Haye, W^* Alida Stolk, « élève de Saint-Jean, m a, d'après quelques vers de Lamartine, arrangé une composition assez prétentieuse, avec une statue, divers accessoires et des fleurs : Pensée près de la tomhe d'un enfant. Les fleurs sont légères, fraîches et lumineuses.
Il y aurait encore à citer plusieurs paysagistes hollandais, qui conservent une certaine in4ividualilé entre les paysagistes de la France et ceux de l'Allemagne. Mais il est temps de remonter le Rhin jusqu'à Dusseldorf, où pous rencontrerons d'abord les deux frères Achenbach.
M. André Achenbach est classé au premier rang dans les collections de peinture moderne, et ses tableaux se vendent très-cher. Sa manière, cependant, est critiquable SUT deux points essentiels.
Devant ses paysages, on sent tout de suite un compositeur savant, ambitieux de style et de noblesse, ruraiuant des théories sur les grandeurs et les drames de la nature. Il fait penser à un homme qui monterait sur des échasses pour attraper des aigles.
. Je me rappelle avoir voyagé en bateau à vapeur sur le Rhin avec une bande de peintres de Dusseldorf. Il faisait froid le matin sur le pont. Un d'eux, un jeune s maître à longue chevelure blonde, dans le style de maître Àlbrecht Durer, de Nurenberg, s'était drapé d'une de ces grosses couvertures de voyage, fabriquées en Allemagne, où s'étalent des sujets comme sur les anciennes tapisse-
yGoosle
SALON DE i865. 955
jries et sur les descentes de lits que foulent les pieds de la bourgeoisie. Sa vaste couverture, traînant en queue derrière lui) représentait un tigre, degrandeurnaturelle, qui avait Tair de s être agriffé à ses épaules, comme le vautour aux flancs de Promélhôe. Lui, quand on passait en vue de quelques « sept collines, » faisait dès gestes admirables, montrant, d'un bras roide et dominateur, ces aspects d'un paysage idéal et les expliquant à ses acolytes. Moi, je m'arrangeais pour le regarder de dos, avec son tigre en blason sur champ de sable, et je regrettais de perdre parfois certaines de ses phrases allemandes que leur sublimité sans doute m'empêchait de comprendre. Car je suis un homme simple et je ne sympathise guère avec les espèces qui s'enflent pour imiter la grandeur et la force. J'aimerais mieux faire en paysage le moindre petit buisson surpris d'après nature que le plus magnifique pastiche de Claude Lorrain.
La seconde critique à faire à M. André Âchenbach^ après cette prétention à grandir et à dramatiser outre mesure le paysage, est Tuniformité de son exécution, trop châtiée partout, sans abandon et sans cette flamme qui illumine ce qu'il faut voir dans un tableau.
Je n'ai pasrhonneur de connaître M. André Achenbach, très-estimé par plusieurs de mes amis allemands, et, après ces réserves, je constate cordialement quejoconnais de lui des chefs-d'œuvre, quand il a peint d'inspiration, d'après nature, et spécialement que sa Marine du Salon est comparable à celles des anciens maîtres du Mord : à droite, une jetée avec des estacades, un phare. Des marins regardent la mer furieuse qui bat les pilotis. Un peu à gauche, une barque de pêcheur, soulevée par la
â56 âÂLON DE 1865.
vague. Ciel tempétueux. Bel effet, terrible, juste et poétique.
M. Oswald Achenbach montre aussi deux tableaut très-babiles : la Cascade de Tivoli^ dans un ton roux, harmonieux, et une Fête à Jenazano^ intérieur de ville, avec beaucoup de personnages ; vif effet de lumière, qui papillote un peu.
Après M. Schreyer, l'auteur de là Charge d'ariiUerie, récompensée par une médaille, après M. Schlesinger, dont les Cinq Sens ont été achetés par l'Empereur, après M. André Achenbach» le peintre allemand qui a le plus marqué au Salon est M. von Thoren^ également médaillé. Voleurs de bœufs et Voleurs de chevaux^ en Hongrie^ ce sont les titres de ces deux pendants, très-mouvementés, très-harmonieux dans des gris sourds et transparents ! Depuis la mort de Troyon, M. von Thoren est peut-être le meilleur peintre de TEurope pour représenter les animaux.
M. Otto Weber le suit d'assez près. Il a exposé un sujet écossais et un sujet breton. La dernière livraison de l'Album des aquafortistes , publié par^MM. Cadart et Luquet, contient de M. Weber un chef-d'œuvre : trois bœufs dans un paysage d'Ecosse. •► ^
Pour ma part, je n'apprécie guère les moutons de M. Schenck, qui lui ont aussi valu là médaille. Les moutons ne sont pas si bêtes qu'on croit, et il n'est pas défendu d'avoir de Tesprit en les peignant.
J'aime mieux !M. Brendel, qui s'est formé d'après les troupeaux de maître Charles Jacque> berger à Barbizon, près Fontainebleau.
Pour les tableaux de genre, il faudrait citer vingt
SALON DE i865. 257
peintres de Dusseldorf, depuis M. Charles Hubner, un des maîtres de l'école ; et les petites comédies du clergé romain par M. Heilbuth ; et quelques peintres suisses, comme M. Yautier et M. Ânker^ qui se rattachent à l'école rhénane. Nous signalerons seulement un tableau que la critique semble avoir oublié : une Visite, par M. Becker, de Berlin. Une jeune femme en peignoir flottant de soie lilas à grandes raies frappe discrètement à une porte de chambre, A gauche, un fauteuil ; à droite, une console. Elle ne vient pas de loin, de quelque chambre voisine ; où va-t-elle et que veut-elle ? Elle est charmante : on lui ouvrira. C'est délicat, harmonieux et très^bien peint, un peu dans la manière d'Alfred Stevens. Je ne crois pas que la* critique ait parlé non plus de M. Scholderer, de Francfort, qui peint en coloriste la nature morte, ni de M. Victor Millier, autre Francfortois, très-bien doué pour la grande peinture. Nous avons vanté, au dernier Salon, sa Nymphe des bois^ assez rapprochée du sentiment et de la couleur d'Eugène Delacroix. Cette année encore^ une Vénus pleurant sur le corps d'Adonis rappelle beaucoup, par le ton et par la fougue du mouvement, le superbe Dante d'Eugène Delacroix, au musée du Luxembonrg.
Nous finirons par le portrait qui a le plus charmé dans toute l'exposition et qui assurément est conçu et exécuté dans la Inanière la plus saine et la plus expressive; portrait de M»* Elisabeth Ney, par M. Friedrich de Kaulbach, élève et neveu (je crois) de M. Wilhelm de Kaulbach. Cette jeune femme, artiste sans doute, est debout près d'un morceau de statuaire auquel felle semble travailler, Sa tête intelligente et chastement radieuse
est^coifféé de cheveux blonds tombant en bouctes sur le coL Elle est vôtue de noir, sans aucun luxe excentrique. La pose est d'un naturel et d'une simplicité adorables. Les mains sont fines et adroites. L'ensemble est calme et reposant. Nous sommes aux antipodes de Tart maniéré que recherchent les portraitistes français. M. F. de Kaulbach a exposé un second portrait do femme, également debout et de grandeur naturelle, M"» la marquise de Montalembert ; bonne peinture aussi, mais qui n^a pas le sentiment profond et la distinction etqulse du portrait de M»« Elisabeth.
Et Courbet? ne pourrait-il pas venir avec les étrangers, ce sauvage d'Ornans? Courbet? mais n'a-t>il pas fait, une fois, une statue de petit Péoheur franc^comtois, pour une fontaine de son pays? Eh bien, puisque Courbet est à la fois statuaire et peintre, nous le renvoyons encore à notre article Sculpture, qui sera le dernier.
vr
La plupart de nos amis et confrères de la critique font maintenant leurs comptes rendus des Salons en manière de catalogue descriptif et raisonné : les uns pren-^ nent la série alphabétique des noms ; les autres, la série des salles. M. un tel, tel sujet; suit la description. Procédé très-commode, et qui entraîne à un nombre indéfini d'articles. Le catalogue ayant 500 pages et près de 4|000 numéros, on peut aisément produire 1,000 pages d'amplification littéraire. Nous avons en sculptiire
yGoosle
330 numéros. Dix lignes pour une statue de marbre ou pourunestatue debronze, ce n'est pas trop : soit une demidouzaine def beaux feuilletons t Mais je crois qu'il vaut mieux nous resserrer en dix colonnes, car il suffit^ comme nous Tarons fait pour la peinture, de signaler deux sortes d'œuvres, celles qui ont un véritable mérite artistique, et celles qui, à un titre quelconque^ excitent la curiosité.
On est bien forcé de voir d'abord l'énorme statue de Yercingétorix^ en cuivre repoussé, commandée par la maison de TEmpereur, pour lo plateau d'Âlesia. Elle se dresse au centre du Jardin où sont classées les œuvres de la statuaire. Les rapins irrespectueux rappellent a le monument des chaudronniers » . La vérité est que la grande et patriotique figure du défenseur de la Gaula contre Tempire romain n'a pas été poétiquement sentie par M. Millet. Ce long tuyau de cuivre ne signifie rien du tout. Peut-être qtte l'art de notre époque compren» drait mieux César que Vercingétorix.
L'autre jour, nous étions plusieurs artistes à causer devant cette œuvre creuse, quand arrive Préault, l'auteur fantastique do tant de monuments gigantesques, improvisés dans la conversation» Il en a fait aussi^ et de très-originaux, en pierre, en marbre et en bronze. Tout à coup, comme dans la chanson du Misanthrope : u Si le roi m'avait donné — Paris, sa grand'ville, » voilà Préault qui dit :
« Si l'Empereur m'avait donné à faire ce Vercingétorix, je lui aurais dit : Sire, je pars pour l'Auvergne. Vous me concédez un pic de montagne. Je vais choisir ce puy volcanique, dominant le cœur de la France, pour le transfigurer en acropole de la civilisation gauloise.
yGoosle
Je ferai circuler, de la. base jusqu'au sommet, une voie en spirale assez large pour laisser passage à une armée ou h des flots de peuple. De distance en distance seront espacées^ comme des sentinelles du sanctuaire, des statues de guerriers gaulois : 10 mètres de haut. Sur le faite de la montagne, un piédestal composé avec les ar« mures, ustensiles et objets symboliques de là vie de nos aïeux, flanqué de quatre statues allégoriques^ le Druide^ leBrenn, leBarde et Yelléda, autrement l'inspiration^ la poésie, la force, la philosophie : 10 mètres de haut. Et sur le piédestal la statue équestre de Vercingétorix, ligure de 20 mètres sur un cheval en proportion ; Vercingétorix, les bras étendus, criant Tappel aux armes. Tout en airain^ bronze, fer, granit, en matière sombre et qui se rouille^ — image du passé!... »
Il allait ioujours^ et les statues de 10 mètres ne lui coûtaient rien. ••
Toujours est-il qu'à présent Vercingétorix est fait — par Préault, et peu importe le fantôme sonore ' de M. Millet.
Les autres statues destinées à des monuments sont un Chai'lemagnej projet en plâtre, par M. Levée! ; Richard Lenoir, par M. Hochet; François Arago, en bronze, travail vulgaire, par M. Oliva ; le Maréchal Pélissier^ un gros petit bonhomme en plâtre, par M. Crauck, grandprix de Rome ; divers militaires et plusieurs saints, par des lauréats de l'École des beaux-arts. La meilleure des statues religieuses est peut-être un Christ mort, dont la tête a beaucoup de sentiment, par un Hollandais résidant à Paris^ M. Leenhoff.
Nous avons déjà mentionné le succès incontestable
yGoosle
SALON DE 1865. 36f
du Chanteur flùrentin, par M. Paul Dubois, Fauteur du Saint Jean au dernier Salon. Le jeune musicien, un adolescent de la plus fine race, debout, en costume du quinzième siècle, pince de la mandoline et roucoule de la voix. Sa tête sérieuse^ un peu inclinée^ porte une petite calotte sur de longs cheveux. Le costume « juste au corps », précise les formes délicates. A preuve de la délicatesse du dessin et du modelé, toutes les reproductions qu'on en a faites par la gravure restent très-loin de Toriginal. On -peut tourner autour de la statue sans lui trouver d'imperfection. M. Paul Dubois est un .ciseleur autant qu'un statuaire. C'est la seule critique qu'on ait insinuée contre ce petit chef-d'œuvre, disant qu'il était bon à faire des bijoux, une broclie de châle, une poignée de sabre, un serre-papier, un bronze de pendule,— apparemment ce qu'on pourrait faire de.quolque merveilleuse ciselure de Benvenuto. En attendant, je ne serais pas étonné que M. de Luynes, M. de Rothschild ou un autre riche amateur le fît couler en pur argent.
Les deux statues dont on a parlé le plus après ce bijou de M. Paul Dubois, sont l'Aristophane, de M. François-Clément Moreau, et A/'^* Mars, par M. Thomas.
M. F.-C. Moreau, élève de Pradier et de Simart, venait d'être médaillé pour cet Aristophane^ lorsque, presque subitement et jeune encore, il est mort. Ces morts précoces inspirent toujours de la sympathie pour ces œuvres dernières, dans lesquelles on se plaît à voir un tatent qui eût encore grandi. L'Aristophane prouve que M. F.-C. Moreau avait de la science et beaucoup de conscience, même du goût et de la distinction. Il y a peu à reprendre dans le praticien; mais ce qui manque, c'est le
caractère et cette puissance attractive résultant de Toriginalité.
M. Thomas en manque bien plus que M. Môreau. La statue de M"' Mars est commune, lourde, sans grâce et sans esprit, quand l'intelligente comédienne était précisément un iypQ de rare élégance et d'esprit charmant. Je suppose que M. Thomas, grand -prix de Rome en 1848, a dû voir jouer M'*« Mars, et il est étonnant qu'il n'ait pas conservé un plus fin souvenir de Célimène et d*Elmire, ces deux rôles où elle excellait.
M}}* Mars est asi&ise, le bras gauche accoudé au fauteuil, la main droite tenant Téventail. Écoute-t-elle Alceste ou Tartufe? Je ne sais, faute d'un accent quelconque dans la physionomie. Ceux qui ont connu M**® Mars se rappellent combien elle avait d*esprit dans le jeu delà bouche et des regards. Elle aVait aussi dans le jeu des mains une souplesse délicieuse, et sa manière d'agiter l'éventail eût fait comprendre toute seule les vers de Molière. La tête sculptée par M. Thomas n'a pas plus d'animation que les têtes des grosses statues de Villes qui écrasent l'asphalte de la place delà Concorde. Les bras sont gonflés, les mains molles, les attaches sans aucun ressort. Les Célimènes futures n^auront rien à apprendre devant cette effigie commandée par la maison de l'Empereur pouï le foyer de la Comédie-Française, où il y a de si beaux bustes par Caffieri, Houdon et autres sculpteurs du dix-huitième siècle.
On a revu avec plaisir, cette année, le marbre de la Dévideuse, par M. Salmson, déjà exposée eii plâtre et en bronze. On a remarqué encore une autre statue dans le style antique, la Siudiosa, jeune fille demi-nue et lisanti
SALON DE i865. 263
par M. Matharin Moreau; un Priêonnier livré aux béUê, figure éoergique et fière, par M. Alfred Jacquemart; une statue de Semeur, par M. Chapu; un Laboureur ^ par M. Capoilaro.
Si ces titres font songer à Millet, à Breton^ à Jacque, la chose en statuaire n*a rien d'analogue à la peinture rustique. Ces laboureurs et ces semeurs en plâtre sont toujours des anciens qui procèdent de la mythologie. A la statuaire convient le nu, c'est vrai ; et ce grand art du-* rable dont les oeuvres sont presque immortelles, est es** sentiellement allégorique. On aimerait pourtant à voir essayer^ dans de certaines conditions, la traductioa
, sculpturale de notre vie moderne. Si les Grecs et les ilomains consacraient le marbre et le bronze aux divinités et aux héros, aux symboles et aux types, ils sculptaient aussi parfois des sujets se rapportant à leur histoire réelle, par exemple, sur des frontons ou des colonnes, des scènes de combat. L'antiquité ne nous a-t-eilo pas transmis, outre les figures nues, un grand nombre de figures armées ou drapées?
Devant ce Laboureur et ce Semeur, je révais donc en
. moi-même -^ à la façon de Préault ^ un monument co* lossal : un groupe de cultivateurs do la terre, en blouse, cette espèce de saye de nos ancêtres, qui se drape aussi heureusement que ta tunique romaine ; et, pour accompagnement, la charrue et tous les engins et instruments de 1 agriculture ; et je plaçais cet autel du travail et de la paix dans un pays comme la Beauce, au beau milieu d'une plaine immense, reposoir pour de grandes fêtes agrestes et des processions populaires.
Ëst'ce que Tindustrie, comme Tagriculture^ ne pour*
raitpas aussi inspirer à la statuaire des conceptions plus modernes? Les beaux monuments à faire dans les gares de chemins de fer, dans les ports^ dans les docks, dans les marchés, sur les places publiques^ pour exprimer la puissance du travail et les conquêtes de Fesprit en contraste avec la guerre et la superstition ! Cela viendra peut-être^ quand on ne nous prendra plus notre argent pour bâtir des casernes et des églises, doubles forteresses de rautorité. En attendant, saluons encore les statues de militaires et les statues de saints^ auxquelles se dépense le talent de nos sculpteurs, sans préjudice néanmoins pour les Psyché, les Phryné, les Hébé, les Chloris, les Vénus et les nymphes, .toujours nombreuses au Salon. Ave y Mars et Vénus I C'est le troisième salut que nou* faisons galamment depuis VAve^ Picardia nutrixl Cet Ave latin semble avoir bon air et je ne sais quel frime de style et d'idéal.
On dit que la photographie nuit aux portraitistes en peinture. Assurément elle ne fait point tort aux sculpteurs de bustes. « Tout le monde est riche aujourd'hui, » et le marbre blanc n'est plus un privilège réservé au génie «t à la noblesse de caste. Un .buste en marbre fait bien sur la console d'un salon luxueux. Des bourgeois et des marchands se payent ce plaisir-là. J'espère que nous aurons au prochain Salon le buste en argent de M"« ***, à qui cèS trois étoiles ont dû faire gagner le gros lot de l'emprunt des Mille et une Nuits. 500,000 francs, c'est peu de chose,* il est vrai, en ce temps-ci; mais ça peut servir peur des marbres, des potiches, des dentelles et quelques fleurs.
Lqs bustes de musiciens sont toujours les plus nom-
yGoode
SiiON D£ 1865. ^65
breux, je ne sais pourquoi : Haîévy^ par M. Adara Salomon; Meyerbeer, par M. Danian jeune; Rossini, par M. Chevalier; et un vieux compositeur, Rameau, par M. Destreez, élève de M. de Triquety, et Gluck, marbre d'un beau travail^ par M. Lescosné, qui a presque reproduit le superbe buste du musée de sculpture au Louvre. Peu de gens de lettres ; M. Scribe, par M"« Dubois d'Avennes. Peu d'artistes : Delacroix, par M. Étex et par M. Carrier-Relieuse, qui n'ont réussi^ ni Tun ni Vautre, à fixer les traits fantasques et la physionomie si mobile du grand peintre. Quelques actrices : M'^*" Emma Livry, par M, Barre; W^^ Favart, de la Comédie-Française, par M. Crauck. Et puis le Sultan^ son voisin du côté de Suez/ M. de Lesseps^ M. Drouyn de Lhuys et M. Emile Ôllivier, M. Raspail, par M. Fulconis;,M. Lassus, l'architecte^ par M. Chenillion, élève de David d'Angers; M. de Caumonl, l'archéologue; M. Sauvageot, Je donateur d'une précieuse collection au Louvre ; et puis quelques portraits historiques : Luca délia Robbia, buste en terre cuite, par M. Devers, Phabile émailleur; René de Voyer, marquis do Paulmy, fondateur de la bibliothèque de l'Arsenal; Taunay, le peintre; et puis deux élégants bustes de femme en marbre^ par M. Cordier ; un savant buste en terre cuite, par M. Maindron; un autre, buste en .terre cuite, par M. Claude Vignon; un buste en plâtre, très-finement étudié, par M. Emile Hébert; et enfin, un buste de fantaisie, en marbre, la Gorgone, par A. Marcello.
Il n'y a pas d'indiscrétion à répéter que Marcello est le pseudonyme d'une noble dame italienne, tout imprégnée des souvenirs de la statuaire florentine et particu-
lièrement de Michel-Ange, dont elle cherche à ressusciter le style grandiose. Cette tête de Gorgone, qui paraît sculptée d'après un dessin de Michel^AngO) tranche sur la sculpture banale des faux résurrectionnistes de Tari italien et de Tart antique» formés à la triste école romaine de la villa Medici.
Dans la sculpture en bas-relief on doit noter deas compositions austères et simples^ le Mariage de saint Joseph et sa âfort, par M. Jean Du Seigneur, bien connu dans cette spécialité de Tart religieux } un groupe du premier instituteur des sourds-muets^ en 1750, Jacob** Rodrigues Pereire, avec un jeune sourd-muet, à qui il enseigne les moyens^e communiquer la pensée; il va sans dire que MM. Emile et Isaac PereirV, descendants de Jacob^Rodrigues^ ont acheté ce bas-relief à M. Cba-i trousse; — et un certain nombre de médaillons^ entre autres un bronze, portrait de femnie^ d'une originalité magistrale, par Auguste Préault^ •— l'auteur (idéal) du mopuipent de Vercingétorix. .
Nous avons aussi des sculpteurs d'animaux, môme en l'absence du grand artiste Barye, accaparé depuis un certain temps par la statue équestre qui couronne le mo'» nument d'Ajaccio. Son fiis^ Alfred Barye, a exposé un bronze de Vermout, ce cheval de course dont Martinus Kuytenbrouwer a peint le portrait. M. Mène a exposé un petit groupe en cire^ Monte-Cristo^ cheval anglais pur sang, manégé par une amazone; M. Auguste Caïn^ gendre de M. Mène, un grand Lion du Sahara et un Vautour fauve; M. Isidore Bonheur, frère de M"« Rosa, deux Taureaux, de grandeur naturelle^ modelés en plâtre, ^oujr la collection d'animaux commandée par le Sultan,
yGoode
Je crois que c'est toul ce qui mérite d'être mexi lionne, èi> au riâque de me brouiller avec la gent sculpturale, j'avouerai même que, sauf lo petit Chanteur florentin^ presque tout le reste peut être oublié, sans grand dom* mage pour Tavenir de Fart.
A présent, quelques notes rapides sur les dessins et les gravures.
C'est dans la catégorie des dessins, aquarelles et pastels, qu'on rencontre M«* la princesse Mathilde, la jeune comtesse Marie de Keller, et aussi M"* la baronne Nathaniel de Rotbschild, qui a exposé deux vues de Venise, à Taquarelle.
Mous avons déjà cité les fins portraits dessinés au fusain par M. Amaury Duval; son condisciple chet M. Ingres, M. Paul Flandrin, dont on ne saurait vanter les paysages peints, a aussi exposé deux petits portraits dessinés avec goût et précision. Toute cette école de M. Ingres, hésitante lorsqu'elle prend la palette, est distinguée le crayon à la main. Nous retrouvons encore dans ces salles des dessins : M. Emile Levy et W^* O'Connell avec des portraits ; M. Appian avec de beaux paysages au fusain; M. Hanoleau avec de hardis paysages à la plume; M.- Paul Dubois, le statuaire, avec un superbe dessin d'une paysanne de la campagne romaine. Ajou» tons M. Bida, pour deux dessins de sa Bible ; M. PoUet, pour une précieuse aquarelle d'après un vers d'André Chénier; M. Doussault, pour deux vues lumineuses, prises à Jérusalem et à Athènes; M. de Wismes, pour deux grands dessins qu'il gravera sans doute à Teaaforte; M, Steinle, le savant dessinateur de Francfort; M. Ziem, M. Valerio, et ena» M» Michel Bouquet,
yGoosle
pour ses faïences, et M. Popelin, pour ses émaux.
En gravure, c'est Teau-forle qui brille, car pour la gravure au burin^ elle n'existe plus guère que comme un souvenir. Tous les artistes de la société des aquafortistes^ éditée par Cadart et-Luquet, sont \h, depuis Paul Huet^ Corot, Daubigny, Chaplin, Ribot, jusqu'au roi de Portugal, membre de la société. Puis ce sont des œuvres excellentes pour diverses prublica tiens, ^ar MM. Flameng, Bracquemont, Jacquemart, de Concourt , de Rochebrune, et môme quelques chefs-d'œuvre par Meryon et par Jacque. Puis des portraits^ comme celui de Sigismond Sierakowski, le martyr polonais, par son amiZaleski. Puis des gravures sur bois, et môme cependant quelques gravures au burin pour la chalcographie du Louvre ou pour des éditeurs de publications archéologiques.
C'est en arrivant à la fin cTuu Salon qu'on se reproche d'avoir passé trop vite sur des œuvres considérables et môme d'avoir entièrement omis quantité d'œuvres spirituelles ou intéressantes à quelque point de vue. J'ai laissé, dans ma précipitation, une douzaine de tableaux de genre, dont je m'étais proposé de faire l'éloge, par exemple les fines petites comédies dQ M. Toulmouche^ les historiettes maniérées de M. Compte-Calix, les gaies paysanneries de MM. Jundt et Brion, et tant d'autres peintres qui méritaient d'être mentionnés : MM. Servin, Roybet, Porion, Bail, Soyer, etc., etc.
Et Courbet? Ah! qu'il m'a causé d'ennuis au Salon! Tous les jours on me disait :
— Vous avez vu le portrait de votre ami Proudhon par voire ami Courbet?
yGoosle
— • ProudhOQ est un grand philosophe, un peu paradoxal, et Courbet est un grand artiste, un peu inégal. -^ Mais ce portrait...
— Vous avez lu le livre de Proudhon sur la Justice dans Thumanité? C'est un beau livre...
— Ce portrait du Salon...
— - Ave^-vousrevu la Curée de Courbet? Elle est maintenant chez Luquet, rue Richelieu, 79. C'est une belle peinture...
— Mais comment trouvez-vous le numéro 520 : Portrait de Pierre-Joseph Proudhon en 1853, dans sa maison de la rue d'Enfer ?
Et bien, je trouve que c'est très-curieux et très-précieux, très-laid et très-mal peint. Je ne crois pas avoir jamais vu une aussi mauvaise peinture de Courbet, qui est un vrai peintre. Vous vous rappelez sa parabole des Trois DéSs que j'ai racontée dans V Indépendance : comme quoi, jetant trois dés air hasard sur une table, devant tous les peintres de Tlnstitut, il les défiait de peindre ces trois dés à leur plan respectif et avec leur coloration divergente sous la perspective. Un seul dé, peut-être y en a-t-il qui pourraient le faire, disait-il, mais deux dés seulement, ça leur est défendu.
Mais voilà que lui-même* a mal joué avec ses quatre personnages qui ne s'arrangent point dans la perspective aérienne. Le premier personnage, Proudhon, est plaqué contre la muraille, du même ton farineux que sa blouse philosophique, et sa tête ne se modèle point avec le relief que commandait un pareil monument. Le second personnage, la femme, est amoncelée, pour ainsi dire, dans un coin du tableau, et les deux petites filles
yGoosle
ne servent point de raccord dans ce groupe familial.
Ce qui étonne le plus, de la part de Courbet, c'est la mollesse de Texécution et la vulgarité de Teffet d'ensemble* '
On a discuté, à perte d'esprit et de bon sens, autour' de ce tableau singulier^ surtout aprè^ avoir lu la brochure posthume de Tillustre écrivain, prenant. Courbet comme un argument pour une thèse esthétique. Peutêtre cette esthétique de Proudhon n'est-elle pas moins critiquable que son portrait par Courbet? Avec ses hautes facultés de logicien et sa conscience profonde, Proudhon manquait cependant du premier iûstinct de Fart^ du sentiment de la beauté et de la poésie. Ce qui est Tamour et la passion sous toutes leurs formes était absolument étranger à ce puissant chercheur des conditions juri* diques d'une société nouvelle en harmonie avec le droit et la liberté. Mais je laisse à quelqu'un de vos rédacteurs belges le compte rendu de l'ouvrage de Proudhon sur les destinées de Tart. Il convient que ses jugements soient révisés en dehors des influences de Paris.
Toujours est-il que le portrait de P.-J. Proudhon, par G. Courbet, restera comme un témoignage compa* triotique d'un maître peintre à un maître philosophe.
yGoosle
SALON DE i866
I. — Vingt ans de luUe. — Antipathie pour la nouveauté. — I^e sauvage des Vosges. — Les Francs- Comtois indomptables. — Proudhon et Courbet. — Remise de chevreuils, — Pas de nymphes dans les bois. — Revirement de l'opinion. — Procédés de Courbet.
— Deux questions d'art. — Aimez- vous les mythologiades ? — Un poète tout nu. — Paysages de mer, par Courbet. — I<a Femme en périssoire, — Histoire et allégorie. — La Femme au perroquet. — Courtisane fatiguée. — Les mœurs de Paris. — Avec ou sans crinoline?—La grande médaille.— Les jeteurs de pierres.— V Homme rouge, de M. Roybet. — La Femme à la robe verte, — Résultats probables du Salon de 1866.
IL — Le vole pour la grande médaille. — Cinq cent dix appelés e( point d'élu. — Indifférence ou rivalité des artistes. — Conservateurs et novateurs. — M. Bonnet et Saint Vincent de Paul, — Massacre de Varsovie, par H. T. Roberl-Fleury. — Le Massacre de Scio, par Eugène Delacroix. — M. E. Dubufe et l'Enfant prodigue, — Un chardonneret qui chante à l'exhibition rétrospective.
— Blasphème contre l'art noble. — Les pieds de Cléopâtre et de César. — Les tètes des beys immolés et les tètes de moutons. — Les alchimistes de la peinture. — M. Gérôme et M. Moreau. — V Idylle de M. Levy. — La Dame en rose et lé Retour du hal, par Alfred Stevens. — Un critique belge. — Charles Marchai et le Printemps.
— Fadette et Champi. — Les Orphelines hollandaises, par Israels.
— La comédie en peinture. — VAntichanibre, de H. F. Hcilbuth^ etc.
IIÎ. — Imaginer, c'est voir une image. — La Vierge à la chaise, la Joconde^ VAnlU^. — hesrFileuses et la Ronde de nuit, — La Danaé
du Titien. — La Madone de Saint^Sixte, — Les travaax de Péné«lope. — Hercule tuant ses enfants. — La Ménagerie de M. Meyerheim. — MM. R. Boulanger, Hamon, Glaize, Pùvis de Cliavannes, Jourdan. ^ Gentauresses et satyresses. — L'idéalisme et la société moderne. — « Il n'y a rien de plus laid que. la nature. » — Les dieux ne s'en vont pas. Critique de la nature. — Jéhovah et Promélhée. — Le bon Diea de Béranger. — La renaissance italienne.
— M. Vollon. — M. Duran. — MM. Schreyer et Bellangé. ~ La Poésie, de M. Gigoux. — MM. Perret, Cordier, Desbrosses, Tixier, Vielcaial. -- Le poisson de Tobie. — M. Fromentin, — Procédé de Velazquez pour simuler Tair. — M. James Tissot. — MM. Vauticr, Ànker, Saleulin, Bisschop, van Uove, Baugniet, Webb, Jernberg, Jnndt, Herlin, Meissonier fils, Delaroarre, Leroy, Salmon, Eugène Leroux. ~ M. Vanutelli. de Rome. — MM. Giraud, Ântigna, Basson, Merle, Toulmouche, Gomle, Lambron. — Les portraits. — M. Chaplin, W^^ Riesener, MM. Jalaberl, Pérignon, M°^«>Browne, O'Connell, MM. Giacomotti, Sellier, Ilenner, Landelle, Angeli, A^enfeld, Wagrez, Magaud, Fantin, W^^ Oesroches, M. Lehmann.
— MM. Briguiboul, Bracquemond, Smits, Hébert, etc.— M. Manet.
IV. — Les Paysagistes. — Paul Huet, Corot, Rousseau, Millet, Français. — Gare à l'Italie ! — L'ancienne école flamande. — Decamps et Delacroix. — L'école de Rome et les Académies. — MM. Belly, Brest; Tournemine, Mouchot, Dauzats. — L'Inde et rilalie. — Le vert dans le paysage. — M. Emile Breton. — Constate et sir George Beaumont. — Les saisons et les heures. — MM. Blin, Chintreuil, Ilervier, Hanoteau, Daliphard, Bavoux, Bellet du Poisat, Saint-François, Faller, Bureau, Lansyer, Légat, Thomas, Glouet d'Orval, Appian, Lavalard, Teinturier, Brissot, Michel, Monet, Daubigny, Masure, Doré, Feyen- Perrin, Sain, Rave. — Paysages avec animaux. — MM. Bonheur, de la Rochenoire, Aroand. Gautier, Didier, von Thoren, Melin, Veyrassat, Schenckj Yerlat. — MM. Achenbach, de Beughem, Jongkind, de Cock, Tscharner, de Schampheleer, Bohm, de Haas, Woutermaertens, Saal, Boulenger, Papeleu, Pissarro, Froloff, Lachfevre. — M. Biaise Desgoffe. — Les dessins. — Les eaux- fortes. — La Sculpture. — MM. Qarpeaux, Carrier- Belleuse, Vréault. — Les bustes. ^ Marcello, Claude Tignon» etc.
yGoosle
SALON DE \m
Une condition fatale pour arriver à prendre sa place historique, surtout dans les arts et dans les lettres, c'est d'avoir été longtemps nié, et nfïôme injurié, par les représentants des idées et des formes contre lesquelles proteste l'initiative d'une originalité nouvelle.
Combien faut-il de temps à un artiste original — et il n'y a de vrais artistes que les originaux —pour que son talent soit accepté? vingt ans de lutte, ce n'est pas de trop. Il y faut de l'entêtement, une bonne santé, la résistance aux tentations faciles, «ine bonne humeur au milieu de la misère, une placidité caustique au milieu des insultes, cette certitude et cette indépendance que donne une vocation imperturbable. Ne pas mourir trop jeune. Beaucoup de grands artistes n'ont qu'un succès posthume. La Méduse^ de Géricault, mise aux enchères après la mort du peintre, faillit être coupée en morceaux. Delacroix, bien qu'il ait travaillé quarante ans, n'a vraiment conquis le succès /)t4&/ie que depuis sa mort. C'est celui-là qui fut injurié pendant sa vie ! Aussi est-ce ie plus grand peintre du dix-neuvièoie nèclm
yGoosle
2t6 SALON DE 1866.
Toute nouveauté provoque le sceptisme et même l'antipathie du vulgaire. Elle offusque les positions antécédentes; elle menace do déposséder les vieux conquérants; elle défie les banalités respectées; elle trouble Tordre.
Chez les peuples qui aiment Tart, et dans les époques vraiment artistes, il n'en est pas toujours ainsi, bien heureusement. Raphaël pendant sa vie si courte, Titien pendant sa longue vie, Rubens, van Dyck, Velazquez, ont triomphé tout d'abord, et sans contestation. Rembrandt lui-même, qui pourtant fut assez net et original, eut, dès son arrivée à Amsterdam, une pt)sition éminente. En France on acclame plutôt Lebrun que Poussin, et Delaroche que Delacroix.
Qui croirait que le grand succès au salon de 1866, un succès unanime, est à Courbet! Allons, mon cher, ton affaire est faite, parfaite, — finie. Tes beaux jours sont passés. Te voilà accepté* médaillé, décoré, glorifié, embaumé. Tu vas regretter la petite chambre d'étudiant, rue Saint-Jacques, où ton vieil ami, le critique, qui avait applaudi à la fougue des romantiques, allait, il y a vingt ans, deviner ce que complotait ce jeune sauvage descendu des Vosges.
C'était un grand beau garçon, fort en épaules, haut en couleur, Pœil profond et tranquille, comme Tœil du lion. Il ne parlait guère alors et ne montrait pas tout Tesprit qu'il a. Il montrait seulement ses premières peintures, qui sont d'un maître aussi bien que ses dernières œuvres : — C'est ça que.je veux faire. Voilà ! Bonsoir !
Ces Fran6»-Comtoi^ sont surprenants au milieu des
yGoosle
légers Français. Oh! les indomptables! Le père Fourrier, que j'ai (M^nnu^ était un homme de métal ^ et point malléable. Gigoux, qui a peint un beau portrait do son compatriote Fourrier, est encore de la vieille roche. Proudhon, qui fut aussi mon ami et camarade, quel entêté, malgré ses variations apparentes 1 Le talent de Courbet et celui de Proudhon ne manquent pas d'analogie : ils ont un singulier caractère de force et une audacieuse sincérité, à ce point qu'ils ont Tair de chercher exprès ce qui peut irriter la délicatesse du goût. Par horreur des banalités, ils semblent se précipiter à plaisir dans les étrangetés grossières. Mais tous deux, chose rarissime , ont des finesses exquises. Il y a des pages de Proudhon qui sont légères, fluides, spirituelles, avec cette flamme argentine qu'on trouve seulement dans Voltaire et Diderot. Il y a de Courbet des peintures avec une qualité de ton qui rappelle Velazquez, Metsu, Watteau, Reynolds, et les coloristes les plus raffinés. C'est sans doute cette distinction de la couleur qui a décidé le prodigieux, succès des deux peintures de Courbet au salon de 1866, Remise de chevreuils , au ruisseau de Plaisirs-Fontaine (département du Doubs), et la Femme au perroquet.
La Remise de chevreuils est exposée dans la grande salle du centre, à droite, et tout le monde, en entrant, est attiré par ce paysage frais, clair, lumineux, quoi* qu'on ne voie pas le ciel, — retrait mystérieux et tranquille entre des roches nacrées qui glacent le ruisseau d'un ton de perle, avec des arbustes élégants dont le branchage et les feuilles dessinent de légères arabesques sur te fond rocheux* Que des bergères seraient
T. II* *ô
bien là poUr mouiller leurs pieds dans Teau transparente ! Corot n'eût pas manqué d'y faire une idylle, et Français une mythologiade. Sous prétexte quMl n'a jamais vu de nymphes antiques dans les bois et que les paysannes n'ont guère l'idée de se baigner dans les ruisseaux, Courbet, qui profane la poésie et tout, au lieu d'ajuster des femmes nues et des déesses sous la pénombre des bouleaux, a remisé là une bande de chevreuils. C'est moins rare dans les forêts du Jura que les naïades ou les dryades. Mais bien sûr que les idéalistes en pein* ture critiquent Courbet de ne s'être pas élevé jusqu'au siyle en mettant là quelque Diane surprise par Âctéon.
Ënfin^ tel qu'il est, ce paysage purement sylvanesque plaît à la fois aux fanatiques de bonne peinture^ aux amoureux de la vraie campagne, aux femmes du monde, aux gros bourgeois et à la foule naïve.
Ce n'est pas moi qui expliquerai ce revirement imprévu de la faveur publique. Courbet est le même^ assurément. Il a toujours eu ce sentiment profond et poétique de la nature, cette exécution expressive, cette palette opulente, cette touche franche, qui semble enlever sur les objets le ton et la forme pour les transposer sur la toile. Il faut le voir peindre : il ne barbouille pas confusément comme les brosseurs de profession, il ne rumine pas des lignes en fermant les yeux : il regarde la nature, et tranquillement il prend avec sa brosse, quelque fois avec le couteau à palette, une pâte solide, concordante au ton qu'il a perçu de la nature, avec ses yeux bruns, grandouverts, et il pose sa couleur juste selon le modelé de la forme. Procédé des vrais peintres, qui n'isolent pas les êtres par dés contours, k la manière des prétendus des-
yGoosle
SAION DE 1866: 379
ftinaieurs académiques, mais qui décident les galbes et modèlent Jes reliefs intérieurs par les relations précises de la tonalité.
Bien voir — j'entends pénétrer jusqu'au fond de la nature qu'on regarde -^ et faire sincèrement et adroitement ce qu'on voit, c'est le génie de Tartiste.
Rembrandt avait à peindre un portrait. Son homme entrait dans Tatelier. Bonjour I On causait^ on se remuait. Sans faire semblant de rien, Rembrandt promenait son homme sous des jours différents, le tournait, l'agaçait : — «Etles affaires publiques"^ le consistoire des réformés? la synagogue des juifs? la garde civique? Aveï-vous vu partir la flotte? Vous revenez des Indes? Vondel a improvisé des vers? Quoi encore? C'est bon, asseyez-vous. »
Et Rembrandt faisait son homme, qu'il nous a transmis avec le caractère d'un syndic, d'un rabbin, d'un gentilhomme, d'un soldat, d'un marin, d'un artiste, d'un poète, d'un simple citoyen de la république hollandaise.
J'imagine que van Dyck s'y prenait autrement, qu'il posait ses cavaliers et ses ladies dans un fauteuil, qu'il manigançait leurs ajustements, redressait leurs colle"* rettes, soulevait leurs écharpes, froissait des plis, agitait quelques boucles de cheveux, retournait une épaule, faisait baller une main^ et finalement leur donnait à tous un air de son goût, au lieu de leur conserver leur caractère individuel. C'est pourquoi van Dyck, qui est aussi un grand portraitiste, n'est pas à la hauteur de Rembrandt comme interprète de la nature humaine.
Ce que Courbet représente dans l'école contemporaine, c'est un franc naturalisme^ absolument antipodiquo aux
yGoosle
manières prétentieuses et fausses des peintres récemment adoptées par un monde frivole. Sa peinture pose deux questions à ceux qui étudient les tendances deTart et les moyens de rénovation.
Il s'agit de savoir si Part doit se traîner toujours sur les traces du passé: idées, symboles, images de ce qui n'est plusj pastiches rétrospectifs, étrangers désormais à la conscience, aux mœurs^ aux faits d'une société nouvelle.
Que rinspiration de Tartiste n'ait plus sa source dans l'antiquité païenne ni dans le moyen âge catholique, et la forme serait émancipée en même temps que Tinven* tioD.
. Car le sujet comporte la plastique. Un sujet absurde et contre nature, tel qu'un centaure ou un ange, entraîne une plastique de fantaisie, puisque Tartiste ne peut pas consulter la réalité naturelle. Où trouver le modèle d'un chérubin avec deux ailes aux tempes, ou d'un faune à pieds de bouc.
En conscience — êtes vous comme moi? — je ne m'intéresse guère à « la Jeune Fille recueillant la tête et la lyre d'Orphée^ portées par les eaux de THèbre aur rivages de la Thrace » ni à Diomède dévoré par ses chevaux y ^ deux superbes compositions mystiques par M. Moreau, l'auteur du Sphinx. La nature n'est de rien pour ces élucubrations chimériques. J'aime mieux une course de chevaux par Géricault, ou les Demoiselles de la Seine, par Courbet. Nous avons vu des steeple-chases et des hippo* dromes, et nous connaissons les rivages de llle Sainte Ouen,
Un autre peintre imagine, sous le titre : le Poëte et la
yGoosle
jSALON DE 1866. S81
Mme^ de dessiner un grand garçon tout nu qui se promène sous des lauriers et qui relève une fille nue, prosternée à ses pieds. Nous avons eu des poètes, même assez excentriques, et Alfred de Musset, qui ne se gênait guère, n'a jamais été ainsi courir les aventures. Un autre s'épuise à restituer quelque vieille scène biblique avec des costumes d'Orient. Il est plus simple de représenter, comme Fromentin, une Tribu arabe en marche dans le désert. Un autre, quelque martyr d'une vieille religion, avec une auréole. Notre siècle a eu ses martyrs comme autrefois : je n'ai jamais remarqué ce cercle de cuivre autour de leur front. Voilà Ribot, qui peint très-bien un petit cuisinier ou un rétameur de casseroles ; il ferait de même, à merveille, tous les types de notre temps, une conférence de littérateurs, un drame de famille, une scène d'histoire, des portraits. N'a-t-il pas eu la folie de représenter le synode des pharisiens, il y a deux mille ans^ avec un petit garçon en robe blanche et des bonshommes tous pareils de la tête aux pieds I Ce jeune et vaillant peintre, qui excelle à faire ce qu'il voit, devrait laisser aux vieillards les vieilles légendes et se retourner vers la vie présente.
, L'avenir n'est pas derrière nous, s'il faut en croire M de la Palisse et Arnal.
Courbet a déjà peint mille tableaux peut-être et je ne crois pas qu'il ait jamais* fait une hérésie contre son idée, qui est d'exprimer la vie vivante, «la nature naturante» , ce qu'il peut saisir de visu. Aussi peint-il vite et juste. L'automne dernier, il s'en va à Trouville pour nager un peu dans la mer. Il avait son billet d'aller et retour. La mer le fascine. Il oublie Paris et Ornans. Et chaque T. Ht te.
$8t SALOif DE 1866.
matin les effets de la grande eau et du grand ciel changeant toujours, il fait chaque matin sur la plage une étude de ce qu'il voit, des «paysages de mer,» comme il dit. 11 en a rapporté quarante peintures, d'une impression extraordinaire et de la plus rare qualité ^ sans compter des portraits de jeunes Anglaises aux cheveux véniiiens, et la Femme en périssoire^ une jeune baigneuse du grand monde de Paris, célèbre à Trouville pour sa beauté et sa hardiesse. C'est elle qui, en costume d« bain, s'en allait de Trouville au Havre sur une de ces petites barques effilées comme un poisson; tantôt ramant comme avec deux nageoires, tantôt se jetant à la vague pour pousser son bateau. Cette belle jeune fille sur une coquille d'amande, n'est-ce pas aussi intéressant à peindre que Vénus sur sa conque marine?
Ce n'est pas à dire que la tradition soit proscrite ni que la peinture ne puisse représenter l'histoire et Tallé* gorie, à la condition toutefois d'aliégoriser en modernes, que nous sommes, et d'interpréter l'histoire avec un sentiment progressif, et en quelque sorte par une intromission de l'humanité persistante dans ses épisodes variables et temporaires. Les hommes de Corneille et de Shakespeare sont de tous les temps, et peu importe qu'ils s'ap- • pellentle Cid ou*Hamlel. Quand Rembrandt fait le Bon Samaritain du Louvre, il glorifie une vertu éternelle, la charité, Thomme qui secourt son semblable, en Judée ou en Hollande, avant-hier ou aujourd'hui. Il n'est pas défendu de symboliser le courage, pourvu qu'on no répète pas 'Achille, — ni la beauté, pourvu qu'on ne pastiche pas Vénus. Est-ce que les Casseurs de pierre^ do Courbet, ne sont pas une allégorie? Tallégorie du travail
rude, improductif et abrutissant? Les allégories antiques stéréotypées aujourd'hui par les faux artistes ont toutes leur origine dans des réalités vivantes, très-significatives alors, mais incompréhensibles maintenant.
Eh bien ! la Femme au perroquet?
Voici son histoire : Courbet, qui est un grand moraliste, à ce que dit Proudhon, eut Tidée de peindre, une fois , la courtisane fatiguée de volupté et endormie, iassata virts, nondum satiata; je cite le latin que je ne comprends pas, mais on assure que c'est d'un auteur très-estimé. Une autre femme venait soulever le rideau de la couche parfumée et regarder la belle Iassata, Ce fut lo tableau refusé en 1864, par respect pour les mœurs de Paris.
De cette fille endormie, Courbet avait fait pour son tabeau une superbe étude d'après nature, qu'il a donnée à un de ses amis. En causant devant cette dormeuse, quelqu'un dit : —• Ah I si on réveillait! si on lui allongeait les jambes et si on lui dressait le bras en l'air, avec une fleur, un oiseau, ce que tu voudras ! le charmant tableau que ce serait I
Courbet voit tout de suite sa femme avec un perroquet .sur un doigt mignon ;il rentre chez lui, la réveille, et la voilà qui rit sous les ailes de l'oiseau frémissant. A quelques matins de là, Courbet lui-môme est réveillé par M. le surintendant des beaux- arts. Visite bien imprévue 1 La femme blanche aux cheveux roux et l'oiseau vert s'ébattaient sur le chevalet. Il y a* de quoi égayer le triste musée du Luxembourg. Le tableau fut acheté séance tenante. Moins cher que la Vierge du maréchal Soult.
yGoode
Et qu*a-t-elle donc^ cette irrésistible? Elle est couchée sur le dos, la tête renversée et la chevelure ondoyante. Une lumière discrète argenté son corps allongé. Le torse est souple et mouvant. Les extrémités sont fines et rosées. Un type charmant et distingué. Des reflets singuliers sur une peau mate. Un fond verdâtre brisé, trèsintense. L'ensemble^ harmonieux comme unesj^mphonie en mineur de Beethoven.
Les puritains remarquent, au bord de la cbuche, une draperie, un jupon, une crinoline peut-être I Mais oui, c'est une femme déshabillée. Courbet ne ferait j)as une femme nue. La Femme au perroquet n'est pas une coureuse mythologique qui, sans voile, arrête les satyres au coin des bois de TArcadie. C'est une femme toute moderne, et, si vous voulez, une courtisane; on dit qu^il y en a plusieurs à Paris. Elle se couche, rideaux fermés, et ellB joue avec son oiseau couleur d'herbe fraîche. Les forts esthéticiens de la critique vantent le nu, avec raison, disant que le soleil fait bien sur la peau et qu'Eve est plus belle que toutes les patriciennes de Venise avec leurs costumes de brocart et leurs joailleries. La femme de Courbet n'a point d'ornements superflus, pas la moindre bague aux doigts des pieds, pas un ruban dans les cheveux. Simple nature, comme dans le paradis terrestre, mais après avoir dépouillé l'attirail de la civilisation.
Il y a deux grandes médailles à décerner, par le vote de tous les artistes exposants. Il paraît certain que Courbet jen aura une. Le monde va son train, malgré tout. La malveillance jette des pierres sur les rails du chemin de fer, mais la locomotive passe tout de même, — sauf accident. On a jeté des pierres siir le passage de Courbet :
il est passé — sans accident. Et môme ce sont les Ca«seurs de pierre qui lui ont ouvert la route.
Un autre succès, également unanime (déduction faîte des peintres catholiques et des peintres mythologiques, qui ne comptent plus), a décidé subitement la réputation d^un jeune artiste que nous avions essayé de mettre en lumière au dernier salon, M. Ferdinand Roybet. Il annonçait un peintre dans le tableau d'une Musicienne^ un peu noir^ mais ferme et vivement senti, et nous avions vu de lui des eaux-fortes très-originales dans la collection des Aç'wû/br/îs/^Sy publiée par Cadart et Luquet. Le peintre s'est pleinement manifesté dans le tableau du présent salon : Un Fou sous Henri II I. Que ce titre ne nous effraye point! L'école d'Alexandre Dumas est étrangère au tableau. Figurez-vous seulement un homme vêtu de rouge (est-ce pour cela qu'il est fou?) tenant en laisse deux gros dogues, superbes comme les chiens des infantes de Velazquez, ou comme le molosse d'Espagne, qui accompagne le nain de Charles-Quint, dans le tableau d'Ântonis Mor, au Musée du Louvre, m 343. Ce piqueur tout écarlate se modèle solidement sur un fond de forêt, d'un vert sourd. C'est très-puissant et très-expressif. Vrai morceau d'amateur de la franche peinture. Ça marquerait môme au milieu des maîtres vénitiens, espagnols et hollandais. Et sans pastiche. Cet homme rouge aura bientôt sa place dans quelque collection distinguée.
Attendez I voilà qu'un^ autre tout jeune homme, M. Claude Moiiet, plus heureux que son presque homo* nyme Manet,dont nous parlerons bientôt, a eu la chance de faire recevoir Camille^ grand portrait de femme debout et vue de dos traînant une magniGque robe de soie verte,
yGoosle
Sâ6 sÂLoa DB 1866.
éclatante comme ied étoffes de Paul Véronèsè. Je veuï bien révéler au jury que cette opulente peinture a été faite en quatre jours. Ou 6st jeune, on avait cueilli des lilas, au lieu de rester enfertné dans l'atelier. L'heure du salon arrivait. Camille étaftlà, revenant de la cueille dcsr yiolettes, avec sa traîne couleur de gazon et son caraco 4e yelourà. Désormais Camille est immortelle et se Domme la Femme i h tiiàe verte.
Ainsi» ce Salon qui no signifie rien du tout, qui n'a guère d'attrait pour les yeux ni pour l'esprit, aura cependant avancé les affaires delà jeune école. Il a mis ÇourbeÇ à la place qu'il devait avoir — qu'il avait — en tête des peintres français. Il a commencé la renommée de plusieurs jeunes peintres. Il a augmente la sympathie pour les œuvres des artistes qui adhèrent à la nature el au bon gens, comme MM. Fromentin, Marchai^ Israels d'Amsterdam^ Heilbuth, et bien d'autres, peintres fami-» lier§ ou paysagistes* à qui nous consacrerons presque tout notre compte rendu. Et surtout le Salon de 1866 aura relégué dans l'indiférence bien des talents que la critique ôffibiello, représentative des mœurs du jour^ s'efforçait d'illustrer. Est-ce que le silence Va se faire autour de MM. Gérôme^ Moreau, Rodolphe^ Boulanger, Bouguereau, dont on a fait tant de bruit depuis quelques années ? Ils ont tous là cependaot des œuvres importantes. Quand on vendra ces machines-là 60 francs à l'hôtel Drouot/ce n'est pas njoi qui les achèterai.
SALOfN DE 4866. tm
Les artistes français semblent avoir donné leur démission dam les^ fameuses séances du vole pour la grande médaille. C'est pourquoi nous né nous reprochons pas trop d'être en retard avec leur exposition^
Ils se plaignaient delà façon arbitraire et souvent Injuste dont ou distribuait les récompenses après Tépreuvo dîBS Salon^, Ou les a donc invités à se juger entre eux et on leur a octroyé le suffrage universel.
Tous les artistes ayant titre reconnu dans le guide artistique ont été convoqués pour élire le plus digne d'une grande médaille. Sur 510 appelés, 310 n'ont pas trouvé à propos de se déranger. Sur moins de 200 votants, 40 ont déposé des bulletins blancs. Les autres bulletins se sont éparpillés sur près de 50 noms. L'artiste qui a réuni le plus de voix, M. Bonnat, en a eu 28. Parmi les artistes qui -représentent quelque chose comme tendance et comme manière, M. Gérôme a eu 8 voix, M. Courbet 7, M. Moreau 2. Dix-huit artistes plus ou moins obscurs ont eu chacun 1 voix.
' Dans la secondeséance, le nombre des volanlis diminue, 175, et le nombre des billets blancs augmente, 47. Dans la dernière séance, lundi 11 juin, pour le ballottage entre l'es trois noms qui avaient obtenu le plus de voix, M. Bonnat vient encore premier avec 50 voix sur 174 volants; mais la majorité indispensable étant 88, il n'y à pas lieu d^ décerner de grande médaille. AU rightt
yGoosle
Comment expliquer la conduite des artistes? Serait-ce d'abord que les Français en général, et surtout les artistes et les gens de lettres, ont horreur du seîf-govern^ ment, du self-help. Ils n'ont pas l'idée de s'aider euxmêmes, de faire leurs propres affaires. Ils aiment à être menés.
Le 24 février 1848, la foule ayant envahi la Chambre des députés^ braillait : « Un gouvernement provisoire I — Soyez tranquilles, mes amis! vous aurez un gouvernement! » répondit en riant le spirituel député Mauguin. Ce mot ironique est consigné au Moniteur, On dit que les Français sont ingouvernables. C'est bien le contraire,assurément.
Mais peut-être que l'instinct absurde de la rivalité expliquerait encore mieux les abstentions , les billets blancs^ la dispersion des votes sur des artistes inconnus , et ce phénomène de dix-huit artistes qui ont une seule voix. Quelle voix? La leur? Un électeur dé bon sens, appelé à décerner la récompense suprême dans l'art contemporain, ne peut pas avoir volé pour MM. «Keirspinski, Nikutowski 1 » etc., etc., desquels le public et la critique n'ont jamais eu la moindre révélation.
On comprendrait un vote où les cinq cents électeurs, affirmant une opinion sincère^ se fussent divisés sur tes deux courants de Tart contemporain, de même que ça se pratiqué dans les élections politiques. Par exemple, MM. Moreau, Gérôme, Rodolphe Boulanger, E. Levy, représentent avec quelque éclat une espèce d'art enté sur dés légendes traditionnelles et très-étranger à la vie moderne ; Courbet, Roybet, Millet et quelques autres ont une tendance opposée. Etes-vous conservateurs ou
novateurs? Êtes-vous pour le culte du passé ou la recherche de l'avenir? Êtes-vous pour les images et les styles consacrés^ ou pour l'étude et l'inspiration originale? Votez d'un côté pour Orphée, Diomèdo, Cléopâtre, Pompéi, pour les souvenirs et les ruines, pour les Grecs et les Latins. Ou bien, votez de Taulre côté pour un art très-hasardeux, quî^ volontairement, se détourne des rgutes battues et eiîondrées, qui s'engage, à ses risques et périls, dans la nature vierge, et qui peut-être, comme les pionniers américains, est en train de découvrir, de fertiliser et de fonder un nouveau monde, une. république 'd'art et de poésie, très- vivace et très-expansive. On aurait compris le partage des voix entre Gérôme et Courbet, deux antipodes; avec des écarts de votes pour la médiocrité qui n'offense personne, pour le style mélodramatique qui charme le vulgaire, pour des singularités ou des spécialités, pour quelque chose de distinct et de signiûcatif.
C'est le juste milieu qui a rallié le plus de suffrages, ainsi qu'il arriv# dans les assemblées sans ferveur. Il est vrai que le tableau de M. Donnât : SainC Vincent de Paul prenant la place d'un galérien^ est des plus remarqués au salon. Les figures sont do grandeur naturelle. Le forçat embrasse son libérateur, pendant qu'à leurs pieds deux aides du geôlier font l'échange des fers, lourde chaîne et boulet. Derrière le forçat, un porte-clefs vient d'ouvrir la prison. Derrière Vincent de Paul, un personnage de l'Ambigu préside à cette singulière substitution. Je ne connais pas cette histoire-là. Mais vraiment, est-ce que la justice s'y est prêtée? Enchaîner un brave homme à la place d'un criminel, c'est d'une équité
â90 SALON DE 1866.
douteuse. J'espère que saint ViDcent aura îiientôt trouvé quelque lime pour rompre ses fers et 'quelque fenêtre ouverte pour s'en aller.
L'exécution de M. Bonnat est savante, forte, lourde dans le dessin et surtout dans la couleur. L'anatomie des épaules et des bras nus est très-exagérée : Taction que font ces hommes ne nécessite pas une contraction de muscles aussi excessive. De mê.me que la grande peinture de M. Ribot semble avoir été faite pour enleyer 3ur fond noir des pieds et des mains pas propres, de même M. Bonnat semble avoir fait son tableau pour j placer des morceaux d'acadéorie. Faut de la science, — mais il ne faut pas qu'elle s'étale trop. Ces épaules nous .l).eurtent tout comme les peintres bolonais, avec les mains ecarquillées de leurs personnages, nous mettent des doigts dans l'oeil.
. Aux salons précédents, M. Bonnat s'était déjà exercé à la «grande peinture )> : en \S6\,Adamet Eve trouvant Abeimort; en 1863, un Martyre de saint André ; en 1864, des Pèlerins dans l'église Saint-Pierre <He Rome; en 1 865, Antigone conduisant Œdipe aveugle. Aucun succès ; tandis que, dans des figures isolées ou des compositions moins ambitieuses, il avait montré ce qu'il est ; un j>ralicien habile. Et, cette année encore, son petit tableau de Napolitains devant le palais Farnèse à Rome est bien meilleur que le Galérien sentimental. Les figurines de femmes, couchées sur les bancs et sur les dalles, sont Irès-naturelles, bien mouvementées et d'une couleur énergique.
Pour qui cherche une approbation banale, le sujet est ;d6 première importance. Comment ne pas regarder un
yGoosle
SALON DE 1866. 29fl
saint prêtre qui se fait boueler la chaîne dû galérien! Et les Massacres de Varsovie en 1861 ! « Une foule de quatre mille personnes, beaucoup de femmes et d'enfants, prosternés à genoux... Les troupes cernaient de tous côtés... L'infanterie fitfeu... » [Moniteur àxi 12 avril 1861.) M. Tony Robert-Fleury, jQls de M. Joseph-Nicolas Robert-Fleury et disciple de Paul Delaroche, a bien deviné qu'il y avait là un tableau à sensation. Les Scènes de l'inquisition firent jadis la fortune de son père, officier de la Légion d'honneur, membre de rinstitut et directeur de TEcole de Rome, après avoir été directeur de rEcole des beaux-arts. Jane Grey, Charles I", les Enfants d'Edouard ont illustré Paul Delaroche. Ces exemples de succès entraînent. Et certainement les artistes sont louables quand ils se proposent d'émouvoir le sentiment public contre les atrocités ou les malheurs de l'histoire. Celui qui ferait aujourd'hui la vraie Jeanne d'Arc mériterait la médaille. Je conviens qu un tableau de Jeanne d'Arc, bien compris et bien peint, aurait une v-aleur esthétique, poétique, humaine, très-supérieure à la peinture parfaite d'un poisson de van Beyeren ou d'un pot de Chardin. Mais cependant j'aime mieux le simple houquet de Fleurs d'automne^ une des bonnes peintures du Salon, par Philippe Rousseau, que le Massacre de Varsovie^ par M. Tony Robert-Fleury. A preuve que ses confrères ne le craignent pas trop, c'est qu'ils lui ont donné vingt voix I Treize voix do plus qu'à Courbet, le naturaliste ; dix-huit voix de plus qu'à M. Moreau, l'auteur du Sphinx, à' Orphée et de Diomede,
Il y a quarante-deux ans, au Salon de 1824, un artiste, classé aujourd'hui parmi les grands maîtres, Eu-
:292 sàLon de 1866.
gène Delacroix, exposait \q Massacre de Seiô, et, dix aiî$ après, au salon de 1834, les Femmes d'Alger dans leur appartement; deux chefs-d'œuvre désormais consacrés, au même titre, qui est Texcellence de la peinture. L» Massacre de Scio a Tavantage de conserver un souvenir historique. Les Femmes d'Alger n'ont aucune signification : des odalisques couchées sur des coussins dans ia pénombre d'un harem. Quel que soit le sujet, la qualitédelà peinture décide l'immortalité d'un tableau.
M. Tony Robert-Fleury peint à peu près comme les^ élèves de l'école dont son père est directeur. Voir les» envois de Rome dans une annexe du Salon. C'est assez^ propre, avec des morceaux convenablement ajustés.. Mais d'effet, point. Ni clair-obscur, ni plans, ni perspective aérienne. Un monceau de figures théâtrales cm avant, un peu de fumée et doux lignes de petits soldats^ qui semblent toucher aux victimes. Des prêtres agitent la croix catholique devant la foule agenouillée. Il faut croire que l'intention de M. Robert-Fleury était sympathique à la Pologne. Mais on peut douter que sa mis» en scène excite l'intérêt qui résulte d'un désastre patrioitique, lorsque les âmes des opprimés sont fières et libérées des vieilles superstitions. On aimerait à voir, du moins, quelques hommes se redresser contre la fusillade et protester au-dessus du troupeau consterné.
Un autre favori du suffrage universel, onze voix sur cinq cent dix, et qui par conséquent a été ballotté dans la seconde séance concernant la médaille, est M. Edouard Dubufe, élève de son père, le célèbre portraitiste^ et puis aussi de Paul Delaroche. Si le nombre des voix eûtété proportionnel à la dimension des tableaux/ M. Edouard
Dubufe aurait mérité une grandissime médaille. Car son tableau, Y Enfant prodigue^ tient tout un lambris, du salO'H central. Mettons 20 mètres de large sur 10 mètres de haut^ soit 200 mètres de bonne toile couverte de couleur. Il faut du courage et de l'argent pour entreprendre un© telle production. Un mètre. carré pourrait y suffire, c'est vrai, puisque Rubens a bien peint sur un espace moindre la Fuite de Loth^ avec escorte d'anges et dedé- SQons. Mais un tableautin n'attire guère Tattention, — à «loins qu'il n'ait des qualités rares. Cependant je dois dire que j'avais visité plusieurs fois le Salon avant d'avoir V41 cet Enfant prodigue. Quelle prodigalité !
Hélas! à la campagne, on passe devant un arpent de pré émaillé de pâquerettes, et Ton s'arrête subitement pour cueillir une violette sous une broussaille.
Je tiensdefeule chevalierCamberlyn, dont j'ai eul'honneur d'être l'ami, à Bruxelles, un petit panneau large de 22 centimètres, qu'il avait acheté autrefois chez un marchand de bric-à-brac de la Haye, un Chardonneret^ tout simplement, signé de Carel Fabrilius, Félève do Rembrandt. J'ai prêté ce petit chardonneret, avec quelques autres XhXAQdMn.kV Exhibition rétrospective, dont les salles communiquent avec l'exposition des artistes contemporains, au palais des Champs Elysées. Parmi ces tableaux anciens, ces chefs-d'œuvre, empruntés aux galeries du comte Duchàtel, de MM. Pereire, du marquis de Laborde, du comte Branicki, du baron de Rothschild, du duc de Persigny, du comte Greffiile, de la marquise de Las Marismas, de MM. Double, Dutuit, Odier, Schickler, Chaix d'Est-Ange, Boittelle, Delessert, DalJoz, Didier, Fpiald, Reiset, et même de l'impératrice desi Français et
yGoosle
de IcLgrande-dâcfaesse de Rtrssie, mon petit chardonn^^ n'est point effarouché et il a l'air d'élre fier qae tout le inonde le voie au milieu des Memling., des Hol^ hein, des Clouet^ des Rembrandt, des Rubens, des Velazquez, des Murillo, des Ostade, des Terburg, des Wouwerman, des Greuze, des Boucher, des Delacroix et des Decamps. 0 blasphème! j'ai entendu des pejntres revenant du Salon dire qu'ils aimeraient mieux avoir fait « ce pierrot-là » que d'avoir recueilli sur une lyre « la tèbe d'Orphée^ portée par les eaux de l'Hèbre aux rivages de la Thrace ! »
Jl n'y a plus à s*étonner de la décadence de Tart noble^ de Tart religieux et mythologique, du grand art et du grand style ! 0 — Orphée 1 0 — Homère 1 0 — OEdipe ! 0 — Àspasie! Les Grecs, hélas I Les Romains, holà! Nous devrions cependant défendre les Romains^ — nos niaîtres. Moi, je suis pour le tableau de César et Cléopâire : « Cléopâtre se mit dans un petit bateau et arriva de nuit devant le palais d'Alexandrie. Gomme elle ne pouvait y entrer sans être reconnue, elle s'enveloppa dans un tapis qu'Apollodore lia avec une courroie, et qu'il fit entrer chez César par la porte môme du palais. Cette ruse de Cléopâtre fut, dit-on, le premier appât auquel César fut pris. » (Livret du Salon, n** 800.) L'histoire n'est pas neuve, mais ce petit bateau, ce tapis d'Orient, le dévouement du bon Apollodore et cette ruse qui fut un appât, c'est touchant et irrésistible. Aussi me suis-je arrêté bien des fois devant la peinture de M. Gérôme, et l'on ne conçoit pas qu'elle ait été refusée dans le riche hôtel pour lequel elle avait été commandée, en compagnie de panneaux décoratifs, par M. Baudry^dont notre
yGoosle
SALON DE 1866. f 295
ami Charlef Blanc^ Théroïque défenseur du haut style, a fait un noble éloge dans la Gazette des beaux-arts.
Cléopàtre est debout sur le tapis d'où elle vient d'édore, et elle se retourne vers César occupé à éorirô s«r une petite table 4aQs Tombre. Cette femme de la plus fine raoe, et qui^on se représente comme un bronze égyptien, a malheureusement les genoux et les chevilles engorgés, et des pieds qui ne tiendraient pas dans la pantoufle de Cendrillon. Le petit César, rabougri dans son coin, n'e^t pas moins remarquable par Ténormitédeses pieésmons^ trueux. C'est étonnant la fureur que ces idéalistes ont pour les gros genoux et les gros pieds. Ah l les {Heds et les mains de femme de Watteau !
Le défaut de M..<>érôme et de toute l'école à laqtielie il se rattache, c'est de ne pas savoir des$ia«r. Ils n'on* pas non plus le sentiment de la couleur et ils n'entea^ dent rien au tlatr-ohscur. Grands artistfes du jesta^ ayant l^ambition des images transcendantes. <^uoi d« mieux ^m poésie, «n philosophie^ en histoire^ qu'Somtoèi Socrate, Alcibiade, Phryné, Ciéopâtre, César I :^
Le second tableau de M. Gérôme représetitela « Arlé tt de ià mosquée el Assaneym au Caire, où furent exposées a les tètes des beys twirno/espar Salek-Kachef.» J'espère qu'immolés est du haut style pour un catalogue d'expo* sition 1 Le dictionnaire de Bescherelle donne l'étymologio de ce mot poétique : « Du latin immokre, formé de m, snr^ et de mola^ gûteau qu'on mettait sur la tête des viè^ times avant de les égorger. » Est-ce que cette antique Goulume du gâteau existerait encore chez les Egyptiens? ^ Tel art, telle littérature. Une certaine conception jd«» images «Atraîne âne langue. Jamais un peintre niluwi^
liste n'eût risqué, dans le titre d'un de ses tableaux, cette expression qui se rapporte à un monde perdu.
Avec son amas de têtes d'hommes coupées, la petite peinture de M. Gérôme doit être destinée à faire pendant au Boucher turc (salon de 1863) entouré de têtes de mouton éparses sur le sol. Ce n'est pas très gai, ces sujets là. Mais M. Gérôme y met toute la délicatesse d'une exécution raffinée. Il n'a pas d'égal, t)as même Meisfionier, pour le rendu précieux et la minutie que donnerait une épreuve photographique. Il y a des parties merveilleuses dans ce petit tableau, ainsi que dans la plupart des autres oeuvres de M. Gérôme, spécialement l'architecture de cette porte arabe.
N'est-il pas singulier que ces chercheurs de quintessence, ces alchimistes de la peinture, trop critiquables dans leurs élucubrations et très-imparfaits dans l'expression de la vie, excellent parfois à simuler ce qu'il y a de plus matériel : une construction architectonique, la pierre — non philosophale I car c'est aussi un morceau d'architecture qui est la meilleure partie du Diomède de M. Gustave Moreau.
La morale du Diomède est sans doute très-humaine : il ne faut pas faire manger le monde par ses chevaux, même quand on a combattu Hector au siège de Troie et blessé Vénus ; on finit par trouver quelque vainqueur herculéen et l'on est mangé par les bêtes. Le groupe des chevaux dévorant leur maître est très-confus dans la peinture de M. Moreau. Il paraît que ce drame est conduit à quatre chevaux ; je n'ai pu, jusqu'ici, en deviner que trois, à peu près douze jambes, entremêlées; le quatrième cheval est imperceptible, faute de modelé,
yGoosle
sans doute, et de clair-obscur, tout étant plaqué contre je ne sais quoi, qui s'éclaircit en haut et prend Taspect d'un beau plan d'architecture grecque.
Dans la femme qui porte la tête d'Orphée, il y à aussi des parties finement peintes, une main, les ornements du costume, quelques accessoires dans le paysage ou sur le terrain. Ça ressemble un peu à un émail, à une mosaïque. Le peintre des bijoux, des agates, des verreries, des ivoires, M. Biaise Desgoffe^ pourrait faire cela.
M. Emile Lovy a aussi beaucoup d'analogie avec M. Gustave Moreau. Ils se sont même rencontrés, cette année, dans le choix d'un sujet. Chez M. Lévy^ les Bacchantes sont en train de déchirer Orphée, afin que sa tête puisse être portée aux rivages de la Thrace et pieusement recueillie par M. Moreau. Ces Bacchantes, affolées autour du fidèle amant d'Eurydice (voilà le moment de faire quelques belles phrases dans le goût de Télé-maque!) ont du jeu, de la tournure, de l'élégance; surtout la femme en draperie bleue, crinière blonde, éparse sur les reins, et la femme de profil, secouant le bras d'Orphée^ terrassé. Mais,, ici encore, les figures et les objets ne se détachent point, faute de clair-obscur.
Le galbe obtenu par lô dessin des contours pourrait encore suffire dans une figure seule; mais, dans une composition compliquée, avec de nombreux personnages, la séparation des formes ne s'obtient, sur une surface plane, que par les artifices de la couleur, qui interpose l'air et met les figuras et les objets à leur distance respective.
M. Lévy n'est pas très-peintre, dans le vrai sens du raot, mais son talent a de la distinction, et même parfois
298 SALON D£ iôG6.
une ceftaiûô naïveté — maniérée; par exiBmple dans le petit tableau inlilulé : Idylle. Daphnis et Ohloé, si Ton veut : un jeune garçon qui porte dans ses bras une fillette pour passer un ruisseau. Leurs tètes se touchent, et le bras de Daphnis enserre les attraits juvéniles de Chloé. Mais la petite n'y prend garde; elle baisse les yeux vers Teau et elle rebrousse ses pieds pour ne pasles mouiller. Le modelé de sou épaule infléchie est d'uoo délicatesse exquise, et sa tète enfantine est charmante.
Cette Idylle doit faire pendant à V Idylle exposée en 1864*, oïL les mêmes enfants buvaient à une fontaine^ et je crois que les deux tableaux ont été achetés par M^^ la princesse Mathildo.
Voulez-vous nous reposer des fables antiques et descendre du haut style dans la peinture familière qui touche à notre vie moderne et n'a d'autre prétention que de faire admirer la nature? Nous y trouverons plusieurs artistes très-aimables, très sincères, alliant l'esprit à la simplicité. Il nous manque toutefois un des premiers en ce genre, M. Alfred Stevens : il avait fait venir de Bruxelles la Dame en rose, appartenant au Musée, et le Retour du bal,, appartenant à M. J. van Praet. Par fatalité, la caisse n'arriva que le lendemain du jour où le palais des Champs-Elysées avait fermé ses portes à la réception des tableaux, et la caisse dut repartir pour Bruxelles. C'est cruel 1 et bien regrettable pour le public encore plus quo pour l'artiste, et les directeurs de l'exposition eussent été bien avisés, en admettant les deux chefs-d'œuvre d'Alfred Stevens, sans consulter l'aimanach.
ie n'ai pas encore vu ces tableaux à Bruxelles, mais il
yGoosle
sàLon DE lBt6. â99
nié senabie jmste d'en parler, d'après des correspondantes partictilières et des articles de journaux.
Une jeune femme, rentrant du bal, en toilette )at«e, d'une rare élégance, est assise dans son cabinet de toi-» lette, prèfs d'un meuble couvert de bijoux. Toute pensive^ elle ôte machinalement un de ses bracelets.
a Cette lémme est belle, d'une beauté diabolique et tonte mondaine, ajoute notre correspondant. L'expérience et les désillusions de la vie commencent à s'im"* primer sur ses traits. Que s^est>il passé dans cette nuit de bal?... La femme du grand monde parisien, belle, jeune, riche, élégante et passionnée, ne saurait avoir de plus fidèle interprète que M. Alfred Steveiïs. Elle est re^ présentée d^une manière complète, che2 elle, au milieu des objets qu'elle a choisis, dans toute la distinction de sa vie habituelle, de sa toilette, de son ameubleme.nt, — et avec toutes les inquiétudes de la passion. Ici, M. Stevens est dramatique comme pouvait l'être M"® Dorvai, et peut-être avec plus de goût, »
La Dûme en rose est encore une jeune femme, debout, dans un intérieur élégant. « Les cheveux, d'un blonà châtain, sont épais» rebelles au peigne, avec ces frisures légères qui distinguent les belles Vénitiennes de Paul Véronèse; le visage plein, avec des formes délicates et spirituelles, respire cette grâce familière à laquelle la* Parisienne se reconnaît ; lès mains longues, grasses et effilées sont des merveilles ; la toilette est un déshabillé du goût le plus fantasque et le plus charmant. Une robe rose, lâche et pourtant coquette, comme celle de* femmes &6 Watteau ; là-dessus des flots de gaze $i de dentelleâ;. ^ Le type m si tendu, ^u'H arriVè à ém l'éx{)ressiott €m
earactère. On perçoit, comme sous une eau transparente, la situation, les habitudes, les goûts, la vie du personnage représenté; on discerne toutes les recherches d'un siècle affolé de luxe, toute la liberté inhérente aux sphères élevées, toute Tamabilité naturelle à un pays où la femme est reine. Chaque trait remue un petit monde de pensées. Il faut le dire en passant : un tableau contient mille idées par le fait seul qu'il les suggèrb. On n'est pas tenu absolument de les exprimer à l'aide d'allégories laborieuses, et d'en faire des rébus philosophiques... L'idée, quand elle ne résulte pas directement du sujet choisi, tel qu'un fait historique ou religieux, d©it se dégager directement du choix de la forme, de l'expression, de l'effet, et non de l'assemblage plus ou inoins ingénieux des accessoires parlants et des emblèmes... »
Voilà qui est très-bien dit, dans un journal belge. Il paraît que la Belgique, qui a beaucoup de bons peintres, outre M. Alfred Stevens, a aussi de bons critiques.
M. Charles Marchai n'est pas non plus pour les « xé- : bus philosophiques. » La Foire aux servantes, du Salon de 1864, voilà qui était franc et sans le moindre mysticisme . Son tableau de cette année n'a qu'une seule figure : une jeune paysanne accotée contre une table et qui regarde, par une fenêtre ouverte, la couleur du temps. «Attendez... je ne puis cependant vous dissimuler .que c'est une allégorie! L'auteur lui-môme, dans le livret, intitule son tableau : le Printemps / Kh\ c'est Tallégorie du printemps, avec une fille en tablier? Je vois bien, par la fenêtre, qu'il y a déjeunes pousses vertes et des fleurs . partout dans le jardin, que le ciel est tendre et l'air caressant ; je vois bien que cette innpcente est rêveuse et
yGoosle
qu'elle pressent le renouveau. Mais moi, je n'aurais pas fait le printensps comme ça : dans un frais bocage, au souffle d'un zéphir ailé, j'aurais mis une nymphe sans tablier ni feuille de vigne. Si Marchai se fût conformé ainsi aux règles de la haute esthétique, le prince Styli> kofT n'eût pas manqué d'acheter le tableau pour la marquise de Breda.
Marchai, qui est Parisien et qui connaît M">« Sand, ne soupçonne pas les voies de TAcropolis; il a l'air de préférer à la Grèce sacrée les villages de l'Alsace et les sentes du Berry ; il doit être corrompu par de petites Fadettes et dos Champis .
Jozef Israels, d'Amsterdam : Intérieur de la maison des orpheline^, à Katwyk (Hollande) : trois jeunes filles qui cousent dans une chambre doucement éclairée par une fenêtre. Encore une allégorie I Oui, à elles trois, ces petites orphelines représentent Simplicité, Chasteté, Travail. Et pourtant elles ont des robes grises, des béguins et des guimpes. Ah! que c'est étonnant, d'inspirer ainsi Tidée des qualités humaines sans le charlatanisme des emblèmes! ce jableau d'Israels est assurément une des œuvres les plus saines du Salon, et qui exprime les mœurs avec cet accent naïf, particulier aux maîtres hollandais du dix-septième siècle, tels que Pieter deHooch, Jan Steen, Oslade et Terburg.
Le second tableau d'Israels, deux enfants de pêcheur qui jouent sur la plage avec un petit bateau^ est plein de lumière et largement peint.
Il est devenu difficile de faire de la tragédie en peinture, comme au théâtre. Mais M. Ferdinand Heilbuth montre encore, au Salon, que le peintre peut faire de la
yGoosle
eomédie. La (X)ur de Rome et la haute cléncat)M*e lui ont souvent fourni d'excellents acteurs. Dans le tableau intitulé Antichambre, nous sommes toujours aux abords du Vatican. Ah ! le an personnage, tonsuré et ensoutané, qui attend sur une banquette de bois le moment d'une audience secrète! Il a de belles diplomaties dans la tête et il est capable de sauver la barque de saint Pierre. Son défaut est trop de physionomie, mais n'ayez pas peur qu'elle trahisse sa pensée. Il sait que le visage de l'homme ne doit être qu'un miroir trompeur» Un gros valet en livrée, accoudé sur le dos<»er du banc, cherche à le faire parler, et peut-être en apprendra-t-il — le temps qu'il fait dehors. Les figures, outre la justesse de l'expression, sont très-bien dessinées, et elles auraient encore plus de relief sur un fond plus léger et plus neutre. Le fond d'un tableau est peut-être la partie la plus difficile, et c'est par là que les artistes modernes sont toujours à distance des anciens maîtres.
Une jeune femme qui revient du bal, une paysanne quiregardedanssonjardin, des orphelines qui travaillent, un abbé qui rumine quelques iours d'adresse, -*-^ il paratt que des sujets très-simples peuvent convenir €A1X vrais peintres.
Il ti'estpas vrai qu'il y ail deux espèces d'art, ni même deux espèces d'artièteS) fit même deux éléments • dans ï'art. L'Iriiaginàtion comporte la forôid : %ma§imr ae.
yGoosle
DE 1M6. 30â
veut-il pas dire voir l'image des êtres et des choses? et image ne veut-il pas dire imitation ou reproduction de ce qui existe? L'étymologie s'accorde avec la métaphysique, puisque imago vient d'imitari. Bien plus le moi *idé€ signifie aussi image, en grec x'àia. Ah, ah, le natu^ ralisme est fier d'avoir pour lui le grec et le latin. Avec ^e latin et ce grec, je ne crains plus mes nobles amis, ■les prêcheurs de la haute esthétique.
L'invention et son expression, le génie et son style, sont inséparables, si ce n'est par une analyse abstractive, très-arbitraire. Dans la Vierge à la chaise, de Raphaël, où est l'invention? Une mère qui tient son enfant. Toute l'invention est dans la beauté de celte femme et dans son expression maternelle, parfaitement ima^ ginee, c'est-à-dire formulée en image. Pourquoi la Joeonde de Léonard de Vinc4 est-elle uîî chef-d'œuvre, d'une beauté souveraine? Un simple portrait de femme. C'est qu'elle exprime la vie dans ses profondeurs les plus mystérieuses. Pourquoi VAniiope du Corrége estelle un chef-d'œuvre? Une femme nue, couchée en plein air. C'est qu'elle exprime la volupté, je ne sais quelle fleur de beauté parfumée.
Des femmes nues, d^es mères portant leur enfant, des portraits de femmes, il y en a par centaines au Salon. Et tout cela n'existe pas. Le sujet n'est donc pas décisif dans la question d'art.
La plus belle peinture de Velazquez est, à mon sentiment, les Pileuses, las Bilanderas, du musée de Madrid, 11^335 du catalogue : Une vieille femme qui file, Une jeune fille qui dévide un peloton de laine, un chat, des pots, et, pour fond, des tapis pendus en pleine luinièWi
yGoode
m La plus belle peinture de Rembrandt est la Bonde de
nuit : des arquebusiers qui s'en vont au tir.
LMdéal, les cimes de Tidéal I Le vent qui vient de ces hautes montagnes nous rendra fous. L'idéal, où est-il dans les Pileuses et dans la Ronde de nuit ? •
Titien fait une femme nue, couchée tout de son long, — une perfection de beauté. Est-ce Tidéal, parce qu'i* l'appelle Vénus ou Danaél Intitulez : la Femme aux pièces d*or qui tombent du ciel, et la Danaé^ dégradée de sa mythologie, n'est plus qu'une œuvre de réalisme grossier.
La Madone de Saint-Sixte^ aujourd'hui emprisonnée dans la galerie de Dresde, est, je pense, le plus, beau Raphaël du monde. Â cause de la femme et de l'enfant, qui élèvent à la suprême puissance la conception de la nature humaine. Et malgré la composition absui^de : un saint et une sainte agenouillés sur des nuages, et deux petits hybrides qui ont des ailes. Mais peut-être que ces anges, et que ces figures en Tair, « plus légères que l'air, » constituent précisément Tidéal de cette composition célèbre?
La jeune Grecque qui porte sur une lyre la tête d'Orr phée, pourquoi serait-ce d*un art supérieur à une paysanne normande, portant un panier de pommes?
Je ne sais plus le nom d'un exposant qui a fait une Pénélope tissant sa toile fallacieuse. Est-ce plus idéal, plus moral, plus intéressant que les Or/)Ae/me5 d'Israels, occupées à un travail utile ?
Outre le Diomède dont nous avons parlé, il y a au Salon quantité de héros antiques et do demi-dieux, surtout des Hercule ; Hercule tmnt ses enfants et leur mèrCf
yGoode
Hercule vainqueur de ceci ou de cela. Mais peut-être que ces Hercule ont été vaincus par le montreur de bétes, qui s'enroule un serpent autour du torse, dans la Ménagerie de M. Meyerheirn, de Berlin. Ce boa n'est pas l'hydre de Ler«e, et ce n'est pas le lion de Némée qu'on voit dans une cage. Mais pourtant cette Ménagerie a autant de succès que les exemplaires de Tart noble, trèsnombreux au Salon et bien patronnés :
Une Marchande de couronnes à Pompéi, appartenant à M. le comte de Lavaletle, par M. Rodolphe Boulanger; les Misses à Pompéi^ par M. Hamon; Monna Belcolore^ entre la Mort et la Volupté, par M. Glaize ; la Fantaisie^ camaïeu bleuâtre, avec un cheval ailé, par M. Puvis de Cha vannes ; les Secrets de l'amour, femme nue, à qui un petit enfant ailé parle à Toreille, par M. Jourdan ; beaucoup de centaures, de centauresses, de satjrres, de satyrèsses, et autres monstres de haut style. Il faut que les modernes soient bien bornés, pour ne pas inventer de nouvelles combinaisons plus ingénieuses. Mais peut être (}ue nos tendances scientifiques et rationnelles sont offusquées par ce qui contrarie la nature et le possible. Peut-être que notre société, si différente de la société antique, finira par inspirer à la poésie des imaginations imprévues^ toutes simples et conformes à la vérité.
En attendant, l'idéalisme consiste à n'avoir aucune spontanéité^ aucune impression entraînante, aucun contact avec la vie présente, avec la nature qui flamboie, avec les êtres qui se remuent, agités par la passion. Un véritable idéaliste rumine la guerre do Troie, quand on se bat en Allemagne et ailleurs. S'il se promène dans la
yGoosle
306 SALON im 1866.
£orét de Fontainebleau, au lieu de regarder les grands chênes, il rêve àTArcadie, au Poussin, à quelque monument archaïque, qui relèverait le style du paysage. « Il n'y a rien de plus laid que la nature. » Formule consacrée sur les sommets de Tidéalisme*
Le principe est d'escamoter le réel, de dénatut^er la naturty sous prétexte de s© rapprocher d'un typje primordial et génésiaque, d'où les jeux de la mère nature ont la fantaisie de s'écarter dans la production des êtres individttols. La théorie est ambitieuse et vraiment surhumaine. Aussi n'est-on pas malavisé de dire : <( le divin « Homère et le divin Raphaël. »
Qui donc a osé imprimer : « Les dieux s'en vont, y* « Les rois s'en vont, jd Ah 1 les dieux et les rois ne s'en vont pas oomme ça. Nous avons encore les dieux de la peinture^ au dbmbre de sept. £t combien de princes ? Rubens, dans la langue des honnêtes genâ, n'«st41 pas toujours nommé : « le prince de l'école :flaitiande? » ce qui n'est pas déjà trop superlificoquentieux, puisquHL compte aussi parmi les a sept grands dieux » dans la sacrée pléiade des mythologues.
De son cdté, le naturalisme^ tel qu'il s'affirme dans l'école actuelle, est assez inepte, précisément sur le point où il devrait et pourrait assurer sa victoire. Il a de la nature la superstition sauvage, au lieu d'en avoir le culte Ubre, avec cette intervention réfléchie et m^me critique, à quoi l'Esprit, qui est en nous, autorise envers la Nature, qui est hors de nous. Tout est bien dans la nature, au point de vue universel ; rien n'y saurait être mieux, ni même autrement, pour la fîn dont le mystère nous échappe. Le choléra, la guerre et les autres fléaux
yGoosle
ne doirent pas manquer de bonnes raisons. Sans les tîpères et les crapauds, le monde ne pourrait aller : nous serions dévorés par les insectes.
Jéhovah s'est frotté les mains, le septième et le dernier jour de la ^éation. Après quoi, il remonta du paradis terrestre sur son trône de nuages pour se reposer. Schlafen sie wohl! Ce n'est pas moi qui oserais critiquer ie bon Dieu, mais cependant je trouve qu'il s'est un peu aventuré en donnant à l'homme une libre pensée, avec la faculté du choix et de Tamour. Voilà que Prométhée se mit tout de suite à s'étudier lui-même et à examiner l'univers autour ne lui; discutant toutes choses, blâmant beaucoup, approuvant peu, et prétendant perfectionner l'œuvre immortelle. Béranger a chanté la réponse du bon Dieu, très-étonné, en ourrant «a fenêtre, de voir comment les hommes se comportent.
Si nous avons un art pitoyable^ c'est que nous avons élouffé^n nous, avec les sentiments de vérité et de jirstice^ le sentiment de la beauté.
Pourquoi les peintres naturalistes sont encore impais^ sants, et même souvent ridicules, c'est qu'ils n'ont pas l'instinct du choix, de la distinction dans les qualités el les formes que la nature offre indéfiniment, a II n'y a rien de plus beau que la nature. » Et toutes les beautés, si diverses, que l'art de tous les temps et de tous les peuples a exprimées, il les a prises — comprises — d'après la nature.
€'est par l'amour et l'étude de la nature que l'art contemporain peut se régénérer. Où fut le principe de la glorieuse renaissance italienne, après le poncif byzantin? D'où procèdent Titien, Corrége, Velazquez, Rubens,
yGoode
Rembrandt? Le jour où quelque réaliste, s'inspirant de la vie présente^ y joindra le fanatisme de la beauté, la révolution sera faite en peinture. Mais les peintres homériques, archéologiques, mythologiques et résurrection nistes n*y peuvent rien. Ce n'est pas leur faute : c'est la faute de leur éducation perverse, de la critique ampoulée et des temps nébuleux.
Un grand tableau, très-bien peint, est le Retour du marché, par M. Vollon : intérieur de cuisine, avec tout son attirail, avec du gibier et des fruits, avec une grosse servante debout, et de grandeur naturelle. Le sujet et le personnage ne s'arrangent guère de celte dimension. Où placer une telle peinture , malgré ses qualités solides ? Entre un Jordaens et un Hassan, dans quelque musée ? Le tableau en petit serait déjà casé dans un cabinet d'amateur.
Un autre grand tableau, exposé dans le salon central, Souvenir de la Campagne romaine^ a très-justement obtenu une médaille. Peut-être le sujet ne se prêtait-il pas non plus aux figures de grandeur naturelle. Car c'est un simple épisode de mœurs : une vendetta italienne : les suites d'un coup de couteau. Sur un brancard on rapporte au village le corps d'un jeune garçon assassiné.
Son amante, une belle grande fille à chevelure rousse, s'étale comme une Madeleine désolée. Cette figure de femme est d'un jet très -puissant et modelée avec énergie. L'auteur, M. Carolus Duran, de Lille, a fait aussi un très-beau portrait de M. E. Reynart, l'habile directeur du Musée de Lille et le président du comité de la grande exposition qui doit être ouverte dans
celte capitale du nord de la France, le 15 juillet prochain.
Encore un tableau également exposé dans le seilon central, et qui eût gagné à une proportion moindre : Charge de cuirassiers pendant la bataille de la Moskowa, par M. Schreyer, de Francfort-sur-Mein. Pourvu que M. Schreyer, qui est un vaillant peintre, ne soit pfis aujourd'hui à batailler autour de Francfort.
On voit aussi, dans le grand salon, le dernier tableau de feu Bellangé : la Garde meurt, 18 juin 1815 : une bande de soldats encore debout sur un tas de cadavres. Et par M. Protais : un Soldat blessé, étendu sur un frais gazon, au milieu de fines fleurettes. C'est très-élégiaqué. Les femmes nues ne s'exposent, du moins, qu'aux flèches émoussées de la critique. M. Gigoux a fait la Poésie, jeune fille couchée au premier plan d'un paysage. Cette figure, irréprochable de dessin et de modelé, est un peu ramassée. Est-ce encore la faute du peintre, ou la faute des temps, si la poésie, repliée sur elle-même, semble dormir?
M. Perret, élève de Couture, a peint une jeune fille nue, debout et vue de dos, regardant deux colom'bes qui roucoulent sur le gazon. Allégorie du Désir, peutêtre. Assez de charme, et des tons de perle dans les chairs. Mais l'élève de Couture ne va-t-il point tourner au Qianiérisme de M. Baudry ?
On croit deviner un autre élève de M. Couture dans M. Cordier, que nous avons déjà cité aux salons précédents. Il a exposé,, cette année, une Femme au bain, de grandeur naturelle, debout et vue de dos ; type large et lourd, sans élégance et sans aucune distinction de
beauté. Les curieux, qui ne conuaissent le nu que par les marbres du Musée, ou par les figures en cire^ n'acceptent pas cette solide étude d'une femme quelconque ; ils ont raison, quant au goût, mais ils ont tort, quant à la sincérité de la peinture.
Même observation pour un tableau de M. Jean Desbrosses. Ah, mon Dieul un élève d'Ary Scbeffer, qvd intitule une peinture : la Belle Rougeaude / Il y a de quoi soulever les Plaintes de la terre, de ce groupe mystique et pâle, qui s'élance* vers le ciel, dans le tableau de Scheflér, appartenant à M™* Marjolin et exposé à rédhibition rétrospective. J'espère que cette laide Rougeaude n'a été vue par personne. Mais ça n'empêche pas qu'il y a dans cette ébauche informe des parties largement peintes, dans la manière de Jordaens.
IJn bon tableau que personne n'a vu non plus, parce que le sujet ne sigaiûe rien et que la peinture en est trèsforte^ représente une jeune fille, en robe rouge sang, assise dans une chambre tapissée de vert-pomme. C'est très-audacieux et très-original de couleur. J'ai l'idée que l'auteur, M. Louis Tixier, de Nevers, sera un peintre.
Les Rabatteurs^ de M. Vielcazal, ont aussi une étrangeté de ton et une ampleur de pâte qui ne plaisent'guère au public. C'est encore un tableau de peintre. Pour les artistes qui ont celte faculté spontanée d'exécution, il n'y a plus qu'à se débrouiller dans le^ choix et la jcomposilion d'un sujet very pleasing.
Au milieu de l'atonie générale de la foule et de la critique, on aimerait à paradoxer un peu, à chercher des nouveautés^ — à pêcher en eau trouble. Je voudrais pirquer de ma plume, au fond du lac dormant^ quelque
yGoosle
.SALON DE 1866. 34 i
i^lle pièce et la retirer au bord, en pleine lumière^ pour voir. Mais il est difficile de prendre ce fameux poisson de Tobie, qui ouvre les yeux des aveugles.
En louant M. Fromentin, on est d'accord avec tout le monde, et môme avec la Turquie, puisque Khalil bey a payé 20 000 francs la Tribu nomade en marche vers les pâturages du Tell. Le talent de M. Fromentin est trèssympathique, à cause do sa légèreté spirituelle et de sa facilité. M. Fromentin n'a pas l'air de faire le signe de la croix, ni de froncer le sourcil et de mettre son ^^onnet de travers, avant de « prendre ses pinceaux. » Il doit aimer beaucoup la nature et il en a une perception trèsvive et très-lumineuse. Tout remue et scintille dans sqs tableaux, peints du bout d'une brosse alerte, un peu aiguë, piquant où il faut^ des accents décisifs, comme on fait avec le crayon blanc sur un dessin précisé au crayon noir. Nous avons peut-être dit déjà que sa peinture a quelque chose do Teau-forte, où Ton doit à peine revenir sur le premier jet de travail. Les toiles de M. Fromentin ne sont point chargées de pâte : les fonds, les lointains et même beaucoup de parties des premiers plans sont obtenus par des frottis qui transparaissent le plus souvent sous l'espèce de guipure modelant en relief les personnages et les objets.
C'est par un procédé analogue que Rubens, van Dyck et les Flamands du dix-septième siècle, dans leurs grisailles, argentées ou dorées, donnent à leurs fonds ces qualités aériennes. On dit que Velazquez a peint l'air. L'air ne saurait se peindre par des tons grossiers. Mais il peut en quelque sorte s'escamoter. Il s'agit de « faire k vide » autour des figures et des choses matérielle»,
yGoosle ~
:Ji2 SALON DE 1866.
pour qu'elles paraissent dans l'air. Velazquez no risque jamais une couleur positive dans ses fonds, toujours neutralisés par des colorations rompues et insaisissables, quelquefois verdâtres ou rosâtres^ ou par un glacis de perle et d'argent.
Assurément ce n'est pas Rubens et Velazquez qu'il faudrait évoquer en parlant de M. Fromentin, mais plutôt Téniers dans ses franches petites pochades d'après déjeuner. Peintures claires et subtiles, où chaque détail est amusant.
La tribu nomade de M. Fromentin est engagée dans un défilé de montagnes; des cavaliers^ une foule (^'homme^ de femmes et d'enfants, qui se perdent au loin dans des proportions minuscules. Chaque figurine est agilement tournée et elle fait bien son action. L'aspect du tableau est gai et il communique l'impression des pays où Ton adore le soleil.
Dans un autre genre, — un peu trop peut-être dans le genre d'Alfred Stevens, — M. James Tissot a exposé un des charmants tableaux du Salon ; Confessionnal. On ne conçoit guère pourquoi cette jeune femme élégante a été causer de ses affaires avec un prêtre, tout bas, dans le confessionnal sombre. Elle paraît émue des aveux qu'elle aura lâchés. La tête est douce et expressive, la tournure très-distinguée. Une pénombre mystérieuse règne en ce coin d'église, au moyen d'une couleur intense et bien ménagée.
L'autre peinture de M. Tissot représente encore les stalles d'une église, où est assise une jeune femme absorbée dans ses contemplations. M. Tissot est Breton, et les mœurs religieuses sont toujours dominantes en Bre-
yGoosle
tagne. On y fait ses dévolions le matin ; on y danse le soir dans les kermesses d'Adolphe Leleui. A chaque heure sa peine ou son plaisir.
M. Tissot avait commencé par des sujets moyen âge, dans le sentiment de Leys. Cette fois la dame au confessionnal incline vers Alfred Stevens. Il n'est pourtant pas difficile d'être soi-même, quand on peint naïvement la nature, et M. Tissot Tavait prouvé dans ses fameuses Femmes vertes, que nous avons beaucoup vantées au salon de 1864. Peindre en plein air, comme on sent et comme on voit, sans penser à personne, ni aux maîtres ni au public, c'est sans doute le moyen d'assurer sa pro- . pre originalité.
Deux Suisses ont obtenu des médailles : M. Yaùtier, de.Morges, pour une scène de funérailles à Berne, et M. Anker, d'Anet, pour une petite bûcheronne endormie sous boisi Les étrangers ont d'ailleurs marqué au Salon dans la peinture familière : M. Salentin, né en Prusse, avec sa Fête de mai, qui se rapproche un peu de Knaus; M. Bisschop, né à Leeu-warden, avec son Rembrandt allant peindre la leçon d'anatomie; ]J!. van Hove, né en Belgique, avec la Mère malade \ M. Baugniet, de Bruxelles, avec sa Toilette de la mariée^ où il semble chercher M. Willems ; M. Webb, né à Londres, avec sa Lettre de recommandation; M. Jernberg, un Suédois, avec un Après-midi de dimanche. Nous devons citer atissi un Allemand — de Strasbourg, M. Jundt, qui aime à peindre les effets d^ondée ; et un Flamand — de Lille, M. Herlin, auteur d'une Visite de curés. L^ Parisiens se défendent contre l'invasion, avec M. Meissonier fils, qui * a obtenu une médaille, avec M, Delamarre, qui afîec-
314 SÂU)N BS 1866.
tioane les Chinois, av^c M. Leroy> qui rappelle M. Vidal, avec M. Salmon, l'auteur d'une Jeune Paysanne allaitant son enfant y avec M. Eugène Leroux et ses joyeuses servantes, avec une pléiade de peintres adroits et spirituels.
Les Italiens, halurellement portés au style^ ne se hasardent guère dans la peinture de genre. L'Italie etTEs* pagne, hélas ! ces deux glorieuses pépinières d'artistes aux seizième et dix-septième siècles, ont d'ailleurs perdu leur suprématie dans l'art. Cependant un des tableaux les plus notables du salon, et que la critique sérieuse aurait dû recommander plus vivement, est d'un Romain, M. ScipioneVannutelli, médaillé en 1864 pour une peinture assez prétentieuse : Conversation sous le portique du Palais-Ducal, à Venise. Il a choisi, cette année, un sujet biblique : la Fiancée du cantique des cantiques : (( Les gardes qui font le tour de la Ville m'ont rencontrée; ils m'ont frappée et blessée; ils m'ont ôté moa manteau. » La figure de la fiancée est superbe en trèsdramatique. Le dessin de cette -femme, debout, sans draperies, et les bras. projetés en l'air par un geste de désespoir, est un peu mieux réussi que le dessin de la Cléopâtre dans le palais de César. Formes élancées, attaches élégantes; un type de vraie beauté, à la fois correcte et originale. Vient à sa rencontre un groupe de femmes avec un enfant. Paysage sobre, un peu sauvage, sous son effet de nuit. Je veux bien appeler — du style, cette façon particulière d'î'ma^mér une tradition poétique, avec les accents de la nature et le sentiment de la beauté. Je passe nombre de tableaux qui ont attiré Tattentien à des titres divers : la Danseuse au Caire, figure très-
yGoosle
bien iouriiée par M. Eugène Girand; une Sérénade en Aragon, par M. Antigna; le Callot elles Saltimbanques , de M. Besson^ les compositions sentimentales de M. Merle, dans la manière d'Ary Schefïer; la petite cpmédie du Mariage de raison, par M. Toulmouche; \q Charles- Quint ^ de M.. Comte; même la pasquinade en mosaïque^ par M. Lambron ; et j'arrive aux portraits.
Qu'est donc devenu le portrait de la charmante M°»« Musard, par M. Chaplin? Elle avait la plus belle, robe de satin blanc Iraîirante, une tête fraîche et moqueuse. Le tableau, d'abord pendu à perte de vue^ a disparu lors du remaniement du Salon.
Le portrait de la belle duchesse italienne, qui signe ses marbres du pseudonyme Marcello^ a été très-splendidement peint par M"® Rosalie Riesener, fille et élève de Léon Riesener, cousin et ami d'Eugène Delacroix. M"»® la duchesse Colonna, debout dans un paysage, porte une robe de velours grenat clair, qui .va bien sur le feuillage d'automne. Ce portrait a une grande allure, et je crois qu'il aura séduit toutes les visiteuses du Salon.
Les portraits de femmes par M. Jalabert, finement peints, avec une recherche de sentimentalité ; les portraits de deux demoiselles, dont l'une, en robe bleue, a le visage doucement pénombre, par M. Pérignçn-, un portrait de femme, léger comme une aquarelle, par M"« Henriette Browne ; une étude de femme, avec des mains très-distinguées, par M"" O'Connell ; le portrait de M"»**"'', par M. Giacommolli, gratifié d'une médaille; le ■portrait de M"* de Boudeville, façon clair: de lune, par M. Sellier, grand -prix de Rome; un portrait de jeune •fille en draperie rouge, par un autre prix de Rome^
yGoosle
316 • SALON DE i866.
M. Henner; les portraits d'Orientales, par M. Landelie; les portraits de la comtesse de Saltn et de la princesse Kinski, par un Hongrois, M. Angeli; un tout petit portrait, par un Russe, M. Axenfeld -, un portrait, par M"® Moisson-Desroches, élève de Couture ; le portrait d'une jeune artiste, par M. Wagrez; un portrait de femme, d'une physionomie très-aimable, par M. Magaud; même une étude de jeune fille qui lit, par M. Henri Fantin la Tour; ayant tous un certain attrait, 'ont tous eu leurs admirateurs.
Mais, s'il y avait eu pour le portrait une médaille exceptionnelle, on peut croire qu'elle eût été attribuée à M. Henri Lehmann, pour son portrait de M. Dumon, ancien ministre sous Louis-Philippe. Supposant, toutefois, que les confrères, et non pas seulement compères, se fussent rendus au scrutin. Car cette peinture contente tout le monde ; si ce n'est que la Gazette des beaux-arts lui reproche d'être une « imitation de la nature et comme estampée sur le vif »; et que, d'un autre côté, les naturalistes et les peintres libres repoussent absolument cette sorte d'imitation « inexorable dans la minutie » , et qui conduirait à la peinture de Denner et de Willem Mieris, les deux artistes les plus éloignés de la nature qui aient jamais existé, les vrais antipodes des maîtres du réalisme, Titien, Rubens, Velazquez et Rembrandt. M. Lebmann a aussi exposé une scène de la Bible : Y Arrivée de Sarah, dont la Gazette a donné une gravure.
On n'a pas. parlé d'un portrait d'homme, par M. Briguiboul, qui tient pourtant à l'orthodoxie, puisqu'il a peint le Combat de Castor et Polluoç contre Idas et Lyncée:
yGoode
SALOiN DE i866. 317
Son portrait d'homme, vu de face, a beaucoup de caractère, de force et de simplicité.
M. Bracquemond, bien connu comme aquafortiste, a fait aussi un portrait peint qui lui a valu une médaille : une femme debout, vue de trois quarts, à mi-corps. La tête et le torse sont supérieurement modelés. On ne saurait reprocher à celte ferme peinture que des désaccords de ton entre le costume et les accessoires.
Un portrait de jeune Romaine en costume de fâte de Neltuno, par M. Smils, d'Anvers, allie le charme à la science. Cette jeune fille, vue de profil, la tête un peu penchée regarde la bague nouvelle qu'elle porte au doigt. Excellente étude^ grandement peinte.
M. Hébert est toujours un peintre assez singulier, en quoi je l'approuve. Sa peinture est creuse et faible, mais son impression est délicate, jamais commune. Il est peut-ôtre plus poète qu'il n'est peintre. Ou dirait que chacun de ses tableaux est une strophe qu'il se chante dans la tête et qu'il essa^ de peindre. Cela est vrai non seulement de la Malaria et des Filles d'Alviio, qui sont, je crois, au Luxembourg, de la Jeune Fille au puits, qui appartient à Tlmpératrice^ mais encore de ses portraits : tantôt c'est une Perle noire, tantôt un spectre bleu. Je ne sais quel fantastique, un peu maladif, mais qui n'est pas sans charme. Personne n'aurait imaginé de faire, tel qu'il est, le portrait de jeune garçon, debout et droit planté, de profil. Blondin, à jaquette lilas et k bas rouges. Le petit Werther, à l'âge de dix ans. L'ombre d'un petit romanesque, assez maniéré, et qui heureusement ne se tuera point pour Charlotte.
Son sentiment singulier, M. Hébert le communique