CHAPITRE XII
DISTRIBUTION GENERALE les chaussées, minent les fondations des bûtiments, provoquant des plaintes et des réclamations légitimes, et motivant l'allocation d'indemnités aux intéressés.
Les fuites imperceptibles que rien ne révèle au dehors sont quelquefois tout aussi redoutables. Elles peuvent donner lieu, en effet, à des pertes d'eau dont au premier abord on apprécie mal l'importance. Les ingénieurs américains admettent que ces pertes atteignent parfois la moitié de r eau déversée dans la canalisation et dépassent généralement le quart*; d'après M. Deacon, dans les villes anglaises, sur 100 litres distribués, 35 sont en général absorbés par les pertes continues et invisibles, 35 par les pertes superficielles, et 30 seulement sont réellement utilisés. Quelque énormes que paraissent ces proportions, on se les explique cependant sans peine, si l'on remarque, d'une part, que l'écoulement par les fuites se produit en vertu de la pression totale et qu'il est incessant, et si l'on suppute, d'autre part, quel peut être le nombre des joints incomplètement étanches et des robinets mal rodés.
Un des grands soucis de l'exploitation doit donc êti-e de rechercher les fuites et de les faire disparaître, tant à cause des dangers que des dépenses supplémentaires et inutiles qu'elles occasionnent.
Il y a surtout un intérêt majeur à être immédiatement averti des grandes fuites, afin de prendre sans retard les mesures qu'elles comportent, et d'intervenir à temps pour limiter les dégradations ou les pertes d'eau. La baisse de pression qui se produit aussitôt peut aisément fournir une indication utile, et les manomètres installés d'ordinaire en un ou plusieurs points du réseau les signalent presque toujours. Si la canalisation est étendue, il faut, pour avoir des points de repère, multiplier les
Caoutchooc
el alcool
Fis. 395. Fig. 396. Fig. 397.
manomètres : à Paris, par exemple, l'insuffisance de ceux qui étaient 1. NicHOLs. Waler siipply, p. 195.
installés dans les divers postes de service a conduit à en jDoser un nombre beaucoup plus considérable sur la voie publique, en se servant des candélabres à gaz comme supports ; on a d'ailleurs ingénieusement tourné la difficulté que présentait leur établissement au point de vue de la gelée, en remplaçant l'eau dans le manomètre et la partie du tube de communication qui fait saillie au-dessus du sol par un liquide incongelable (mélange de glycérine et d'alcool), auquel la pression se trouve transmise par l'intermédiaire, soit d'une double cuve à mercure (fir/. 396), soit d'une simple membrane en caoutchouc (fig. 397). Ces manomètres multipliés ont d'ailleurs l'avantage de faciliter des observations rêgulières sur les variations de la pression, dont on peut tirer un utile parti pour la surveillance, l'exploitation et l'amélioration progressive du réseau : en y ajoutant des enregistreurs, on pourrait même obtenir des graphiques représentant la loi de ces variations. Enfin, on peut transformer en véritables avertisseurs de fuites ceux qui sontjDlacés dans les postes de service, par l'addition d'une sonnerie d'alarme, réglée de manière à fonctionner dès que la pression tombe au-dessous d'une limite déterminée.
La recherche des petites fuites sur les conduites en terre est plus délicate, et comme elle n'est pas indispensable, tant qu'il n'en résulte point de dégâts et que l'alimentation même réduite par les pertes invisibles suffit aisément à tous les besoins, les exploitants l'entreprennent rarement, malgré l'avantage qu'ils auraient parfois à diminuer l'importance des pertes. Il convient de reconnaître, du reste, que cette recherche coûte assez cher, et qu'elle ne saurait jamais donner un résultat complet, car ce serait une utopie que de prétendre arriver à la suppression absolue des fuites. Même en galerie, où la visite est facile, où la moindre goutte qui tombe produit un bruit perçu sans peine à distance, cette suppression n'est pas possible : un joint qui vient d'être maté d'un côté jpeut recommencer à perdre de l'autre quelques instants ajjrès, un robinet nouvellement rodé fuit de nouveau bien souvent au bout de quelques jours, le moindre changement de température détermine une multitude de fuites nouvelles, quelques-unes même sont intermittentes et disparaissent momentanément pour reparaître plus tard ; il faut se résigner à négliger les moindres, et à ne supprimer que les principales.
318. Méthodes employées pour restreindre les pertes d'eau par les fuites invisibles. — Depuis un certain nombre d'années, la question des fuites invisibles et des pertes qu'elles occasionnent a préoccupé les ingénieurs sj^écialistes, en Angleterre surtout, puis en Amérique et en Allemagne, La consommation augmentant rapidement partout en raison du mouvement d'opinion provoqué par les hygiénistes, beaucoup d'alimentations anciennes se sont trouvées tout à coup insuffisantes, et il a jDaru nécessaire de les améliorer ou de les transformer entièrement. Or, toutes les fois qu'on a cherché à se rendre compte du rapport de la consommation réelle à l'alimentation, on a été frappé de l'importance des fuites
invisibles jusqu'alors entièrement négligées, et l'on a entrevu la possibilité d'augmenter notablement les ressources par la simple diminution des pertes qui résulterait de la suppression de la majeure partie de ces fuites.
En 1859, à Norwich, on n'a pas liésité à remplacer toutes les conduites du réseau, à refaire la canalisation tout entière, uniquement pour venir à bout des fuites, qui absorbaient à elles seules une fraction très consirable du volume d'eau disponible. Ce procédé fort dispendieux n'est pas à recommander, d'autant que son efficacité serait généralement limitée à une période d'assez courte durée, si la mesure n'était pas complétée par une surveillance plus attentive et un entretien plus soigné.
Il est bien préférable de recourir à l'une des méthodes mises en pratique depuis peu pour le contrôle permanent de la distribution.
A ce.s méthodes peut se rattacher l'introduction systématique des compteurs. Les compteurs, dont l'emploi tend à se propager beaucoup, rendent la canalisation publique absolument indépendante des distribu- .'^ tiens établies chez les particuliers, et permettent d'exercer sur ces der- 1 nières une surveillance efficace, fort bien acceptée d'ailleurs par le public * qui ne se refuse pas à payer ce qu'il est sûr d'avoir consommé. Avec les ' compteurs, l'exploitant n'a plus à se préoccuper des pertes d'eau par les | canalisations intérieures des maisons, qui constituent souvent la plus grosse part de la perte totale, et il restreint la recherche des fuites à l'étendue du réseau des conduites publiques. Mais, dans certaines villes, on a fait des objections à l'introduction des compteurs, auxquels on a reproché, soit d'ajouter une dépense de plus et assez importante à la * somme déjà considérable des frais que comporte l'installation de l'eau dans les maisons, soit de faire obstacle à l'augmentation progressive de | la consommation, si désirable au point de vue de l'hygiène.
A défaut de compteurs, il faut recourir à l'inspection systématique des installations intérieures, et lui donner pour sanction l'obligation de ré- | jDarer immédiatement toute défectuosité reconnue, de remplacer les appa- 1 reils susceptibles de donner lieu à des écoulements continus, d'employer seulement ceux qui ont été officiellement admis parce qu'ils n'ont pas ce défaut, ou qui sont disposés pour limiter certaines consommations au nécessaire, celle des water-closets par exemple. Ce système, beaucoup ^ plus vexatoire que l'introduction des compteurs, serait, en général, beaucoup moins facilement accepté en France ; mais il est très répandu en Angleterre, et c'est pour en rendre l'application efficace qu'ont été ' imaginés divers procédés, au moyen desquels les agents chargés de Fins- ' pection parviennent à localiser les fuites et même à en apprécier l'im- i por tance. m
On a depuis longtemps observé qu'en appliquant l'oreille contre la clél de manœuvre posée sur le chapeau d'un robinet ouvert, on perçoit dis î tinctement le bruit de l'écoulement de l'eau à travers le robinet, et que ce bruit varie avec la vitesse et le débit : de là une méthode acoustique
§ 7. — EXPLOITATION DES SERVICES D'EAU qui a pour base l'auscultation des robinets pendaiat la nuit, à l'heure où la consommation est presque nulle, et où le vacarme de la rue a cessé. Après s'être assuré que toutes les prises d'eau sont fermées sur la portion de réseau commandée par un robinet déterminé, on observe s'il se produit néanmoins un écoulement à travers ce robinet, et, dans le cas où le bruit révèle en effet un passage d'eau, on conclut à l'existence de faites et on en entreprend la recherche. Le procédé est rendu plus sensible 'soit par la fermeture partielle des robinets, car le son est renforce lorsque la section d'écoulement diminue, soit par la substitution du stéthoscope, sorte de tube creux en acier qui vibre plus facilement, a la lourde clé de manœuvre. On a même eu l'ingénieuse idée d'y approprier le microphone, dont l'emploi permet de percevoir des écoulements d eau
presque insignifiants. , , ,
M Church, ingénieur de l'aqueduc du Croton (New- York), a base une méthode analogue sur l'emploi d'un appareil de son invention auquel il a donné le nom de cletector. Il remplace le robinet d'arrêt ordinaire de chaque branchement par un robinet à trois eaux surmonté d'une tige creuse sur laquelle on peut visser un manomètre. Rien n'est plus facile alors que de mettre le manomètre en communication avec le branchement sur lequel toutes les prises ont été préalablement fermées ; s'il y a ])aisse de pression c'est qu'il existe des fuites. Alors il suffit de fermer
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la communication avec la conduite principale pour déterminer le niveau des fuites ou tout au moins celui de la fuite inférieure. Des index et un vernier facilitent la lecture et rendent l'instrument assez sensible. A Liverpool, M. Deacon, ingénieur en chef des eaux de cette ville, a
fait construire un appareil d'un autre genre qu'il a dénommé compteur de pertes, et qui, employé avec succès d'a])ord à Liverpool même, a trouvé depms des applications dans d'autres villes. Cet appareil s'interpose sur le parcours d'une conduite principale, commandant une fraction de réseau parlaitcment isolée du reste de la canalisation, et, dans cette position il enregistre exactement toutes les circonstances de l'inspection faite par 1 agent spécial dans le périmètre desservi par cette fraction du réseau L'organe essentiel est un disque horizontal, qui se meut dans un cùno vertical; l'eau, devant passer entre la paroi du cône et la tranche du disque, déplace ce dernier, qui s'abaisse plus ou moins suivant le débit; le mouvement du disque est d'ailleurs transmis à un crayon, qui l'enregistre sur une feuille de papier, enroulée autour d'un tambour mû par un mouvement d'horlogerie, et portant une graduation empirique qui donne les débits correspondant aux diverses indications du crayon. Lorsque l'appareil est en place et le réseau à examiner bien isolé, l'agent fait
g| 1^' 2^ 5^ 4^ 5^ 6^ 7' 8^ 9^ 10^ M' f 2^ 5^ A' 5^ 6^ X' h' 9^ TO' 11^ FiG. 400. — Diagrammes obtenus avant et après l'inspection.
l'inspection des robinets de branchement ou de prise au stéthoscope, et ferme ceux qui laissent passer de l'eau, en notant chaque fois l'heure sur son carnet; puis, sa tournée terminée, il la reprend en sens inverse, rouvrant successivement tous les robinets qu'il a fermés d'abord, dans le mênië ordre et en constatant également l'heure de chaque opération ; la comparaison du carnet et du diagramme relevé par l'appareil montre quelle est la perte par chaque robinet, et le débit du compteur au moment où tous les robinets étaient fermés représente les fuites sur la conduite
jjrincii^ale. Les renseignements ainsi recueillis dans l'inspection de nuit servent de point de départ à une inspection de jour, qui permet de déterminer les causes des fuites constatées et d'y porter remède.
D'après M. Deacon, le compteur de pertes a permis à la distribution d'eau de Liverpool, dont l'insuffisance paraissait manifeste, de suffire aux besoins sans cesse croissants de la population, bien qu'elle se soit augmentée depuis de 104.000 habitants. Dans des essais à Glasgow et à Boston on aurait obtenu des réductions de 30 et de 35 pour 100 dans la consommation. L'appareil Deacon n'a malheureusement pas une levée proportionnelle au débit, de sorte qu'il faut, pour le graduer, jîrocéder à un tarage délicat, et que l'approximation obtenue n'est pas toujours la même. Il a d'autre part le grand avantage de s'appliquer non seulement à la recherche des pertes par les branchements et les installations particulières, mais aussi de celles occasionnées par les conduites publiques secondaii-es, plus spécialement il est vrai dans les réseaux ramifiés et les services intermittents, car il est difficile d'isoler un périmètre donné dans les réseaux maillés et à distribution constante.