VENTE DE L'EAU
tout en cherchant à pourvoir largement leurs services d'eau, à obtenir une sécurité parfaite dans l'exploitation, doivent s'efforcer d'y parvenir • sans s'écarter des règles d'une stricte économie. C'est dire que les ouvrao-es doivent être largement conçus pour la satisfaction de l'ensemble , des^besoins, et qu'il faut éviter avec soin d'éparpiller la dépense de peur , de l'accroître sans utilité : de là l'obligation de faire de la distribution , d'eau dans une ville un service unique et d'en écarter la concurrence, , qui, en l'espèce, ne donnerait que des résultats fâcheux. Le monopole est ici dans la nature même des choses. Dès lors la constitution d'un service public pom- la distribution de l'eau dans une ville apparaît comme la solution la plus rationnelle; si l'industrie privée peut intervenir avec avantage, c'est seulement sous le contrôle efficace des administrations urbaines et comme un utile auxiliaire, mais non point dans une indépendance qui mettrait l'alimentation de tous à la merci des caprices, des négligences et surtout de l'avidité d'un particulier.
344. Prix de l'eau. — Il résulte des considérations qui viennent d'être exposées que le prix de l'eau ne saurait être soumis à la loi de l'offre et de la demande. Il sera donc établi un peu arbitrairement dans chaque cas. Autant que possible, il devra représenter la valeur du service rendu; suffisant pour couvinr les dépenses, il ne sera pas trop élevé de peur qu'il devienne un obstacle à l'accroissement de la consommation.
Si l'on observe que cet accroissement, si désirable au point de vue de l'hygiène et de la salubrité publique, se produit nécessairement quand le prix de l'eau diminue, et que, d'autre part, le prix de revient va d'ordinaire en s'abaissant à mesure que le volume d'eau distribué augmente, ne faut-il pas en conclure qu'd y a un double intérêt à donner aux services d'eau tout le développement dont ils sont susceptibles ? Beaucoup d'eau à bon marché: voilà l'idéal.
Il n'est guère réalisé dans la plupart des anciennes distributions d'eau, où la quantité fait généralement défaut et où le prix est, en même temps, relativement élevé. Aussi, lorsqu'on en aborde la transformation ou la réfection, ne doit-on pas hésiter à concevoir les nouveaux ouvrages d'une façon beaucoup plus large, et à rechercher une alimentation en rapport avec les progrès présumés de la consommation générale.
Quant à la valeur absolue de l'eau distribuée, au prix qu'on peut lui appliquer, il ne saurait être fourni d'indications précises à cet égard : rien n'est évidemment plus variable d'une localité à l'autre. Comme le fait remarquer judicieusement Dupuit, l'eau peut êti'e vendue beaucoup plus cher dans une ville située sur une hauteur, et alimentée jusqu'alors par des puits très profonds fournissant de l'eau de mauvaise qualité, que dans telle autre plus favorisée, où les habitants trouvent à leur portée et se jjrocurent sans peine une eau parfaitement acceptable pour la satisfaction de leurs besoins. D'autre part le prix de revient est très différent, suivant les ressources disponibles pour l'alimentation, selon qu'on trouve
l'eau dans le voisinage ou à grande distance, qu'une dérivation est possible ou une élévation par machines nécessaire, qu'on utilise une force motrice naturelle ou qu'il faut recourir à la vapeur. En outre, le prix de revient de l'eau vendue s'écarte notablement, dans la plupart des cas, de celui de l'eau amenée, car le déchet peut être considérable, et, grâce à la facilité donnée aux abonnés de consommer comme et quand ils veulent, une forte proportion de l'eau amenée se trouve souvent perdue. Tantôt aussi on veut couvrir par les recettes à provenir des abonnements les dépenses faites pour le service public, le lavage et l'arro.^ago des rues, etc.; tantôt, au contraire, ces dépenses font l'objet d'un compte à part et n'entrent pas dans le calcul du prix de l'eau livrée aux partiticuliers.
Ce qu'il importe d'éviter, c'est que le prix de l'eau, quel qu'il soit, ne vienne à être majoré par des intermédiaires. On a poursuivi énergiquenient à Paris et fait disparaître ceux qui avaient tenté de se livrer à ce geni'e de spéculation, en offrant aux propriétaires de se charger de l'installation de l'eau dans leurs immeubles, moyennant l'abandon du droit de rançonner les locataires, qui payaient au décuple les frais de cette installation. Mais on n'a pas pu encore y supprimer les abus dont un bon nombre de propriétaires se rendent coupables, en faisant payer l'eau à leurs locataires beaucoup plus cher qu'ils ne la paient eux-mêmes, et c'est sans doute ce qui a motivé l'opinion fort accréditée, mais parfaitement inexacte, en vertu de laquelle on a maintes fois dit et répété que l'eau est vendue fort cher à Paris.
345. Revenus d'un service d'eau. — Il arrive assez souvent que les municipalités reculent devant les dépenses à faire pour la création ou l'amélioration d'un service d'eau, parce qu'elles se refusent à croire que les revenus à provenir delà vente de l'eavi puissent jamais couvrir sinon la totalité, du moins une notable partie de ces dépenses. Or la pratique démontre que c'est une erreur.
Au début, sans nul doute, dans les villes où l'on s'alimentait précédemment au moyen de puits, de citernes, de petites sources locales, les anciens modes d'alimentation ne sont pas immédiatement abandonnés ; les habitudes invétérées ne cèdent qu'avec une assez grande lenteur, et il faut plusieurs années pour que le mouvement de progrès se dessine. Mais il se produit fatalement ; et partout l'eau en pression fournie par la canalisation publique finit par s'imposer,- remplaçant peu à peu les installations particulières, qui exigent plus de soins sans rendre autant de services, et ne fournissent d'ailleurs, la plupart du temps, qu'une eau plus ou moins suspecte.
Un des obstacles que rencontre la généralisation rapide des abonnements est, à coup sûr, le prix élevé des installations à faire à l'intérieur des immeubles : tuyaux en plomb, robinets en bronze, appareils divers; tout cela coûte assez cher, d'autant que l'emploi de matériaux de qualité
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supérieure et de formes suffisamment résistantes est de rigueur quand il s'agit de distribuer de l'eau en pression. Darcy a déjà constaté cette difliculté à Dijon en 1855 ; et, pour y remédier, il demandait que la ville prît à sa charge la prise d'eau et le branchement jusqu'à la façade- de la maison à desservir, et favorisât, par l'allocation d'une prime ou des réductions temporaires sur le prix de l'abonnement, la pose de la canalisation intérieure. Ces mesures sont expérimentées à Paris depuis 1880 : la Ville pose gratuitement la prise, le branchement et la colonne montante dans toute maison où on lui assure pour une durée de cinq années un abonnement minimum extrêmement modeste, 16 fr. 20 par étage; elle se charge aussi, depuis le 14 octobre 1885, de la pose gratuite delà conduite principale dans toute voie privée où les abonnements souscrits atteignent le cinquième du montant de la dépense à faire pour ce travail. Ces encouragements matériels n'ont produit que des résultats insignifiants, parce qu'à Paris, comme dans d'autres villes, l'introduction de l'eau dans les maisons se heurte à un obstacle très grave, la fosse fixe, et que les propriétaires font la guerre à l'eau à cause du prix élevé de la vidange : la disparition des fosses serait certainement le signal d'un déveloi^pement considérable de la consommation d'eau.
Quoi qu'il en soit, il n'est pas de ville où la création d'un service d'eau ne soit la source d'un revenu assuré et relativement impoi'tant. Ce revenu sera proportionnellement plus élevé dans les grandes villes que dans les petites, dans les cités industrielles que dans les centres commerçants ou agricoles, parce que le besoin d'eau y est plus impérieux ; il sera très élevé surtout dans les stations balnéaires et les centres de villégiature, qui reçoivent à un moment donné une population flottante considérable, et doivent offrir aux visiteurs des installations hygiéniques et luxueuses. En laissant de côté ces cas exceptionnels, on peut dire qu'en France « toute ville d'importance moyemie, si elle est passable- « ment pourvue d'eau, ari-ive en quelques années, avec un tarif modéré « et à la seule condition de bien organiser le service, à tirer des abonne- « ments un produit d'au moins 1 fr. 75 à 2 francs par tète et par an^. »
Voici d'ailleurs à ce sujet quelques chiffres relevés en 1883 :
Revenu de la distribution d'eau
Population Total Par tttè
Neuilly sur-Ssinr 21,000 habitants. 135.000fr. 6,43
Melun '12.000 — 70.000 5,85
Nice 80.000 — 322.000 4,02
Argenleuil 10.000 — 30.000 3 »
Arras 27.000 — 80.000 2,96
Saint-Denis.. 35.000 — 100.000 2,85
Saint-Etienne 124.000 — 318.000 2,8d