GRÈCE ANTIQUE
louanges : on cite encore aujourd'hui l'expression de Pindare: aptazov jjiv
Bien qu'ils n'eussent aucun moyen d'analyse, les Grecs étaient parvenus à distinguer les qualités relatives des diverses eaux: Hippocrate attribuait à l'eau des marais et à l'eau dure une influence fâcheuse sur la santé, il recommandait même de ne pas boire l'eau conservée dans des citernes ; mais il préconisait l'usage des eaux saines et en i^articulier des eaux de sources.
36. Procédés d'alimentation. Modes d'emploi de l'eau. — Les puits étaient fort nombreux en Grèce, et c'est à Danaûs qu'on attribuait le mérite d'en avoir creusé le premier.
On a retrouvé en divers points les traces d'anciens aqueducs ; Ilérodote donne quelques détails sur celui de la ville de Samos, qui aurait été construit par un architecte de Mégare nommée Eupalinos, et se composait d'un canal de 2™, 46 de large, en souterrain, sur une longueur de 1.295 mètres.
Divers types de pompes ont été employés par les Grecs. On trouve dans Hérodote la plus ancienne description connue de la pompe aspirante, réduite à un tuyau dans lequel se meut un piston plein. L% pompe élévatoirej dont le piston est percé de part en part et muni d'un clapet, a été aussi en usage chez les Grecs ; la plupart de leurs navires étaient pourvus de cet engin. Enfin Vitruve attribue à un Grec, Ctésibus, élève - de Héron, l'invention de la pompe foulante, qui remonterait ainsi à Tan 150 avant Jésus-Christ, et aurait été tout'd'abord construite avec deux corps et un réservoir d'air, comme notre pompe à incendie. Les corps de pompe étaient en bois, et les pistons le plus souvent en cuir.
Les Grecs savaient distribuer l'eau par le moyen de conduites en bois, en poterie, en plomb, munies de robinets en bois ou en métal.
Dans leurs maisons, l'usagé des latrines était fort répandu ; à défaut, on s'y servait de vases portatifs.
Les bains, qui avaient été considérés longtemps comme un luxe réservé aux riches, devinrent plus tard en Grèce un besoin populaire, et les étalDhssements de bains y furent, à une certaine époque, très multipliés.
37. Lois et mesures de salubrité. — De nombreux documents éta- ])lissent l'importance qu'attribuaient les Grecs à tout ce qui concerne la salubrité.
On n'en saurait trouver de preuve plus certaine et plus frappante que cette inscription authentique provenant du temple de Delphes où l'on peut lire les mots suivants : « Il est défendu de déposer des ordures sur « le sol consacré. » L'humanité, c'est triste à constater, n'a guère fait de in-ogrès sous ce rapport depuis trente siècles, puisqu'il est encore utile d'mscrire la même prohibition en termes presque identiques sur la façade de nos monuments !
Les grands législateurs de la Grèce antique n'ont pas manqué d'édic-
ter des prescriptions relatives à la recherche et ù l'usage de l'eau : Solon, notamment, a fixé le i)érimètre auquel devait s'étendre l'utilisation d'un puits i)ublic; au delà de ce périmètre, chacun devait creuser un puits pour son alimentation et à 2 mètres au moins des propriétés voisines; mais celui qui n'avait pas trouvé d'eau dans un puits à 20 mètres de profondeur avait le droit d'en puiser chaque jour l'équivalent de ~A litres chez son voisin.
Platon et Aristote considéraient l'un et l'autre une abondante alimentation en eau potable de bonne qualité comme une condition essentielle du maintien de la santé publique dans toute agglomération d'hommes ; ils faisaient, en conséquence, un devoir à ceux qui étaient chargés de la chose publique d'apporter à cette question toute leur sollicitude.
38. L'eau à Rome et dans le monde romain. — A Rome, l'emploi de l'eau à profusion et jusqu'au gaspillage, pour les usages publics et privés, devint un véritable besoin, à tel point que, pour capter la faveur populaire, il n'était pas de moyen plus sûr que de consacrer des sommes considérables à la construction d'ouvrages pour l'amenée, la distribution, l'utilisation de nouvelles eaux. Aussi les Romains n'ont-ils reculé devant aucune difficulté matérielle, aucun obstacle, aucun sacrifice pour se procurer de l'eau en abondance, et ils ont poussé si loin l'art de l'hydraulique qu'ils sont encore aujourd'hui l'objet de notre admiration : les types grandioses d'ouvrages qu'ils ont laissés, l'organisation remarquable de leurs services sanitaires font de l'ancienne Rome la ville classique des distributions d'eau et de leurs appKcations.
D'après le commentaire de Frontin, traduit en 1820 par Rondelet, Rome, sous Trajan, ne comptait pas moins de 9 aqueducs * d'une longueur'totale de 443 kilomètres, avec 49.500 mètres d'arcades atteignant jusqu'à 32 mètres de hauteur, et 2.400 mètres de souterrains ; ces aque- "ducs fournissaient 947.200 mètres cubes d'eau ]var jour, dont les deux tiers environ étaient consacrés aux usages publics et un tiers aux bains et autres usages privés. Déjà, sous Auguste, on distribuait à Rome 2"'3,7 d'eau par jour et par tête d'habitant, et l'on n'y comptait pas moins de 1.350 orifices de puisage et 591 fontaines d'ornement. Dans le courant d'une seule année. Agrippa fit établir 130 réservoirs et 105 fontaines. Sous le règne de Constantin, il y avait à Rome jusqu'à 3i aqueducs, 15 thermes et 856 bains publics.
Un nombre aussi prodigieux d'ouvrages divers alTectés à l'usage de
1. Appia Claudia, Aniovelus, Marcia, Tcpula, Julia, Virgo, .Vlsielina, Claudia. Anio novus.
tous implique une organisation très complète du service chargé d*en assurer le fonctionnement régulier. Au temps de la république, c'étaient les censeurs et les édiles qui en avaient la direction ; sous l'empire, ce l'ut un haut fonctionnaire qui prit le titre de curateur. Les personnages les plus en vue ne dédaignèrent point cette charge; et Frontin, qui l'occupa pendant le règne de Néron et celui de Trajan, avait quitté pour devenir curateur des eaux le commandement supérieur d'une armée romaine en Bretagne.
On trouve encoi'e la preuve de l'importance attachée par les Romains à tout ce qui concerne l'emploi de l'eau dans le luxe inouï qu'ils ont déployé à l'intérieur de leurs thermes, par exemple, où les mosaïques et les revêtements de marbre étaient d'un usage courant, et où l'on a rencontré des tuyaux et des robinets d'argent massif. Que dire de ces canalisations spéciales établies dans les théâtres pour rafraîchir les spectateurs au moyen d'une sorte de nuage de rosée? La salle à manger de Néron était poui-vue d'une disposition analogue, et dans les fêtes les empereurs ou les plus riches patriciens ont souvent dépensé des sommes énormes pour mélanger les pai'fums les plus délicieux et les plus rares à cette rosée artificielle.
Les goûts et les usages des habitants de Rome se répandirent peu à peu dans les provinces et dans tout le monde romain ; . les ouvrages pour l'adduction de l'eau s'y multiplièrent, et l'on trouve encore un peu partout en Italie, en Grèce, en Espagne, en France, en Allemague même les restes souvent imposants d'anciens aqueducs romains. Parmi les plus célèbres, on peut citer en France l'aqueduc de Nîmes et le fameux Pont du Gard; en Espagne les aqueducs de Ségovie et de Séville. On a recueilli d'intéressants détails sur les aqueducs romains de Lyon et de Sens ; Metz et Antibes sont alimentées par des dérivations romaines restaurées; et à Paris on a utilisé les restes de l'aqueduc d'Arcueil construit, au temps de la domination romaine dans les Gaules, pour alimenter les thermes de l'empereur Julien.
39. Dispositions générales des distributions d'eau romaines. — Les distributions d'eau romaines étaient, d'une manière générale, alimentées par des dérivations, et il ne paraît pas que les pompes et les machines élévatoires y aient joué un rôle tant soit peu important.
Mais, dans les travaux de dérivation, les Romains étaient passés maîtres.
Ils savaient faire des emprunts aux rivières et aux lacs, capter les >»nvces naturelles et apparentes, découvrir et utiliser les nappes souterraines, créer des sources artificielles au moyen de véritables drains (cuniculij que l'on rencontre encore de tous côtés autour de Rome.
Le mode d'établissement de leurs aqueducs indique une connaissance approfondie des lois de l'hydraulique; ils n'ont pas cessé, d'ailleurs, de faire des progrès dans l'étude de ces lois et les aqueducs les plus récents
ménagent mieux la pente, présentent des tracés plus savants que ceux (le construction antérieure. La section des aqueducs n'est pas calculée, en général, d'après le débit; elle semble plutôt déterminée par la condition de permettre la circulation à l'intérieur de l'ouvrage, sans doute en vue des réparations. Les matériaux mis en œuvre sont tantôt la pierre de taille, tantôt les moellons l)ruts ou les briques, tantôt le béton dont l'emploi finit par devenir de plus en plus fréquent ; dans les plus anciens aqueducs (Appia, Anio vêtus, Marcia), la maçonnerie est à pierres sèclies avec une sorte d'enduit intérieur, plus tard, le mortier se rencontre dans toute l'épaisseur des maçonneries. Pour franchir les vallées, les aqueducs sont portés le plus souvent par des rangées d'arcades à un ou plusieurs étages ; et parfois l'un des étages sert au passage d'une route ou d'un second aqueduc. Cependant les siphons n'étaient pas inconnus des Romains ; ainsi l'on a trouvé à Lyon des restes d'un siphon formé de tuyaux de ploml) ; mais la situation topographique de Rome, dans une vaste plaine basse, à une distance médiocre de montagnes calcaires, devait leur faire préférer ces belles rangées d'arcades qui avaient, d'ailleurs, l'avantage de frapper les regards du peuple et de flatter la vanité des donateurs.
Les Romains paraissent avoir prisé surtout la quaniUc plutôt que la qualité des eaux dérivées. On a calculé que les ressources dont disposait l'ancienne Rome devaient atteindre 1.200.000 mètres cubes par 24 heures. On ne s'expliquerait pas la nécessité d'un aussi énorme débit,pour une population évaluée à 300.000 ou 400.000 habitants, si l'on ne devait admettre qu'une grande partie était perdue en route, soit par les fissures des aqueducs, soit par les fuites de la canalisation ; il n'en a pas moins fallu, à une époque où l'industrie était réduite à peu de chose, un développement tout à fait extraordinaire des usages de l'eau pour justifier l'adduction d'un volume aussi considérable. Mais il ne faut pas se dissimuler que la Gfualité des eaux amenées par les aqueducs était, en général, assez médiocre ; souvent elle arrivait trouble ou louche, et les bassins de dépôt .établis' à l'extrémité des dérivations ne parvenaient pas à la rendre limpide : cela n'avait pas d'inconvénient pour le nettoyage des voies publiques, l'alimentation des fontaines et des naumachies, le service des thermes et des bains. Quant aux eaux consacrées à la boisson, elles étaient, au contraire, choisies avec le plus grand soin, et, bien que ne •possédant aucun procédé d'analyse, les Romains savaient fort bien distinguer et classer les diverses eaux suivant leur limpidité, leur sapidité, «ur température ; ils ne se faisaient pas d'illusion sur les qualités alimentaires des eaux amenées dans leurs murs pour d'autres usages, et Pline l'Ancien, après s'être complaisamment étendu sur la .splendeur des ouvrao-es qui conduisent à Rome de si imposantes masses d'eau, n'en déclare pa's moins que l'eau de puits est la meilleure pour la boisson et d'un usage général.
Des bassins de dépôt, l'eau gagnait les châteaux d'eau, (castella, receptacula), qui étaient au nombre de 247 à Rome, d'après Fi'ontin, et qui doivent être considérés surtout comme des organes de répai'tition (dividicula) : de là partaient les nombreuses conduites destinées à l'alimentation des édifices publics, des palais impéinaux ou des concessions privées, toutes absolument distinctes et isolées, puisqu'il était rigoureusement intei'dit de faire aucun branchement sur une conduite publique. Les tuyaux étaient en plomb et présentaient une section en forme de poire qu'explique leur mode de fabrication : ils étaient obtenus par l'enroulement d'une feuille ou table de plomb, dont les deux extrémités étaient soudées, à la partie supérieure.
Au temps de la république, les particuliers n'avaient droit qu'au tropplein des bassins : seuls, quelques grands personnages pouvaient faire conduire l'eau jusqu'à leurs habitations. Sous l'empire, il devint possible d'obtenir des curateurs des concessions d'eau, toujours personnelles et viagèi-es ; mais elles n'étaient d'abord accordées que comme une faveur en récompense de services rendus à l'Etat. Peu à peu elles se multiplièrent, et Frontin en compte 13.594 sur une seule dérivation. La quantité d'eau accordée à chaque concessionnaire était jaugée au moyen d'un tuyau d'une section déterminée sur 15 mètres de longeur ; l'unité était le quinaire, débit obtenu au moyen du module (calix), tuyau de bronze de 0",22 de longueur et 0", 023 de diamètre environ, placé verticalement dans les réservoirs et s'ouvrant à 0™,22 au-dessous du plan d'eau.
Les matériaux nécessaires à la construction des ouvrages jDOuvaient être empruntés moyennant indemnité aux propriétés privées, sur lesquelles le curator opens avait, en outre, le droit d'établir gratuitement les passages destinés à en faciliter le transport.
L'entretien des ouvrages était confié à diverses catégories d'ouvi-iers, respectivement chargés de telles ou telles parties de l'ensemble : il y en avait 240 à Rome, au temps d'Agrippa ; sous Claude, on en comptait 700, les uns à la solde de l'État, les autres payés par l'empei-eur.
Des mesures sévères édictées à diverses époques avaient pour objet la protection des aqueducs: il était défendu de planter des arbres, dans les villes, à 1'", 60 environ, dans les campagnes, à 4™, 80 des conduites d'eau ; toute dégradation était punie d'une amende considérable ; d'après une loi de l'an 40i, chaque once d'eau détournée devait être payée une livre d'or.
40. Principaux usages de l'eau à Rome. — Les bains ont toujours été en honneur à Rome, et c'est à l'alimentation des bains qu'était consacrée une grande partie de l'eau amenée par les dérivations. Le Tibre avait suffi à cet usage pendant les trois ou quatre premiers siècles ; on s'y baignait dans le voisinage du Champ de Mars. Plus tard, l'eau Appia Claudia vmt alimenter une gigantesque piscine consacrée aux bains populaires. Le médecin de Cicéron paraît avoir contribué à introduire les usages les plus raffinés de l'hydrothérapie grecque; bientôt, les bains
88 CHAPITREIIII. — APERÇU HISTORIQUE
çliauds apparurent et motivèrent la construction des thermes, où le luxe ne tarda pas à prendre un si remarquable développement. Les Ijains devinrent un lieu de réunion et de plaisir : les citoyens les i)lus riches et les plus inl'luents y passaient une grande partie du jour; on en a vu prendre jusqu'à sept bains dans une seule journée, et Pline a pu dire que, pendant six siècles,, les bains ont constitué toute la médecine chez les Romains.
. Les appareils publics de puisage, fontaines, bassins, étaient cxti^ônicment nomlii'eux à Rome, et en général ornés de sculptures, de statues de mai-bre ou d'airain représentant Jupiter Pluvius, le dieu égyptien Carlope ou des figures allégoriques qui dissimulaient les tuyaux d'amenée et dont la bouche ou quelque autre partie du corps servant d'orifice laissait échapper la veine liquide. A Pompéi, à Herculanum, on a retrouvé un grand nombre de ces fontaines, et des peintures antiques montrent que l'on connaissait alors les jets d'eau verticaux ; dans les villas où lés Romains déployèrent un luxe fastueux, les jardins étaient ornés de fontaines et de cascades ; ils se plaisaient à unir les combinaisons les plus surprenantes de l'hydraulique à la plus riche et à la plus artistique décoration.
Les temples, les théâtres, les camps établis aux abords de la ville impériale, étaient abondamment pourvus d'eau. Il y en avait aussi dans les cirques ; de nombreux bassins étaient consacrés à ces naumachies auxquelles le peuple romain prenait tant de plaisir que, pour ce seul usage, Auguste dériva leau Alsietina et Claude fit disposer des tribunes sur les bords du lac Fucin.
41. Assainissement dans l'ancienne Rome. — Les Romains connurent aussi la plupart des pratiques d'assainissement que comporte l'hygiène (Jes villes. A une certaine époque, les ordures ménagères et autres déjections, étaient recueillies dans des vases que l'on vidait chaque matin dans les rues où elles étaient régulièrement enlevées : malgré les défenses édictées depuis, s'il faut en croire Juvénal, cet usage s'était perpétué, et, de son temps, on profitait de la nuit pour commettre mainte infraction aux règlements.
Avant l'empire, les maisons romaines ont été pourvues de latrines : on en a retrouvé des spécimens à Pompéi et à Pouzzoles ; elles étaient souvent lavées par un abondant écoulement d'eau : un usage bizarre et inexpliqué les faisait placer presque toujours dans le voisinage des cuisines. Dans les palais impériaux, 'on ne dédaignait pas d'employer le marbre à, les orner.
Les latrines publiques furent aussi répandues à Rome ; on rapporte qu'elles étaient au nombre de 144 sous le règne de Dioclétien : elles étaient aiïermées aux foricarii, qui prélevaient une redevance sur ceux qui en faisaient usage.
• Gn fait remonter à Tarquin l'Ancien la construction de la cloaca maxir