‹ SalvatorChapitre 4 sur 7 · XLV1II · texte numérisé non relu

XLV1II

Ce que le monsieur de Montrouge venait faire en réalité ches la Brocante.

Au moment où le monsieur de Montrouge, précédé de Babolin, courbait sa longue taille pour ne pas heurter sa tête au chambranle, et se glissait comme une fouine par la porte entr'ouverte, Rose-de-Noël était assise devant une petite table de laque, cadeau de Régina, et s'amusait à colorier des fleurs, cadeau de Pétrus.

— Dis donc, Rose-de-Noël, fît Babolin, c'est un monsieur de Montrouge qui veut te parler.

— A moi ? dit Rose-de-Noël en levant la tête.

— A loi, en personne.

— Oui, à vous, ma chère petite, dit le monsieur en relevant ses lunettes bleues sur son front, afin de voir l'enfant avec ses yeux, qui semblaient plutôt embarrasses qu'aidés

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par l'interposition des deux verres entre eux et l'objet sur

lequel ils se fixaient.

Rose-de-Noël se leva. Elle avait grandi, depuis trois mois, d'une façon extraordinaire. Ce n'était plus l'enfant maladive et rabougrie que nous avons vue rue Triperet : c'était une jeune fille pâle, maigre, chétive encore, c'est vrai; mais sa. maigreur et sa pâleur venaient évidemment de sa croissance. Transportée dans une atmosphère plus sympathique à son organisation, sa taille s'y était développée; c'était un jeune arbuste fluet et flexible, toujours prêt à plier au moindre vent, mais déjà en fleurs.

Elle salua le monsieur de Montrouge, et, le regardant avec ses grands yeux étonnés :

— Eh bien, monsieur, reprit-elle, dites-moi ce que vous avez à me dire.

— Mon enfant, dit le monsieur de sa voix la plus douce, je suis envoyé par des personnes qui vous aiment beaucoup.

— Par la fée Carita ? s'écria l'enfant.

— Non, je ne connais pas la fée Carita, dit le monsieur en souriant.

— Par M. Pétrus?

— Ce n'est point non plus par M. Pétrus.

— Alors, continua Rose-de-Noël, il faut que ce soit par M. Salvator.

— Justement, dit le monsieur de Montrouge, c'est par M. Salvator.

— Ah! mon bon ami Salvator 1 il m'oublie donc, s'écria la petite fille, qu'il y a au moins quinze jours que je ne l'ai vu?

— C'est à propos de cela que je viens. « Mon cher monsieur, m'a-t-il dit, allez trouver Rose-de-Noël; rassurez-la sur ma santé, et priez-la de répondre aux questions que vous lui ferez comme si elle me répondait à moi-même. »

— Ainsi, fit Rose-de-Noël sans s'arrêter à la dernière partie de la phrase, il va bien, M. Salvator?

— Très-bien I

— Quand le verrai-je ?

— Demain, après-demain, peut-être... Pour le moment, il est fort occupé : voilà pourquoi je suis venu en son nom.

— Alors, asseyez-vous, monsieur, dit Rose-de-Noel en poussant une chaise au monsieur de Montrouge.

Quant à Babolin, voyant que Rose-de-Noël était avec un ami de Salvator, et que, par conséquent, elle n'avait rien à craindre; curieux de savoir, d'ailleurs, ce qu'étaient devenus Caramelle, Babylas, les autres chiens, Phares et la Brocante, il ./esquiva doucement, tandis que le monsieur de Montrouge s'asseyait, replaçait ses lunettes sur son nez, et aspirait une prise de tabac.

Puis, s'étant bien assuré que la porte était refermée derrière Babolin :

— Je vous ai dit, mon enfant, continua l'inconnu, que M. Salvator m'avait chargé de vous faire plusieurs questions.

— Faites, monsieur.

— Et vous répondrez franchement ?

— Du moment que vous venez de la part de M. Salvator..., dit Rose-de-Noël.

— Voyons, vous souvenez-vous de vos premières années ? Rose-de-Noël regarda fixement l'interrogateur.

— Qu'entendez-vous parla, monsieur?

— Je demande, par exemple, si vous vous souvenez de vos parents f

— Desquels? demanda Rosé-de-Noël.

— De votre père et de votre mère.

— Un peu de mon père; de ma mère pas du tout»

— Et de votre oncle?

Rose-de-Noël pâlit sensiblement.

— De quel oncle ? demanda-t-elle.

— De votre oncle Gérard.

— De mon oncle Gérard?

•- Oui; le reconnailriez-vous si vous le voyiez? Un léger tremblement commença d'agiter les membres de Rose-de-Noël.

— Oh! dit-elle, certainement... Est-ce que vous en ave* des nouvelles ?

— J'en ai ! répondit le monsieur.

— Il vit donc encore?

— Il vit encore.

-Et...?

La jeune fille hésita; on voyait qu'elle faisait un violent îffort pour combattre une invincible répugnance.

— Et madame Gérard? dit le monsieur de Montrouge en relevant ses lunettes, et en fixant sur elle de petits yeux perçants qui semblaient avoir la puissance fascinatrice du basilic.

Mais, en entendant ce nom de madame Gérard, l'enfant se renversa en arrière en poussant un cri, et, glissant de son siège, tomba en proie à une effroyable attaque de nerfs.

— Diable, diable, diable! fit le monsieur de Montrouge en replaçant ses lunettes sur son nez, qui va se douter que cette petite bohémienne a des nerfs comme une princesse?

Et il essaya de la rasseoir sur la chaise; mais l'enfant se cambrait comme si elle eût été atteinte du tétanos.

— Hum! fit le monsieur en regardant autour de lui, voilà qui devient embarrassant!

Il aperçut le lit de Rose-de-Noël, prit l'enfant dans ses bras, et la porta sur ce lit.

— Petite drôlesse! dit-il de plus en plus embarrassé; a-t-on jamais vu pareille chose ? s'arrêter juste à l'endroit le plus intéressant!

Il tira un flacon de sa poche et le lui fit respirer; mais bientôt, comme si une nouvelle pensée se faisait jour dans son esprit, il éloigna du nez de l'enfant le flacon qu'il en avait déjà approché.

— Ah ! ah ! dit-il, il me semble que la chose se calme.

En effet, les mouvements du corps de la petite fille devenaient moins violents, et les convulsions tournaient à un évanouissement pur et simple.

L'inconnu attendit que le dernier frisson fût éteint et que Rose-de-Noël fût étendue sur son lit, aussi immobile que si elle était morte.

— Bon! fit-il, tirons parti de la circonstance.

Et, laissant Rose-de-Noël étendue sans mouvement sur le lit, il alla à une porte qu'il ouvrit.

— Un cabinet sans issue, dit-il.

Puis, ouvrant la croisée

— Et cette fenêtre?...

Il se pencha en dehors.

— Douze pieds à peine !

Enfin, allant à la porte d'entrée, il enleva, d'une main, ta

clef hors de la serrure, pendant que, de l'autre, il tirait un morceau de cire de sa poche; et, rapprochant ses deux mains, il prit l'empreinte de la clef avec la cire.

— Ma foi, dit-il, c'est encore bien heureux que la petite fille se soit évanouie : nous aurions été obligés de procéder par appréciation, et c'est toujours moins sûr... tandis que, maintenant...

Il regarda l'empreinte, qu'il compara à la clef.

— Tandis que, maintenant, dit-il, nous procéderons à coup sûr.

Et, remettant le morceau de cire dans sa poche, et la clef dans la serrure, il referma la porte en disant :

— Allons, il faut toujours en revenir à ce bon M. de Voltaire : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles 1 » Et, cependant...

L'inconnu se gratta l'oreille comme un homme qui flotte entre un bon et un mauvais sentimentale bon, chose rarel l'emporta.

— Et, cependant, dit-il, je ne puis abandonner cette enfant dans un pareil état.

En ce moment, on frappa à la porte.

— Qui que vous soyez, entrez, sacredié! dit le monsieur. La porte s'ouvrit, en effet, assez violemment même, et

Ludovic parut.

— Ah ! bravo ! dit le monsieur de Montrouge : vous arrivez diablement à propos, mon jeune esculape, et, si jamais médecin à répondu à l'appel, vous pouvez vous vanter que c'est vous.

— Monsieur Jackal! dit Ludovic stupéfait.

— Pour vous servir, cher monsieur Ludovic, dit l'homme de police en offrant au jeune docteur une prise dans sa tabatière.

Mais Ludovic repoussa la main de M. Jackal, et, s'appriy chant du lit :

— Monsieur, dit-il, comme s'il avait le droit d'interroger, qu'avez-vous donc fait a cette enfant?

— Moi, monsieur? répondit M. Jackal avec douceur. Absolument rien ! mais il parait qu'elle est sujette è des spasmes.

— Sans doute, monsieur, mais pas sans cause.

Et, trempant son mouchoir dans un pot plein d'eau, Lu-

dovic l'appliqua, en le tamponnant, contre le front et les tempes rie la jeune fille.

— Que lui avez- vous donc dit? que lui avez-vous donc fait ?

— Fait? Rien... Dit? Peu de chose, répondit laconiquement M. Jackal.

— Mais enfin...?

— Mon Dieu, mon cher monsieur Ludovic, vous savez que les mendiants, sorciers, nécromanciens, montreurs de lanterne magique, bohémiens et tireurs de cartes, ressortissent à ma juridiction.

— Oui.

— Eh bien, la Brocante ayant oublié, en déménageant avec ses chiens et sa corneille, de me faire part du nouveau quartier où il lui avait plu d'élire domicile, j'ai dû mettre mes hommes à ses trousses. Ils ont découvert qu'elle demeurait rue d'Ulm, et m'ont fait leur rapport. Alors, comme je la sais des amies de M. Salvator que j'aime de tout mon cœur, au lieu de la faire prendre et conduire à la salle Saint- Martin, ainsi que c'était mon droit et même mon devoir, je me suis présenté chez elle; mais il parait que, depuis un instant, elle était sortie par la fenêtre, suivie de ses chiens et de sa corneille; de sorte que j'ai trouvé la maison vide, avec la porte ouverte. Je me suis mis aux recherches; j'ai aperçu un escalier, j'ai monté cet escalier, j'ai frappé à une porte; comme je vous ai dit tout à l'heure : * Entrez ! » on me l'a dit à moi; comme vous avez fait, j'ai fait; seulement, au lieu de trouver la petite Rose-de-Noël évanouie, je l'ai trouvée assise à cette table et coloriant des gravures. En l'absence de sa mère, et pour ne pas avoir fait une course inutile, je l'ai interrogée; mais voilà qu'en me parlant de son enfance, de ses parents, d'une certaine madame Gérard, qui lui était je ne sais quoi, elle s'est évanouie... Je l'ai prise dans mes bras, je l'ai portée sur son lit, et je venais de l'y déposer bien délicatement, comme vous voyez, mon cher monsieur Ludovic, quand le bonheur vous a amené.

Tout cela paraissait si simple et si naturel, que Ludovic ne douta pas un instant que la chose ne se fût passée ainsi.

— Eh bien, monsieur, lui dit-il, si, maintenant, vous avez de nouveaux doutes sur la Brocante, nous sommes prêts à en répondre, M. Salvator et moi. C'est donc à nous qu'il faudra vous adresser.

M. Jackal s'inclina.

Sous un pareil patronage, monsieur Ludovic,... dit-il Mais je crois m'apercevoir que l'enfant fait quelques mouvements.

— En effet, dit Ludovic, qui avait continué à humecter le front de Rose-de-Noël, je crois comme vous qu'elle va rouvrir les yeux.

— En ce cas, dit M. Jackal, je me sauve 1 peut-être ma présence lui serait-elle pénible... Dites-lui bien, je vous prie, monsieur Ludovic, tous mes regrets d'avoir été la cause innocente d'un pareil accident.

Et, après avoir offert une seconde prise à Ludovic, — seconde prise que le jeune médecin refusa comme la première,—M. Jackal sortit, en effet, de la chambre avec un geste qui indiquait son désespoir d'avoir causé un tel trouble dans la maison de l'amie de Ludovic et de Salvator.

Fantaisie à deux voix et à quatre mains sur l'éducation', des hommes et des chiens.

Au moment où M. Jackal descendait rapidement l'escalier de l'entre-sol de Rose-de-Noël, la chambre de la Rrocante était veuve encore de ses habitants ordinaires, mais momentanément occupée par un habitant extraordinaire.

Reprenons les choses d'un peu plus haut.

Au milieu du désarroi général qu'avait causé l'escaoado de Babylas, le propriétaire de Caramelle, — que nous ne connaissons encore que par cette rudesse de voix qui avait fait passer un frisson dans les chairs de Babylas, — après l'avoir vue tourner l'angle de la rue, après avoir vu Babylas

s'élancer de la fenêtre, puis la Brocante suivre Babylas, puis Phares suivre la Brocante, puis les autres chiens suivre Phares, et, enfin, cinq minutes après, Babolin fermer ia marche, — le propriétaire de Caramelle, disons-nous, soit qu'il eût préparé, dans un but qui nous sera découvert, peutêtre, le rendez-vous des deux amoureux, soit qu'il n'attachât aucun intérêt aux fiançailles de sa pupille, entra par la porte chez la Brocante, une seconde après que Babolin en était sorti par la fenêtre.

L'appartement était complètement désert; ce qui ne parut nullement étonner le personnage.

Aussi, enfonçant les mains dans les larges poches de sa redingote, se mit-il à inventorier d'un air assez nonchalant la chambre de la Brocante. Cette nonchalance, qui lui donnait l'air d'un Anglais visitant un musée, disparut cependant à la vue d'une charmante esquisse de Pétrus représentant les trois sorcières de Macbeth en train d'accomplir l'œuvre infernale autour de leur chaudière.

Il s'approcha vivement du tableau, le décrocha de la muraille, le regarda avec plaisir d'abord, avec amour ensuite; essuya soigneusement du revers de sa manche la poussière dont il était couvert, et en suivit jusque dans les angles les plus éloignés les merveilleux détails ; et, finalement, après lui avoir fait toutes les mines qu'un amant pourrait faire au portrait de sa maîtresse, il l'engouffra dans la large poche de sa redingote, afin de pouvoir, sans doute, le contempler chez lui plus à loisir.

M. Jackal entrait, de son côté, dans la chambre de la Brocante juste au moment où le tableau disparaissait dans la poche de l'inconnu.

— Gibassierl s'écria M. Jackal à moitié étonné; — car, en face de Gibassier, le chef de police était trop intelligent ï>our s'étonner tout à fait. — Vous ici? Je vous croyais dans ia rue des Postes.

— C'est Caramelle et Babylas qui y sont, répondit, en D'inclinant, l'illustre comte Bagnères de Toulon. Or, le tour étant fait, j'ai pensé que Votre Excellence pouvait avoir besoin de moi ici, et je suis venu.

— L'intention était bonne, ot je vous en remercie; mais je sais tout ce que je voulais savoir... Venez, mon cher Gibassier; nous n'avons plus rien à faire ici.

SALYATOR 125

— C'est vrai, répondit Gibassier, dont les yeux démentaient les paroles, c'est vrai, nous n'avons plus rien à faire ici.

Mais le grand amateur de peinture avait aperçu, de l'autre côté de la chambre, un tableau de même dimension que celui qu'il possédait déjà, et qui lui semblait être un Faust chevauchant avec Méphistophélès; et, tout en prononçant ces paroles, il se sentait irrésistiblement appelé vers le Faust, comme s'il s'était senti attiré vers les Sorcières.

Toutefois, Gibassier avait une grande puissance sur luimême, et, cette puissance, il la devait à la force de son raisonnement. Il s'arrêta donc murmurant à part lui:

— Au bout du compte, qui est-ce qui m'empêchera de revenir un de ces jours ? Ce serait par trop absurde de ne pas avoir le pendant quand il est d'un prix si peu élevé! Je repasserai demain ou après-demain.

Et, après s'être donné à lui-même cette assurance d'un prochain retour, Gibassier rejoignit M. Jackal, lequel avait déjà ouvert la porte de la rue, et, n'entendant point les pas de son féal emboîter les siens, se retournait, inquiet, pour lui demander la cause de son retard.

Gibassier comprit parfaitement l'inquiétude de son chef de file.

— Me voici, dit-il.

M. Jackal fit à son acolyte un signe de satisfaction, veilla à ce qu'il refermât soigneusement la porte ; puis, lorsqu'il fut dans la rued'Ulm:

— Savez-vous, Gibassier, dit-il, que vous avez là une chienne précieuse, un animal vraiment rare!

— Il en est des chiens comme des enfants, Excellence, répondit sentencieusement Gibassier : en s'y prenant de bonne heure, on peut faire des uns comme des autres absolument wut ce qu'on veut, c'est-à-dire les rendre à volonté bons ou mauvais sujets, saints ou scélérats, idiots ou intelligents; le tout est de savoir s'y prendre à temps. Si vous ne leur inculquez pas, dès leur enfance, les principes les plus sévères, vous n'en ferez rien qui vaille; à trois ans, un chien est incorrigible, comme un enfant à quinze; — car vous savez, Excellence, que les facultés chez l'homme, l'instinct chez les animaux, se développent en raison de la longueur de l'existence.

— Je sais eela, oui, Gibassier* mais les vérités les plus

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connues prennent, en passant par votre bonche, un air de nouveauté qui réjouit. Vous êtes un prodige de science, Gibassier !

Gibassier inclina modestement la tête.

— J'ai fait mes premières études au séminaire, Excellence, dit-il, et je les ai achevées sous les regards des plus habiles théologiens... ou plutôt, non, je ne les ai point achevées, car je les poursuis tous les jours; mais, je dois le dire, ce que j'ai étudié le plus particulièrement, Excellence, c'est la façon d'élever, d'instruire, de former ou de déformer la jeunesse. Oh 1 ce sont, sur ce sujet, de bien grands hommes que mes maîtres les jésuites 1 si grands, que j'avoue ne pas avoir pu les suivre toujours sur les terrains où ils voulaient m'engager. Cependant, quoique parfois en dissidence avec eux sur certains points d'éducation, je crois avoir beaucoup profité à leur école, et, si jamais je deviens ministre de l'instruction publique, mon premier acte sera une réforme complète, radicale, absolue de notre système d'éducation, défectueux à mille et un titres.

— Sans partager tout à fait vos opinions à cet endroit, Gibassier, dit M. Jackal, je crois qu'il y a effectivement beaucoup à faire dans celte grave question. Mais, permettez-moi de vous le dire, ce n'est point tant l'éducation des enfant? qui me préocupe en ce moment que la façon dont vous avez dû vous y prendre pour élever votre chienne Caramelle.

— Oh! bien simplement, Excellence!

— Mais encore?

— Avec peu de douceur et force coups.

— Depuis quand l'avez-vous, Gibassier?

— Depuis la mort de la marquise.

— « Qu'appelez-vous la marquise?

— Une maîtresse à moi, Excellence, qui se trouvait être en même temps la maîtresse de Caramelle.

M. Jackal releva ses lunettes, et regarda Gibassier.

— Vous aimiez une marquise, Gibassier? demanda-t-il.

— Du moins, j'étais aimé d'elle, Excellence, dit Gibassier d'un petit air modeste.

— Une vraie marquise?

— Je ne vous réponds pas, Excellence, qu'elle ait jamais monté dans les carrosses du roi... mais j'ai vu ses litres.

— Mes compliments de félicitation, Gibassier, et en même temps mes compliments de condoléance, puisque vous m'apprenez à la fois la vie et la mort de cette aristocratique personne... Ainsi, elle est morte?

— Elle le prétend, du moins.

— Vous n'étiez donc point à Paris au moment où est sur* venue la catastrophe, Gibassiar?

— Non, Excellence, j'étais dans le Midi.

— Où vous voyagiez pour votre santé, comme vous m'avez fait l'honneur de me le dire?

— Oui, Excellence... Un matin, je fus rejoint par Caranielle, qui avait été le témoin muet, sinon aveugle, de nos amours. Elle portait à son cou une lettre dans laquelle la marquise m'annonçait que, sur le point de rendre l'âme dans une ville voisine, elle envoyait Caramelle me porter ses derniers adieux.

— Oh! cela tire les larmes des yeux! dit M. Jackal en se mouchant avec bruit, malgré les préceptes indiqués par la «ivilité puérile et honnête. Et vous adoptâtes Caramelle?

— Oui, Excellence. J'avais, six ou huit mois auparavant, commencé son éducation : je la repris où je l'avais abandonnée; elle devint la compagne de mes jeux, la confidente de mes peines, et, au bout de huit jours, je n'avais plus de secrets pour elle.

— Touchante amitié! dit M. Jackal.

— Fort touchante, en effet, Excellence; car, dans un siècle où les intérêts ont remplacé les sentiments, il est touchant de voir les animaux nous donner les marques d'affection que nous refusent les hommes.

— Pensée amère mais juste, Gibassier !

— Voyant, après un examen approfondi, que Caramelle était intelligente et sensible, continua Gibassier, je songeai à mettre -â l'épreuve son intelligence et à utiliser sa sensibilité. Je lui eipris, d'abord, à distinguer les personnes richement habillées des gen3 court-vêtus; à deux cents pas, elle reconnaissait le manant ou le gentilhomme, l'abbé ou le notaire, le soldat ou le banquier. Mais une horreur instinctive que je ne pus jamais vaincre en elle, ce fut celle que lui inspirait le gendarme. J'avais beau lui dire que ces gardiens de la société étaient les enfants chéris du gouvernement, &m plus loin qu'elle en flairait un, qu'il fût à pied

ou à cheval, en bourgeois ou revêlu de son uniforme, elle revenait à moi la queue basse, l'œil inquiet, m'indiquant du regard le coin de l'horizon dans la direction duquel son ennemi allait paraître : alors, pour ne point causer à la pauvre bête d'émotion inutile, je m'écartais du chemin et cherchais quelque abri où le regard de cet ennemi naturel de la pauvre bête ne pût pénétrer. Je revins de Toulon à Paris en prenant toutes ces précautions...

— Pour elle, bien entendu; pas pour vous?

— Pour elle 1 En échange, et dans sa reconnaissance, elle .ie savait rien me refuser, pas même les choses qui coûtaient le plus au respect qu'elle a naturellement pour ellemême.

— Expliquez-moi plus clairement ce que vous voulez dire, Gibassier; d'après ce que je viens de voir à l'endroit de Babylas, j'ai certains projets sur Caramelle.

— Caramelle sera toujours on ne peut plus honorée des projets que vous aurez sur elle, Excellence.

— J'écoute.

— Eh bien, voici un des services que me rendit cette eharmante bête...

— Un entre cent?

— Entre mille, Excellence! Dans une ville de province que nous habitâmes une huitaine de jours... — il est inutile de vous dire laquelle, les villes de province sont comme les femmes laides : elles se ressemblent toutes; — donc, dans une ville de province par laquelle nous passions, et où la circonstance que je vais vous raconter nous força de demeurer quelques jours, habitait la plus vieille douairière du département, nantie du plus vieux carlin de la contrée. Ces deux antiquités logeaient au rez-de-chaussée d'une maison située dans une des rues les plus désertes de la cité, — la rue d'Ulm de l'endroit. — Un matin que je passais devant cette maison, j'aperçus la marquise brodant au tambour, et le carlin les deux pattes appuyées sur la barre d'appui de la fenêtre...

— Vous ne confondez pas avec le chien de la Brocante?

— Excellence, faites-moi la grâce de croire que, dans mes moments lucides, c'est-à-dire quand le vent souffle de l'est, je sais, comme Hamlet, distinguer un faucon d'une chouette, et, à plus forte raison, un caniche d'un carlin.

— J'ai eu tort de vous interrompre, Gibassier, continuez, mon ami; vous êtes véritablement le père de vos découverte-, l'inventeur de vos inventions.

— Je me targuerais de ce dernier mérite, Excellence, si, grâce à cette vaste instruction que vous voulez bien m'accorder, je ne connaissais la triste fin de tous les inventeurs.

— Je n'insiste pas.

— Et moi, Excellence, avec votre permission, je rattache le fil de mon histoire.

— Rattachez, Améric Gibassier.

— Je m'assurai, d'abord, que la maison n'était habitée que par trois personnes : le carlin , la marquise et une vieille servante; puis, comme, en passant, j'avais vu, par la fenêtre de la salle à manger... Peut-être ne savez-vous pas que je suis grand amateur de peinture?

— Non; mais je ne vous en estime que davantage, Gibassier.

Gibassier s'inclina.

— Comme j'avais vu, par la fenêtre de la salle à manger, poursuivit-il, deux charmants Watteau représentant des scènes de la comédie italienne...

— Vous aimez aussi la comédie italienne?

— En peinture, oui, Excellence... Acquérir ces deux tableaux devint donc mon unique pensée pendant le jour, mon unique rêve pendant la nuit. J'interrogeai Caramelle, puisque, sans son concours, je ne pouvais rien.

» — As-tu vu le carlin de la douairière? lui demandai-je.

» Elle fit, la pauvre bête, la plus piteuse mine que j'aie jamais vue!

» — Il est bien laid I poursuivis-je.

o — Oh I oui I me donna-t-elle à entendre sans hésiter.

» — Je suis d'accord avec toi, Caramelle, continuai-je; mais, tous les jours, dans le monde, tu vois les jeunes filles les plus ravissantes épouser les carlins les plus désagréables: c'est ce qu'on appelle un mraiage de raison. Quand nous serons arrivés à Paris, je te ferai voir , au théâtre de Madame, une pièce de M. Scribe, qui te prouvera la chose clair comme le jour. D'ailleurs, nous ne sommes point dans cette vallée de larmes pour y cueillir du chiendent, et y grignoter des gimblettes du matin au soir! Si nous pouvions

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ne faire que ce qui nous est agréable, ma mignonne, nous ne ferions absolument rien. Il faut donc passer par-dessus la laideur du carlin de la marquise et lui envoyer quelquesunes de ces œillades que ta défunte maîtresse envoyait si bien aux gens; puis, lu carlin séduit, eh bien, je te permets de faire la coquette, et même, quand tu l'auras attiré hors de la maison, et sa maîtresse derrière lui, je te permets de le punir sévèrement de sa fatuité.

» Ce dernier raisonnement produisit sur Caramelle un effet extraordinaire. Elle médita un moment, et, après ce moment de méditation :

» — Allons-y 1 me répondit-elle.

• Et nous y allâmes.

— Si bien que les choses se passèrent comme vous les aviez prévues?

— Exactement.

— Et que vous devîntes propriétaire des deux tableaux?

— Propriétaire... Seulement, comme c'étaient des cadres qui dormaient, dans un moment de gêne je m'en défis.

— Oui, quitte à en acheter d'autres au même prix? Gibassier fit de la tôle un signe afiirmalif.

— Alors, continua M. Jackal, la pièce que vient de nout jouer Caramelle?...

— Est non pas une première, mais une seconde représentation.

— Et vous croyez, Gibassier, dit M. Jackal saisissant la main du philosophe moraliste, vous croyez qu'au besoin elle vous en donnerait une troisième?

— Maintenant qu'elle est sûre de son rôle, Excellence, je n'en doute pas.

Comme Gibassier achevait ces mots, toute la maison de la Brocante, moins Babylas, reparut au coin de la rue des Postes : elle s'était augmentée de tous les gamins du quartier, Babolin en tête.

Au même .noment, M. Jackal et Gibassier tournaient l'angle de la rue des Ursulines.

<- I! était temps 1 dit M. Jackal; si nous avions été reconnus, nous courions risque d'avoir maille à partir avec toute cette aimable société.

— Devons-nous hâter le pas, Excellence?

— Non; mais n'ëtes-vous point inquiet de Caramelle? Je

me préoccupe de cette intéressante bête, dont je crois avoir besoin pour séduire un chien de ma connaissance.

— Inquiet! pourquoi?

— Comment retrouvera -t-elle votre piste?

— Oh ! ne vous tourmentez point de cela ! elle est en sûreté.

— Et où donc?

— Chez la Barbette, impasse des Vignes, où elle a attiré Babylas.

— Ahl oui, oui, oui, chez la Barbette... Attendez donc? n'est-ce pas la loueuse de chaises de Longue-Avoine?

— Et la mienne, Excellence.

— Je ne vous connaissais point des allures si religieuses» Gibassier.

— Que voulez-vous, Excellence! je vieillis tous les jours, et je crois qu'il est temps que je pense à mon salut.

— Amen! dit M. Jackal en puisant une large prise dans sa tabatière et en l'aspirant à grand bruit.

Et tous deux redescendirent la rue Saint-Jacques jusqu'à l'angle ii la rue de la Vieille-Estrapade, où M. Jackal, remontait dans sa voiture, congédia Gibassier, qui, par un détour, gagna la rue des Postes, et entra chez la loueuse de chaises, où nous nous garderons bien de le suivre.

Mignon et Wilhelra Meiste;

La petite Rose-de-Noël, revenue entièrement à elle, fixa sut Ludovic ses deux grands yeux clairs, tristes et inquiets. Eue voulait parler, soit pour remercier le jeune homme, soit

pour lui raconter les causes de son évanouissement; mais Ludovic lui mit la main sur la bouche, sans même prononcer un mot, de crainte, sans doute, de la tirer de l'espèce d'assoupissement qui, d'ordinaire, venait à la suite de ces crises.

Puis, quand elle eut refermé les yeux, se penchant vers elle comme pour parler à sa pensée :

— Dors un peu, ma petite Rose, murmura-t-il d'une voix douce; tu sais que, quand tu as ces sortes d'attaque, un quart d'heure de repos t'est nécessaire. Dors! nous causerons lorsque tu te réveilleras.

— Oui, répondit simplement l'enfant du fond de son sommeil commencé.

Ludovic alors prit une chaise, la posa sans bruit auprès du lit de Rose-de-Noël, s'assit, et, la télé accoudée au bois de la couchette, il songea...

A quoi songea-t-il?

Devons-nous, en effet, trahir les douces et chastes pensées qui traversaient le cerveau du jeune homme pendant te chaste et doux sommeil de l'enfant ?

Disons, avant tout, qu'elle était adorable à voir ! Jean Robert eût donné sa plus belle ode, Pétrus eût donné sa plus belle esquisse pour la regarder une minute : Jean Robert aûn de la chanter, Pétrus afin de la peindre.

C'était la beauté grave, la grâce virginale et maladive, le teint mal et légèrement bistré de la Mignon de Gœthe ou de Scheffer; c'était la représentation du moment rapide où l'enfant devient jeune fille, où l'âme va prendre un corps, où le corps va prendre une âme; c'était le moment, enfin, où, dans la pensée du poète, le premier rayon d'amour lancé par les yeux du comédien est entré dans le cœur de la bohémienne.

Et Ludovic, de son côté, offrait bien, il faut le dire, quelque ressemblance avec le héros du poêle de Francfort. Un peu las de la vie avant d'y être entré, Ludovic avaii *e défaut commun aux jeunes gens de l'époque que nous essayons de peindre, et sur laquelle les créations désespérées et railleuses de Ryron avaient jeté leur poétique désenchantement; chacun se croyait destiné à être un héros de ballade ou de drame, don Juan ou Manfred, Sieno ou Lara. Ajoutez à cela que Ludovic, médecin, et par conséquent

matérialiste, avait appliqué à la vie les doctrines de la science. Habitué à tailler dans la chair humaine, il avait jusque-là, ainsi qu'Hamlet philosophant sur la tête d'Yorick, considéré la beauté comme un masque recouvrant un* cadavre, et, en toute occasion, impitoyablement raillé ceux de 6es condisciples qui vantaient la beauté idéale des femmes et l'amour platonique des hommes.

Malgré les théories contraires de ses deux meilleurs amis, Pétrus et Jean Robert, il n'avait jamais voulu voir dans l'amour autre chose qu'un acte purement physique, un vœu de la nature, enfin le contact de deux épidermes produisant un effet analogue à l'étincelle produite par une batterie électrique, rien de plus.

Jean Robert avait vainement lutté contre ce matérialisme, en appelant à son secours tous les dilemmes de l'amour le plus raffiné; Pétrus avait eu beau montrer au sceptique les manifestations de l'amour dans la nature tout entière, Ludovic avait nié : en amour, comme en religion, il était athée; de façon que, depuis sa sortie du collège, tout le temps qu'il avait pu distraire du travail, — et ce temps était court, — il l'avait consacré aux princesses de rencontre que le hasard lui faisait tomber sous la main.

C'est ainsi que nous l'avons vu tenant au bras la princesse de Vanvres, la belle Chante-Lilas.

Une promenade dans les bois un matin avec l'une, une promenade en bateau un soir avec l'autre, un souper aux Halles avec celle-ci, un bal masqué avec celle-là, tels étaient les divertissements un peu superficiels que Ludovic avait, jusqu'à ce moment, demandés aux femmes; mais, quant à les traiter autrement que des machines à plaisir, que des automates de distraction, il n'y avait jamais songé.

Il éprouvait un superbe dédain pour l'intelligence féminine; il disait qu'en général les femmes étaient belles et bêtes, comme les roses, auxquelles, d'habitude, les poêles avaient l'impertinence de les comparer. En conséquence, jamais Hdée ne lui serait venue de causer sérieusement avec l'une d'elles, se fût-elle appelée madame de Staël ou madame Roland. Celles qui forçaient l'admiration étaient, selon lui, en nature, des espèces de monstres, des turgescences du genre, des déviations de la race. Il appuyait cette théorie «ur la vie des femmes de l'antiquité, reléguées, à Rome et

«n Grèce, dans le gynécée ou dans le lupanar; bonnes, comme Laïs, à faire des courtisanes, ou, comme Cornélie, à faire des matrones; emprisonnées enfin, chez les Turcs, dans le harem, et, là, attendant humblement m signe du maître pour oser aimer.

On avait beau lui représenter que la variété de nos connaissances, notre éducation de vingt-cinq ans, développant en nous les facultés déposées en germe dans noire cerveau et dans notre cœur, nous donnaient seules une apparente supériorité d'intelligence sur la femme, mais qu'il viendrait un temps, — et certaines exceptions prouvaient que ce raisonnement n'était point une utopie, — mais qu'il viendrait un temps où, l'éducation étant égale entre les deux sexes, égale serait l'intelligence; il n'en voulait rien croire, et maintenait, à l'endroit des femmes, son système de vie végétale ou tout au plus animale.

C'était donc un enfant blasé, comme nous l'avons dit, une âme vierge dans un corps défloré. Il ressemblait à ces plantes tropicales qui, nées dans nos serres, s'étiolent et dépérissent. Mais, au lieu de l'atmosphère artificielle du poêle, vienne la féconde chaleur d'un chaud soleil, et elles se ravivent et resplendissent.

Au reste, Ludovic n'avait eu aucune conscience de cet étioleinent moral dans lequel il végétait. Ce n'était qu'au moment où l'amour, ce soleil fécondateur de l'homme et de la femme, allait l'inonder de ses plus chauds rayons, qu'il devait se sentir renaître, et que ses amis devaient le voir fleurir et fructifier.

Ce fut pendant ce chaste sommeil de Rose-de-Noël, du visage duquel son œil ne pouvait se détacher, que lui montèrent au cerveau, comme des brises odorantes, ces bouffées de jeunesse et d'amour, qui rafraîchissent d'ordinaire le front des jeunes gens de vingt ans : chez Ludovic, elles étaient de sept ou huit ans en retard.

Et, en même temps que ces haleines charmantes passaient dans ses cheveux, il sentait affluer vers son cœur, comme les nappes d'eau d'une écluse, des pensées étranges d'une rêverie et d'une douceur inconnues.

Quel nom donner à ce frisson qui parcourut tout son corps en un moment ? comment appeler cette émanation inconnue dont son front venait d'être baigné? que dire de cette émo«

tion dont son âme venait d'être saisie tout à coup, et cela, si violemment, si inopinément?

Était-ce de l'amour? Non, c'était impossible! pouvait-il y c?roire, lui qui avait passé sa jeunesse à le combattre, à le honnir, à le nier ?

Et puis pouvait-on éprouver de l'amour pour celte enfant, pour cette petite fille sans mère, pour cette bohémienne? Non, c'était de l'intérêt...

Oh! oui ! et Ludovic s'avouait à lui-même qu'il s'intérea sait bien vivement à Rose-de-Noël.

D'abord, c'était une espèce de pari qu'il avait fait avec la' maladie, une poule qu'il jouait avec la mort.

Au premier coup d'ceil qu'il avait jeté sur Rose-de-Noël, il avait dit:

— Ron! voilà une enfant qui ne vivra pas !

Puis il l'avait revue, revue dans l'atelier de Pétrus, revue chez elle dans ses indispositions fébriles, revue assise sur le revers d'un fossé, demandant à un rayon de soleil de la réchauffer comme une fleur; et il avait dit :

— Quel dommage eue la pauvre enfant ne puisse pas vivre 1

Puis il l'avait suivie dans le développement rapide de ses facultés intellectuelles, disant des vers avec Jean Robert, apprenant le piano avec Justin, dessinant avec Pétrus, et lui faisant, à lui, Ludovic, tout à la fois de son timbre de voix argentin et avec ses grands yeux étincelants de fièvre, des questions si profondes ou si enfantines, qu'il ne savait parfois comment y répondre; et il avait dit :

— Il ne faut pas que celte enfant meure !

A partir de ce moment, — et il y avait à peu près sis semaines que celte exclamation lui était échappée, — Ludovic, avec la passion qu'il mettait à toute question médicale, s'était attaché à rendre la santé à la pauvre enfant.

I) avait compté les pulsations du pouls, il avait ausculté la poitrine, il avait étudié la flamme des yeux, et il était demeuré convaincu que la flamme des yeux et la précipitation du pouls tenaient à une surexcitation nerveuse, mais qu'aucun des organes nécessaires à la vie n'était sérieusement attaqué. Dès lors, il avait prescrit un traitement purement hygiénique au physique, purement philosophique au moral, 11 avait mesuré le temps pour la nourriture spiri-

tuelle comme pour la nourriture matérielle. Tout en conservant un caractère pittoresque au costume de l'enfant, il lui avait enlevé ce qu'il avait de trop excentrique.

Enfin, au bout de six semaines de ce traitement, dont, chaque jour, Ludovic surveillait lui-même l'application, et qui avait produit l'amélioration espérée, Rose-de-Noël était devenue l'enfant que nous avons essayé de ramener jeune fille sousïes yeux du lecteur, juste au moment où les questions de M. Jackal vendent de la jeter dans une de ces crises où elle tombait chaque fois qu'on la reportait, malgré elle, aux terribles souvenirs de sa jeunesse.

Nous avons vu comment Ludovic, qui avait pris l'habitude de visiter tous les jours la jeune fille, sous le spécieux prétexte de s'assurer si on lui faisait suivre le traitement qu'il avait ordonné, était arrivé au milieu de son évanouissement; nous savons que, laissé seul près d'elle par M. Jackal, le jeune médecin avait recommandé le silence à la malade, et que, assis au pied de son Jjt, il veillait sur son sommeil, la couvait du regard, en se demandant à lui-même ce qui se passait dans son propre cœur.

Était-ce simplement du désir qu'il ressentait?

Non, anges de la vertu, vous le savez, vousl non, ce n'était pas du désir; car jamais regard plus chaste ne tomba sur un corps plus immaculé.

Qu'était-ce donc?

Le jeune homme mit une main sur son front pour contraindre son cerveau à penser; il mit une main sur son cœur pour empêcher son cœur de battre; mais son cerveau et son cœur chantaient à l'unisson le pur et sublime cantique du premier amour, et force lui fut de les écouter.

— Oh 1 c'est de l'amour! dit-il en laissant tomber sa tête dans ses deux mains.

Oui, c'était de l'amour, et du plus jeune, du plus frais, du plus innocent, du plus virginal amour qui puisse entrer dans un cœur en retard; c'était l'ardente sympathie, la tendresse spontanée d'une âme tardive pour une âme à peine éclose. La fée des lis venait de passer au-dessus de leurs têtes, et elle avait effeuillé ses fleurs les plus blanches sur les fronts de ces deux enfants.

Quelle femme saura jamais — et avec quelles paroles pourrait-on le lui dire ? — les adorations muett«a, myslé-

rieuses, ineffables, qui remplissent le cœur de l'homme aux premières révélations de l'amour?

Il en fut ainsi pour Ludovic.

Son cœur lui apparut à lui-même comme un autel, son amour comme un culte; tout son passé de sceptique disparut comme, au théâtre, disparaît, sous la baguette d'une fée et à l'ordre du machiniste, une décoration représentant un désert.

Il se tourna vers l'avenir, et, à travers des nuages blanc? et roses, il vit un nouvel horizon. Cet horizon fut pour lui ce qu'est pour le matelot qui vient de traverser les tropiques et de doubler les caps l'apparition d'une de ces ravissantes îles de l'océan Pacifique ou de la mer des Indes, avec leurs grands arbres, leurs fleurs gigantesques, leurs profondes fraîcheurs, leurs acres parfums, — Taïti ou Ceylan. Il releva le front, secoua la tête, et s'appuya de nouveau au bois de lit, comme il l'avait fait au moment où Rose-de-Noël venait de s'endormir, et il la contempla avec une sorte de tendresse paternelle.

— Dors, enfant, murmura-t-il, et sois bénie, toi qui m'as révélé la viel... Ainsi, c'était l'amour que lu portais sous ton aile, chère colombe, le jour où je t'ai rencontrée ! Ainsi, j'ai passé tant de fois près de toi, tant de fois je t'ai vue, tant de fois je t'ai regardée, tant de fois j'ai serré ta main dans la mienne, et tout est resté muet ou m'a parlé une langue inconnue! C'est pendant ton sommeil que tu m'as révélé ton amour... Dors, chère fille à la mystérieuse origine! Les anges veillent à ton chevet, et je me cacherai derrière les plis de leurs robes pour te voir dormir... Sois tranquille dans le beau pays des songes où tu voyages : je ne te regarderai qu'à travers le voile blanc de ton innocence, et ma voix ne troublera jamais le sommeil doré de ton cœur.

Ludovic en était là de ce concert intime, que nous avons tous entendu plus ou moins harmonieux en nous ou autour de nous, lorsque Rose-de-Noël ouvrit les yeux et le regarda.

La rougeur monta au front de Ludovic, comme s'il venait d'être surpris faisant une mauvaise action. Il sentit la nécessité d'adresser la parole à la jeune fille, et, cependant, sa langue hésita.

— Avez-vous bien dormi, Rose? demanda-t-il.

— Vous! répéta l'enfant; vous me dites vous, monsieur Ludovic?

Ludovic baissa les yeux.

— Pourquoi me dire vous? continua l'enfant habituée, dans son intimité, à ce que tout le monde la tutoyât.

Puis elle ajouta, comme s'interrogeant elle-même :

— Est-ce que j'ai été méchante pendant mon sommeil?

— Vous, chère enfant? s'écria Ludovic, dont les yeux se remplirent de larmes.

— Vous... encorel répéta Rose-de-Noël. Mais pourquoi donc ne me tutoyez vous plus, monsieur Ludovic?

Ludovic la regarda sans répondre.

— Il me semble que l'on est fâché contre moi lorsqu'on ne me tutoie pas, continua Rose-de-Noël. M'en voulez-vous?

— Non, je vous jure! s'écria Ludovic.

— Vous, toujours! Rien certainement, je vous ai fait quelque chagrin que vous ne voulez pas dire?

— Oh! non, non, rien, chère petite Rose!

— A la bonne heure! voilà qui est mieux déjà. Continuez. Ludovic essaya de donner un peu de gravité à son visage.

— Écoutez, chère enfant, dit-il.

Rose-de-Noël fit une petite moue charmante en entendant !e mot écoutez, qui lui présageait je ne sais quelle vague contrariété dont elle eût été bien embarrassée de dire la cause.

Ludovic reprit :

— Vous n'êtes plus une enfant, Rose...

— Moi? interrompit la petite fille avec élonnement.

— Ou vous ne le serez plus dans quelques mois, continua Ludovic. Dans quelques mois, vous serez une grande personne à laquelle tout le monde devra le respect. Eh bien, Rose, il n'est pas respectueux à un jeune homme de mon âge de parler à une jeune fille du vôtre aussi familièrement que je vous parle d'habitude.

L'enfant regarda Ludovic d'une façon si naXve e„ si expressive à la fois, que Ludovic fut contraint de baisser les yeux.

Ce regard signifiait clairement : t Je crois que vous avez, en effet, une raison de ne plus me tutoyer; mais est-ce la véritable raison que vous venez de me donner ? J'en doute. »

Ludovic comprit parfaitement le regard de Rose-de-Noël; il le comprit si bien, que, pour la seconde fois, il baissa les yeux, fort embarrassé sur la manière dont il s'en tirerait si Rose-de-Noël demandait une explication plus positive à propos de ce changement dans la forme de leurs relations.

Mais elle, de son côté, le regardant tandis qu'il baissait les yeux, sentit quelque chose d'inconnu dans son cœur'; c'était une oppression , mais une oppression plcino de mollesse et de bonheur.

Alors, il arriva une chose singulière : c'est que, lui adressant tout bas les paroles qu'elle eût voulu lui adresser tout haut, Rose-de-Noël s'aperçut que, pendant que Ludovic, qui l'avait toujours tutoyée, ne la tutoyait plus, elle, qui lui avait toujours dit vous avec la voix, lui disait tu avec le cœur; et ce fut à Rose-de-Noël de se taire, de trembler et de rougir à son tour.

Elle enfonça sa tète dans son oreiller, et tira sur ses yeux une de ces gazes dont elle avait coutume de s'envelopper dans ses pittoresques toilettes.

Ludovic la regarda faire avec inquiétude.

— Je l'ai chagrinée, se dit-il, et la voilà qui pleure. Mors, se levant et se reprochant à lui-même cette trop

grande délicatesse, incomprise de l'innocente enfant, il s'approcha du lit, se pencha sur l'oreiller, et, de sa voix la plus douce :

— Rose, dit-il, ma chère Rosel

A cet appel, qui retentit jusqu'au fond du cœur de l'enfant, elle se retourna si vivement, que son souffle embrasé se trouva confondu au souffle de Ludovic.

Celui-ci voulut se relever- mais, sans que Rose-de-Noël se rendit compte de ce mouvement tout instinctif, ses deux bras s'étaient enlacés au cou de Ludovic; et, en effleurant de ses lèvres les lèvres ardentes du jeune homme, elle murmura, comme une réponse à ces quatre mots : t Rose, ma chère Rose 1 »

— Ludovic, mon cher Ludovic l

Puis tous deux jetèrent un cri, Rose-de-Noël repoussant le jeune homme, le jeune homme se cambrant violemment en arrière.

En ce moment, la porte s'ouvrit.

C'était Rabolin qui rentrait en criant :

— Dis donc, Rose-de-Noël, Babylas s'était sauvé, mais la Brocante a remis la main dessus, et il va recevoir une fameuse danse!

En effet, les cris lamentables de Babylas, montant jusqu'à l'entre-sol de Rose-de-Noël, vinrent confirmer le fameux proverbe c Qui aime bien, châtie bien! »

éfs commandeur Triptolème de Melun, gentilhomme de la chambre du roi.

Le même jour, trois quarts d'heure environ après que M. Jackal et Gibassicr se furent quittés au coin de la rue de la Vieille-Estrapade, — Gibassier, pour aller chercher Caramelle chez la Barbette, M. Jackal, pour monter en voiture, — l'honnête M. Gérard étant, dans son château de Vanvres, occupé à lire les journaux, le même valet de chambre qui, au moment où l'on désespérait de la vie de son maître était venu chercher un prêtre au Bas-Meudon et avait ramené frère Dominique, le même valet de chambre entra, et, à «es mots prononcés par son maître de la plus maussade façon : c Voyons, pourquoi me dérangez-vous? Encore quelque mendiant! » répondit par cette annonce, faite de la voix 1% yius majestueuse :

— Son Excellence le commandeur Triptolème de Melun, gentilhomme de la chambre du roi !

L'annonce fit un effet prodigieux.

M. Gérard devint cramoisi d'orgueil, et, se levant vivement, chercha à percer du regard les profondeurs du corridor, pour découvrir, du plus loin qu'il lui serait possible,

j'illustre personnage qu'on lui annonçait avec tant d'emphase.

En effet, dans la pénombre, il aperçut un homme de haute taille, mince, aux cheveux ou plutôt à la perruque Dlonde et frisottée, portant culotte courte, épée en verrou, habit à la française, jabot de dentelle au vent, et brochette de croix à la boutonnière.

— Faites entrer ! faites entrer ! cria M. Gérard.

Le domestioue s'effaça, et Son Excellence le commandeur Triptolème de Melun, gentilhomme de la chambre du roi, entra dans le salou.

— Venez, monsieur le commandeur 1 venez 1 ditM. Gérard.

Le commandeur fit deux pas, s'arrêta, s'inclina légèrement, hocha légèrement la tête en clignant l'œil gauche, décelant enfin dans tous ses mouvements — et jusqu'en la manière dont il releva, afin de mieux voir M. Gérard, ses lunettes d'or sur son front, — cette suprême impertinence et cet air hautain qui sont le privilège des gentilshommes <ïl grande maison.

Pendant ce temps, M. Gérard, cambré comme un point d'interrogation, attendait qu'il plût à l'inconnu de lui expliquer la cause de sa visite.

Le commandeur daigna faire sigae à M. Gérard de redresser la tête; sur quoi, l'honnête philanthrope se précipita vers un fauteuil qu'il traîna jusque derrière le visiteur; celuici n'eut donc qu'à s'asseoir ; ce qu'il fit en invitant M. Gérard à suivre son exemple.

Une fois les deux personnages en face l'un de l'autre, le commandeur, sans dire une parole, tira sa tabatière de son gousset, et, oubliant de demander à M. Gérard s'il prenait du tabac, il y puisa une prise qu'il aspira voluptueusement.

Puis, abaissant ses lunettes sur son nez, et, regardant fixement M. Gérard :

— Monsieur, dit-il, je viens de la part de Sa Majesté.

M. Gérrvd s'inclina de manière que sa tête disparut entre ses deux genoux.

— De Sa Majesté? balbutia-t-il.

Alors, le commandeur, d'un ton roide et hautain :

— Le roi m'envoie, reprit-il, vous féliciter, monsieur, sur l'issue de votre procès.

— Le roi me fait mille et mille fois trop d'honneur 1 s'écria M. Gérard. Mais comment se fait-il que le roi...?

Et il regarda le commandeur Triptolème de Melun avec une expression de physionomie à laquelle il était impossible de se méprendre.

— Le roi est le père de tous ses sujets, monsieur, repondit le commandeur. Il s'intéresse à tout ce qui souffre, et, connaissant les douleurs sans nombre dont votre cœur à été assailli depuis la perte de vos deux neveux, Sa Majesté vous adresse par ma voix ses félicitations et ses condoléances- Je crois inutile de vous dire, monsieur, que j'ajoute aux sentiments de Sa Majesté les miens propres.

— C'est trop de bonté, monsieur le commandeur! répondit modestement M. Gérard; et je ne sais si j'en suis tout à fait digne...

— Si vous en êtes digne, monsieur Gérard? s'écria le commandeur; vous avez l'humilité de demander si vous en êtes digne? En vérité, vous me remplissez d'étonnemenl! Eh quoil un homme qui a souffert comme vous, travaillé comme vous, pratiqué la charité comme vous; un homme dont le nom est écrit en toutes lettres sur la fontaine, sur le lavoir, sur l'église, sur chaque pavé enfin de ce village ; un homme dont la renommée universelle signifie amour du bien, charité envers ses semblable?, grandeur et désintéressement envers tout le monde; cet homme-là demande s'il a mérité les faveurs du roi ? Je vous le répète, monsieur, je suis surpris de tant d'humilité, et c'est une vertu de plus à ajouter à vos innombrables vertus 1

M. Gérard n'y tenait plus : sous les éloges d'un homme venant de la part du roi, il s'enflait peu à peu, au point d'éclater enfin, si ces éloges eussent continué dans la même progression. Ces mots faveurs du roi avaient sonné à son oreille comme une délicieuse musique, et il entrevoyait confusément dans l'avenir je ne sais quelles récompenses éclatantes de ses vertus.

— Monsieur le commandeur, répondit-il tout troublé, je t/'ai fait envers mes semblables que ce que tout bon chrétien doit faire. La religion ne nous enseigne-t-elle pas à nous servir, à nous aimer, à nous entr'aider les uns les autres?

Le commandeur releva ses lunettes au plus haut de son front, et, de ses deux petits yeux fixes, regarda M. Gérard.

— Mais,pensa-t-ilenle regardant,j'aurais été bien surpris, en effet, qu'il n'y eût pas une petite dose de jésuitisme sous cette philanthropie! Voyons, prenons l'homme par son faible.

Alors, tout haut :

— Ehl monsieur, dit-il, n'est-ce donc rien que d'observer rigoureusement les principes que nous enseigne la sainte religion, et Sa Majesté, qui porte le titre de roi très- chrétien, et qui se vante à juste titre d'être le fils aîné de notre sainte mère l Église, ne doit-elle pas distinguer et récompenser les vrais chrétiens?

— Récompenser 1 s'écria M. Gérard avec une hâte dont il se repentit aussitôt que cet infinitif fut lâché.

— Oui, monsieur, répondit le commandeur, sur les lèvres duquel vint éclore un étrange sourire, récompenser... Aussi le ro; a-t-il songé à vous récompenser.

— Mais, interrompit vivement M. Gérard, comme pour racheter son empressement antérieur, le devoir ne porte-t-i) pas en soi sa propre récompense, monsieur le commandeur ?

— Sans doute, sans doute, répondit le gentilhomme de k chambre, et j'apprécie comme je le dois votre observation : oui, le devoir porte avec soi sa récompense, et voilà la rétribution de l'homme de bien devant Dieu. Mais récompenser les gens qui ont accompli leur devoir, n'est-ce pas les signaler à la reconnaissance publique, à l'admiration générale, à l'amour de leurs concitoyens? n'est-ce pas les donner en exemple à ceux qui hésitent entre la bonne et la mauvaise voie, à ceux qui ne sont ni bons ni mauvais, aux demi-gens de bien enfin? C'est là, monsieur, la pensée de Sa Majesté, et, à moins que vous ne refusiez positivement d'accepter les faveurs dont le roi veut vous combler, je suis chargé par lui de m'informer auprès de vous de la chose qui pourra vous être le plus agréable.

M. Gérard sentit comme un éblouissement qui passait devant ses yeux.

r- Excusez-moi, monsieur le commandeur, dit-il en saccadant ses paroles; mais je m'attendais si peu à la visite dont vous voulez bien m'honorer, d'abord, puisa la sollicitude toute paternelle dont Sa Majesté m'entoure en ce moment, que ma tête se trouble et que je ne trouve absolument rien à vous dire pour vous exprimer ma reconnaissance.

— La reconnaissance est toute de notre côté, monsieur

144 wALVATOR

Gérard, répliqua le commandeur, et ou je me trompe fort, ou Sa Majesté vous en donnera de vive voix la preuve.,

M. Gérard s'inclina sur sa chaise de manière que, pour la seconde fois, sa tête disparut entre ses genoux.

Le commandeur attendit patiemment qu'il eût repris sa sa position normale ; puis alors :

— Voyons, monsieur Gérard, dit-il, si le roi vous donnait, d'une façon ou d'une autre, mission de récompenser un homme de votre mérite, quelle sorte de récompense lui décerneriez- vous? Répondez franchement.

— J'avoue, monsieur le commandeur, dit M. Gérard dévorant des yeux le ruban qui ornait la boutonnière du gentilhomme de la chambre, j'avoue que je serais bien embarrassé de choisir.

— S'il s'agissait de vous, je le comprends... Mais oupposez qu'il s'agisse de tout autre, d'un honnête homme comme vous, par exemple, — si cependant votre semblable se peut trouver sous la calotte des cieux.

Le commandeur prononça ces paroles avec un accend'ironie qui fit tressaillir M. Gérard; le digne philanthrope interrogea des yeux le visage du gentilhomme de la chambre; mais ce visage exprimait une telle bienveillance, que le doute, si un instant il y avait eu doute dans l'esprit de M. Gérard, s'évanouit devant cet air de bienveillance.

— Oh! fit en baissant modestement les yeux M. Gérard, il me semble, en ce cas, monsieur le commandeur...

— Voyons achevez.

— Eh bien, il me semble, continua M. Gérard en scandant ses mots comme s'il redoutait d'en dire plus qu'il ne voulait,, et surtout plus qu'un gentilhomme comme le commandeur Triptolème de Melun ne pouvait en entendre, il me semble que... la... croix... de... la Légion d'honneur...

— La croix de la Légion d'honneur? Mais dites-le donc tout de suite, monsieur Gérard I Qui diable vous retient?... La croix de la Légion d'honneur 1

— Dame, ce serait l'objet de mes vœux les plus ardents.

— Savez-vous que je vous trouve démesurément modeste, monsieur Gérard?

— Oh I monsieur...

— Sans doute! qu'est-ce qu'un petit bout de ruban rouge à la boutonnière d'un homme de votre trempe? Eh bien, mon cher

SALVATOR HJ»

monsieur Gérard, vous avez tout simplement désigné pour un autre la récompense que Sa Majesté avait choisie pour vous.

— Est-il possible ? s'écria M. Gérard, dont le visage s'injecta de sang comme s'il eût été sur le point d'être frappé d'une apoplexie foudroyante.

— Oui, monsieur, continua le commandeur, Sa Majesté vous offre la croix de la Légion d'honneur, et elle m'a chargé, non-seulement de vous l'apporter, mais encore de l'attacher moi-même à votre boutonnière, et jamais décoration, le roi en est certain, n'aura brillé sur le cœur d'un plus honnête homme.

— J'en mourrai de joie, monsieur le commandeur! s'écria M. Gérard.

M. Triptolème de Melun fit le geste d'un homme qui fouille dans la poche de côté de son habit, tandis que M. Gérard, tout haletant de joie, d'orgueil et de bonheur, s'apprêtait à s'agenouiller pour recevoir l'accolade.

Mais, au lieu de tirer de sa poche la croix tant annoncée et tant attendue, le commandeur croisa les bras, et, regardant M. Gérard du haut de sa grande taille :

— Pardieu! monsieur l'honnête homme, dit-il, il faut que vous soyez un fameux gredin I

M. Gérard, on le comprend facilement, se redressa comme si une vipère l'eût mordu au talon.

Mais, sans se préoccuper de son air effaré :

— Voyons, monsieur Gérard, continua son étrange interlocuteur, regardez-moi en face.

M. Gérard, pâlissant d'une façon aussi extrême qu'il avait /ougi, essaya d'exécuter te commandement du gentilhomme de la chambre; mais ses yeux se baissèrent malgré lui.

— Que voulez-vous dire, monsieur? balbutia-t-il.

— Je veux dire que M. Sarranti est innocent; que c'est vous qui êtes coupable du crime pour lequel on Ta condamné à mort; que le roi n'a jamais eu l'idée de vous offrir la croix; que je suis, non pas le commandeur Triptolème de Meiu'-i, gentilhomme de la chambre, mais M. Jack&î, chef de ia police secrète! — Et maintenant, cher monsieur Gérard, causons comme deux bons amis, et écoutez-moi avec la plus grande attention, car j'ai à vous dire une multitude dechos*., et des plus importantes!

W SALVATOa

lu

Où M. Gérard se rassure.

M. Gérard poussa un cri de terreur. De jaunes et flasques qu'elles étaient, ses joues devinrent vertes et pendantes. Il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et fit tout bas le vœu d'être à cent pieds sous terre.

— Nous disons donc, continua M. Jackal, que M. Sarranti est innocent et que vous êtes le seul et unique coupable.

— Grâce, monsieur Jackal ! s'écria M. Gérard en tremblant de tous ses membres et en tombant aux pieds de l'homme de police.

M. Jackal le regarda un instant avec ce suprême dégoût que les hommes de police, les gendarmes et les exécuteurs, ont, en général, pour les lâches.

Puis, sans lui tendre la main, — car on eût dit qu'en touchant cet homme M. Jackal craignait de se souiller :

— Allons, dit-il, relevez-vous et ne craignez rien. Je ne viens ici que pour vous sauver.

M. Gérard releva la tête d'un air effaré. Sa physionomie offrait un singulier mél-ange d'espérance et de terreur.

— Me sauver? s'écria-t-il.

— Vous sauver... Cela vous étonne, n'est-ce pas? dit M. Jackal en haussant les épaules, que l'on s'occupe de sauver un homme aussi misérable que vous? Je vais vous rassurer, monsieur Gérard. On ne vous sauve que pour perdre un honnête homme; on n'a pas besoin de votre vie, à vous, mais on a besoin de sa mort, et l'on ne peut le tu°r qu'en vous laissant vivre.

— Ah 1 dit M. Gérard ; oui, oui, je crois vous comprendre.

— En ce cas, dit M. Jackal, tâchez que vos dents ne claquent plus, — ce qui vous empêche de parler, — et contezmoi l'affaire dans ses détails les plus minutieux.

— Pourquoi cela? demanda M. Gérard.

— Je pourrais ne pas vous dire pourquoi, mais vous essayeriez de mentir. Eh bien, c'est pour en faire disparaître les traces.

— Les traces!... il y a donc des traces? demanda M. Gérard en ouvrant démesurément ses petits yeux.

— Je crois bien qu'il y en a I —-Mais lesquelles?

— Boni lesquelles 1... Il y a d'abord votre nièce...

— Ma nièce! elle n'est donc pas morte?

— Non; madame Gérard l'a mal tuée, à ce qu'il paraît.

— Ma nièce ! vous êtes sûr qu'elle vit?

— Je la quitte, et je dois vous avouer que votre nom, mon cher monsieur Gérard, et surtout celui de votre femme, a produit sur elle un assez pitoyable effet.

— Elle sait donc tout, alors ?

— C'est probable, car elle pousse des cris de désespoir au seul nom de sa bonne tante Orsola.

— Orsola?... répéta M. Gérard, frissonnant comme sous le coup d'une décharge électrique.

— Voyez , reprit M. Jackal , ce nom vous fait un certain effet à vous-même. Jugez de celui qu'il doit faire à la pauvre enfant! Eh bien, de même qu'il faut à tout prix que cette enfant, qui peut parler à chaque instant, se taise, de même il faut éteindre tous les indices compromettants pour vous. Voyons, monsieur Gérard, je suis médecin, et assez bon médecin; j'ai l'habitude de trouver les remèdes quand je connais les tempéraments des gens auxquels j'ai affaire. Contez-moi donc cette triste histoire dans ses détails les plus minutieux : le plus petit fait, indifférent en apparence, oublié par vous, peut démolir tout notre plan. Parlez donc comme si vous aviez devant vous un médecin ou un prêtre.

M. Gérard, comme tous les animaux de ruse, avait, au plus haut degré l'instinct de sa conservation. Lecteur assidu de toutes les feuilles politiques, il avait dévoré dans les journaux royalistes les plus fulminants articles insérés par ordre contre M. Sarranti. Dès lors, il s'était senti protégé par une main invisible; il avait, comme ces chefe protégés par Minerve,

combattu sous l'égide. M. Jackal venait de le confirma: dans cette croyance.

Il comprit donc qu'il n'avait, vis-à-vis de l'homme de police qui venait à lui en allié, nul intérêt à se taire et tout intérêt, au contraire, à avouer. En conséquence, il se mit, comme il avait fait pour l'abbé Dominique, à tout raconter, depuis la mort de son frère jusqu'au moment où, apprenant l'arrestation de M. Sarranti, il avait été réclamer sa confession à son confesseur.

— Ahl j'y suis maintenant! s'écria M. Jackal; je comprends tout.

— Comment! dit M. Gérard terrifié, vous comprenez tout? Mais, en venant ici, vous ne saviez donc rien?

— Pas grand'chose, je l'avoue; mais cela v& tout droit. Puis, s'accoudant sur le bras de son fauteuil, et laissant

tomber son menton sur sa main, il réfléchit un moment, et son visage prit une certaine expression de mélancolie à laquelle ce visage était loin d'être accoutumé.

— Pauvre diable d'abbé! murmura-t-il, je m'explique pourquoi il jurait ses grands dieux que son père était innocent; je comprends ce qu'il voulait dire en parlant d'une preuve qu'il ne pouvait pas montrer, et je comprends, enfin, pourquoi il est parti pour Rome.

— Comment! il est parti pour Rome ? s'écria M. Gérard; l'abbé Dominique est parti pour Rome?

— Eh ! mon Dieu, oui !

— Et qu'est-il allé faire à Rome?

— Mon cher monsieur Gérard, il n'y a qu'un homme qui puisse relever l'abbé Dominique du secret de la confession.

— Oui, le pape.

— Eh bien, il est allé demander au pape de le relever de ce secret.

— Oh ! mon Dieu !

— C'est pour avoir le temps de faire le voyage <rVil n Eollicité et obtenu du roi un sursis.

—Mais je suis perdu, alors! s'écria M. Gérard.

— Pourquoi cela ?

— Le pape lui accordera sa demande.

M. Jackal secoua la tête.

— Non, vous croyez que non ?

— J'en suis sûr, monsieur Gérard.

— Comment en êtes-vous sûr?

— Je connais Sa Sainteté.

— Vous avez l'honneur de connaître le pape?

— Comme la police a l'honneur de tout connaître, monsieur Gérard; comme elle a l'honneur de savoir que M. Sarranli est innocent et que vous êtes coupable.

— Eh Dien?

— Eh bien, le pape refusera.

— Il refusera ?

— Oui, c'est un moine jovial et entêté, qui tient à léguer son pouvoir temporel et spirituel à son successeur, tel qu'il l'a reçu de son prédécesseur. Il trouvera quelque texte sur lequel appuyer son refus, mais il refusera.

- Ahl monsieur Jackal, s'écria M. Gérard retombant dans son premier tremblement, si vous alliez vous tromper...

— Je vous répète, mon cher monsieur Gérard, que votre salut m'est nécessaire. N'ayez donc aucune crainte, et continuez vos œuvres philanthropiques comme à l'ordinaire; seulement, rappelez-vous ce que je vais vous dire : il peut venir demain, après-demain, aujourd'hui, dans une heure, telle ou telle personne qui voudra vous faire parler, qui se prétendra autorisée à le faire, qui vous dira, comme je vous l'ai dit : i Je sais tout I » ne lui répondez rien, monsieur Gérard; ne lui avouez pas même un de vos péchés de jeunesse : riezlui au nez; il ne saura rien. Nous sommes quatre en tout qui connaissons le crime : vous, moi, votre nièce et l'abbé Dominique...

M. Gérard fit un mouvement, l'homme de police l'arrêta.

— Personne que nous ne doit le connaître, ajouta celui-ci; tenez- vous donc sur vos gardes, et ne vous laissez pas surprendre. Niez, niez effrontément; niez à mort, fût-ce au procureur du roi ; niez quand même, je vous soutiendrai au besoin; c'est mon étatl

Il est impossible de rendre l'accent avec lequel M. Jackal prononça ces trois derniers mots.

On eût dit qu'il se méprisait autant qu'il méprisait M. Gérard.

— Mais, s'empressa de dire M. Gérard, si je ai'éloignais, monsieur, qu'en pensez-vous?

— C'est pour cela que vous vouliez m'inî": rompre tout à L'heure? Je l'avais deviné.

150 SALVATOft

— Eh bien?...

— Eh bien, vous feriez une sottise.

— Si je passais à l'étranger ?

— Vous, quitter la France, fils ingrat! vous, abandonner le troupeau de pauvres que vous nourrissez dans ce village, mauvais pasteur! y songez-vous sérieusement? Mon cher monsieur Gérard, les malheureux de ce bourg ont besoin de vous; moi-même, je compte faire, un de ces jours, ou plutôt une de ces nuits, une promenade dans le célèbre château de Viry; je recherche donc, en ce cas, des compagnons de voyage, des gens aimables comme vous, gais comme vous, vertueux comme vous. Eh bien, je compte vous inviter sous peu à cette petite promenade; je m'en fais une fête, car cette promenade sera, pour moi du moins, une véritable partie de plaisir. Acceptez-vous, cher monsieur?

— Je suis à vos ordres, répondit à voix basse M. Gérard.

— Mille fois trop bcnl dit M. Jackal.

Et, tirant sa tabatière de sa poche, il y puisa une prise copieuse, qu'il aspira avec volupté.

M. Gérard crut que tout était fini, et se leva, le front pâle, mais le sourire sur les lèvres.

Il s'apprêtait à faire les honneurs de la conduite à M. Jackal; mais celui-ci, le regardant et s'apercevant de l'intention :

— Oh ! non, non, dit-il en secouant la tête, non monsieur Gérard; je n'en suis encore qu'à la moitié de ce que j'ai à vous dire. Cher monsieur Gérard, rasscyea-vous et écoutezmoi.

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