‹ SalvatorChapitre 5 sur 7 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

ve que M. Jackal offre à M. Gérard au lieu de la croix de la Légiojj d'honneur.

M. Gérard poussa un soupir et se rassit, ou plutôt se laissa retomber sur sa chaise ; son oeil, redevenu vitreux, continuait cependant d'interroger M. Jackal.

— Maintenant, fît celui-ci répondant d'un petit signe à l'interrogation muette de M. Gérard, en échange de votre salut que j'assure, je vous demanderai, à titre, non pas de réciprocité, mais d'amical return, comme disent les Anglais, un petit service. J'ai beaucoup d'affaires en ce moment, et il me serait impossible de vous faire visite autant de fois que je le voudrais...

— Mais, interrompit timidement M. Gérard, j'aurai donc l'honneur de vous revoir?

— Que voulez-vous, mon cher monsieur Gérard 1 j'éprouve pour vous, je ne sais pourquoi, une véritable tendresse : les sympathies ne s'expliquent pas. Or, ne pouvant pas venir, je vous le répète, autant de fois que je le désirerais, il faut absolument que je vous prie de m'honorer, au moins deux fois par semaine, de votre visite. Cela, je l'espère, ne vous sera pas trop désagréable, cher monsieur ?

— Mais à quel endroit aurai-je l'honneur de vous rendit ces visites, monsieur ? demanda avec une certaine hésitation M. Gérard.

— A mon bureau, si vous le voulez bien.

— Et votre bureau est situé. .. ?

— A la préfecture de police.

M. Gérard, à ce mot 'préfecture de police, renversa la tête en arrière, et, comme s'il eût mal entendu, il répéta :

— A la préfecture de police ?. . .

— Sans doute, rue de Jérusalem... En quoi cela voua étoine-t-il ?

— A la préfecture de police ! répéta M. Gérard à voix basse et d'un air inquiet.

— Ah! que vous avez l'entendement dur, monsieur Gérard!

— Non, non, je comprends; vous voulez être sûr que je ne quitte point la France.

— Oh 1 ce n'est pas cela ! vous vous figurez bien que J'ai l'œil sur vous, et que, si l'idée vous prenait de quitter la France, je trouverais bien moyen de vous en empêcher.

— Mais, si je vous donne ma parole d'honneur...

— Ce serait une garantie, en effet; mais je tiens à vous voir, c'est mon idée. Que diable ! cher monsieur Gérard, je fais assez pour vous : faites, à votre tour, quelque chose pour moi.

— J'irai, monsieur, répondit l'honnête philanthrope en baissant la tête.

— Il nous reste à convenir des jours et des heures.

— Oui, répondit machinalement M. Gérard, il nous reste à convenir de cela .

— Eh bien, pour les jours, que diriez-vous, par exemple, du mercredi, jour de Mercure, et du vendredi, jour de Vénus? Ces deux jours seraient-ils de votre goût?

M. Gérard fit de la tête un signe affirmatif.

— Les heures, maintenant... Que diriez-vous de sept heures du matin?

— Sept heures du matin.?... Il me semble que c'est de bien bonne heure.

— Bon ! cher monsieur Gérard, n'avez-vous donc point vu un drame fort en vogue qui est admirablement joué par Frederick , que l'on intitule l Auberge des Adrets, et dans lequel on chante une romance qui se termine par ce refrain :

Quand on fut toujours vertueux, On aime k voir lever l'aurore.

Or, nous entrons en été, l'aurore se lève à trois heure»

du matin, je ne crois pas être indiscret en vous donnant rendez- vous à sept. . .

— A sept heures du matin, soit I répondit M. Gérard.

— Très-bien, très-bien, fit M. Jackal. Passons maintenant à l'emploi de vos autres jours, cher monsieur Gérard.

— Quel emploi? demanda M. Gérard.

— Je vais vous le dire.

M. Gérard étouffa un soupir. Il se sentait pris comme la souris dans les pattes du chat, comme l'homme dans les griffes du tigre.

— Vous êtes encore très-solide, monsieur Gérard.

— Huml fit l'honnête homme d'un air qui voulait dire : Couci-couci !

— Avec votre tempérament sec, vous devez aimer la promenade?

— C'est vrai, monsieur, je l'aime.

— Voyez-vous ! et je suis certain que vous vous promèneriez quatre ou cinq heures par jour, et, cela, sans vous fatiguer le moins du monde.

— C'est beaucoup I

— Habitude à prendre , cher monsieur... Peut-être cela vous fatiguerait-il les premiers jours; mais, ensuite, vous ne pourriez plus vous en passer.

— C'est possible, dit M. Gérard, qui ne voyait aucunement où M. Jackal en voulait venir.

— C'est sûr I

— Soit.

— Eh bien, il faudrait vous promener, monsieur Gérard.

— Mais, je me promène, monsieur Jackal.

— Oui, oui, dans votre jardin, dans les bois de Sèvres, de Bellevue, de Ville-d'Avray. . . Promenades inutiles, monsieur Gérard, puisqu'elles ne tournent point au bien de vos semblables ou au profit du gouvernement.

— vraiment I répondit M. Gérard pour répondre quelque chose.

— Il ne faut plus perdre votre temps ainsi, cher monsieur Gérard ; moi, je vous indiquerai le but de vos promenades.

— Ahl

— Oui, et je tâcherai de les varier le plus possible. "» Mais à quoi bon ces promenades?

il. 9

— A quoi bon? Mais à votre santé, d'abord; la promenade est un exercice salutaire.

— Ne puis-je prendre cet exercice autour de ma maison ?

— Autour de votre maison?... Mais vous devez connaître ces alentours à en être las. Depuis six ou sept an^. ••ous avez battu tous les sentiers de ce pays-ci; vous devez être blasé sur Vanvres et ses environs; il faut absolument, entendezvous? il faut rompre la monotonie de ces promenades aux champs; ce sont les rues de Paris que je désire vous voir fréquenter.

— En vérité, dit M. Gérard, je vous jure que je ne comprends pas.

— Eh bien, je vais m'expliquer aussi clairement que possible.

— J'écoute, monsieur.

— Cher monsieur Gérard, êtes-vous un fidèle sujet du roi ?

— Grand Dieu 1 je vénère Sa Majesté.

— Seriez-vous disposé à la servir avec zèle en réparation de vos faiblesses, lâchons le mot, de vos erreurs?

— Et de quelle façon pourrais-je servir le roi, moi, monsieur?

~ Voici : le roi est entouré d'ennemis de toute sorte, monsieur Gérard.

— Hélas!...

— Et le pauvre homme ne peut les combattre à lui tout seul. Il charge donc ses plus fidèles sujets de le défendre, de combattre pour lui, de terrasser les méchants. Or, en langue royaliste, monsieur Gérard, on appelle les méchants, les Moabites, les Amalécites, tous ceux qui tiennent d'une façon et pour une cause quelconque au parti dont ce misérable Sarranti est le représentant; puis encore ceux qui, n'aimant point assez le roi, aimeraient trop M. le duc d'Orléans; enfin, ceux qui, laissant l'un et l'autre, auraient comme quelque souvenance de cette misérable révolution de 1789, de laquelle vous n'ignorez point, cher monsieur Gérard, que datent tous les malheurs de la France. Voilà les méchants, monsieur Gérard, voilà les ennemis du roi, voilà les hydres que je vous offre de combattre; c'est une noble tâche, n'est-ce pas ?

,-— Je vous avoue, monsieur dit l'honnête Gérard du geste de l'homme qui Jette sa langue aux chiens, je vous avoue

que je ne comprends absolument rien à la lâche que vous me proposez d'accomplir.

— C'est cependant bien simple, vous allez voir.

— Voyons!

Et M. Gérard redoubla d'attention et d'anxiété.

— Vous vous promenez, par exemple, poursuivit M. Jackal, au Palais-Royal ou aux Tuileries, sous les marronniers si c'est aux Tuileries, sous les tilleuls si c'est au Pakiis-Royal. Deuxmessieurs passent, ils causent de Rossini ou de Mozart : cette conversation ne vous intéressant pas, vous les laissez passer; deux autres viennent derrière ceux-ci, causant chevaux, peinture ou danse : les chevaux, la peinture, la danse n'étant pas ce que vous aimez, vous laissez aller ces messieurs; deux autres suivent, ils causent christianisme, mahométisme, bouddhisme ou panthéisme; les discussions philosophiques, n'étant que des pièges tendus par les uns à la crédulité des autres, vous laissez philosopher les personnages, et c'est vous, des trois, qui êtes le véritable philosophe. Mais je suppose que deux individus, à leur tour, viennent à passer, causant république, orléanisme ou bonapartisme; je suppose également qu'ils assignent un terme à la royauté; oh I alors, cher monsieur Gérard, comme la royauté est de votre goût, que vous haïssez la république, l'empire, la branche cadette; que vous vous intéressez, avant toute chose, au maintien du gouvernement et à la gloire de Sa Majesté, alors, vous écoutez attentivement, religieusement, de façon à ne pas perdre une seule parole, et, si vous trouvez moyen de vous mêler à la conversation, tout est pour le mieux I

— Mais, dit M. Gérard avec effort, — car il commençait à comprendre, — si je me mêle à la conversation, ce sera pour contredire des opinions que je déteste.

— Oh ! nous n'y sommes plus, cher monsieur Gérard.

— Comment cela?

— Tout au contraire, vous y applaudirez de vos deux mains, vous ferez chorus avec ceux qui les professent, vous' tacherez même de vous attirer leur sympathie; cela vous sera bien facile, vous n'avez qu'à vous nommer: — M. Gérard, l'honnête homme 1 qui diable se défierait de vous? — et, une fois que vous aurez noué amitié avec eux, eh bien, vous me préviendrez de cette bonne fortune, j'aurai

grande joie à faire leur connaissance. Les amis de nos amis

ne sont-ils pas nos amis? Me comprenez-vous, maintenant?

Dites!

— Oui, répondit sourdement M. Gérard.

— Ah !... Eh bien, alors, ce premier point éclairci, vouî. devinez que ce n'est là qu'un des mille buts de votre promenade; je vous indiquerai peu à peu les autres, et, avant un an, foi de Jackal, je veux que vous soyez un des plus fidèles, un des plus dévoués, un des plus adroits, et, par conséquent, un des plus utiles serviteurs du roi.

— Ainsi, murmura M. Gérard, dont le visage devint livide, ce que vous m'offrez, monsieur, c'est tout simplement d'être votre espion?

— Puisque vous avez lâché le mot, monsieur Gérard, je ne vous dédirai pas.

— Espion !... répéta M. Gérard.

— Que diable trouvez-vous donc de blessant dans cette profession? Est-ce que je ne suis pas, moi qui vous parle, le premier des espions de Sa Majesté?

— Vous? murmura M. Gérard.

— Eh bien, oui, moi! Croyez-vous que je ne me croie pas aussi honnête homme, par exemple, qu'un particulier, —je ne fais d'allusion blessante à personne, cher monsieur Gérard, — qu'un particulier qui, je suppose, aurait assassiné ses neveux pour s'approprier leur fortune, et qui, les ayant assassinés, laisserait couper le cou à un innocent pour sauver le sien ?

Ces mots furent dits par M. Jackal avec un tel accent de raillerie, que M. Gérard courba la tête en murmurant, si bas, qu'il fallut, pour l'entendre, toute la finesse d'oreille dont était doué M. Jackal :

— Je ferai tout ce que vous voudrez!

— En ce cas, voilà qui va bien, dit M. Jackal.

Puis, prenant son chapeau, qu'il avait posé près de lui & terre, et se levant :

— A propos, il va sans dire, continua-t-il, autant pour vous que pour moi, cher monsieur Gérard, que le secret du voire dévouement demeure entre nous. Voilà pourquoi je vous offre de venir me trouver de si bon matin; à cette heure-là, vous êtes à peu près sûr de ne trouver chez moi personne de votre connaissance. Nul n'aura donc le droit,—

et c'est votre intérêt autant que le nôtre, — de vous salue? de ce nom d'espion qui vous a fait monter le vert-de-gris au vis9ge.

Maintenant, si d'ici à six mois je suis content de vous, une fois, bien entendu, que nous serons débarrassés de M. Sarranti, eh bien, je demanderai pour vous à 3a Majesté le droit de porter le bout du ruban rouge, puisque vous en avez une si furieuse envie, grand enfant que vous êtes !

Et, ayant dit ces mots, M. Jackal se dirigea vers la porte. M. Gérard le suivit.

— Ne vous dérangez pas , dit M. Jackal, je vois, à la sueur qui coule de votre front, que vous avez très-chaud, et il ne faut pas vous risquer dans un courant d'air. Je serais désespéré qu'à la veille d'entrer en fonctions, vous fussiez pris d'une fluxion de poitrine ou d'une pleurésie. Restez donc dans votre fauteuil, et reposez-vous de vos émotions; seulement, soyez à Paris, — - justement c'est après-demain mercredi, — soyez à Paris après-demain; je donnerai des ordres pour qu'on ne vous fasse pas attendre.

— Mais..., insista M. Gérard.

— Comment, mais ? fit M. Jackal. Je croyais toutes choses convenues.

— C'est pour en revenir à l'abbé Dominique, monsieur.

— A l'abbé Dominique? Eh bien, il sera ici dans une quinzaine de jours, dans trois semaines au plus tard... Bon! qu'avez-vous donc?

Et M. Jackal fut obligé de soutenir M. Gérard près de s'évanouir.

— J'ai, balbutia M. Gérard, j'ai que, s'il revient...

— Puisque je vous dis que le pape ne lui permettra pas de révéler votre secret.

— Mais, s'il le révèle sans permission, monsieur? dit M. Gérard enjoignant les mains.

L'homme de police regarda M. Gérard avec un profond mépris.

— Monsieur, lui dit-il, ne m'avez-vous pas dit que l'abbé Dominique avait fait un serment?

— Sans doute.

— Lequel?

— Il a fait le serment de ne point user de ce papier qu'il possède, que je ne sois mon.

158 SALVATOïl

— Eh bien, monsieur Gérard, dit le cher de police, *t l'abbé Dominique vous a fait ce serment-là, comme c'est un véritable honnête homme, lui, il le tiendra; seulement...

— Seulement, quoi?

— Seulement, ne vous laissez pas mourir; car, voue mort, comme l'abbé Dominique se trouvera délié de sa promesse, je ne réponds plus de rien.

— Et d'ici là...?

— Dormez sur les deux oreilles, monsieur Gérard, puisque vous pouvez dormir.

Ces paroles dites avec un accent qui fit Irissonner l'honnête Gérard, M. Jackal remonta dans sa voiture, murmurant à part lui :

— Par ma foi, il faut convenir que cet homme est un grandissime misérable, et, si j'avais jamais eu confiance dans la justice humaine, j'en rabattrais diablement à celte heure I

Puis, avec un soupir :

— Pauvre diable d'abbé 1 ajouta- t-il, c'est lui qui est véritablement à plaindre. Quant au père, c'est un vieux monomane; il ne m'intéresse pas le moins du monde et peut devenir ce qu'il voudra.

— Où va monsieur? demanda le laquais après avoir refermé la portière.

— A l'hôtel!

— Monsieur ne préfère pas telle ou telle barrière et ne désire pas passer par une rue plutôt que par l'autre?

— Si fait! vous rentrerez par la barrière Vaugirard, et vous passerez par la rue aux Fers. — Il fait un soleil superbe; il faut que je m'assure si ce lazzarone de Salvator est à ses croehets. Je ne sais pourquoi je me figure que ce drôle-là nous donnera du fil à retordre dans l'affaire Sarranti. — Allez !

Et la voiture partit au triple galop.

Les métamorphoses ae i amour.

Abandonnons momentanément toute la partie de notre récit qui se rapporte à Justin, à Mina, au général le Bastard, à Dominique, à M. Sarranti, à M. Jackal et à M. Gérard, et, faisant volte-face, entrons dans l'atelier de ce Mohican de l'art que nous connaissons sous le uom de Pétrus.

C'était le lendemain ou le surlendemain de la visite de M. Jackal à M. Gérard ; — car on comprendra qu'il nous est impossible, à un jour près, de renseigner positivement nos lecteurs : nous suivons l'ordre chronologique des événements, voilà tout. — Il était dix heures et demie du matin. Pétrus, Ludovic et Jean Robert étaient assis : Pétrus dans une bergère, Ludovic sur un fauteuil Rubens, Jean Robert dans un immense vollaire. Chacun d'eux avait à la portée de sa main une tasse de thé plus ou moins vide, et, dans le milieu de l'atelier, une table encore servie indiquait que le thé était employé, comme digestif, à la suite d'un déjeuner substantiel.

Un manuscrit écrit en lignes inégales, — en vers par conséquent. — dont les cinq actes séparés gisaient confusément à terre, à la droite de Jean Robert, prouvait que le poëte venait de faire une lecture, et avait, les uns après les autres, jeté les cinq actes à terre. Le cinquième, depuis dix minutes à peu près, était allé rejoindre ses compagnons.

Ces cinq actes avaient pour titre : Guelfes et Gibelins.

Avant de les aller lire au directeur du thc'âlre de la Porte-Saint-Martin, pour lequel il espérait obtenir l'autori-

6ation déjouer une pièce en vers, Jean Robert avait lu son

drame à ses deux amis.

La pièce avait eu un immense succès de lecture auprès de Ludovic et de Pétrus. Artistes tous deux, ils avaient pris un intérêt profond à cette sombre figure de Dante encore leunfe, maniant l'cpée avant de manier la plume, et qui se déroulait merveilleusement au milieu des grandes luttes de l'art, de l'amour et de la guerre; amoureux tous deux, ils avaient écouté cette oeuvre d'un autre amoureux avec les oreilles de leur cœur, Ludovic songeant à son amour en bouton, Pétrus respirant son amour en fleur.

La douce voix de Béatrix avait retenti à leurs oreilles, et tous trois, après s'être fraternellement embrassés, s'étaient assis et méditaient silencieusement : Jean Robert rêvait à Béatrix de Marande : Pétrus, à Béatrix de la Mothe-Houdan, et Ludovic à Béatrix Rose-de-Noël.

Béatrix n'est point une femme, c'est une étoile.

Le propre des œuvres grandes et fortes est de faire rêver les âmes grandes et fortes; seulement, selon leurs dispositions, elles font rêver, les uns du passé, les autres du présent, les autres de l'avenir.

Jean Robert rompit le premier le silence.

— D'abord, dit-il, merci de tout ce que vous venez de me dire de bon. Je ne sais, Pétrus, s'il en est pour toi d'un tableau comme il en est pour moi d'un drame : lorsque je rêve un drame, que le sujet se dessine, que les scènes se coordonnent, que les actes s'échafaudent dans ma tête, tous mes amis me diraient que mon drame est mauvais, que je n'en croirais pas un mot. Lorsqu'il est fait, que j'ai passé trois mois à le composer, un mois à l'écrire, il faut que tous mes amis me disent qu'il est bien pour que j'y croie.

— Eh bien, dit Pétrus, il en est justement de mes tableaux comme toi de tes drames : sur la toile blanche, ce sont des Raphaël, des Rubens, des Van Dyck, des Murillo, des Velasquez; sur la toile barbouillée, ce sont des Pétrus, c'est-à-dire des croûtes que leur auteur estime médiocrement. Que veux-tu, mon cherl c'est la différence qu'il y a entre l'idéal et la réalité.

— Moi, dit Ludovic, ce que je trouve adorable dans ton drame, vois-tu, c'est la figure de Béatrix.

— Vraiment ! dit Jean Robert en souriant.

— Quel âge lui donnes- tu? C'est une enfant.

— Je lui donne quatorze ans, quoique l'histoire d;se qu'elle est morle à dix.

— L'histoire est une sotte, dit Ludovic, et, cette fois, elle a menti comme toujours : une enfant de dix ans n'eût pas creusé un sillon si lumineux dans le cœur de Dante. Je suis de ton avis, Jean Robert : Béatrix devait avoir au moins quatorze ans; c'est l'âge de Juliette, c'est l'âge auquel on aime, c'est l'âge où l'on peut commencer à être aimée.

— Mon cher Ludovic, dit Jean Robert, veux-tu que je te dise une chose?

— Laquelle? répondit Ludovic.

— C'est que je m'attendais que toi, homme positif, homme de science, esprit matérialiste enfin, ce qui te frapperait le plus dans mon drame, c'est l'étude de l'Iialie au xin" siècle, c'est la vérité des mœurs, c'est l'exposition de la politique florentine. Pas du tout ! Voilà que, ce qui t'intrigue, c'est l'amour de Dante pour une enfant; voilà que, ce que tu suis, c'est le développement de cet amour et l'influence qu'il a sur la vie de mon héros; voilà que, ce qui t'intéresse, c'est la catastrophe qui enlève Béatrix à Dante. Je ne te reconnais plus, Ludovic! est-ce que tu serais amoureux, par hasard?

Ludovic rougit jusqu'au blanc des yeux.

— Ah ! par ma foi, s'écria Pétrus, il l'est ! regarde plutôt. Ludovic se prit à rire.

— Eh bien, dit-il, quand je le serais, lequel de vous deux m'en ferait un reproche?

— Ce ne serait pas moi, dit Pétrus, au contraire.

— Et moi doncl dit Jean Robert.

— Seulement, je te dirai, mon cher Ludovic, reprit Pétrus on^: c'est mal d'avoir un secret pour des gens qui n'ont point de secret pour toi.

— Eh I mon Dieu ! dit Ludovic, le secret si secret il y a, j'ai à peine eu le temps de me le confier à moi-même, comment voulez-vous que je vous l'aie confié, à vous autres?

— A la bonne heure! voilà qui t'excuse, dit Pétrus.

— Puis, enfin, c'est peut-être quelqu'un qu'il ne rpul pas nommer dit Jean Robert.

— A nous? fit Pétrus. La nommer à nous, ce n'est pas la nommer.

— Et puis, dit Ludovic, je vous jure que je ne suis oas

162 SALVATOm

encore bien sûr de quelle façon j'aime cette que j'aime, 41 c'est comme une sœur ou comme une maîtresse.

— Bon ! s'écria Jean Robert, c'est comme cela que débutent toutes les grandes passions.

— Allons, dit Pétrus, avoue tout simplement, mon chef, que tu es amoureux fou.

— C'est possible, répondit Ludovic; et surtout, dans ce moment-ci, ta peinture, Pétrus, m'a ouvert les yeux; tes vers, Jean Robert, m'ont ouvert les oreilles, et je ne serais pas étonné, demain, que je prisse un pinceau pour essayer de faire son portrait, ou une plume pour lui faire un madrigal. Eh! mon Dieul c'est l'éternelle histoire de l'amour, que l'on prend pour une fable, pour une légende, pour un roman, tant qu'on ne la lit pas avec des regards amoureux. Qu'est-ce que la philosophie? qu'est-ce que l'art? qu'est-ce que la science ? Même à côté de l'amour, la science, la philosophie et l'art ne sont que des formes du beau, du vrai, du grand; or, le beau, le vrai, le grand, c'est l'amour I

— Eh bien, à la bonne heure! dit Jean Robert, quand on y mord, c'est comme cela qu'il faut y mordre.

— Et peut-on savoir, demanda Pétrus , quel est le rayon de soleil qui t'a fait sortir de ia chrysalide, beau papillon?

— Eh! oui, sans dou'e, vous le saurez, mes amis; mais le nom. mais l'image, mais la personne elle-même sont encore enfermés dans les plus mystérieux arcanes de mon cœur; le secret me suffit encore. Eh! mon Dieul soyez tranquilles, il y a un moment où mon secret ira de luimême frapper à votre cœur et vous demandera l'hospitalité.

Les deux amis sourirent et tendirent la main à Ludovic.

Puis Jean Robert se pencha, ramassa les cinq actes et les roula.

En ce momenl, le domestique de Pétrus entra, annonçant que le général Herbel était en bas.

— Qu'il monte donc vite, ce cher oncle 1 cria Pétrus en sa précipitant vers la perte.

— Monsieur le comte, dit le domestique est entré clans les écuries,f n me disant de ne pas déranger monsieur...

— Péirus..., dirent les doux jeunes gens prenant leur chapeau et s'apprêtant à sortir.

— Mais non, mais non, dit Pétrus, mon oncle aime gêné-

S A LV Al OR ltJâ

paiement la jeunesse, et il vous aime tous deux en particulier.

— C'est possible, dit Ludovic, et je lui en suis parfaitement reconnaissant; mais il est onze heures et demie, et Jean Robert lit sa pièce à midi à la Porte-Saint-Martin.

— Bon pour Jean Robert, dit Pétrus; mais, toi, tu n'as aucunement besoin de t'en aller à cette heure-ci.

— Je te demande des millions de pardons, cher ami; ton atelier est charmant, vaste, suffisamment aéré pour des gens amoureux depuis six mois ou un an, mais pour un homme amoureux depuis trois jours, il est inhabitable. Par ainsi, adieu, cher ami! je vais me promener dans les bois, tandis que le loup n'y est pas.

— Allons, viens Cupidon, dit Jean Robert en prenant le bras de Ludovic.

— Adieu donc, très-chersl dit Pétrus avec une légère nuance de tristesse.

— Qu'as-lu donc? demanda Jean Robert, qui, moins préoccupé que Ludovic, remarqua cette tristesse.

— Moi?... Rien.

— Si fait 1

— Rien de positif, du moins.

— Voyons, dis-nous cela.

— Que veux-tu que je te dise? A cette annonce de la visite de mon oncle, il me semble qu'il a passé quelque chose de menaçant dans l'air. Il me vient voir si rarement, ce cher oncle, que j'éprouve toujours une certaine inquiétude quand on me l'annonce.

— Diable I fit Ludovic, s'il en est ainsi, je reste, je te servirai de paratonnerre.

— Non... mon véritable paratonnerre, cher ami, c'est l'affection réelle que mon oncle me porte. Ma crainte est absurde, et mes pressentiments n'ont pas le sens commun.

— D'ailleurs, à ce soir, ou demain au plus tard, dit Ludovic.

— Et, moi, plus tôt encore probablement : je reviendrai Se dire le résultat de ma lecture.

Les deux Jeunes gens prirent congé de Pétrus, et, en arrivant à la porte, Jean Robert monta dans son tilbury, offrant à Ludovic de le jeter où bon lui semblerait; mais le jeune docteur refusa, disant au'il avait besoin d'aller à pied.

Et, en effet, tandis que Jean Robert tournait par la place de l'Observatoire, Ludovic suivait les boulevards jusqu'à la barrière d'Enfer, et s'en allait songeant dans les bois de Verrière, où nous le laisserons seul, puisqu'il semble, en ce moment, rechercher tout particulièrement la solitude, et que, d'aiileurs, Pétrus et son oncle nous attendent.

Le général Herbel venait assez rarement chez son neveu; mais il n'y venait jamais, c'est une justice à lui rendre, sans apporter, sous une forme ou sous une autre, le plus souvent sous la forme de la raillerie, un petit sermon dans le pli de son manteau.

Il n'était pas venu depuis quatre ou cinq mois, c'est-àdire depuis le temps, à peu près, où il s'était fait un grand changement dans l'existence de Pétrus; aussi, en entrant, devait-il marcher de surprise en étonnement, et d'étonnement en stupéfaction.

Lors de sa dernière visite, la maison était encore ce qu'il l'avait vue la première fois, c'est-à-dire une maisonnette propre, avec une cour pavée, ornée d'une petite île de fumier pour le divertissement de six ou sept poules et d'un coq qui, du haut de son promontoire, avait salué le général de son chant le plus aigu, — et d'une cabane à lapins, lesquels étaient nourris du supplément de la salade et des choux de tous les locataires de la maison, heureux d'abandonner ce superflu à des animaux qui faisaient, aux jours de fête, les délices de la table de la portière.

Dans ce quartier de Paris entouré d'arbres de tous côtés, cette maisonnette ressemblait bien plus à un de ces chaumes qu'habitent nos paysans qu'à une maison de ville; mais, simple et propre, isolée et même presque déserte, elle était, aux yeux du général, l'abri le plus sûr , la retraite la plus paisible qu'il pût souhaiter à un travailleur.

Or, la première chose qui frappa le comte Herbel, et qui, en le frappant, le surprit, ce fut — une fois la porte, fraîchement peinte, ouverte sous son coup de marteau — -le voir on domestique à la même livrée que les siens, c'e, J-à-dirs aux couleurs des Courtenay, se présenter à lui et lut demander :

— Que désire monsieur ?

^Comment, ce que je désire, coquin? dit le comte en

toisant le laquais de la tête aux pieds; mais je désire voir mon neveu puisque je suis venu pour cela.

— Ah ! dans ce cas, monsieur est le général comte Herbel? dit le valet en s'inclinant.

— Naturellement,) e suis le général comte Herbel, répéta le général d'un '; on gouailleur, puisque je te dis que je viens voir mon neveu, et que mon neveu, que je sache, n'a pas d'autre oncle que moi.

— Je vais prévenir monsieur, dit le domestique.

— Est-il seul? demanda le général en prenant son lorgnon pour regarder la cour, sablée en sable de rivière, au lie»* d'être, comme autrefois, pavée en grès.

— Non, monsieur le comte, il n'est pas seul.

— Une femme ? dit le général.

— Ses deux amis : MM. Jean Robert et Ludovic

— Bon, bon, bon! prévenez-le que je suis ici, je monterai tout à l'heure; je vais visiter un peu la maison. Cela me parait charmant ici.

Le domestique monta chez Pétrus, comme nous avons vu.

Resté seul, le général put lorgner et examiner tout à son aise les divers changements et embellissements qu'avaient subis la maison et la cour de son neveu, ou plutôt habitée par son neveu.

— Oh I oh 1 dit-il, le propriétaire de Pétrus a fait faire, à ce qu'il paraît , des améliorations à sa bicoque : un petit parterre de fleurs rares où était le fumier; une volière avec des perruches vertes, des paons blancs et des cygnes noirs où était la cabane à lapins; enfin, des écuries et remises là où il y avait tout simplement un hangar... Ah! par ma foi, voici des harnais qui me semblent bien tenus.

Et, en amateur qu'il était, il s'approcha du porte-harnais, sur lequel chevauchaient les objets qui avaient attiré son regard.

— Ah I ah ! dit-il, les armes des Courtenay 1 Alors, ces harnais sont à mon neveu. Ah çà 1 aurait-il, en effet, ue oncle que je ne connaîtrais pas et aurait-il hérité de cet oncle?

Tout en monologuant ainsi, le général faisait une figure plus surprise qu'ennuyée, plus étonnée que soucieuse; mais, i près être entré sous la remise et avoir regardé avec attention un élégant coupé de Bender; après être entré dans l'é* ii. i*

curie et avoir passé la main sur l'épine dorsale de deux chevaux achetés, selon toute probabilité, chez Drake , le général devint pensif, et son visage prit une expression d'indéfinissable tristesse.

— Belles bêtes! murmurait-il tout en caressant les chevaux; voilà un attelage qui vaut six mille francs comme un liard... Ah çà! mais est-il bien possible que ces chevaux-là appartiennent à un pauvre diable de peintre qui gagne à peine dix mille francs par an?

Et le général, croyant s'être trompé dans son investigation des armes, des harnais, alla examiner les armes de la voiture. C'étaient pardieu bien les armes des Courtenay, surmontées d'une couronne ou plutôt d'un tortil de baron.

— C'est bien cela, c'est bien cela, murmura-t-il : moi, comte, son corsaire de père vicomte, lui baron. C'est bien heureux qu'il se soit contenté du tortil et qu'il n'ait pas pris la couronne fermée!. .. Et, au bout du compte, ajouta-t-il, l'eût-il prise, il en a le droit, puisque nos aïeux ont régné.

Après quoi, jetant un dernier regard sur les chevaux, sur les harnais, sur la volière, sur les fleurs et sur le sable roulant sous ses pieds comme des perles, il monta l'escalier de son neveu. Mais, arrivé au premier étage, il s'arrêta, et, passant sa main sur ses yeux comme pour essuyer une larme :

— Mon pauvre Pierre, murmura-t-il, est-ce que ton fils serait devenu un malhonnête homme?

Pierre, c'était le frère du comte Herbel, celui que, dans ses boutades, il gratifiait du titre de jacobin, de pirate, d'écumeur de mer.

Au moment où le comte Herbel achevait ces mots et Essuyait clandestinement la larme dont ils étaient accompagnés, il entendit descendre rapidement l'escalier qui conduisait du premier au second étage, tandis qu'avec son plus joyeux accent, la voix de son neveu criait :

— Bonjour, mon oncle! bonjour, mon cher oncle! Pourquoi donc ne montez-vous pas?

— Bonjour, monsieur mon neveu, répondit sèchement le comte Herbel.

— On! oh! comme vous me dites cela, mon oncle! fit le jeune homme étonné.

— Que veux-tul je te le dis comme je le sens, repartit le

SALVATOR iW

général en prenant la rampe et en continuant de monter ; 'escalier.

Puis, sans ajouter un mot, il entra, choisit de l'œil le meilleur fauteuil, et s'y laissa tomber avec un ouf de mauvais augure.

— Allons, allons, murmura Pétrus, je ne m'étais pas .rompe.

Puis, s'approchant du général :

— Mon cher oncle, lui dit-il, permettez- moi de vous dire ;ue vous ne me paraissez pas ce matin de très-bonne humeur.

— Non, certes, dit le général, je ne suis pas de bonne humeur, et c'est mon droit.

— Je suis loin de vous contester ce droit-là, mon cher oncle, et je connais assez votre égalité de caractère pour me dire à moi-même que, si vous êtes de mauvaise humeur, ce n'est pas sans raison.

— Et vous dites la vérité, monsieur mon neveu.

— Auriez-vous reçu dès l'aurore une visite désobligeante, mon oncle?

— Non; mais j'ai reçu une lettre qui m'a fait delà peine, Pétrus.

— J'en étais sûr; je parie que c'est une lettre de la marjuise de la Tournelle.

— Ce ton de légèreté est inconvenant, Pétrus, et permets-moi de te rappeler qu'en ce moment tu manques de l'espect à deux vieillards.

Pétrus, qui s'était assis sur un pliant, se releva comme si un ressort l'eût remis debout sur ses jambes.

— Excusez-moi, mon oncle, dit-il; vous m'effrayez! je :e vous ai jamais entendu parler avec cette dureté.

— C'est que jamais, Pétrus, je n'ai eu à vous faire de reproches aussi sérieux que ceux que j'ai à vous faire auj jurdhui.

— Croyez, mon oncle, que je suis prêt à les recevoir avec . soumission que je vous dois et surtout avec le regret dy 33 avoir mérités; car, du moment où vous me les faites,

-non oncle, c'est que je les mérite.

— Vous en jugerez vous-même; écoutez-moi donc sérieu- --ement, Pétrus, comme je vais vous parler.

— Je vous écoute.

Le général fit signe à son neveu de se rasseoir; mais celui-ci, d'un autre signe, lui demanda la permission de rester debout.

Il attendit donc l'accusation dans la posture d'un criminel devant son juge.

Où Pétrus volt que ses pressentiments ne l'avaient pas trempé.

Le comte Herbel s'accommoda du mieux qu'il put dans son fauteuil, car le vieux sybarite aimait à être à son aise pour moraliser.

Pétrus le regarda faire avec une certaine inquiétude.

Le comte tira sa tabatière de sa poche, aspira voluptueusement sa prise de tabac d'Espagne, chiquenauda son gilet pour en chasser les atomes odorants, et, changeant complètement de ton et de manières :

— Eh bien, mon cher neveu, dit-il, nous avons donc suivi les conseils de notre bon oncle ?

Le sourire revint sur les lèvres de Pétrus, qui avait déjà pris une figure de circonstance.

— Quels conseils, mon cher oncle? demanda-t-il.

— Eh! mais... à l'endroit de madame de Marande.

— De madame de Marande?

— Oui.

— Je vous jure, mon oncle, que je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— De la discrétion? Bien, jeune Ivomme! c'est une ver'.u que nous ne pratiquions pas de notre temps, mais que je >c déteste pas de voir pratiquer chez les autres.

— Mon oncle, je vous jure...

— ue notre temps, continua le général, quand un jeune homme de noblesse, portant un grand nom avait le malheur d'être un cadet de famille, c'est-à-dire de ne pas avoir le sou, ma foi ! s'il était beau garçon, bien fait de corps, élégant de manières, il tirait parti de tout cela. Il faut bien, quand ia nature a été prodigue et la fortune avare, il faut bien utiliser les dons de la nature.

— Mon cher oncle I je vous avoue que je vous comprends de moins en moins.

— Allons donc ! veux-tu me faire accroire que tu n'as pas vu jouer l'École des Bourgeois?...

— Si fait, mon oncle, je l'ai vu jouer.

— Et que tu n'as pas applaudi le marquis de Moncade?

— J'ai applaudi à son jeu, parce qu'Armand joue bien ce rôle, mais je n'ai pas applaudi à son action.

— Ah ! vraiment, vous êtes prude, monsieur mon neveu?

— Non pas, mon cher oncle; mais , entre être prude et admettre qu'un homme puisse recevoir de l'argent d'une femme...

— Bah! mon cher ami, quand on est pauvre soi-même et que cette femme est riche comme madame de Marande ou la comtesse Rappt...

— Mon oncle! s'écria Pétrus en se levant.

— Tout beau, mon neveu! tout beau! Ce n'est plus la mode ! N'en parlons plus, les modes changent. Mais que veux-tu! je te quitte, il y a quatre mois, avec un atelier orné de tes esquisses et une petite chambre y attenante, le tout soigné par la portière, décorée fastueusement du nom de femme de ménage; je m'essuie à ta porte les pieds sur un paillasson qui n'est pas neuf, et je te vois tranquillement gagner à pied le quartier latin, pour diner à vingt-deux sous chez Flicoteaux ; je me dis : « Mon neveu est un pauvre diable de peintre qui gagne quatre ou cinq mille francs avec son pinceau, qui ne veut pas faire de -dettes, qui ne veut pas être à charge à son pauvre père; mon neveu est un honnête garçon, mais un niais. En conséquence, il faut que je donne un bon conseil à mon neveu. » Or, je lui donne le conseil que M. de Lauzun donne à son neveu; je lui dis : • Garçon, tu es beau, tu es élégant; voilà une princesse ; elle ne s'appelle pas la duchesse de Berry, elle n'est pas la fille du régent, mais elle nage dans les millions.., »

~ Mon onclel

— Je reviens, je trouve la cour transformée en jardin; au milieu du jardin, un parterre de plantes rares... oh ! une volière avec des oiseaux de l'Inde, de la Chine, de la Californie... on I ohl des écuries avec des chevaux de six mille francs et des harnais aux armes de Courtenay... oh ! oh ! oh ! — et je«monte tout joyeux en me disant : t Eh bien, mon neveu est un homme d'esprit, ce qui vaut mieux quelquefois que d'être un homme de talent. » Je vois des tapis nu dernier étage, un atelier comme celui de Gros ou d'Horace Vernet, et je médis : * Allons, allons, tout va bien. »

— Je suis désespéré de vous dire, mon oncle, que vous vous trompez complètement.

— Alors, tout va mal?

— Mais non, mon oncle; seulement, je vous prie de croire que je suis trop fier pour devoir ce luxe, dont vous avez la bonté de me féliciter, à autre chose que mes propres ressources.

— Ah I diable ! je comprends; on t'a commandé un tableau que l'on t'a payé d'avance ?

— Non, mon oncle.

— On t'a chargé de décorer la rotonde de la Madeleine ?

— Non, mon oncle.

— Tu es nommé peintre ordinaire de Sa Majesté l'empereur de Russie avec dix mille roubles d'appointements ?

— Non, mon oncle.

— Alors, tu as des dettes?

Pétrus rougit.

— Tu as donné des à-compte au sellier, au carrossier, au tapissier; et, comme tu leur as donné ces à-compte sous le nom du baron Herbel de Courtenay, qu'on te connaît pour mon neveu, on t'a fait crédit.

Pétrus baissa la tête.

— Seulement, continua le comte, tu comprends ceci : c'est que, quand tous ces gens-là se présenteront chez moi avec leurs billets, je dirai : t Le baron Herbel? Je ne le connais pasl »

— Mon oncle, soyez tranquille, dit Pétrus, on ne se pr^ sentera jamais chez vous.

— Et chez qui se présentera-t-on ?

-=- Chez moi.

— Oui, et, à présentation, tu seras en mesure?

— Je m'y mettrai.

— Tu t'y mettras, en passant la moitié de la journée au bois pour rencontrer madame la comtesse Rappt, en passant tous les soirs à l'Opéra et aux Bouffes pour saluer de loin madame la comtesse Rappt, en passant toutes les nuits au bal pour serrer la main de madame la comtesse Rappi?

— Mon oncle !

— Ah! oui, c'est difficile à écouter, la vérité, n'est-ce pas? Tu l'entendras, cependant.

— Mon oncle, dit fièrement Pétrus, du moment où je ne vous demande rien...

— Pardieul c'est bien ce qui m'inquiète que tu ne me demandes rien. Du moment où tu ne demandes rien ni à ta maîtresse ni à moi, et que tu dépenses trente ou quarante mille francs par an, c'est que tu demandes à ton pirate de père.

— Oui, et je dois même dire, mon cher oncle, que mon pirate de père, non-seulement ne me refuse rien de ce que je lui demande, mais encore me fait grâce de ses moralités.

— Ce qui veut dire que tu me l'offres en exemple? Soit, je tâcherai de ne pas être plus chatouilleux que lui ; seulement, il faut que je te dise maintenant pourquoi j'étais de mauvaise humeur en entrant, et pourquoi je t'ai parlé un peu durement d'abord.

— Vous ne me devez pas d'explication.

— Si fait; car, tu as raison, du moment où tu ne me demandes rien...

— Votre amitié toujours, mon oncle.

— Eh bien, pour que tu me continues la tienne, il fau? donc que je te dise la cause de ma mauvaise humeur.

— J'écoute, mon oncle.

— Connah-tu?... Au fait, il est inutile que tu le connaisses... Je vais te raconter l'histoire; nous appellerons le héros'" Écoite, et comprends la cause de ma mauvaise humeur. — Un brave ouvrier de Lyon est venu à Paris il y a trente ans à peu près, à pied, sans le sou dans sa poche, sans bas à ses pieds, sans chemise sur le dos. A force de misère et de patience, au bout de cinq ans, il est arrivé à la

place de chef d'une filature avec trois mille francs d'appointements. Il est riche, n'est-ce pas? Un homme qui est arrivé à Paris sans souliers et qui a trois mille livres de rente •îst un homme riche; car celui-là est riche que le travail a soustrait aux passions, aux besoins, aux caprices de son tempérament ou de son imagination. Seulement, au bout de jeux ans de séjour à Paris, sa femme lui a donné un fils; puis elle est morte.

« — Que ferai-je de ce fils ? se demanda le père, quand le fils eut quinze ans.

» Il va sans dire qu'un seul instant l'idée ne lui vint pas de faire de son fils ce qu'il avait été lui-même, un ouvrier. — Au reste, vous savez qu'on m'accuse en haut lieu d'être jacobin, et je dois dire que cet orgueil bien situé, cet orgueil paternel, qui consiste à élever toujours son fils audessus de soi, c'est une idée de la révolution de 1789, et, si elle n'en avait eu que de pareilles à celle-là, je ne lui en voudrais pas trop... Or, ce père se dit donc :

» — J'ai sué sang et eau pendant toute ma vie; j'ai souffert comme un misérable; il ne faut pas que mon fils souffre comme moi. Sur trois mille francs d'appointements ou de rente que j'ai, j'en vais consacrer quinze cents à l'éducation de mon fils; puis, son éducation achevée, il sera ce qu'il voudra, avocat, médecin, artiste; peu m'importe ce qu'il sera, pourvu qu'il soit quelque chose.

» En conséquence, on mit le jeune homme dans une des premières pensions de Paris. Le père vécut avec les quinze cents francs qui lui restaient... non pas avec les quinze cents francs! avec les mille; car tu admets bien que l'entretien et l'argent de poche coûtaient au moins cinq cents francs... M'écoutes-tu, Pétrus?

— Avec la plus grande attention, mon cher oncle, quoique je ne sache pas où vous voulez en venir.

— Tu vas le savoir tout à l'heure; suis seulement mon récit avec attention.

Le comte tira sa tabatière de sa poche, et Pétrus s'apprêta à ne pas perdre un mot de ce que son oncle allait dire, comme il n'avait point perdu un mot de ce qu'il avait dit.

SALVATOh UJ

bu u est prouvé qu'il y a plus de ressemblance qu'on ne croit entre les marchands de musique et les marchands de tableaux.

Le comte Herbel aspira voluptueusement sa prise, fit disparaître de son jabot la dernière trace de la poudre sternutatoire, et continua :

— On mit donc l'enfant dans un des premiers collèges de Paris, et, oulre l'éducation collégiale, on lui donna maître d'allemand, maître d'anglais, maître de musique; si bien que la dépense annuelle, au lieu de monter à deux mille francs, monta à deux mille cinq cents. Le père vécut avec cinq cents francs ; que lui importait la nourriture physique, pourvu que son fils reçût abondamment la nourriture morale?

» Le jeune homme, tant bien que mal, fit ses classes ; c'était même un assez bon écolier, et le père aspirait, comme un dédommigement de tous ses sacrifices, les louanges qui lui armaient sur le travail assidu, la bonne conduite et les progrès de son fils.

> A dix nuit ans, il sortit du collège, sachant un peu de grec, un peu de latin, un peu d'allemand et un peu d'anglais. — Remarque bien qu'il n'en savait qu'un peu, pour les quinze mille francs que son éducation coûtait à son père, et qu'un peu, ce n'est point assez. — En échange, il faut le dire, il avait fait de grands progrès sur le piauo; de sorte que, quand son père lui demanda ce qu'il voulait être, il répondit hardiment et sans hésitation : « Musicien 1 >

Le père ne savait pas trop ce qu'était un musicien; l'artiste représenté par ces mots lui apparaisssait toujours don-

nant des concerts en plein vent sur une vielle, sur une harpe ou sur un violon. Mais peu lui importait : son fils voulait être musicien; il avait bien le droit de choisir son état.

> On demanda au jeune homme chez qui il désirait continuer ses études musicales; il désigna le premier pianiste de l'époque.

> A grand'peine, le maestro consentit à donner trois leçons par semaine à dix francs; c'était douze leçons, c'est-à-dire cent vingt francs par mois.

» De quatorze cent quarante francs par an à deux mille cinq cents, la différence n'était point si grande que l'on pût diminuer quelque chose sur la pension du malheureux enfant; et même, que pouvait-il faire avec onze cent soixante francs^

» Par bonheur, vers la même époque, le père obtint une augmentation de six cents francs. Il s'en réjouit fort; cela faisait dix-sept cent cinquante francs de pension à son fils. Lui, puisqu'il avait vécu jusque-là avec cinq cents francs, pardieu! il y vivrait bien encore.

» Seulement, il fallait un piano.— On ne pouvait apprendre que sur un piano d'Érord. Le maître de piano dit deux mots au célèbre fabricant; un piano de quatre mille francs fut réduit à deux mille six cents, et deux ans furent donnés à l'élève pour payer le piano. Il était convenu que l'élève prélèverait cent francs par mois sur les dix-sept cent soixante francs.

» Au bout de deux ans, l'élève était d'une certaine force, excepté pour les voisins, qui, injustes comme on l'est en général pour les progrès que l'on voit ou que l'on entend se développer, trouvaient qu'il fallait que le jeune exécutant fût bien faible pour ne pas surmonter plus vite les difficultés dont il les régalait depuis le matin jusqu'au soir. — Les voisins d'un pianiste sont toujours injustes; mais le jeune homme ne s'inquiétait aucunement de cette injustice. Il ouait avec acharnement les études de Bellini et les variations de Robin des Bois de Mozart, le Freischùtz de "Weber, la Semiramide de Rossini.

» Il y eut plus: à force d'en jouer, il eut l'idée qu'il pourrait en faire. De là à l'exécution il n'y eut qu'un pas; ce pas, i! le franchit avec assez de bonheur.

» Mais, on le sait, les marchands de musique, comme les

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libraires, ont tous une seule et unique réponse, variable dans la forme, invariable dans le fond, sur les ambitions des romanciers ou des compositeurs qui débutent : t Faites- » vous connaître, et je vous publierai. » C'est un cercle assez vicieux en apparence, puisque l'on ne peut être connu que quand on est imprimé. Enfin, je ne sais pas comment cela se fait, mais ceux qui ont vraiment le diable au corps finissent toujours par être connus. — Si, je sais bien commen' cela se fait : cela se fait comme fit notre jeune homme.

» Il économisa sur tout, même sur sa nourriture, et finit par amasser deux cents francs avec lesquels il fit imprimer des variations sur le thème Bi tanti palpiti.

» La fête de son père approchait; les variations furent imprimées pour le jour de la fête.

» Le père eut la satisfaction de voir le nom de son fils écrit en lettres grasses au-dessus de petits points noirs, qui lui paraissaient d'autant plus respectables qu'il n'y comprenait absolument rien; mais, après le diner, le fils posa solennellement le morceau sur l'instrument, et, Érard aidant, il eut un splendide succès de famille.

» Le hasard— à cette époque-là, on disait la Providence— le hasard fit que le morceau n'était pas mal et qu'il eut un certain succès dans le monde. Notre jeune homme n'y ayant entassé que les difficultés qu'il pouvait vaincre lui-même, et y ayant fait figurer un nombre de croches, de doubles croches et de triples croches qui, aux yeux inexpérimentés, produisaient un effet assez majestueux, les jeunes élèves de seconde force tombèrent sur le morceau, qui s'épuisa rapidement.

» Par malheur, l'éditeur seul pouvait juger du succès, et, comme l'orgueil est un péché mortel, et qu'il ne voulait pas compromettre une âme aussi candide que l'était celle du client qui lui avait confié ses intérêts, il en était à sa troisième édition, qu'il lui disait qu'il lui restait encore en magasin mille exemplaires de la première. Cependant, il consentit à lui faire imprimer sa seconde étude à ses risques et périls; la troisième, avec partage dans les bénéfices. -* Il est bien entendu qu'il n'y eut jamais partage. — Mais, en somme, l'effet se produisait, et le nom de notre jeune homme commençait à courir dans les salons.

» On lui proposa de donner des leçons. ïl courut chez soa

éditeur et le consulta. Lui trouvait qu'en demandant trois fran^ du cachet, il élevait des prétentions exorbitantes; mai" $*Jiteur lui fit comprendre que les gens qui donnent trois francs peuvent en donner dix; que tout dépendait des commencements, et qu'il était un homme profondément coulé s'il s'estimait moins de dix francs l'heure.

— Mais, mon oncle, dit Pétrus, qui avait écouté avec beaucoup d'attention, et qui était frappé de certaine similitude, savez-vous que cette histoire a de grandes ressemblances avec la mienne?

— Tu trouves? fit le comte avec son sourire narquois; attends, tu en jugeras mieux tout à l'heure.

Et il reprit :

— En même temps que notre Jeune homme s'essayait dans la composition, il acquérait une certaine force dans l'exécution. Un jour, son éditeur lui proposa de donner un concert. Le jeune homme regarda l'audacieux marchand de musique presque avec épouvante. Cependant, donner un concert, c'était l'objet de ses vœux les plus ardents. Mais il avait entendu dire que les frais d'un concert s'élevaient à mille francs au moins. Comment oser une pareille spéculation? Si le concert manquait, il était ruiné; non-seulement lui, mais encore son père 1... A cette époque, notre jeune homme craignait encore de ruiner son père.

Pétrus regarda le général.

— Le niais, n'e>:t-ce pas? continua celui-ci. Pétrus baissa les yeux.

— Bon ! voilà que tu m'as interrompu et que je ne sais plus où nous en étions, continua le général.

— Nous en étions au concert, mon oncle; le jeune musicien craignait de ne pas faire ses frais.

— C'est juste... L'éditeur de musique offrit généreusement de se charger de tout, à ses risques et périls toujours. Les entrées que sa musique lui ménageait dans les premiers salons de Paris lui donnaient l'espérance de placer un certain nombre de billets. Il en plaça mille à cinq francs, il en donna généreusement quinze au titulaire : c'était pour sa famille et ses amis.

» Il va sans dire que le bonhomme de père était placé au premier banc. Ce fut sans doute ce qui exalta notre débutant, car il fit des merveilles. Son succès fut immense; l'en-

trepreneur eut douze cent cinquante francs de frais et fit six mille francs de recette.

• — Il me semble, dit timidement notre jeune homme à sou marchand de musique, que nous avions quelques personnes à notre concert.

» — Billets donnés, répondit l'éditeur.

— Bon! dit Pétrus en riant, il paraît que c'est en musique comme en peinture. Vous vous rappelez mon succès au salon de 1824, n'est-ce pas, mon oncle?

— Parbleu!

— Eh bien, un affreux marchand m'acheta mon tableau douze cents livres et le vendit six mille francs.

— Mais encore, dit le général, touchas-tu douze cents francs.

— C'était, dit Pétrus, quelques louis de moins que je n'avais dépenses que pour ma toile, pour mes modèles et pour mon cadre.

— Eh bien, dit le comte avec un air de plus en plus narquois, nouvelle ressemblance, mon cher Pétrus, entre toi et notre pauvre musicien.

Et le général, comme s'il eût été enchanté de cette interruption, tira sa tabatière de son gilet, y pinça une prise du bout de ses doigts aristocratiques, et l'aspira en laissant échapper un ah! voluptueux.

Oanâ lequel on voit, au moment où l'on s'y attendait le moins, entrer un nouveau personnage.

— A partir de ce moment, continua le comte, notre jeune homme fut lancé. L'éditeur de musique eût bien voulu con-

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tinuer l'exploitation commencée; mais ce que ne vit pas notre jeune homme, ses amis le lui firent voir, et, quelle que fût sa modestie, il finit par comprendre qu'il pouvait voler de ses propres ailes. Et, en effet, à partir de ce moment, études pour le ^iano, leçons, concerts, tout marcha de front, et le jeune homme arriva, à vingt-trois ou vingt-quatie ans, à gagner ses six mille francs par an, c'est-à-dire le double da ce que son père gagnait à cinquante ans.

» Maintenant, la première pensée qui se présenta au cœur du jeune homme, — car il avait un bon cœur, — ce fut de rendre à son père ce que son père avait dépensé pour lui. Il avait vécu longtemps avec dix-sept cents francs par an, il pouvait donc grandement vivre avec trois mille. C'était trois mille francs par année qu'il pouvait rendre à son père. Son père, qui s'était privé de tout pour lui, ne manquerait donc plus désormais de rien.

> Puis les recettes doubleraient; un poëme viendrait, il er: ferait la musique; il serait joué à l'Opéra-Comique, comme Hérold, ou au grand Opéra, comme Auber; il gagnerait vingt, trente, quarante mille francs par an, et, comme l'aisance allait succéder à la misère, le luxe succéderait à l'aisance. — Que dis-tu de ce plan, Pétrus?

— Mais, dit le jeune homme assez embarrassé, car il s'apercevait que, de plus en plus, la situation du musicien se rapprochait de la sienne, mais je le trouve tout naturel, mon oncle.

— El tu eusses fait, à la place du musicien, ce que le musicien avait projeté de faire?

— Mon oncle, j'eusse tâché d'être reconnaissant envers mon père.

— Rêve! beau rêve, mon ami, que la reconnaissance des enfants 1

— Mon oncle 1

— Je n'y crois pas, moi, pour mon compte, continua le général, et, la preuve, c'est que je ne suis pas marié.

Pétrus ne répondit rien.

Le général fixa sur lui un regard profond; puis, après un instant de silence :

— Eh bien, ce rêve, dit-il, une femme le fit évanouir.

— Une femme? murmura Pétrus.

— Oh! mon Dieu, oui, continua le général; notre mus»-

cien rencontra de par le monde une belle dame fort rie» et menant grand train. C'était une très-belle et très-intéL. gente personne, au reste; artiste elle-même autant qu'il est permis à une grande dame de l'être. Le jeune homme mit, comme on dit en termes de soupirant, son amour à ses pieds. Elle daigna ramasser cet amour, et, à partir de ce moment, Out fut fini.

Pétrus releva vivement la tête.

— Oui, dit le général, tout fut fini. Notre musicien négligea ses leçons. — Comment donner encore des leçons à dix francs le cachet quand on avait été distingué par une comtesse, une marquise, une princesse; que sais-je, moi? — Il négligea les études, les thèmes, les variations pour le piano; il n'osa plus donner de concerts. Il avait parlé d'un poème, d'une audition à l'Opéra ; il attendit le poème, le poème ne vint pas. Les éditeurs faisaient queue à sa porte, il prit des engagements avec eux, à la condition qu'on lui ferait des avances. On le savait honnête homme, entièrement dévoué à sa parole, on fit tout ce qu'il désirait; il s'endetta. Ne fallait-il pas se mettre sur le pied où doit être l'amant d'une grande dame, avoir chevaux, coupé, valets en livrée, tapis sur les escaliers ? Elle, naturellement, ne se doutait de rien : elle avait deux cent mille livres de rente; ce qui était pour le pauvre musicien un train ruineux était la médiocrité pour elle. Un coupé, deux chevaux 1 elle ne remarqua même pas que le jeune homme avait un coupé et deux chevaux. Qui n'a pas deux chevaux et un coupé?... Lui, cependant, épuisait toutes ses ressources; puis, ses ressources épuisées, s'adressait à son père. Je ne sais pas comment fit le père pour l'aider. Il ne lui donna, certes, pas d'argent, il n'en avait pas ; mais probablement lui donnat-il sa signature. La signature d'un honnête homme qui n'a pas un sou de dettes, cela s'escompte — à perte, je le sais bien, mais cela s'escompte. — Seulement, au jour du payement, le père, malgré sa bonne volonté, ne pourra pas payer; de sorte qu'un jour, en revenant du bois, notre domestique en livrée remettra â notre jeune homme, sur un plat d'argent, une lettre qui lui annoncera que son père est rue de la Clef, et, quand on est là, tu le sais, Pétrus, on y est pour cinq ans.

— Mon oncle! mon oncle! s'écria Péirus.

— En bien, quoi? demanda le général.

— Oh! grâce, je vous prie!

— Grâce? Ah! ah! mon cher, vous comprenez donc que c'est votre histoire, ou à peu près, que je vous raconte là?

— Mon oncle, dit Pétrus, vous avez raison, je suis un Tou, un orgueilleux, un insensé !

— N'êtes-vous pas pis que tout cela encore, Pétrus ? dit te comte avec une sévérité mélangée cependant d'une certaine tristesse. Parce que votre père a possédé autrefois, au prix de son sang, une fortune qui vous eût permis de vivre en gentilhomme, si cette vie de gentilhomme, à une époque où le travail est un devoir pour tout citoyen, si cette vie de gentilhomme n'était pas synonyme d'oisiveté, et, par conséquent, de honte; parce que votre père, qui avait été, pendant trente années, secoué sur le rude lit de l'Océan, vous a couché tout enfant dans un berceau doré, vous vous êtes imaginé , la tempête ayant repris la proie, que la tempête s'était laissé prendre ; vous vous êtes imaginé que tout était encore comme aux jours de votre enfance, quand vous jouiez avec les guinées anglaises et les doublons espagnols, et vous n'avez pas pensé qu'il y avait lâcheté à vous, ne le lui eussiez-vous pas demandé, d'accepter d'un vieillard, et, cela, pour satisfaire votre folle vanité, ce que la charité du hasard lui laissait.

— Mon oncle! mon oncle! par grâce, dit Pétrus, épargnez-moi !

— Oui , je t'épargnerai ; car je t'ai vu rougir tout à l'heure de ta propre faute, déguisée sous le nom d'un autre. Oui, *e t'épargnerai; car j'espère que, s'il est temps encore de te sauver, la vue du gouffre où tu cours, et où tu entrâmes mon pauvre frère avec toi, te fera faire un pas en arrière.

— Mon oncle, dit Pétrus en tendant la main au général, je vous promets...

— Oh 1 dit le général, je ne rends pas ainsi la main qii3 'ai retirée une fois. Tu promets, c'est bien, Pétrus; mais ;'est quand lu viendras me dire : « J'ai tenu, » c'est seulenent alors que je te dirai : * Bravo, garçon ! tu es véritablement un honnête homme. »

Et le général, pour rendre un peu moins dur son refus occupa ses deux mains, l'une à tenir sa tabatière, l'autre à porter une prise à sa destination.

Pétrus, rougissant et blêmissant tour à tour, laissa retomfeer inerte la main qu'il lendait au général.

En ce moment, on entendit un grand bruit dans l'escalier, tout à la fois un bruit de voix et un bruit de pas. Les voix disaient :

— Je déclare è monsieur que les ordres que j'ai reçus sont positifs.

—• Et quels ordres as-tu donc reçus, drôle?

— De ne laisser monter qu'après avoir porté la carte.

— A qui?

— A M. le baron.

— Et qui appelles-tu M. le baron ?

— M. le baron de Courtenay.

— Est-ce que je viens chez M. le baron de Courtenay, moi ? Je viens chez M. Pierre Herbel.

— Alors, monsieur ne montera pas.

— Comment! je ne monterai pas?

— Non.

— Ah 1 tu me barres le chemin?... Attends 1

Sans doute celui qui était invité à attendre n'attendit pas longtemps, car l'oncle et le neveu entendirent presque immédiatement un bruit assez étrange, et qui ressemblait à celui d'un corps pesant qui tombe du premier étage au rezde-chaussée.

— Que diable se passe-t-il donc dans ton escalier, Pétrus ? demanda le général.

— Je ne sais, mon oncle; mais, autant que j'en puis juger, c'est mon domestique qui se dispute avec quelqu'un.

— Ouais 1 fit le général, est-ce un créancier qui aurait luge à propos de choisir le moment où je suis chez toi ?

— Mon oncle ! fit Pétrus .

— Allons, va voir.

Pétrus fit quelques pas vers la porte.

Mais, avant qu'il l'eût atteinte, cette porte s'ouvrit vioîemment, et donna passage à un homme qui entra dans fatelier avec la furie d'une bombe.

— Mon père ! s'écria Pétrus en se jetant dans les bras de cet homme.

— Mon fils l dit le vieux marin en le recevant dans ses bras.

— Eh ! en effet, c'est mon pirate de frère 1 fit le général

— Tiens, toi aussi! s'écria le vieux marin. — Ah ! par me foi, le failli chien avait doublement tort de me fermer ta porte, Pélrus.

— Je présume que tu parles du valet de chambre de monsieur mon neveu ?

— Je parle d'un drôle qui voulait m'empêcher de monter.

— Oui, et que tu m'as bien l'air d'avoir fait descendre.

— J'en ai peur. . . Dis donc, Pétrus ?

— Mon père!

— Tu devrais voir si cet imbécile-là ne s'est point cassé quelque chose.

— Oui, mon père, dit Pétrus en descendant rapidement l'escalier.

— Eh bien, vieux loup de mer, tu n'es donc pas changé , dit le général, et je te trouve aussi rageur que je t'ai quitté 1

— Et il y a gros à parier que je ne changerai plus maintenant, dit Pierre Herbel, je suis trop vieux.

— Ah! ne dites pas que vous êtes vieux, monsieur mon frère, attendu que j'ai trois ans de plus que vous, fit le général.

En ce moment, Pétrus Hentra, annonçant que son domestique n'avait rien de cassé, mais s'était seulement foulé le pied droit.

— Allons, dit le vieux marin, en ce cas, il était encore moins bête qu'il n'en avait l'air.

Un écumeur de mer.

Le nom du frère du général Herbel, du père de Pélrus, est déjà plus d'une fois revenu dans ce récit; mais le nombre

SALVAÏOR 183

de nos personnages est si grand, et nos faits sont si nombreux et si profondément enchevêtrés les uns dans les autres, que, pour plus de clarté, nous préférons, — au lieu de poser, selon les règles de l'art dramatique, nos personnages dès les premières scène",, — nous préférons, afin de ne pas compliquer l'intrigue, peindre le physique et le moral de ces personnages au moment même où ils apparaissent au lecteur pour prendre une part active à notre action.

Comme on le voit, le père de Pétrus vient d'enfoncer la porte de l'atelier de son fils et de faire apparition dans notre livre. Or, ce nouveau venu va jouer et a déjà joué même dans l'existence de son fils un rôle assez important pour que, dans l'intérêt des scènes qui vont suivre, nous nous croyions obligé de dire quelques mots sur ses antécédents, que lui reprochait si amèrement son frère.

Que notre lecteur se rassure : ce n'est point un nouveau roman que nous entreprenons, et nous serons aussi bref que possible.

Christian-Pierre Herbel, vicomte de Courtenay, frère cadet du général, était né, comme lui, dans la patrie de Duguay-Trouin et de Surcouf; il était né en 1770 à Saint- Malo, l'aire de tous ces aigles de mer qu'on désigne sous le nom générique de corsaires, et qui ont été, sinon l'effroi, du moins le fiVau des Anglais pendant six siècles, c'est-à-dire depuis Philippe Auguste jusqu'à la Restauration.

J'ignore s'il existe une histoire de la ville de Saint-Malo; mais je sais que nulle ville maritime ne pourrait se vanter à meilleur droit qu'elle d'avoir mis au monde de plus loyaux enfants, d'avoir donné à la France de plus intrépides marins. Entre Duguay-Trouin et Surcouf, nous pouvons placer Christian le corsaire ou — si nous voulons , au lieu de son surnom de guerre, lui donner son nom de famille — Pierre Herbel, vicomte de Courtenay.

Pour le faire connaître, il nous suffira d'éclairer d'un rayon quelques-uns des premiers jours de sa jeunesse.

Dès 1786, c'est-à-dire âgé de seize ans à peine, Pierre Herbel faisait partie de l'équipage d'un corsaire sur lequel il s'était, deux ans auparavant, engagé comme volontaire.

Après avoir capturé six navires anglais dans une seule campagne, ce corsaire, armé à Saint-Malo, fut pris à son

tour. Le navire capturé fut conduit dans la rade de Portsmouth, et l'équipage réparti sur les pontons.

Le jeune Herbel fut, avec cinq de ses compagnons, envoyé sur le ponton le Roi-Jacques. Il y rest* un an, toujours «tvec ses cinq compagnons. On avait fabriqué dans l'entrepont une espèce de cabine infecte qui servait de prison aux six prisonniers; ce cachot était aéré et éclairé en même ;emps par un sabord d'un pied de large et de six pouces de naut. C'était par cette ouverture que les malheureux voyaient ie ciel.

Un soir, Herbel dit à ses compagnons, en baissant la voix:

— Est-ce que vous ne vous ennuyez pas ici?

— Fastidieusement! répondit un Parisien qui, de temps en temps, jetait un peu de gaieté dans la bande.

— Que risqueriez-vous bien pour vous en aller ? continua le jeune homme.

— Un bras, dit l'un.

— Une jambe dit l'autre.

— Un œil, dit un troisième.

— Et toi, le Parisien ?

— La tête.

— A la bonne heure I tu ne marchandes pas, loi, et tu es mon homme.

— Comment, je suis ton homme?

— Oui.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire que je me sauve celle nuit, et que, comme tu mets le même enjeu que moi, nous nous sauverons ensemble.

— Ah I voyons, pas de bêtises, dit le Parisien.

— Explique-toi, dirent les autres.

— Ce sera bientôt fait... J'ai assez de celte eau chaude qu'ils appellent du thé, de celte vache enragée qu'ils appellent du bœuf, de ce brouillard qu'ils appellent de l'air, de cette lune qu'ils appellent le soleil, de ce fromage à la crème qu'ils appellent la lune, et je pars.

— Comment pars-tu?

— Vous n'avez pas besoin de le savoir, puisqu'il n'y a que le Parisien qui vienne avec moi.

— Et pourquoi cela, n'y a-t-il que le Parisien qui vienne avec toi?

— Par ce que je ne veux pas de gens qui marchandent quand it s'agit de la France.

— Eh ! morbleu I nous ne marchandons pas.

— Alors, c'est autre chose. Vous êtes décidés, s'il le faut, à laisser votre vie dans l'entreprise que nous allons tenter"

— Avons-nous une chance pour nous?

— Nous en avons une.

— Et contre nous?

— Neuf.

— Nous en sommes, alors !

— En ce cas, tout va bien.

— Qu'avons-nous à faire?

— Rien.

— Cependant...

— Vous avez à me regarder et à vous taire, voilà tout.

— C'est bien facile, dit le Parisien.

— Pas tant que tu crois, dit Herbel; en attendant, silence I

Herbel, alors, détacha sa cravate de son cou, et fit signe à son voisin de l'imiter; puis tous les autres imitèrent le voisin.

— Bien! dit Herbel.

Et, prenant les cravates les unes après les autres, il les noua bout à bout; puis, quand elles furent nouées; il en passa l'extrémité par le sabord, et la laissa pendre vers la mer comme il eût fait d'une ligne; puis il la tira à lui.

L'extrémité n'était pas mouillée.

— Diable ! fit-il. Qui est-ce qui ne tient pas à sa chemise ? Un des prisonniers ôta sa chemise et en déchira une

bande.

Herbel ajouta la bande aux cravates, noua un caillou à l'extrémité pour remplacer le plomb de sonde, et répéta le même opération.

La ligne revint mouillée. Elle était donc assez longue pour atteindre la mer.

— Tout va bien, dit Herbel.

Et il rejeta la ligne.

La nuit était sombre, et il était impossible qu'on vit dan* l'obscurité cette ligne qui pendait aux flancs du navire. Les autres le regardaient faire avec inquiétude et le vou-

laient interroger; mais lui leur répondait par un signe qu

voulait dire : « Silence! »

Une neure à peu près s'écoula.

On entendit le clocher de Portsmouth qui sonnait minuit.

Les prisonniers comptaient les coups avec anxiété.

— La douzaine y est, dit le Parisien.

— Minuitl dirent les autres.

— C'est tard, n'est-ce pas? demanda une voix.

— Il n'y a pas de temps de perdu, répondit Herbel. Silence! Et tout rentra dans l'immobilité.

Au bout de quelques minutes, son visage s'éclaira.

— Ça mord, dit-il.

— Bon! dit le Parisien; rends la main.

Herbel agita doucement la ligne, comme il eût fait d'un cordon de sonnette.

— Ça mord-il toujours? demanda le Parisien.

— Il est pris ! dit Herbel.

Et il tira doucement la ligne à lui, tandis que les prisonniers se dressaient sur la pointe du pied pour voir ce qu'il allait amener.

Il amena une petite lame d'acier fine comme un ressort de montre, aiguë comme une mâchoire de brochet.

— Je connais ce poisson-là, dit le Parisien : cela s'appelle une scie.

— Et tu sais à quelle sauce il se met, n'est-ce pas? répondit Herbel.

— Parfaitement!

— Alors, nous te laissons faire.

Herbel détacha la scie, et, cinq minutes après, l'instrument mordait sans bruit sur la carène du Roi-Jacques prolongeant le sabord de manière à en agrandir l'ouverture, au point qu'un homme pût y passer.

Pendant ce temps, le Parisien, dont l'esprit délié nouai* aussi facilement les uns aux autres les fils d'une action que Pierre Herbel les deux bouts d'une cravate, le Parisien race ntait tout bas aux autres comment Pierre Herbel s était procuré l'instrument à l'aide duquel il opérait.

Trois jours auparavant, une amputation avait été pratiquée à bord du Roi-Jacques, par un chirurgien français établi à Porstmouth. Quelques mots avaient été échangés entre Pierre Herbel et le chirurgien. Sans doute, Pierre Herbel

avait demandé à son compatriote de lui procurer une scie; le chirurgien la lui avait promise, et il avait tenu parole.

Lorsque le Parisien eut fini les suppositions, Pierre Herbel fit signe de la tête que tout ce qu'il avait supposé était la vérité.

Un des côtés du sabord était scié, on passa à l'autre.

Une heure sonna.

— Boni fit Pierre Herbel, nous avons encore cinq heures de nuit.

Et il se remit à la besogne avec une ardeur de bon augure pour le succès de l'entreprise.

Au bout d'une heure, le travail était terminé, et le morceau de bois scié ne tenait plus qu'à un fil; le moindre effort devait suffire pour le détacher.

Lorsqu'on en fut là, Pierre Herbel s'arrêta.

— Attention l dit-il; que chacun fasse un paquet de son pantalon et de sa chemise et le fixe sur ses épaules avec ses bretelles, à peu près comme un fantassin fixe son sac. Quant à la veste, nous nous en priverons, vu la couleur et la marque.

Les vestes des prisonniers étaient jaunes et marquées d'un T et d'un 0.

On obéit en silence.

— Maintenant, continua-t-il, voici six petits bâtons de différentes grandeurs; celui qui amènera le plus grand se mettra à l'eau le premier, et ainsi de suite.

On lira au sort. Pierre Herbel devait sortir le premier et le Parisien le dernier.

— Nous y sommes, dirent les six matelots.

— D'abord, un serment.

— Lequel ?

— Il est possible que la sentinelle tire sur nous.

— C'est même probable, répondit le Parisien.

— Si personne n'est touché, tant mieux ; mais, si quelqu'un est touché. ..

-Tant pis pour celui qui sera touché! dit le Parisien; mon père, qui était cuisinier, disait toujours que l'on ne faisait pas d'omelette sans casser des œufs.

— Ce n'est pas assez ; nous allons nous donner notre parole que celui qui sera touché ne poussera pas un cri, se séparera a l'instant de ses camarades, nagera à droite ou à

gauche, et, quand il sera repris, donnera de faux renseignements.

— Foi de Français! répondirent les cinq prisonniers en étendant la main.

— Eh bien, alors, à la garde de Dieu !

Pierre Herbel fit un effort, attira à lui la pièce de bois, qui, en cédant, donna une ouverture à travers laquelle pouvait passer le corps d'un homme. Puis, à l'aide de deux traits de scie, tirés verticalement à trois lignes l'un de l'autre, il creusa une espèce de mortaise dans laquelle il passfl'extrémité de la corde, composée des cravates et des manches de chemise qui devaient servir à descendre les hommes jusqu'à la mer; fit un nœud à l'extrémité de cette corde, de manière à ce que le nœud, ne pouvant passer par l'ouverture, présentât la résistance nécessaire au soutien du corps d'un homme; ensuite passa à son cou une gourde de rhum, suspendue à un cordonnet ; puis, enfin, se fit lier autour du poignet gauche son couteau tout ouvert, et, ces préparatifs achevés, prenant la corde, se laissa glisser jusqu'à la mer, où il disparut pour ne reparaître qu'au delà du cercle de lumière projeté par la lanterne qui brûlait sur la galerie extérieure où se promenait la sentinelle.

Enfant de l'Océan, Pierre Herbel, élevé au milieu des vagues comme un oiseau de tempête, était excellent nageur; aussi traversa-t-il sans effort et en plongeant, les quinze ou vingt brasses sur lesquelles s'étendait le rayon lumineux, puis il reparut dans l'obscurité. Seulement, au lieu de poursuivre son chemin, il s'arrêta et attendit ses compagnons.

Au bout d'un instant, la vague s'ouvrit à quelques pas de lui, et la tête d'un second prisonnier apparut à la surface de la mer; puis celle d'un troisième, puis celle d'un quatrième.

Tout à coup una lumière éclaira la vague, une détonation retentit; la sentinelle venait de faire feu.

On n'entendit pas un cri, mais personne ne reparut; seulement, presque immédiatement, le bruit d'un corps tombant à l'eau se fit entendre, et, au bout de trois secondes, la mer, s'ouvrant, laissa voir la figure fine et railleuse du Parisien.

— En avant î dit-il, il n'y a pas de temps à perdre : c'est le numéro 5 nui en tient.

— Smvez-inoi, dit Pierre Herbel, et tâchons de ne pas nous séparer.

A ces mots, les cinq fugitifs, conduits par Pierre Herbel, se dirigèrent, autant que la chose était possible, vers la pleine mer.

Derrière eux, à bord du ponton, se faisait un grand vacarme. Le coup de fusi lde la sentinelle avait donné l'alarme; cinq ou six coups de fusil furent tirés au hasard ; les fugitifs entendirent siffler les balles, mais aucun d'eux ne fut atteint.

Une barque fut mise à la mer avec la promptitude qui constitue cette sorte de manœuvre; quatre rameurs s'y précipitèrent; quatre soldats et un sergent descendirent après eux, fusils chargés, baïonnette au bout du fusil, et la barque se mit à la poursuite des fugitifs.

— Éparpillez-vous, si vous voulez, dit Herbel, et au petit bonheur!

— Bon I répondit le Parisien, ce sera notre dernière ressource.

La barque bondissait sur les flots. Un marin, placé à l'avant, portait une torche qui jetait une lâmière à distinguer un bar d'une dorade, Elle s'avançait droit à la poursuite des fugitifs.

Tout à coup, à la gauche de la barque, on entendit un cri. On eût dit la plainte d'un esprit de la mer.

Les rameurs serrèrent, la barque s'arrêta.

— A l'aide ! au secours l je me noie l cria une voix avec l'accent de l'angoisse.

La barque tourna sur bâbord, et, changeant de direction, ge dirigea du côté d'où venait la voix.

— Nous sommes sauvés, dit Herbel; le brave Mathieu, se voyant blessé, a pris à gauche et les attire à lui.

— Vive le numéro 5 I dit le Parisien : une fois à terre, je promets de boire un fameux coup à sa santé.

— Plus un mot, et avançons dit Herbel; chacun de nous va avoir besoin de toute son haleine, ne la prodiguons donc pas.

On continua d'avancer, Herbel faisant tête de colonne. Après dix minutes de silence pendant lesquelles on pou- ?ait estimer avoir fait un quart de mille :

— Ne vous semble-t-il pas, dit Herbel, que la mer devient

il. H

plus difficile? Est-ce que je me fatigue, ou aurions-nous

dérivé à droite?

— A gauche I à gauche 1 dit le Parisien; nous sommes dans la vase.

— Qui m'aide? dit un des nageurs. Je me sens pris.

— Donne-moi la main, camarade, dit Herbel; que ceux qui peuvent nager encore nous tirent à eux.

Herbel se sentit pris par le poignet : une secousse violente le fit dériver à gauche, il entraina avec lui le prisonnier envasé.

— Oh! par ma foi, dit celui-ci se retrouvant dans une eau un peu plus liquide, voilà qui va mieux. Mourir noyé, bon: c'est la mort d'un marin; mais mourir dans la vase, c'est la mort d'un récureur d'égout.

On doubla un petit cap; on aperçut une lumière.

— La prison de Fortonl dit Herbel, nageons de ce côté; les îlots de vase sont à l'ouest; par ici, nous avons deux lieues de mer, mais nous avons fait parfois de plus longues promenades que cela, et il ne s'agissait pas de notre vie.

En ce moment, une fusée, suivie d'un coup de canon, sortit du ponton le Roi-Jacques.

Ce double signal annonçait une évasion.

Cinq minutes après, une autre fusée et un coup de canon partirent de la forteresse de Forton. Puis deux ou trois barques, ayant chacune une torche à la proue, s'élancèrent à la mer.

— A droite! à droite! dit Pierre Herbel, ou elles arriveront à temps pour nous barrer le passage.

— Mais les îlots de vase? demanda une voix.

— Nous les avons dépassés, répliqua Herbel.

On nagea silencieusement pendant cinq minutes en appuyant adroite. Le silence était si grand, que l'on entendait la respiration d'un des nageurs qui s'embarrassait.

— Eh 1 fit le Parisien, s'il y a un veau marin parmi nous, qu'il le dise.

— C'est moi qui me fatigue, dit le numéro 3; je sens la respiration qui me manque.

— Fais la planche! dit Herbel, je te pousserai.

Le fugitif se retourna sur le dos, et prit un instant do repos dans cette position; mais bientôt il se retourna.

— Es-tu déjà défa ligué ? demanda le Parisien.

— ■ Non ; mais cette eau est glacée, et je gèle.

— Le fait est, dit le Parisien, qu'elle n'a pas trente-cinq degrés de chaleur.

— Attends, dit Herbel en nageant d'une -seule main ei en présentant sa gourde au numéro 3.

— Il me sera impossible, dit celui-ci, de me soutenir su? l'eau et de boire.

Le Parisien lui passa la main sous l'aisselle.

— Allons, bois, dit-il, on te soutiendra pendant ce temps. Le numéro 3 saisit la gourde et avala une ou deux

gorgées.

— Ah! dit-il, voilà qui me sauve la vie. Et il tendit la gourde à Herbel.

— Et le Parisien, il n'aura donc rien pour sa peine?

— Bois vite, dit Herbel; nous perdons du temps.

— On ne perd jamais de temps quand on boit, dit le Parisien.

Et, à son tour, il avala une ou deux gorgées de la liqueur alcoolique.

— Qui en veut? dit -il en élevant la gourde au-dessus de l'eau.

Les deux autres fugitifs étendirent la main, et chacun à son tour puisa de nouvelles forces au réservoir de feu. La gourde revint à Herbel, qui la repassa à son cou.

— Eh bien, tu ne bois pas? lui demanda le Parisien.

— J'ai encore de la chaleur et des forces, dit Herbel, et je garde ce qui reste dans cette bouteille pour un plus fatigué que moi.

— 0 grand pélican blanc, dit le Parisien, je t'admire , mais ne t'imite pas.

— Silence I dit le numéro 4, j'entends parler devant nous.

— Et parler bas breton, Dieu me damne! dit le numéro 3.

— Comment peut-il y avoir des Bretons dans le port de Portsmouth ?

— Silence 1 dit Herbel, et approchons le plus possible de point noir que nous avons devant nous et qui m'a tout l'air d'un sloop.

Il ne se trompait pas, la voix venait de là.

— Silence donc!

On fit silence, et l'on reconnut un bruit d'avirons qui battaient la mer.

— Prenons garde à la barque! dit tout bas un des fugitifs.

— Elle n'a pas de lumière : elle ne nous verra pas.

En effet, elle passa à dix brasses des fugitifs sans les apercevoir ; seulement, elle continuait un échange de paroles avec le sloop.

— Fais bonne garde, Pitcaërn, disait une voix, et, dans deux heures, nous revenons avec de la monnaie.

— Soyez tranquille, dit une voix venant du bord, et qui était, sans doute, celle de Pitcaërn, bonne garde sera faite.

— Mais, jour de Dieu 1 dit le numéro 3, comment se faitil qu'il y ait des compatriotes dans le port de Ponsmouth?

— Je t'expliquerai cela tout à l'heure, dit Herbel; en attendant, nous sommes sauvés.

— Tâche que ce soit bientôt, dit le numéro 3; car je ne me sens plus, tant j'ai froid.

— Ni moi non plus, dit le numéro 4.

— Soyez tranquilles, dit Herbel; tenez-vous ici, si vous pouvez, sans reculer ni avancer, et laissez-moi faire.

Et, fendant la vague comme un dauphin, il s'avança dans la direction du sloop.

Les quatre fugitifs se rapprochèrent autant qu'ils purent les uns des autres, et regardèrent de tous leurs yeux et écoutèrent de toutes leurs oreilles, afin d'être prêts à l'événement quel qu'il fût.

D'abord, ils virent disparaître Pierre Herbel dans l'obscurité de la nuit, rendue plus épaisse par l'ombre que projetait le sloop; puis ils entendirent ce dialogue en bas breton, que deux des nageurs, étant l'un de Saint-Brieuc et l'autre de Quimperlé, purent traduire à leurs compagnons: c'était évidemment Pierre Herbel qui le provoquait.

— Ohél de la barque, ohél du secours l

Une voix qu'on reconnut pour celle qu'on avait déjà entendue, répondit :

— Qui demande du secours, là-bas?

— Un camarade, un compatriote du pays de Galles.

— Du pays de Galles? de quelle partie du pays de Galles?

— De l'ile d'Anglesey... Ehl vitel vite! du secours, ou je coule 1

— Du secours, du secours, c'est bientôt dit; mais que fais-tu là au milieu du port?

— Je suis marin à bord du vaisseau anglais laCouronne; on m'a puni injustement, je déserte.

— Que demandes-tu ?

— Un instant de repos qui me donne la force de gagner la terre.

— Pourquoi m'exposera is-je à la prison pour un homme que je ne connais pas? Passe au large 1

— Mais puisque je te dis que je coule, puisque je te dis que je me noiel

Et l'on entendit la voix coupée par la vague qui passait par-dessus la tête du nageur.

La scène était si bien jouée, que les fugitifs crurent un instant que leur camarade se noyait effectivement et se rapprochèrent du sloop de plusieurs brasses.

Mais la voix se fit bientôt entendre de nouveau.

— A moil disait-elle, à moi ! tu ne laisseras pas périr un compatriote, quand, pour le sauver, tu n'as qu'à lui jeter une tire-veille, une corde.

— Allons 1 tourne à bâbord.

— Oh I mon Dieu I est-ce que ce n'est pas toi, Pitcaërn ?

— Si fait, c'est moi, dit le matelot étonné. Et toi, qui es- tu?

— Qui je suis?... La corde I J'enfonce! je me noie... La cor...

Pour la seconde fois, la vague passa sur la tête du nageur.

— Ehl morbleu 1 la voilà, la corde 1 La tiens-tu?

On entendit ce grognement du noyé qui veut répondre, mais dont les voies respiratoires sont obstruées par l'eau.

— Boni fit Pitcaërn, ne lâche pas... Ahl tu ne m'as pas l'air d'un fameux marin; si on avait su, on aurait embarqué un fauteuil roulant sur deux poulies pour monter monsieur à bord.

Mais le matelot gallois eut à peine le temps d'achever sa plaisanterie, qu'Herbel, qui venait d'enjamber par-dessus le bastingage du sloop, avait pris son ami Pitcaërn à bras-lecorps, l'avait renversé sur le pont, et, lui tenant le couteau sur la gorge, criait en français à ses compagnons :

— A moi, camarades l montez par bâbord; nous sommes sauvés 1

Les fugitifs ne se le firent pas dire à deux fois, ils s'approchèrent, chacun tirant sa coupe la plus vigoureuse, et, en un instant, ils furent tous les quatre sur le pont du sloop.

Herbel tenait Pitcaërn renversé sous son genou avec le couteau sur la gorge.

— Liez-moi et bâillonnez-moi ce brave garçon-là, dit Pierre Herbel, mais sans lui faire aucun mal.

Puis, à Pitcaërn :

— Mon cher Pitcaërn, continua Herbel, il faut nous pardonner cette petite supercherie; nous sommes, non pas de? déserteurs anglais, mais des Français qui s'échappent des pontons; or, nous t'empruntons ton sloop pour faire un peti. tour en France : une fois à Saint-Malo ou à Saint-Brieuc, tL es libre.

— Mais, demandèrent les fugitifs, comment se fait-il que l'équipage d'un sloop anglais parle le bas breton?

— Ce n'est pas l'équipage du sloop anglais qui parle le bas breton, c'est nous qui parlons le gaélique.

— Me voilà juste aussi avancé qu'auparavant, dit le Parisien.

- Tiens-tu à avoir une explication? demanda Herbel en bâillonnant Pitcaërn avec toute la précaution possible, i'. faut lui rendre cette justice.

— Mais cela ne me serait point désagréable, je l'avoue.

— Eh bien, je vais donc t'apprendre ce que l'on m'a appris, à moi, au collège.

— Apprends.

— C'est que les Anglais du pays de GaJles sont tout simplement une colonie de bas Bretons qui a émigré de France, il y a tantôt huit ou neuf cents ans, et qui a conservé, pure et intacte, la langue maternelle; voilà comment les Gaéliques se trouvent parler breton, et comment les Bretons se trouvent parler gaélique.

— Ce que c'est que d'avoir étudié 1 dit le Parisien; Herbel, tu seras un jour amiral.

Pendant ce temps, on avait lié et bâillonné Pitcaërn.

— Maintenant, dit Pierre Herbel, il s'agit de se réchauffer, de faire sécher ses habits, de voir s'il n'y a pas dans ce bienheureux sloop quelque chose à se mettre sous la der>t, et de se tenir prêts à sortir du port au point du jour.

— Pourquoi pas tout de suite? dit le Parisien.

— Parce qu'on ne sort pas du port, Parisien, mon ami, tvant que le vaisseau amirel en ait ouvert la porte par un coup de canon.

SALVATOK 195

^- C'est juste, sépondirent en chœur les fugitifs.

Un des quatre compagnons fut placé en vedette sur le beaupré, et les trois autres allèrent rallumer le feu qui dormait dans la cabine.

Par malheur, les vêtements mouillés par l'eau de mer, ne sèchent pas facilement. On chercha de tous côtés, et l'on trouva des chemises, des pantalons et des vareuses appartenant aux amis de Pitcaërn; on s'en revêtit, tant bien que mal, et l'on était absorbé dans cette grave occupation, lorsque l'on entendit la voix de la vedette qui criait :

— Hé ! là-bas ! tout le monde sur le pont 1

En un instant, les trois compagnons furent au poste où on les appelait.

Ce n'était pas sans raison qu'on les avait fait venir : on voyait s'avancer trois ou quatre points lumineux qui, à mesure qu'ils s'avançaient, prenaient la forme de barques chargées de soldats.

Ces barques faisaient une battue dans le port.

— Allons, dit Pierre Herbel, nous n'échapperons pas à la visite; il s'agit de payer d'audace. Faites-moi disparaître l'ami Pitcaërn.

— Faut-il donc le jeter à l'eau? demanda l'un des fugitifs.

— Non pas ; il faut seulement le cacher de façon qu'on ne le trouve pas.

— Dis donc, Pierre, fit le Parisien, si nous le cachions dans un hamac, en lui montant la couverture jusqu'aux yeux, on ne verrait pas qu'il est bâillonné, et nous dirions qu'il est malade, et nous y trouverions un avantage : c'est que, comme un malade ne se couche pas tout habillé, l'un de nous hériterait d'une veste, d'une pantalon et d'une vareuse tout bassinés.

La proposition passa à l'unanimité.

— Maintenant, dit Pierre Herbel, que ceux qui parlent le bas breton restent avec moi sur le pont, tandis que les autres tiendront compagnie à Pitcaërn; je me charge de tout.

Quand Herbel avait dit : • Je me charge de tout, » on savait que l'on pouvait s'en reposer sur lui ; aussi, le Parisien et son compagnon descendirent-ils emportant Pitcaërn , tandis qu'Herbel et les deux Bretons attendaient la visite.

Elle ne se fit pas attendre.

Une des barques se dirigea vers le sloop. Pierre Herbel, pour être bien en vue, monta sur le bastingage.

— Ohét de la barque! cria le capitaine qui commandait l'escouade.

— Présenti répondit en bas breton Pierre Herbel,

— Allons, boni dit le capitaine, nous avons affaire à des Gallois. Y a-t-il quelqu'un qui parle la langue de ces sauvages ?

— Moi, mon officier, répondit un soldat; je suis de Caèrmarten.

— Alors, interroge.

— Ohé! de la barque ! cria le soldat en gallois.

— Présent! répéta Herbel.

— Qui êtes-vous ?

— La Belle-Sophie de Pembroke.

— D'où venez- vous?

— D'Amsterdam.

— De quoi êtes-vous chargés î

— De morue.

— Vous n'avez pas vu cinq prisonniers français échappés des pontons?

— Non; mais, si nous les voyons, ils peuvent être tranquilles.

— Que leur ferez-vous ?

— Nous les traiterons comme ils le méritent.

— Que disent-ils? demanda le capitaine.

Le soldat traduisit le dialogue.

— C'est bien, dit l'officier. Mort aux Français, et vive le roi Georges !

— Hourra ! repondirent les trois Bretons. La barque s'éloigna.

— Bon voyage I dit Pierre Herbel. Et maintenant, comme U va faire jour dans une demi-heure, levons l'ancre et appareillons.

Nos cinq fugitifs passèrent une heure dans les angoisses les plus cruelles; enfin, une ligne grisâtre raya l'horizon oriental; c'est ce que l'on appelle l'aurore en Angleterre.

Presque en même temps, une vive lueur, suivie d'une détonation qui courut sur les flots et alla se briser aux rivages,

apparut aux flancs d'un majestueux trois-ponts, qui, pareil à une forteresse mouvante, gardait l'entrée du port.

C'était le signal pour le sloop de déraper.

ïl n'en demanda pas une seconde permission.

On hissa le pavillon de la Grande-Bretagne et l'on passa à portée de pistolet du vaisseau amiral.

En passant, Herbel, debout sur le bastingage, et agitant son chapeau, cria de toute la force de ses poumons :

— Hourra pour le roi Georges!

L'ordinaire, à bord du sloop, n'était pas luxueux ; cependant les repas des cinq prisonniers, comparés à ceux des pontons, étaient de véritables festins.

Rendons-leur cette justice, qu'à chacun de ces festins, on faisait participer le malheureux Pitcaërn. Avec le danger, la rigueur avait cessé pour lui : on l'avait débâillonné et délié, et Pierre Herbel avait recommencé à son endroit le cours d'histoire kymrique qu'il avait fait à ses compagnons. Pitcaërn avait compris, mais n'avait pas été consolé; seulement, il se promettait de se défier dorénavant de ceux qui lui parleraient la langue gaélique.

Chaque fois que l'on avait un navire en vue, on forçait Pitcaërn à descendre dans l'entre-pont. — On avait trèssouvent des navires en vue. — Mais le bâtiment était de construction anglaise ; il naviguait sous une voilure essentiellement britannique; il portait à sa corne les trois léopards d'Angleterre, le lion d'Ecosse, la lyre d'Irlande, et même les trois fleurs de lis de France, qui n'en disparurent que vingt ans plus tard. Il était impossible de présumer qu'une coquille de noix française se hasardât ainsi au milieu des croiseurs anglais, et nul n'avait l'idée de voir cinq prisonniers regagnant la France dans ces cinq matelots si tranquillement couchés sur le pont, et chargeant le vent et les voiles de faire leur besogne.

On avait, en effet, vent arrière, et l'on n'avait besoin de s'occuper de rien.

Le lendemain au matin, c'est-à-dire vingt-quatre heures après la sortie du port de Portsmouth, on eut connaissance du cap de la Hogue.

Il s'agissait de serrer le vent pour ne pas le doubler, sinon on tombait dans l'archipel des îles d'Aurigny, de Guer-

nesey de Serck et de Jersey, propriété de l'Angleterre depuis Henri I°r, et gardiennes incommodes de nos côtes.

On serra le vent, et l'on fila droit sur Beaumont.

Il serait difficile d'exprimer les sensations qui envahirent le cœur des prisonniers, quand, après avoir entrevu la terre de France comme un brouillard, ils la virent se profiler d'une façon plus solide avec ses collines, ses ports, ses criques, ses anfractuosités de terrain.

Puis, quand ils virent se dessiner des maisons blanches avec leurs panaches de fumée, ils étaient absorbés dans cette contemplation à ce point, qu'ils avaient oublié de mettre a bas le pavillon anglais.

Un boulet de canon, qui fit. jaillir l'eau à cent brasses du sloop, les tira de leur extase.

— Eh bien, s'écrièrent les Français étonnés, que font-ils donc? Ils tirent sur nous!

— Eh I non, morbleu I ce n'est pas sur nous qu'ils tirent, dit Herbel, c'est sur ce chiffon bleu.

Et il amena rapidement le pavillon ; mais il était trop tard, la Belle-Sophie était signalée. D'ailleurs, à défaut de pavillon, son allure toute britannique l'eût dénoncée.

Il y a dans la marine ce qu'il y a dans la population : lâchez la plus charmante Anglaise, eût-elle été élevée en France, au milieu d'un groupe de Françaises, et vous reconnaîtrez l'Anglaise à sa mnrehe.

Le sloop avait donc été doublement reconnu, reconnu à son pavillon et à sa tournure. Il en résulta que Herbel eut beau amener le pavillon, un second boulet suivit le premier, et frappa si près de la Belle-Sophie, qu'il fit rejaillir l'eau jusque sur le pont.

— Ah çàl dit le Parisien, décidément, ils ne reconnaissent donc pas les amis ?

— Que faire? dirent les autres.

— Avancer, répondit Herbel; il n'y a probablement point de pavillon français à bord du sloop, et il nous en arrivera autant à chaque port où nous nous présenterons.

— Boni dit le Parisien, ou trouvera bien une nappe, une serviette, un devant de chemise.

— Oui, dit Herbel; mais, en attendant, nous sommes signalés, n'esi-c» pas? nous sommes signalés comme Anglais... Et, tenez, voici une corvette qui appareille à no-

ire intention. Dans dix minutes, elle nous donnera la chasse. Si nous acceptons la chasse, nous serons rejoints et coulés dans une heure; car le moyen de leur faire comprendre, si sommes en chasse, que nous sommes Français? En avant donc, mes enfants, et vive la France!

'Jn Bri unanime de « Vive la France! 1 retentit, et l'on son'unua de gouverner droit sur Beaumont.

Un instant, le feu cessa. On eût dit que les canonniers se "gisaient cette réflexion que ce sloop tout seul n'avait pas grande chance d'opérer son débarquement sur la côte française.

Mais, au bout de quelques minutes, une nouvelle bordée, mieux dirigée cette fois, brisa une vergue et écorna le borda ge de la Belle-Sophie.

— Allons, dit Herbel, il n'y a plus à hésiter; mettez un chiffon blanc quelconque à la pointe d'une gaffe, et faites signe que nous voulons parlementer.

On fit ce que demandait Herbel.

Mais, soit que l'on ne vît pas le chiffon blanc, soit qu'on ne crût pas au parlementage, le feu continua. Pendant ce temps, Pierre Herbel s'était déshabillé.

— Que diable fais-tu ? dit le Parisien ; vas-tu leur montrer ton derrière? Ce n'est pas un pavillon, cela.

— Non, dit Herbel, mais je vais leur dire qui nous sommes.

Et, en même temps, piquant une tête du haut du bastingage, il disparut dans la mer, mais pour reparaître vingt pas plus loin.

Il se dirigea en nageant droit sur le port. De son côté, le sloop mit en panne, en signe qu'il n'avait nullement intention de s'éloigner de la côte. A la vue de cet homme qui se jetait à l'eau, de ce bâti- • : qui se livrait lui-même, le feu cessa ; puis on vit bienne embarcation qui venait au-devant du nageur. Le contre-maître qui commandait cette embarcation était

ement un Malouin.

Par un hasard que la circonstance seule rendait étonnant, ré Herbel avait pris ses premières leçons de cabotage 5 le vieux loup de mer.

Tout en nageant, il le reconnut et l'appela par son nom. Le marin leva la tête, mit la main sur ses yeux, et, abandonnant le gouvernail pour courir à la proue ;

ÎOO SALVA7071

— Que Dieu me damne, dit-il, si ce n'est pas Pierre Herbei qui vient à nousJ

— Fi donc, père Berthaut, cria Herbei, c'est un juron anglais que vous venez de me jeter là, et ce n'est pas ainsi qu'on accueille un compatriote et surtout un élève. — Bon- Jour, père Berthaut ! comment se porte votre femme? comment se portent vos enfants ?

Et, s'accrochant à la barque :

— Oui, par Notre-Dame de Saint-Brieuc, je suis Pierre Herbei, dit-il, et je reviens de loin, je vous en réponds!

Et, tout ruisselant, il se jeta dans les bras du contremaître.

Le sloop était si près de l'embarcation, que les quatre compagnons d'Herbel purent voir cette embrassade filiale.

— Vive la France! crièrent-il d'une seule voix. Le cri arriva jusqu'au canot.

— Vive la France 1 répondirent les marins qui venaient de recueillir Herbei.

— Ah ça I dit le père Berthaut, c'en est donc encore, des amis?

— Je crois bien ! vous allez en juger. Herbei fit signe au sloop d'arriver.

Les fugitifs ne se le firent point dire a deux fois. En un clin d'oeil, le petit bâtiment se couvrit de voiles et s'avança vers le port, cette fois, non plus au bruit de la mousqueterie, mais aux cris de t Vive le roi ! vive la France ! •

Toute la population de Beaumont était sur la jetée.

Les cinq fugitifs abordèrent.

Pierre Herbei baisa la terre, cette mère commune, comme eût fait un ancien Romain.

Les autres se jetèrent dans les bras des premiers venus. Qu'importaient les premiers venus? n'étaient-ce pas des frères? — Le Parisien s'adressait particulièrement à ses eœurs.

Pendant ce temps, le pauvre Pitcaërn regardait fort tristement cette joie universelle.

— Ehl dit le vieux Berthaut, qu'est-ce donc que ce cormoran-là, qui ne se mêle pas à la fête ?

— C'est, dit en riant Pierre Herbei, l'Anglais qui nous a prêté son bâtiment.

— Prêté! dit Berthaut; un Anglais vous a prêté son bâii-

— Prêté! ditBerlhaut;un Anglais vous a prêté son bâtiment? Mais qu'il vienne donc, et que nous le couronnions de roses.

Herbel arrêta Berthaut, qui, dans son enthousiasme, voulait serrer Pitcaërn contre son cœur.

— Tout beau! dit Herbel, il nous l'a prêté comme nous prêtons Jersey au roi Georges, — de force.

— Oh! alors, c'est autre chose, dit Berthaut. Ah! nonseulement tu le sauves, mais encore, en te sauvant, tu fais des prisonniers! C'est affaire à toi! Un beau marin et un joli sloop, ma foi ! le sloop vaut vingt-cinq mille livres comme un liard : cinq mille francs chacun.

— Pitcaërn n'est point prisonnier, dit Herbel.

— Comment, Pitcaërn n'est point prisonnier?

— Non, et son sloop ne sera pas vendu.

— Pourquoi cela ?

— Parce que Pitcaërn est tombé dans le piège; parce qu'il perle breton et qu'il a bon coeur : double raison pour que nous le traitions en compatriote.

Puis, faisant signe à l'Anglais :

— Viens ici, Pitcaërn, dit-il en bas breton au Gallois. Pitcaërn n'avait rien de mieux à faire que d'obéir, et il

obéit, mais tristement et à contre-cœur, et en boudant comme un bouledogue qui vient de trouver son maître.

— Çà, dit Herbel, que tous ceux qui sont bas Bretons viennent ici.

Il se fit un grand cercle.

—Mes amis, dit Herbel en leur présentant Pitcaërn, voici un compatriote à qui il s'agit de donner un bon diner aujourd'hui, attendu qu'il retourne demain matin en Angleterre.

— Bravo ! crièrent tous les marins en tendant la main à Pitcaërn.

Pitcaërn n'y comprenait rien; il se croyait débarqué dans quelque coin de la principauté de Galles qui lui était inconnu.

Tout le monde parlait gallois.

Herbel lui raconta ce qui se passait et ce qui avait été décidé de lui et de son sloop.

Le pauvre diable n'y voulait pas croire.

Nous n'essayerons pas de donner une idée du festin dout

îl. 12

les cinq prisonniers et le brave Pitcaërn furent les héros.

On passa la soirée à table, la nuit en danse.

Le lendemain, convives, danseurs et danseuses reconduisirent Pitcaërn à la Belle Sophie, qu'il trouva ravitaillée comme jamais elle ne l'avait lété; puis on l'aida à hisser ses voiles et à lever l'ancre; puis, enfin, comme le vent était bon, il sortit majestueusement du port au cri de « Vivent les Bretons! vivent les Gallois I »

Et, comme le temps fut beau ce jour-là et le lendemain, il y a tout lieu de croire que le brave Pitcaërn et la Belle- Sophie abordèrent heureusement en Angleterre, et que le récit de cette aventure fait encore aujourd'hui l'étonnement des habitants de la ville de Pembroke.

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