‹ SalvatorChapitre 6 sur 7 · LI · texte numérisé non relu

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Lu. Belie-Thérèsê.

On comprend que les événements que nous venons de raconter, grossis par la poésie bretonne, enjolivés par la blague parisienne, firent à Pierre Herbel une réputation de courage et de prudence qui le mit promptement en première ligne parmi ses compagnons, lesquels lui savaient d'autant plus gré d'être leur compagnon, que personne n'ignorai: qu'il appartint à l'une des premières familles non-seulement de Bretagne, mais encore de France.

Pendant les quelques années de paix qui suivirent la reconnaissance, par l'Angleterre, de l'indépendance américaine, Pierre Herbel, pour ne pas perdre son temps, fit, comme second et comme capitaine sur des bâtiments de commerce, un voyage dans le golfe du Mexique et deux voyages dans l'Inde, l'un à Ceylan, l'autre à Calcutta.

Il en résulta que, lorsque la guerre reprit «avec plus de rage que jamais, en 1794 et 1795, Pierre Herbel vint solliciter delà Convention un brevet de capitaine, qui, en vertu de ses services passés, lui fut accordé sans difficulté aucune.

Il y a plus : comme Pierre Herbel était connu pour son désintéressement et pour la haine toute nationale qu'il portait aux Anglais, on l'autorisa à armer sa corvette ou son brick comme il l'entendrait. Un crédit do cinq cent mille francs lui fut ouvert à cet effet, et on donna ordre à l'arsenal de Brest de laisser prendre au capitaine Pierre Herbel toutes 'es armes qu'il jugerait nécessaires à l'armement de son îavire.

Il y avait alors sur les chantiers de Saint-Malo un joli jrick de cinq ou six cents tonneaux, que le capitaine Herbel avait suivi dans sa croissance avec un véritable intérêt et tout en se disant :

— L'homme qui aurait ce bâtiment à lui, bien à lui, avec douze hommes d'équipage en temps de paix, pour faire le commerce de la cochenille et de l'indigo, et cent cinquante hommes d'équipage en temps de guerre pour donner la chasse aux Anglais, aurait raison de ne pas regarder le roi de France comme son cousin.

Lorsque Pierre Herbel eut sa commission, son crédit de cinq cent mille francs et sa permission de s'armer en rade de Brest, il revint se promener avec plus d'assiduité que jamais autour du chantier où, comme une fleur marine, s'épanouissait la Belle -Thérèse.

Pierre Herbel avait baptisé le charmant brick du nom de la jeune fille qu'il aimait.

Le marché ne fut pas long à conclure : le capitaine acheta, au nom du gouvernement, le brick aux constructeurs, et put, par conséquent, diriger le reste de sa construction, c'est-à-dire sa mâture et son gréement.

Jamais père n'eut pour une fille unique, qui va faire sa première communion, les coquetteries que Pierre Herbel eut pour son brick.

Il mesura lui-même la longueur et la grosseur des mâts et des vergues ; il acheta lui-même, sur le marché de Nantes, la toile destinée à leur voilure; il fil clouer, sous ses yeux, et cheviller le cuivre destiné à lui servir de ceinture, et fit peindre sa carène d'un vert sombre, de sorte qu'a quelque

distance ffi corps du bâtiment se trouvait confondu avec les vagues II fit percer douze sabords de chaque côté, et deux à la pou^ii ; puis, lorsque tout ce travail préparatoire fut fait, il calcula le poids qu'allait ajouter au poids naturel du brick celui de son armement complet, le remplaça par un lest de poids égal, et, tout en longeant la côte de Bretagne, prenant parfois son vol comme un oiseau de mer qui essaye ses ailes, il doubla la pointe de Sillon, passa entre î'ile de Bas et Roscoff, doubla le cap de Saint-Renan et entra dans le port de Brest, traînant à sa suite trois ou quatre bâtiments anglais, comme une jeune et belle fille trois ou quatre amoureux.

En effet, c'eût été une jolie prise à faire que celle de la Belle-Thérèse; mais la Belle-Thérèse était vierge et venait justement chercher à Brest de quoi garder sa virginité.

Il faut dire que, sous le rappel de la défense, son capitaine ne lui épargna rien. Elle reçut dans son faux pont vingt-quatre canons de douze qui regardaient sérieusement par bâbord et tribord; et, de plus, deux canons de vingtquatre qui furent placés à la proue, pour le cas où, ayant affaire à trop forte partie, elle serait obligée de prendre chasse, et, tout en prenant chasse, ne serait point fâchée, comme ces Parthes de terrible mémoire, de décocher sa double flèche en fuyant.

Et, cependant, quand il était nécessaire qu'on ne vît dans la Belle-Thérèse qu'un honnête navire marchand s'occupant des affaires de son commerce, nul bâtiment n'avait une allure plus virginale que la sienne.

Alors, ses vingt-quatre canons de douze faisaient un pas en arrière, ses deux canons de vingt-quatre rentraient leur cou de bronze dans le faux pont; le pavillon de paix flottait inoffensif à sa corne, une bande de toile de même couleur que sa carène s'étendait sur toute la ligne de ses sabords, qui devenaient alors tout simplement des appareils respiratoires.

Ses cent cinquante hommes d'équipage se couchaient dans le faux pont, et les huit ou dix marins qui suffisent à faire la manœuvre d'un brick s'étalaient paresseusement sur le pont, ou, pour jouir d'un air plus frais, montaient dans les hunes, ou même — les matelots sont si capricieux I — s'amusaient à chevaucher sur les barres du grand ou du

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petit perroquet, et donnaient de là à leurs camarades des nouvelles de ce qui se passait dans les huit ou dix lieues qui formaient cet horizon circulaire qu'un navire emporte avec lui du moment où il n'a plus que l'Océan sous sa quille et ie ciel sur ses mâts.

C'était sous cette pacifique allure que le brick la Belle- Thérèse filait ses six nœuds à l'heure pendant une belle matinée du mois de septembre 1798, entre l'île Bourbon et les îlots d'Amstei\lam et de Saint-Paul, c'est-à-dire dans ce grand sillon maritime qui s'étend du détroit de la Sonde à Tristan-d'Acunha, et dans lequel s'engagent naturellement tous les navires qui, pour rentrer en Europe, doivent doubler le cap de Bonne-Espérance.

Peut-être nousfera-t-on observer que, six nœuds à l'heure, c'est une bien petite marche ; ce à quoi nous répondrons que la brise était douce, que le navire ne semblait pas autrement pressé, et qu'au lieu de marcher sous toutes ses voiles, il se contentait de déployer ses grands huniers, sa misaine et son grand foc.

Quant à toutes les autres voiles, comme la brigantine, le clinfoc, le petit foc, la grande voile, les petits huniers, les perroquets, les cacatois et les bonnettes, on les gardait, à ce qu'il paraît, pour une meilleure occasion.

Tout à coup, une voix, qui semblait venir du ciel, cria :

— Ho! d'en bas, hol

— Holàl répondit sans quitter son jeu le contre-maître, qui jouait aux cartes à l'avant avec le maître timonnier, qu'y a-t-il ?

— Une voile I

— Dans quelle direction?

— Sous le vent à nous.

— Hé! là-bas, dit le contre-maître continuant son jeu, préviens le capitaine.

— Ah! oui. une voile I une voile! crièrent tous les matelots dispersés, soit sur le pont, soit sur le bastingage, soit sur les haubans.

En effet, une vague, soulevant le bâtiment qui apparaissait à l'horizon, venait de le faire visible à l'œil de tous les marins, tandis que l'œil d'un simple passager n'y eût vu que ie voi d'une mouette ou d'un goëland écumant la cime dea flots.

A ce cri : « Une voile! » un jeune homme de vingt-si:: a vingt-huit ans bondit sur le pont.

— Une voile? cria-t-il à son tour.

Les matelots assis se levèrent; ceux qui avaient leur chapeau sur la tête mirent le chapeau à la muni.

— Oui, capitaine, une voile, répondirent tout d'une voix les matelots.

— Qui est là-haut?demanda-t-il.

— Le Parisien! vépondirent deux ou trois voix.

— Hé! là-haut, as-tu toujours ta bonne vue, Parisien? demanda le capitaine, ou faut-il que je te fasse monter ma lunette?

— Bon ! dit le Parisien, inutile; je vois d'ici l'heure au cadran des Tuileries.

— Alors, tu peux nous dire quel est ce bâtiment?

— C'est un grand brick qui doit bien avoir six ou huit dents de plus que nous et qui serre le vent pour se diriger de notre côté.

— Sous quelle voile navigue-t-il?

— Sous ses grands perroquets, ses huniers, sa voile de misaine, son grand foc et sa brigantine.

— Nous a-t-il vus?

— C'est probable, car il laisse tomber sa grande voile et hisse ses perroquets.

— Preuve qu'il veut nous parler, dit une voix près du capitaine.

Le capitaine se retourna pour voir qui se permettait de se mêler à une conversation aussi intéressante que l'était celle à laquelle il se livrait. Il reconnut un de ses matelots favoris, Pierre Berthaut, fils du vieux Berthaut, qui, dix ans auparavant, l'avait reçu fugitif dans le port de Beaumont.

— Ah ! c'est toi, Pierre? iit-il en riant et en lui frappant sur l'épaule.

— Eh! oui, capitaine, c'est moi, fit le jeune homme répondant au rire par le rire, et montrant une double rangée de dents magnifiques.

— Et lu crois q fil veut nous parler ?

— Dame! c'est mon idée.

— Eh Lien, mon garçon, va-t'en prévenir le chef de batterie que nous avons en vue une voile suspecte, afin qu'il se mette en mesure.

Pierre plongea dans une écoutille et disparut Le capitaine avait relevé la tête.

— Hé! Parisien ! dit-il.

— Capitaine ?

— Quelle allure a ce bâtiment?

— Toute militaire, capitaine, et, quoiqu'il soit impossible de voir son pavillon, je parierais pour un goddam.

— Vous entendez, camarades : y en a-t-il quelques-uQ8 parmi vous qui aient le moindre désir de retourner faire un tour sur les pontons?

Cinq ou six matelots qui avaient tâté de l'hospitalité anglaise répondirent d'une seule voix :

— Pas moi, pas moi! mille tonnerres! pas moi!

— Eh bien, nous allons voir d'abord si c'est à nous qu'il en veut, et, quand nous nous serons assurés de ses intentions, nous lui ferons connaître les nôtres. Mettez la Belle- Thérèse sous toutes ses voiles, enfants, afin que nous montrions à l'Anglais ce que savent faire les fils de Sainl-Malo.

A peine le capitaine avait-il donné l'ordre, que le navire qui, comme nous l'avons dit, se trouvait simplement sous ses huniers, sa misaine et son grand foc, déroula comme un double nuage la toile de ses perroquets, puis sa grande voile, et, en même temps que sa grande voile, le clinfoc et la brigantine.

Alors, recevant la brise dans toutes ses voiles, il s'enfonça dons les vagues comme sous la main d'un vigoureux laboureur s'enfonce le soc dans la terre.

Il se fit un moment de silence pendant lequel, comme si les cent soixante hommes qui montaient le brick eussent été de marbre, on n'entendit plus d'autre souffle que celui du vent enflant les voiles et frémissant dans les cordages.

Pendant ce moment de silence, Pierre Berthaut était revenu près du capitaine.

— Est-ce fait? demanda Herbel.

— C'est fait, capitaine !

— Mais nos sabords sont toujours couverts?

— Vous savez bien qu'il faut votre ordre personnel gM>ur ies découvrir.

— C'est bon; quand le moment sera venu, on le donnera. Nous allons expliquer ces dernières paroles, assez peu

compréhensibles peut-être pour le lecteur.

Le capitaine Pierre Herbel non-seulement était un original, comme le prouve le choix de son état, mais encore i) était d'un caractère facétieux. A la première vue, sauf quelques caprices de gréement que l'œil exercé d'un marin pouvait seul découvrir, la Belle-Thérèse offrait un aspect aussi pacifique que son nom était engageant.

Ainsi, à part ses mâtereaux un peu élancés et qui eussent pu faire croire qu'elle sortait des chantiers de New-York ou de Boston, ou bien qu'au lieu d'une cargaison d'indigo ou de cochenille, elle portait ce que, dans l'argot négrier, on appelle un chargement de bois d'ébéne, rien en elle ne révélait son allure cassante et son caractère hargneux.

Il y avait plus ; ses canons, soigneusement rentrés dans l'entre-pont, n'auraient, pour rien au monde, sans la permission du maître, regardé par les sabords. Ces sabords eux-mêmes étaient recouverts d'une large bande de toile peinte de la même couleur que la carène du bâtiment. Il est vrai qu'au moment du combat cette bande de toile s'enlevait comme une décoration de théâtre, d'un seul coup de sifflet, et laissait voir une bande d'un rouge vif dans les solutionsdecontinuitéde laquelle les canons, pressés de prendre l'air, allongeaient voluptueusement leur cou bronzé. Alors, comme le capitaine Pierre Herbel était le seul qui eût eu cette joviale idée, l'Anglais savait qu'il avait affaire à un homme qui, ne demandant pas de quartier, n'en ferait pas non plus.

C'était dans ces dispositions que lui et son équipage attendaient que le navire en vue fit part lui-même de ses dispositions.

Non-seulement celui-ci avait déployé toutes sesvoiles, mais encore on avait vu, comme des flocons de vapeur, monter «es bonnettes; de sorte qu'il n'y avait plus à son bord un chiffon de toile qui ne fût utilisé.

— La ! maintenant, dit le capitaine Herbel, ne nous occupons plus de lui : je m'engage à le conduire d'ici à Saint- Malo sans qu'il gagne un pouce de terrain sur nous. Quand il nous plaira de l'attendre, il nous rejoindra.

— Mais, dirent trois ou quatre matelots plus pressés que tes autres, pourquoi ne l'attendrions-nous pas tout de suite, rapitaine?

— Damelcela vous regarde, enfants; si vous m'en pries bien fort, à coup sûr, je ne vous refuserai pas.

— Mort à l'Anglais, et vive la France 1 cria l'équipage d'une seule voix.

— Eh bien, mes enfants, dit le capitaine Herbel, ce sera ;iour notre dessert. Dînons d'abord, et, vu la solennité de la circonstance, chaque homme aura sa double ration de vin i% son petit verre de rhum. — Tu entends, maître cook.

Un quart d'heure après, tout le monde était à table et mangeait d'aussi bon appétit que si, pour la plupart des convives, ce repas, comme celui de Léonidas, ne dût pas être le dernier.

Le diner fut charmant; il rappela au Parisien les plus joyeuses heures de son enfance, et ce fut au nom de la société, et avec la permission du capitaine, qu'il pria son camarade, le matelot Pierre Berthaut, surnommé Monte- Hauban, de chanter une de ces caractéristiques chansons maritimes qu'il chantait si bien, et qui, comme le Ça-ira terrestre, tenait le milieu entre la Marseillaise et la Carmagnole.

Pierre Berthaut, dit Monte-Hauban, se leva, sans se faire prier le moins du monde, et entonna, d'une voix sonore couiiie uae trompette, celte chanson à la fois folle et terrible, dont nous regrettons de ne pas savoir l'air et de ne pouvoir donner les paroles.

Disons, toutefois, poar cire vrai, que, quelque plaisir cfu'éprouvàt l'équipage en général et le Parisien en particulier à l'audition de ce chant pittoresque, l'impatience se montra telle, que le capitaine Pierre Herbel fut obligé d'imposer silence à ses hommes pour que le virtuose pût chanter le huitième couplet.

On se rappelle que Pierre Berthaut était le favori du capitaine; le capitaine ne voulait donc pas qu'on lui fit l'impolitesse de l'interrompre.

Pierre Berthaut, grâce à cette protection, chanta nonseulement son huitième, mais encore son neuvième et son dixième couplet.

C'était là que s'arrêtait la chanson.

— C'est tout, capitaine, dit le chanteur.

— Est ce bien tout? demanda Pierre Herbel.

— Parfaitement tout.

— C'est qu'il ne faudrait pas te gêner, s'il y en avait d'autres, dit le capitaine, nous avons le temps.

— Il n'y en a pas d'autres.

Le capitaine regarda autour de lui.

— Où est donc le Parisien ? demanda-t-il à haute voix. Hé ! Parisien!

— Ici, capitaine, à mon poste, sur les barres du perroquet.

En effet, la. chanson finie, le Parisien, avec l'agilité d'un singe, avait regagné ce qu'il appelait son poste.

— Où en étions-nous de notre inspection, Parisien, demanda le capitaine, quand nous l'avons interrompue pour faire un bon dîner, ma foi !

— Mais, capitaine, j'avais l'honneur de vous dire que le brick avait une allure toute militaire et sentait son goddara d'une lieue.

— Que vois-tu de plus?

— Rien; il est toujours à la même dislance. Mais, si j'avais une lunette...

Le capitaine mit sa propre lunette aux mains d'un mousse, et, en lui donnant un coup de pied au derrière pour lui imprimer de l'élan :

— Va porter cela au Parisien, Casse-Noisette, dit-il. Casse-Noisette s'élança dans les haubans.

Si le Parisien avait monté avec l'agilité d'un singe, Casse- Xoisette, il faut lui rendre cette justice, montait avec la rapidité d'un écureuil. Il arriva jusqu'à la vigie et lui remit l'instrument demandé.

— Est-ce que vous me permettez de rester près de vous, monsieur le Parisien? demanda le mousse.

— Le capitaine te l'a-t-il défendu? demanda le Parisien.

— Non, dit l'enfant.

— Alors, tout ce qui n'est pas défendu est permis; reste. L'enfant se mit sur le bout de la vergue comme un groom

se met en croupe derrière un écuyer.

— Eh bien, demanda le capitaine, cela t'éclaircit-il la vue?

— C'est-à-dire, capitaine, que je le vois comme si j'étais dessus.

— Une ou deux rangées de dents?

— Une; mais belle mâchoire, ma l'oil -- Combien de dents?

— Trente-six.

— Diable ! dix de plus que nous.

On se rappelle que la Belle-Thérèse portait vingt-quatre

.'ions, plus deux à sa poupe, ce qui faisait vingt-six; seu- :;:nent, les deux de la poupe étaient ceux que le capitaine appelait ses surprises, attendu qu'ils étaient d'un calibre double des autres.

Aussi, quand un brick qui portait du vingt-quatre, par exemple, après avoir bien examiné la Belle-Thérèse à bâbord et à tribord, avait reconnu qu'elle ne portait que du dixhuit, le brick, plein de confiance, se mettait à sa poursuite; la Belle-Thérèse prenait chasse, et, comme le capitaine connaissait, à une toise près, la portée d'un boulet, il laissait le brick ennemi s'avancer à belle portée de ses pièces de proue; puis alors, tout en courant devant le vent et devant le brick, il commençait ce qu'il appelait son jeu de quilles.

Or, comme Pierre Berthaut était un excellent pointeur, c'était lui qui était tout particulièrement chargé de pointer les deux pièces de trente-six, et, comme, tandis qu'il pointait l'une, on rechargeait l'autre, le capitaine Herbel avait le plais-ir de voir, du capot du gaillard d'arrière, les boulets se succéder sans interruption sur le pont, dans les voilesoudans la membrure du bâtiment ennemi, selon qu'il lui plaisait de dire : c Plus haut, Pierre I » ou : * Plus bas, Pierre I »

— Vous entendez? dit le capitaine aux marins.

— Quoi, capitaine?

— Ce que dit le Parisien.

— Que dit-il, capitaine?

— 11 dit que l'Anglais a dix dents de plus que nous.

— Et nos deux crocs, capitaine, est-ce que vous les comptez pour rien? dit Pierre Berthaut.

— Alors, mes enfants, vous êtes donc d'avis de ne pai nous occuper de ces dix dents-là?

— Ni des autres, dit Pierre Berthaut; nous nous en soucions comme de ça.

Et le marin fît claquer son pouce contre son médium.

— C'est égal; avant tout, dit le capitaine, sachons à qui nous avons affaire.

Puis, revenant au Parisien :

— Hé ! Parisien I dit-il, toi qui connais les bâtiments de tous ces chiens d'héritiques, comme si tu les avais tenus sur les fonts de baptême, peux-tu me dire le nom de celui-là,?

îii SALVATOR

Le Parisien porta la lunette à son œil, examina le brick avec une attention qui prouvait combien son désir était grand de répondre à la confiance de son capitaine: puis, faisant rentrer, comme s'il n'avait plus rien à voir, lestroi3 canons de la lunette les uns dans les autres :

— Capitaine, dit-il, c'est la Calypso.

— Bravo t fit Pierre Herbel. Eb bien, mes enfants, nous allons la consoler du départ d'Ulysse.

L'équipage, en les prenant à la lettre, ne savait pas trop ce que voulaient dire ces paroles; mais il comprenait que c'était quelqu'une de ces plaisanteries sauvages comme avait /'habitude d'en faire Pierre Herbel au moment d'en venir aux mains.

Il accueillit donc les paroles du capitaine par un hourra de la force de celui qui, poussé sur le forum romain, fit tomber de peur un corbeau qui passait.

Un autre que ce rude marin eût hésité longtemps avant de s'attaquer à un tiers plus fort que lui; mais la supériorité du bâtiment ennemi donnait, au contraire, au capitaine Herbel cette satisfaction que tout homme de courage éprouve quand il rencontre un adversaire digne de lui.

Aussi, dès que le hourra se fut éteint, le capitaine, regardant avec satisfaction tous ces visages bronzés, tous ces yeux flamboyants, toutes ces dents étincelantes qui l'entouraient :

— Une dernière fois, dit-il à haute voix, vous êtes bien décidés?

— Oui ! oui I répondit l'équipage d'une seule voix.

— Vous vou? défendrez jusqu'à la mort?

-- Jusqu'à la mort! s'écria-t-on de toutes parts.

— Et même au delà I cria le Parisien de son enfléchure.

— Alors, mes enfants, a'Jons-y de tout cœur. Que l'on genope le pavillon tricoloro à la tête du mât, et ne perdons pas de vue ce que va faire la Calypso.

On obéit au capitaine; la flamme de guerre se déploya tomme un arc-en-ciel, et tous les regards se tournèrent fers le brick ennemi.

A peine le pavillon de France flottait-il daus les airs, qu'acceptautledéfi, le pavillon anglais se déployai à son tour ; seulement, le brick anglais assura le pavillon de la Grande- Bretagne par un coup de canon.

La Belle-Thérèse conservait toujours la bande qui cachaisa batte, % et gardait l'apparence modeste et inoffensbqui convient à une simple voyageuse du commerce.

— Maintenant que nous avons vu, dit Pierre Herbel, ^couions.

L'équipage de la Beile-Thèrêse écouta, écoula, et, quoique 1 on fût encore à une grande distance de la Calypso, une brise de vent apporta le bruit du tambour que l'on battait sur le brick ennemi.

— Bon I dit Pierre Herbel, on ne les accusera pas de caîher leurs intentions. Allons, mes enfants, faisons connaître les nôtres à maître John Bull, et montrons-lui que, si nous n'avons pas comme lui des dents jusqu'au fond du gosier, nous n'en sommes cependant pas tout à fait dépourvus.

A peine cet ordre était-il donné, que la bande qui recou vrait la batterie de la Belle-Thérèse disparut comme par enchantement, et la Calypso put, à son tour, compter de chaque côté des flancs de la Belle-Thérèse douze sabords, par lesquels autant de pièces de dix-huit allongeaient voluptueusement leur cou.

Puis, Casse -Noisette, qui joignaitles fonctions importantes de fifre à celles de mousse, se laissa glisser de hune en hune et se trouva sur le pont en même temps que le tambour, les baguettes levées, n'attendant qu'un signe du capitaine pour tirer le premier accord de son mélodieux instrument.

Le capitaine fit ce signe.

Aussitôt, le branle-bas de combat retentit sur la Belle- Thérèse; le tambour parcourut le pont dans toute sa longueur, entra par l'écoutille de derrière et ressortit par celle de devant, toujours accompagné de Casse-Noisette, lequel avait trouvé moyen de faire accompagnement au branle-bas avec des variations sur l'air national Bon voyage, monsieur du Mollet l

Les premiers sons du double instrument avaient produit un effet magique.

En un instant, chacun fut au poste qu'il occupait en pareille circonstance, armé des armes qui étaient les siennes.

Les gabiers de combat s'élancèrent dans les hunes avec leurs carabines; les hommes armés de mousquets se rangèrent sur les gail! rds et sur les passavants ; les espingoles furent montées sur leurs chandeliers, les canons démarrés

et mis en batterie; des provisions de gi onades furent faites dans tous les endroits d'où on pouvait les faire pleuvoir sur le pont ennemi; enfin, le maître de manœuvre fit bosser toutes les écoutes, établir des serpenteaux dans la mâture et hisser à leur place les grappins d'abordage.

Voilà ce qui se passait sur le pont.

Mais, sous le pont, c'est-à-dire dans l'intérieur du bâti— mtnt, l'activité n'était pas moins grande.

Les soutes à poudre furent ouvertes, les fanaux des puits allumés, la barre de rechange disposée, enfin, les cloisons abattues.

Un groupe de fantaisistes se forma : c'étaient les plus grands et les plus vigoureux matelots de la Belle-Thérc*.. Chacun avait pris l'arme de son choix : celui-ci une hachette, celui-là un harpon, celui-là une lance.

On eût dit un groupe de géants, chacun portant un échan, iillon d'une arme disparue, ayant servi dans les temps titaniques, mais ne servant plus depuis les jours fabuleux d'Antée, d'Encélade et de Géryon.

Le capitaine Herbel, les mains dans ses poches et en veste de velours, comme un bon bourgeois de Saint-Malo, se promenant sur la jetée le dimanche, passa l'inspection du bâtiment, adressant à chaque groupe de petits signes de contentement, et faisant largesse d'une immense carotte de tabac dont Le bout sortait de sa poche comme la tête d'une couleuvre qui se dresse.

Puis, quand l'inspection fut finie :

— Mes enfants, dit-il, vous savez qu'il est probable qu'un jour ou l'autre je me marierai?

— Non, capitaine, répondirent les marins, nous ne savions pas cela.

— Eh bien, je vous en fa.'s part.

— Merci, capitaine, dirent les matelots. Et à quand la noce?

— Oh ! quant à ça, je n'en sais encore rien ; mais il y a une chose que je sais.

— Laquelle, capitaine?

— C'est que, si je me marie, je ferai, bien certainement, uri garçon à madame Herbel.

— Nous l'espérons bien, dirent en riant les matelots.

Eh bien, je vous promets, mes fils, que le second qui

mutera sur le pont de la Calypso sera le parrain de ce gar- ;on-là.

— Et le premier? demanda le Parisien.

— Le premier, répondit le capitaine, je lui fendrci la tête d'un coup de hache : je n'entends pas qu'où je suis, personne passe avant moi. Et cela bien entendu, mes enfants, carguea la grande voile, la brigantine et le clinfoc-. sans quoi, l'Anglais ne nous approchera jamais d'assez près pour que nous puissions entamer la conversation.

— Bon ! dit le Parisien, je vois bien que le capitaine ven: jouer aux quilles. A ton poste, Pierre Berthaut!

Pierre Berthaut regarda le capitaine pourvoir s'il devait prendre pour un ordre l'invitation du Parisien. Herbel fit un signe de tête.

— Dites donc, capitaine? fit Pierre Berthaut.

— Eh bien, Pierre, demanda le capitaine, qu'y a-t-iî ?

— Vous n'avez rien contre Loysa, n'est-ce pas?

— Non, mon garçon : pourquoi cela ?

— Parce que j'espère qu'à notre retour, non-seulement elle sera ma femme, mais encore la marraine de votre garçon.

— Ambitieux ! dit le capitaine.

En un clin d'œil, les voiles désignées par le capitaine furent carguées, et Pierre Berthaut, à son poste, caressait ses deux pièces de trente-six comme un pacha eût fait de ses deux sultanes.

Le combat.

Gomme, à partir de ce moment, la marche du brick fi an- .is faibiit, et que celle du bâtiment anglais resta la même,

la distance qui séparait le navire chassé de celui qui lui donnait la chasse, commença à diminuer graduellement.

ue capitaine était sur son banc de quart et semblait mesurer la distance avec un compas.

Cependant, tout pressé qu'il était de commencer sa partie de quilles, comme disait Pierre Berthaut, ce n'est pas lui qui commença le feu.

Sans doute, le capitaine du brick ennemi n'avait pas le sentiment de la distance porté au même degré que celui de la Belle-Thérèse, car on le vit carguer certaines voiles, de façon à ce que la Calypso, au lieu de sa proue, présentât un de ses flancs. Au même instant, une bande de nuage s'étendit le long de ses sabords, et, avant qu'on entendit la détonation de ses dix-huit pièces, une grêle de boulets venait clapoter dans la mer à trois ou quatre encablures de la Belle- Thérèse.

— Il paraît que nos amis les Anglais ont de la poudre et des boulets dont ils ne savent que faire, dit le capitaine Herbel; nous serons plus économes qu'eux, n'est-ce pas, Pierre?

— Damel vous savez, capitaine, dit le pointeur, c'est à votre fantaisie : quand vous direz de commencer, on commencera.

— Bon ! dit le capitaine, laissez-le encore avancer de quel ques brasses, nous avons le temps.

— Oui, dit le Parisien, il fait clair de lune. Dites donc, capitaine, ça doit être beau, un combat au clair de Iunel vous devriez nous régaler de cela, ce n'est pas commun ?

— Tiens! c'est une idée, dit le capitaine. Ça te fera-t-il bien plaisir, dis, Parisien ?

— - Parole d'honneur, je vous serai reconnaissant.

— Allons, allons, dit le capitaine, il faut faire quelque chose pour ses amis.

Il tira sa montre.

— Il est cinq heures du soir, les enfants, dit-il ; nous allons amuser la Calypso jusqu'à onze heures; à onze heures cinq minutes, nous l'aborderons; â onze heures un quart, elle sera prise; à onze heures et demie, chacun sera dans son hamac : la Belle-Thérèse est une fille bien élevée et qui se couche de bonne heure, même les jours de bal.

— D'autant plus, dit le Parisien, qu'à onze heures et demie, il y aura plus d'un danseur qui aura mal aux pieds.

— Capitaine, dit Pierre Berthaut, la main me démange?

— Eh bien, répondit Herbel, envoie-leur donc un boulet ou deux; mais je te déclare que ces deux-là sont pour ton compte et non pour le mien.

— Ah ! fit Pierre Berthaut, nous allons voir ce que nous allons voir.

— Attends encore un instant, Pierre, attends encore un instant, que le Parisien nous dise un peu ce qu'ils font làbas.

— Dans cinq secondes, vous allez savoir cela, capitaine, dit le Parisien en montant dans la petite hune; car, cette fois, les deux bâtiments étaient assez près l'un de l'autre pour qu'il n'eût pas besoin de s'élancer jusqu'à la barre de perroquet.

— Ma sœur Anne, dit le capitaine, ne vois-tu rien venir ?

— Je vois la mer qui verdoie, dit le Parisien, etle pavillon de Sa Majesté Britannique qui flamboie.

— Et entre la mer et le pavillon? demanda le capitaine.

— Je vois chacun à son poste de combat, les canonniers à leur batterie, les soldats de marine sur les passavants et le gaillard d'arrière; enfin, je vois le capitaine qui embouche son porte-voix.

— Ah ! Parisien, dit Pierre Herbel, quel malheur que tu n'aies pas aussi fine oreille que bons yeux! tu nous répéterais ce qu'il va dire.

— Oh 1 dit le Parisien, écoutez vous-même, capitaine, et vous allez le savoir.

Le Parisien n'avait pas achevé, que deux éclairs sortaient de l'avant du brick ennemi, qu'une détonation se faisait entendre, et que deux boulets venaient ricocher dans le Sillage de la Belle-Thérèse.

— Ah! ah I fit le capitaine Herbel, il paraît que c'est une contredanse à quatre. Pierre, allons ! allons ! que le cavalier donne la main à sa dame, et en avant deux, Pierre ! en avant deux!

Le capitaine avait à peine achevé à son tour, que Pierre Berthaut, après s'être penché un instant sur la pièce, se relevait et approchait lui-même la lance de la lumière.

Le coup partit.

On eût ait que le capitaine suivait le sillage du boulet dans l'air.

Le boulet alla s'enfoncer dans la proue.

Presque au même instant, la seconde détonation se fit entendre, et le second boulet suivit le premier si rapidement, que l'on eût pu croire qu'il courait après lui.

— Voilà qui vaut encore mieux! s'écria Pierre Berthaut tout joyeux, eu voyant sauter un énorme éclat de la muraille de l'avant. Qu'en dites-vous, capitaine?

— Je dis que tu perds ton temps, mon ami pierre.

— Comment! je perds mon temps?

— Sans doute. Quand tu lui auras mis vingt boulets dans le corps, tu auras donné de la besogne au charpentier, voilà tout. A pleine volée, morbleu 1 vise dans la mâture, brise-lui les jambes et casse-lui les ailes: le bois et la toile lui sont plus précieux en ce moment que la chair.

Pendant ce dialogue, la Calypso avait continué de gagner du terrain sur la Belle-Thérèse; elle fit feu de ses deux canons d'avant, dont un des boulets vint mourir à une portée de pistolet de l'arrière du brick, tandis que l'autre, en ricochant, frappait le flanc de la Belle-Thérèse, mais retombait dans l'eau, après avoir à peine marqué sa trace.

— Tenez , capitaine, dit Pierre Berthaut tout en s'allongeant sur un des deux canons, je crois que nous sommes à une bonne distance, et, si vous m'en croyez, nous nous y maintiendrons.

— El que faut-il faire pour cela ?

— Remettre la Belle-Thérèse sous toutes voiles. Ah! si je pouvais être à la fois au gouvernail et à mes pièces, je vous répondrais, capitaine, que je naviguerais de manière à ne pas rompre un fil de la Vierge tendu entre nous deux.

— Déployez la grande voile, le clinfoc et la briganline ! cria le capitaine Herbel, en même temps que Pierre Betlhaut aprochaitla mèche et faisait feu.

Cette fois, le boulet passa au-dessus de la flottaison et brisa i'extrémilé de la vergue.

— C'est ce que nous appelons le coup de manchette ! dit !e capiiaine Herbel. Allons! Pierre, dix lou.s de prime à manger avec les camarades sur la première i<îrre où l'on abordera, si tu brises son mât de misaine ou son grand mât entre le grand et le petit hunier*

— Hourra pour le capitaine! cria l'équipage.

— Est-il permis de se servir de boulets rames? demanda Pierre.

— Pardieul répondit le capitaine; sers-toi de ce que tu voudras.

Pierre Berthaut réclama du contre-maître les projectiles dont il avait besoin; celui-ci fit apporter une pile de gargousses contenant des boulets attachés deux à deux avec une chaîne.

Gomme la seconde pièce était chargée, Pierre Berthaut, sans rien changer à sa charge, pointa et fit feu.

Le boulet troua la misaine et la grande voile à un demipied du mât.

— Allons, allons, ditle capitaine Herbel, il y a de l'intention. Tout l'équipage s'était rapproché peu à peu du gaillard

d'arrière.

Une partie des matelots, pour mieux voir le spectacle, était montée sur les haubans. Les gabiers, assis dans les hunes, se tenaient aussi tranquilles que s'ils eussent été en première loge à un spectacle gratis.

Pierre Berthaut fit charger les deux pièces avec les nouvelles gar gousses.

— Ohé ! capitaine 1 cria le Parisien.

— Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau, citoyen Mouffetard?

— Il y a, capitaine, qu'ils sont occupés à rouler un canon de l'arrière à l'avant, et les deux canons de l'avant à l'arrière.

— Et que penses-tu de cela, Parisien?

— Je pense qu'ils sont las de recevoir des oranges et de nous rendre des cerises, et que nous allons, de notre côté avoir affaire à du trente-six.

— Tu entends, Pierre ?

— Oui, capitaine.

— Pierre, dix louis I

— Capitaine, pour l'honneur, on ferait déjà deso\i mieux; aussi, jugez : t Feu! »

— Et, en s'ordonnant le feu à lui-même, Pierre approcha la mèche de la lumière; le coup partit, une énorme déchirure se fit dans les voiles.

Presque aussitôt la Calypso répondit par une détonation

220 SALYAT'JUt

pareille, et un boulet, en emportant le bout de la vergue du grand hunier, coupa en deux un homme sur les haubans.

— Eh • dis donc, Pierre, cria le Parisien, est-ce que tu vas noiiî. laisser écheniller comme cela, toi?

— Mille tonnerres ! dit Pierre, il parait que, eux aussi, ils ont du trente-six 1 Attends, attends, Parisien, et tu vas voir !

Cette fois, Pierre Berthaut pointa avec une attention toute particulière, se relevant rapidement après avoir pointé , et approchant la mèche de la lumière, le tout dans l'espace d'une seconde.

Cette fois, on ne vit rien, mais on entendit un craquement terrible.

Le grand mât oscilla un instant comme s'il ne savait point s'il devait tomber en avant ou en arrière ; enfin, il s'inclina en avant, et, brisé un peu au-dessus de la grande hune, il tomba sur le pont, qu'il encombra de toile; la chaîne du boulet l'avait coupé par la moitié.

— Ma foi, Pierre, s'écria le capitaine tout joyeux, j'ai entendu parler d'un livre intitulé les Liaisons dangereuses; est-ce que tu l'aurais lu, par hasard? Tu as gagné tes dix louis, mon ami.

— Et l'on boira à la santé du capitaine I cria tout l'équipage.

— Maintenant, dit Herbel, la Calypso esta nous, comme si on nous la donnait pour rien ; seulement, nous attendrons la lune, n'est-ce pas, Parisien?

— Je crois que ce sera prudent, répondit le Parisien; car voici la nuit qui arrive, et, pour la besogne qui nous reste à ilire, il n'y a pas de mal de voir où l'on met le pied.

— Et moi, dit le capitaine, comme vous avez été bien sages, je vou," promets un feu d'artifice.

En effet, le crépuscule était venu et la nuit s'avançait avec fa rapidité particulière aux latitudes tropicales.

Comme cette nuit, tant qu'elle serait sans lune, menaçait d'être fort obscure, le capitaine Herbel ordonna que, pour bien indiquer aux Anglais que son intention n'était point de disparaître dans l'obscurité, on hissât des lanternes à ses perroquets.

Les lanternes furent hissées.

L'Anglais, de son côté, en signe qu'il regardait la yarlio

SALYATOR 221

comme commencée seulement, arbora deux fanaux, ainsi qu'avait fait son adversaire.

Des deux côtés, on paraissait attendre avec ura impatience égale le lever de la lune.

Les deux bâtiments avaient masqué leurs voiles de manière à rester en panne, ou à peu près; ils semblaient, au milieu de l'obscurité, deux nuages courant sur la mer, nuages terribles, et qui cachaient dans leurs flancs l'éclair et la tempête.

A onze heures, la lune se leva.

A l'instant même, une douce clarté se répandit dans l'atmosphère et la mer se glaça d'argent.

Le capitaine Herbel tira sa montre.

— Mes enfants, dit-il, je vous ai dit qu'à onze heures un quart la Calypso serait prise, et qu'à onze heures et demie nous serions dans nos hamacs, nous n'avons pas de temps à perdre. Ne nous occupons pas de l'ennemi, il fera ce qu'il voudra. Voici ce que nous avons à faire... Pierre Berthaut a-t-il transporté son attelage à l'avant?

— Oui, capitaine, dit Pierre Berthaut.

— Tout est-il chargé à mitraille?

— Oui, capitaine.

— Nous marchons droit sur l'Anglais. Pierre Berthaut commence par le saluer avec les deux sultanes : bon ! nous lui envoyons notre volée de bâbord : très-bon ! nous virons immédiatement, nous l'abordons, nous jetons nos grappins, et nous lui envoyons notre volée de tribord : excellent ! Comme il a perdu son mât de hune, et qu'il est leste comme un homme qui a la jambe cassée, il nous envoie en tout sa volée de tribord; dix-huit pièces de vingt-quatre pour vingtquatre de dix-huit et deux de trente-six : laites le report, et vous verrez que nous avons un bénéfice net de huit coup? de canon. Maintenant, accostons, et le reste me regarde. Allons, mes enfants, en avant 1 et vive la France !

Un immense cri de «Vive la France 1 » sembla s'élève» du sein de la mer et annoncer aux Anglais que le combaf allait recommencer.

En même temps, la Belle-Thérèse manœuvra pour prendre davantage du vent.

Il en résulta que, tout en ayant l'air d'abord de s'éloigner de la Calypso, à un moment donné, et lorsqu'elle seniit

qu'elle avait le vent arrière, la Belle-Thérèse mit le cap sur son ennemie et fondit sur elle comme l'aigle des mers sur sa proie.

Ce qu'il y avait d'admirable dans l'équipage du capitaine Herbel, c'était son obéissance passive.

Le capitaine aurait ordonné de naviguer droit au Mael* stroM,— ïe fameux gouffre des Contes pcandinaves... qui dé vore les vaisseaux à trois ponts avec la même facilité que Saturne avalait les enfants, — que le pilote eût navigué droit au Maelslrom.

Ce qui avait été ordonné fut exécuté à la lettre.

Pierre Berlhaut envoya ses deux coups a mitraille presque en même temps que la Eélle-Thèrèse recevait la volée de bâbord de son ennemie; puis sa volée de bâbord, à elle, gronda à son tour; puis, avant même que la Calypso eût songé, endolorie comme elle était, à virer pour lui envoyer sa volée de tribord, avant qu'elle eût eu temps de recharger ses canons, le beaupré de la Belle-Thérèse, chargé d'hommes comme un cep de vigne l'est de raisins, s'engagea dans les haubans du grand mât, tandis qu'au milieu du craquement des cordages, on entendait la voix du capitaine qui criait :

— Feu , mes enfants ! une dernière bordée ! rasez-le comme un ponton, et puis nous l'escaladerons comme une forteresse.

Douze pièces de canon chargées à mitraille semblèrent hurler de joie à cet ordre.

Un jet de flamme éclaira la Calypso d'une lueur sinistre: un nuage épais se répandit sur le pont; on entendit des craquements de bois et des hurlements de douleur, puis la voix du capitaine Herbel criant comme si elle commandait à la tempête :

— A l'abordage, enfants I

Au même moment, le premier, comme c'était son habitude, le capitaine Herbel sauta sur le pont de la Calypso.

*Iais il n'était pas encore affermi sur ses pieds, qu'une ?«ÀX dit à son oreille :

<• C'est égal, capitaine, c'est moi qui serai le parrain de vulrc premier.

C'était la voix de Pierre Berthaut.

A la même minute, par le beaupré, qui s'égrena comme

un épi, par les vergues, par les haubans, par les agrès, par les cordages, les Malouins se laissèrent glisser sur le pont de la Calypso, où, pendant cinq secondes, les hommes tombèrent pressés comme la grêle dans un orage d'été.

Ce qui se passa alors sur le pont de la Calypso est impossible à rendre : ce fut un pêle-mêle effroyable, une lutte corps à corps, un hallali général, un sabbat de démons, au milieu duquel, au grand étonnement de chacun, on ne voyait ni n'entendait le capitaine Herbel.

Mais, au bout de quelques minutes, on l'aperçut sortant par une écoutille. Une torche qu'il tenait à la main éclairait son visage, noir de poudre et rouge de sang.

— Tous à bord de la Belle-Thérèse, enfants! cria-t-il; l'Anglais va sauter l

L'effet de ces paroles fut magique : le blasphème commencé s'éteignit, le bras levé s'arrêta.

Tout à coup, de l'intérieur du bâtiment abordé, sortit ïe cri terrible :

— Au feu I

Aussitôt, avec le même empressement qu'il avait mis à sauter à bord du brick ennemi, l'équipage de la Belle-Thérèse commença de l'abandonner, s'accrochant à toutes les manœuvres, sautant d'un bord à l'autre, tandis que le capitaine, Pierre Berihaut, et ce que l'on aurait pu appeler le groupe des géants, c'est-à-dire ces hommes que nous avons montrés, avant le combat, armés d'armes fantastiques, soutenaient la retraite.

Elle s'opéra avant que l'Anglais fût revenu de sa stupéfaction ; et, tandis que deux hommes, la hache à la main, dégageaient le beaupré des cordages où il était pris, on entendit une voix qui criait :

— Brassez bâbord devant I hissez les focs ! carguez la grande voile et la brigantine! balinguez derrière la barre, tout s tribord !

(\i diverses manœuvres, commandées avec la voix puissante qui impose l'obéissance passive, furent exécutées si rapidement, que, quels que fussent les ordres donnés par le capitaine anglais, on ne put lier les deux bâtiments l'un à l'autre, et que la Belle-Thérèse, comme si elle comprenait le danger auquel elle était exposée, se dégagea des haubans du bâtiment ennemi, hachant ses grappins, coupant ses

cordages, n'ayant plus enfin qu'une pensée, celle d'échapper à la terrible contagion des flammes.

Toutefois, le capitaine Herbel ne put empêcher que le brick ennemi, virant sur lui-même par un dernier effort, ne lui envoyât toute sa volée de bâbord, comme un suprême adieu de haine ou de vengeance ; mais l'équipage était si heureux de se sentir échappé à l'effroyable danger auquel il abandonnait son ennemi, qu'à peine fit-on attention à la chute de trois ou quatre morts et aux cris de cinq ou six blessés.

— Et maintenant, enfants, dit le capitaine, voilà le feu d'artifice que je vous avais promis. Attention I

Une fumée épaisse commençait à sortir par les écoutilles du brick anglais, tandis qu'une vapeur d'un autre genre apparaissait aux sabords et voilait la bouche des canons.

On entendit la parole du capitaine anglais grossie par le porte-voix.

— Les canots à la mer ! cria-t-il.

A l'instant même, la manœuvre fut exécutée, et quatre canots flottèrent autour de la frégate.

— Le canot de la poupe et le canot de la draine pour les soldats de marine 1 cria le capitaine ; les deux canots de côté pour les matelots. Descendez les blessés d'abord.

Les soldats et les officiers de la Belle-Thérèse se regardaient les uns les autres. C'était là et sous leurs yeux qu'éclatait la supériorité de la discipline anglaise. La manœuvre qui s'exécutait à bord de laCalypso, avec autant de régularité que si le bâtiment eût fait un simple exercice dans le port de Portsmouth ou dans le golfe de Solway, eût, selon toute probabilité, été impossible à bord d'un navire français.

Les blesséâ furent descendus d'abord; ils étaient en grand nombre : on les partagea entre les quatre canots; puis, avec un ordre parfait, les soldats de marine allèrent prendre place dans les deux canots qui leur étaient dévolus; puis vint le tour des matelots.

Le capitaine était sur son banc de quart, donnant ses ordres avec le même calme que s'il n'avait pas eu une mine sous ses pieds.

A partir de ce moment, le lieu de la scène cessa d être visible; la fumée sortant plus épaisse par toutes les ouier-

tures, enveloppa le vaisseau d'un voile à travers lequel il fut impossible de rien distinguer.

De temps en temps, <ies serpents de feu semblaient s'enrouler le long des mâts; puis quelques canons, restés chargés et qu'on n'avait pas eu le temps de décharger, éclaèrent d'eux-mêmes; puis on vit sortir de l'incendie un anot, puis deux, puis trois; puis, tout à coup, une détonaion effroyable se fit entendre, le bâtiment s'ouvrit comme le cratère d'un volcan, l'air se raya de débris enflammés qui montèrent au ciel, pareils à de gigantesques fusées 1

C'était le bouquet du feu d'artifice promis par le capitaine Herbel.

Tout retourt» à la mer, tout s'éteignit, tout rentra dans l'obscurité, et rien ne demeura du géant qui, un instant auparavant, se tordait dans les flammes; seulement, trois barques sillonnaient la mer s'éloignant à force de rames.

Le capitaine Herbel se garda bien de les poursuivre; et même une de ces barques étant passée sous le feu de la batterie de bâbord de la Belle-Thérèse > les matelots et le capitaine lui-même levèrent leurs chapeaux pour saluer ces braves qui, échappés au péril de l'incendie, allaient en affronter un autre, moins proche, moins visible, mais qui n'en était pas moins imminent : le double péril de la tempête et de la fairal

Le quatrième canot, le capitaine et le dernier quart de l'équipage avaient sauté avec le bâtiment.

Herbel et ses hommes suivirent des yeux les trois canots jusqu'au moment où ils les perdirent complètement de vue dans l'obscure immensité.

Alors, tirant sa montre :

— Mes enfants, dit le capitaine Herbel, il est miniJit passé; mais, ma foi, les jours de fête, 11 est permis de se coucher un peu plus tard que d'habitude.

Et, maintenant, si l'on nous demande pourquoi le capi« taine Herbel, au lieu de faire prisonniers les trois quarts de l'équipage de la Calypso, les laissait s'échapper ainsi, nous dirons que la Belle-Thérèse, portant déjà cent vingt hommes, ne pouvait se surcharger d'une centaine de prisonniers.

Enfin, si, ne se contentant pas de cette réponse, quelques lecteurs encore plus difficiles nous demandent pourquoi alors le capitaine Herbel, qui, avec trois coups de canon, a. i3

pouvait couler les trois canots, ne tirait pas ces trois coups de canon, nous répondrons...

Non, nous ne répondrons pas.

Le mariage d'un corsaire.

Pendant les dix ans qui suivirent les événements que nous avons racontés, — afin de donner, selon notre habitude, par des faits et non par un simple récit, une idée du caractère de nos héros, — le capitaine Herbel, dont on a vu la manière de procéder, ne fit que marcher plus avant dans la voie où il s'était engagé.

Nous nous contenterons, en ce qui concerne le rude marin, de faire, dans les journaux du temps, le relevé de ses prises :

Le Saint-Sébastien , vaisseau portugais allant de Sumatra à l'Ile de France, et dont la cargaison valait trois millions. Pour sa part, Herbel eut quatre cent mille livres.

La Charlotte, navire hollandais de trois cent soixante tonneaux, douze canons et soixante et dix hommes d'équipage. La Charlotte fut vendue six cent mille livres.

L'Aigle, goélette anglaise de cent soixante tonneaux, vendue cent cinquante mille livres.

Le Saint-Jacques et le Charles III, navires espagnols vendus six cent mille livres.

L'Argos, bâtiment russe de six cents tonneaux.

L'Hercule, brick anglais de six cents tonneaux.

Le Glorieux, cutter anglais, etc., etc.

A cette liste, publiée par les journaux officiels du temps, nous pourrions joindre encore la nomenclature de trente ou

quarante autre prises; mais notre intention n'a jamais été de faire une biographie du capitaine Herbel . nous désirons seulement donner à nos lecteurs une idée de son caractère.

Rentré à Saint-Malo pendant l'hiver de 1800, avec son fidèle Pierre Berthaut, il reçut de ses compatriotes tous les témoignages possibles de sympathie. En outre, une lettre du premier consul l'attendait, l'invitant à venir à l'instant à Paris.

Bonaparte commença par féliciter le brave Malouin sur ses fabuleuses croisières; puis il lui offrit les épauletles de capitaine et le commandement d'une frégate de la marine républicaine.

Mais Pierre Herbel secoua la tête.

— Que désirez-vous donc? lui demanda le premier consul étonné.

— Je serais bien embarassé de vous le dire, répondit Herbel.

— Vous êtes donc bien ambitieux ?

— Au contraire, je trouve que ce que vous m'offrez est trop haut pour moi.

— Vous ne voulez donc pas servir la République?

— Si fait; mais je veux la servir à ma façon.

— Comment cela?

— En corsaire... Tenez, laissez-moi vous dire la vérité.

— Dites.

— Du moment où j'ordonne, je suis un excellent marin; du moment où il me faudra obéir, je ne vaudrai pas le dernier de mes matelots.

— Il faut cependant toujours obéir à quelqu'un.

— Ma foi, dit le capitaine, jusqu'à présent, citoyen consul, je n'ai guère obéi qu'à Dieu, et encore, quand il me faisait dire par son premier officier d'ordonnance, monseigneur le vent, de carguer les voiles et de courir à sec; il m'est arrivé plus d'une fois, tant je suis enragé du démon de la désobéissance, de tenir la mer avec mes basses voiles, mon foc et ma brigantine. Ce qui veut dire que, si j'étais capitaine de frégate, je devrais obéir non-seulement à Dieu, mais encore à mon vice-amiral, à mon amiral, au ministre de la marine, que sais-je, moi? et que cela fait trop de maîtres pour un seul serviteur.

— AlloQS,dit le premier consul, jevois bien que vous n'a-

vez pas oublié que vous êtes de la famille des Courtenay, et que vos ancêtres ont régné à Constantinople.

— C'est vrai, citoyen premier consu?, je ne l'ai pas oublié.

— Mais je ne puis cependant pas vous nommer empereur de Constantinople, quoique j'aie bien manqué de faire tout le contraire de ce qu'a fait Beaudouin, c'est-à-dire de revenir de Jérusalem par Constantinople, au lieu d'aller pai Constantinople à Jérusalem?

— Non, citoyen; mais vous pouvez faire autre chose.

— Oui) je peux vous constituer un majorât pour votre fils aîné, vous faire épouser la fille d'un de mes généraux, si vous voulez vous allier à la gloire, d'un de mes fournisseurs si vous voulez vous allier à l'argent...

— Citoyen, premier consul, j'ai trois millions à moi, co qui vaut bien un majorât, et, quant à me marier, j'ai mon affaire.

— Vous épousez quelque princesse palatine, quelque margrave allemande ?

— J'épouse une pauvre fille qu'on appelle Thérèse, que j'aime depuis huit ans, et qui m'attend depuis sept.

— Diable 1 fit Bonaparte, je n'ai pas de chance : Saint- Jean-d'Acre là-bas, et vous ici!... Que comptez-vous donc faire, capitaine ?

— Voilà, citoyen : me marier d'abord, j'en suis trèspressé, et, si ça n'avait pas été pour vous, je vous réponds que je n'aurais pas quitté Saint-Malo avant les noces.

— Bien; mais une fois marié ?

— Jouir tranquillement de la paix, manger mes trois millions, et dire comme le berger de Virgile :

0 Melibœ ! deus nobis bœc otia fecitt

— Citoyen capitaine, je n'entends pas très bien le latin.

— Oui, quand il s'agit de la paix surtout, n'est-ce pas? Je ne vous demande pas une paix de trente ans ; non, le temps de mordre un an ou deux dans la lune de miel, voilà tout. Puis, après cela, ma foi, au premier coup de canoa que j'entendrai... eh bien, mais la Belle-Thérèse n'est] pa? encore démolie I

— Jo ne puis donc rien pour vous?

— Ma foi, je cherche.

— Et vous ne trouvez pas?

— Non ; mais, si je trouve, je vous écrirai, foi d'Herbel.

— Pas même être le parrain de votre premier garçon?

— vous jouez de malheur, citoyen consul, on parole est engagée.

— A qui donc ?

— A Pierre Berthaut, dit Monte-Hauban, mon contremaître.

— Et ce drôle-là ne peut pas m© céder son tour, capitaine?

— Ah bien, oui! il ne le céderait pas à l'empereur de la Chine; d'ailleurs, il n'y a rien à dire, il l'a gagné à la pointe de son épée.

— Comment cela?

— En sautant le second à bord de la Calypso, et, entre nous qui sommes des braves, général, je dirai en y sautant même le premier... Enfin, j'ai fermé les yeux là-dessus.

— N'importe, capitaine, quoique je ne sois pas heureux avec vous, vous permettez bien, n'est-ce pas, que je prenne de vos nouvelles ?

— Ayez la guerre, citoyen premier consul, et je vous en donnerai, je vous le promets.

— Allons 1 d'un mauvais payeur, il faut en prendre ce que l'on peut; au revoir, si nous avons la guerre I

— Au revoir, citoyen premier consul 1 Pierre Herbel alla jusqu'à la porte et revint.

— C'est-à-dire au revoir, reprit-il, non, je ne peux pas encore m'engager à cela.

— Pourquoi donc?

— Mais parce que vous êtes un général de terre et que je suis un marin; or, il n'y a pas de probabilité que, quand nous serons, vous en Italie ou en Allemagne, et moi dans l'Atlantique ou la mer des Indes, nous nous rencontrions souvent ; ainsi, bonne chance dans vos campagnes, citoyen premier consul.

— Et vous, bonne réussite dans vos croisières, citoyen capitaine.

Et, là-dessus, le capitaine et le premier consul se quittèrent pour ne se revoir que quinze ans plus tard, à Rochefort.

Trois jours après sa sortie des Tuileries, Pierre Herbel

entrait les bras ouverts dans la petite maison de Thérèse Bréa, située dans le village de Plancoët, sur l'Arquenon, à quatre ou cinq lieues de Saint-Malo.

Thérèse poussa un cri de joie et se jeta dans les bras de Pierre.

Il y avait trois ans qu'elle ne l'avait vu. Elle avait appris son retour à Saint-Malo, puis son départ le même jour pour Paris.

Toute autre que Thérèse eût été au désespoir et se serait demandé quelle affaire importante pouvait, chez son amant, primer le désir de la revoir; mais elle, confiante en la parole Je Pierre, alla s'agenouiller devantNotre-DamedePlancoét, et se contenta de lui rendre grâces du retour, sans penser même à demander compte du départ inattendu qui l'avait suivi.

En effet, comme nous l'avons vu, arrivé à Paris une heure avant son audience, Pierre Herbel en était parti une heure après; son absence dura donc six jours seulement. — Il est vrai que ces six jours parurent six siècles à Thérèse.

Aussi, quand elle aperçut son amant, le mouvement qui la poussa dans ses bras fut-il bien rapide, et le cri qui s'échappa de sa bouche ou plutôt de son cœur fut-il bien joyeux.

— Ah I fit Pierre Herbel, après avoir pris sur les joues de Thérèse deux bons baisers tout remplis de larmes; à quand la noce, Thérèse?

— Quand tu voudras, répondit celle-ci ; il y a sept ans que je suis prête, et nos bans sont affichés depuis trois.

— Nous n'avons donc qu'à prévenir le maire et le curé?

— Oh 1 mon Dieu, oui !

— Allons les prévenir, Thérèse; je ne suis pas de l'avis de ceux qui disent : « Il a attendu six ans, il peut bien attendre encore. » Non, tout au contraire, je dis, moi : « J'ai attendu six ans, je trouve que c'est assez joli comme cela, et je ne veux plus attendre. »

Sans doute Thérèse était du même avis que son fiancé; car il n'avait pas achevé ces dernières paroles, qu'elle avait son châle sur les épaules et sa coiffe sur la tête.

Pierre Herbel lui prit le bras.

Quelque diligence qu'y missent le maire et le curé, il fallut ittendre trois jours. Pendant ces trois jours, le capitaine fut

mme ^n fou.

Le troisième jour, lorsque le maire lui dit : « Au nom de la loi, vous êtes unis ! 1

— C'est bien heureux, dit Pierre Herbel, si cela avait tardé encore, ce soir j'accostais.

Neuf mois après, jour pour jour, Thérèse accoucha d'un gros garçon, dont, selon la parole engagée, Pierre Berlhaut, dit Monte-Hauban, fu'. le parrain; aussi l'inscrivit-on sur les registres de l'étal -civil de Saint- Malo, sous le nom de Pierre Herbel de Courtenay, — sous-entendu vicomte. — Il était deux fois Pierre : Pierre par son père, Pierre par son parrain.

Nous avons dit comment, pour se conformer à la mode de l'époque, le jeune peintre avait latinisé son nom et substitué, au nom un peu vulgaire de l'apôtre renégat, le nom plus aristocratique de Pétrus.

Mais patience, chers lecteurs, nous n'en avons pas encore tout à fait fini avec son corsaire de père, comme l'appelait le général Herbel.

La lune de miel du capitaine Herbel dura juste le temps que dura la paix d'Amiens; nous nous trompons : elle dura quelques jours de plus.

Dix historiens pour un vous diront, si vous prenez la peine de les interroger, comment fut rompu le traité de 1802 : moi seul puis vous raconter comment se termina la lune de miel de notre digne capitaine.

Tant que la paix avait duré, tout avait été à merveille dans le ménage d'Herbel. Il adorait sa femme, douce et aimante comme un ange; il adorait son fils, qu'il prétendait — et cela peut-être avec raison — être le plus bel enfant non-seulement de Saint-Malo, mais encore de toute la Bretagne, et même de toute la France. Bref, il était l'homme le plus heureux du monde, et, s'il n'y avait pas eu la guerre, cet état de quiétude eût certainement duré pendant des mois, pendant des années, toujours peut-être, sans qu'un seul nuage ternît la sérénité de son ciel.

Mais l'orage s'amassait du côté de l'Angleterre. Le gouvernement anglais avait fait la paix comme contraint et forcé; «I avait fallu, pour en arriver là, que la coalition de l'empereur Paul 1er avec la Prusse, le Danemark et la Suède, renversât le ministère de Pitt, et fit nommer l'orateur Addington premier lord de l'Échiquier. Par malheur, celte

paix n'existait 'qu'à la surface; l'assassinat de Paul 1er fit tomber la pierre principale de la voûte; les Anglais se plaignirent que la France évacuait trop lentement Rome, Naples et l'ile d'Elbe; la France se plaignait que l'Angleterre n'évacuât pas du tout Malte et l'Egypte. Bonaparte, afin d'être prêt à tout événement, préparait une expédition pour Saint- Domingue. Le baromètre politique marquait une guerre imminente.

Depuis que cette expédition, quoique en projet encore, avait rendu aux ports de France l'agitation fébrile qui précède les guerres maritimes, le capitaine Herbel était devenu, lui aussi, fiévreux et agité. La vie de famille n'avait jamais été le fait de ce tempérament aventureux : c'était pour lui une de ces îles de fleurs de l'Océan où un marin peut faire une relâche plus ou moins longue, mais voilà tout. Le véritable élément du capitaine, c'était la mer : la mer, qui l'avait pris au rivage, le réclamait comme une maîtresse jalouse réclame son amant, et l'attirait malgré lui ; de joyeux qu'il avait été jusque-là, son visage était devenu triste; il s'informait, à chaque bâtiment pêcheur, du jour où les hostilités recommenceraient; il passait des journées entières sur la falaise la plus élevée, les yeux perdus dans la double immensité du ciel et des flots.

Thérèse, qui semblait voir en lui et par lui, s'aperçut de ce changement d'état, et, longtemps, ne sut à quoi l'attribuer. Cette bizarre humeur, cette sombre tacilurnité, étaient si loin des habitudes de son mari, qu'elle s'en effraya, mais sans lui en parler.

Elle comprenait, cependant, qu'il lui faudrait tôt ou tard avoir une explication, quand, une nuit, elle fut réveillée ef sursaut par les mouvements furieux que faisait le capitaint et les cris étranges qu'il poussait.

Il rêvai» qu'il était en pleine bataille, et hurlait de toute la force de ^es poumons :

— Susl sus aux Anglais, mes enfants ! à l'abordage, et vive la République I

Le combat fut rude; cependant, au bout de quelques secondes, il finit, sans doute comme celui du Cid, faute de combattants.

Le capitaine, qui s'était soulevé à demi, retomba la tét« sur l'oreiller, en criant :

«s A LV AT OR 233

— Amène le pavillon, chien d'Anglais! Victoire! victoire! Et il rentra dans le paisible sommeil d'un vainqueur Dès lors, tout fut expliqué à la pauvre Thérèse.

— Ainsi, mumura-t-elle, — car son sommeil, à elle s'éva* nouissait au rêve de son mari, — il vient, sans le savoir, de me dire la cause de ses mauvaises heures. Pauvre Pierre! c'est par amour pour moi qu'il reste enchaino ici, prisonnier dans la maison, frappant sa tête aux barreaux comme un lion en cage... Hélas! je comprends, cette \ie paisible n'est pas faite pour toi, mon pauvre Pierre I A toi, il te faut l'espace, l'air libre du ciel au-dessus de ta tête, la mer sous tes pieds; il te faut les grandes tempêtes et les grandes batailles, les colères des hommes et les colères de Dieu. Je n'avais rien vu, rien compris, rien deviné, je t'aimais! Pardonne-moi, mon cher Pierre!

Et Thérèse attendit le matin dans une anxiété mortelle. Puis, le jour venu:

— Pierre, dit-elle d'une voix qu'elle essaya de rendre ferme, Pierre, tu t'ennuies ici,

— Moi? répondit Pierre.

— Oui.

— N'en crois rien.

— Pierre, tu n'as jamais menti; reste, même avec moi, franc et loyal comme un marin.

Pierre balbutia.

— Ton oisiveté te perd, mon ami, continua Thérèse.

— Ton amour me ravit, répondit Pierre.

— Il faut parlir, Pierre; nous allons avoir la guerre.

— Oui, en effet, tout le monde dit cela.

— Et toi, mon bien cher, tu as commencé les hostilités.

— Que veux-tu dire? demanda Pierre étonné. Thérèse lui raconta son rêve de la nuit précédente.

— Ah! oui, dit Pierre, quant à cela, c'est possible, toute ma nuit n'a été qu'un long rêve et un combat acharné.

— Et à la passion que tu mettais dans cette lutte, tout imaginaire qu'elle était, j'ai compris que le temps de notre vie tranquille était passé; que ta vie véritable, à toi, c'était là cù il y avait des périls à braver et de la gloire à acquérir; sussi j'ai pris une grande résolution, mon ami.

— Laquelle?

2tt SALVATOU

— C'est de t'encourager à prendre la mer le plus lot possible.

— Toi, chère Thérèse du bon Dieu?

— Moi, Pierre; la Providence nous a dévolu deux tâches différentes, mon ami: je t'ai attendu sept ans et j'ai été heureuse de l'attendre; tu es venu et tu as fait de moi pendant deux ans la femme la plus heureuse de la terre. Tu vas repartir, Pierre, et j'attendrai de nouveau ton retour; mais, cette fois, j'attendrai près de notre enfant, et l'attente me sera plus facile. J'ai bien des choses à Irj apprendre, ni cher enfant, pour accomplir près de lui mon œuvre de mère. Je lui parlerai de toi, je lui raconterai tes combats, dont le bruit viendra jusqu'à nous. Puis, tous les jours, nous monterons sur la falaise avec l'espoir de voir ton bâtiment blanchir à l'horizon. Alors, mon ami, nous accomplirons tous deux, devant le Seigneur, le devoir qui nous est imposé. Homme, tu défendras ton pays; femme, j'élèverai notre enfant; et le Seigneur nous bénira.

Pierre n'était pas un amoureux bien démonstratif; mais, à ces dernières paroles, il crut voirie front de sa femme resplendir comme celui de la Vierge de Plancoè't, et il tomba à ses pieds.

— Tu me promets donc de ne pas trop souffrir de mon absence, femme? lui demanda-t-il.

— Ne pas souffrir, Pierre, répondit Thérèse, ce serait ne pas t'aimer 1 Je souffrirai donc; mais je me souviendrai que tu es heureux, et ton bonheur me causera plus de joie que ton absence ne m'aura causé de peine.

Pierre se jeta dans les bras de sa femme; puis, s'élançant hors de la maison, il courut dans les rues de Saint-Malo, appelant tous sesanciens matelots par leurs noms,etchargeant son ami Pierre Berthaut de rallier tous ceux qu'il rencontrerait sur la route ou chez eux.

Et, huit jours après, radoubée à fond, repeinte à neuf, avec son ancien équipage bien connu, augmenté d'une vingtaine d'hommes, avec ses vingt-quatre earonades de de dix-huit et ses deux pièces de trente-six, la Belle-T/iérùse sortait du port de Saint-Malo pour revoir ces parages indiens où Pierre Herbel avait commencé celle redoutable réputation de corsaire qui balançait celle de son ami et compatriote Surcouf.

Partie te 6 mai 1802, dès le S du même mois, la Belle- Thérèse prenait, après une lutte de dix heures, un négrier portant seize caronades de douze.

Le 15, elle capturait un bâtiment portugais de dix-huit canons et de soixante et dix hommes d'équipage.

Le* '25, elle amarrait un trois-mâts de commerce, pavillon hollandais, chargé de cinq mille balles de Hz, et de cinq cents tonneaux de sucre.

Le 15 juin, pendant une nuit pareille à celle où nous avons vu le capitaine Herbel anéantir la Calypso, elle désemparait un trois-mâts anglais qui passait, sinon sous le commandement, du moins sous la conduite de Pierre Berthaut, élevé momentanément au grade de lieutenant.

Enfin, au commencement de juillet, après dix-huit combats et quinze prises, la Belle-Thérèse jetait l'ancre à l'ile de France, d'où elle ne revint, chargée de butin de toute sorte, qu'en 1805, c'est-à-dire après la bataille d'Auslerlitz.

Thérèse avait tenu parole à son mari : tous les jours, elle était montée sur la falaise avec son enfant, déjà âgé de plus de trois ans; de sorte que, du moment où les objets devinrent perceptibles, Pierre Herbel put reconnaître sur la falaise une femme et un enfant qui lui faisaient des signes de bienvenue.

Thérèse avait reconnu le brick de son mari, longtemps avant que celui-ci eût pu, non-seulement la reconnaître mais même la distinguer.

La Malmaison,

1815 arriva.

On en était au 6 juillet; Waterloo fumait encore h i'k*rizon.

Le 21 juin, à six heures du matin, Napoléon était ?entré à l'Elysée; le 22, il signait cette déclaration :

« Français!

» Eu commençant la guerre pour soutenir l'indépendanct nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés, et le concours de toutes les autorités nationales. J'étais fondé à espérer le succès, et j'avais bravé toutes les déclarations des puissances contre moi. Les circonstances paraissent changées : je m'offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères dans leurs déclarations et n'en avoir jamais voulu qu'à ma personne 1 Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils, sous le titre de Napoléon II, empereur des Français. Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils m'engage à inviter les Chambres à organiser sans délai la régence par la loi. Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation indépendante.

» Donné au palais de l'Elysée, le 22 juin 1813.

» Napoléon. »

Quatre jours après avoir signé cette déclaration, c'est-àdire le 26 juin, Napoléon — presque en réponse, comme on voit, à son abdication — recevait l'arrêté suivant :

« La commission du gouvernement arrête ce qui suit :

» Article â**. — Le ministre de la marine donnera des ordres pour que deux frégates du port de Rochefort soient armées pour transporter Napoléon Bonaparte aux États- Unis.

» Art. 2. — Il lui sera fourni, jusqu'au point du débarquement, s'il le désire, une escorte suffisante, sous les ordres du lieutenant général Becker, qui est chargé de pourvoir à sa sûreté.

i Art. 3. — Le directeur général des postes donnera, de son côté, tous les ordres relatifs au service des relais.

a Art. 4. — Le ministre de la marine donnera des ordres pour assurer le retour des frégates aussitôt après le débarquement.

SALVATOR ni

• Art. S. — Les frégates ne quitteront point la rade de Rochefort avant que les saufs-conduits demandés soient arrivés.

* Art. 6. — Les ministres de la marine, de la guerre et des finances sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent arrêté.

» Signé : Duc d'OTRANTE; comte Grenier; comte Carnot; baron Quinette; Caulincourt , duc de Vicence. »

Le lendemain, le duc d'Otrante, en vertu d'une nouvelle décision du gouvernement, autorisait l'empereur à recevoir, contre quittance motivée : — un service d'argenterie de douze couverts; le service de porcelaine dit des quartiers généraux; six services de douze couverts en linge damassé; six services en linge d'office; douze ^dires de draps de premier choix; douze paires de drar^de service; six douzaines de serviettes d'appartement; deux voitures de voyage; trois selles et brides d'officier général; trois selles et brides de piqueur; quatre cents volumes à prendre dans la bibliothèque de Rambouillet; diverses cartes géographiques; enfin, cent mille francs pour les frais généraux de voyage.

C'était le dernier trousseau de l'empereur.

Le même jour, vers quatre heures du soir, le général comte Recker, chargé de la garde de celui qu'on n'appelait déjà plus que Napoléon Honaparte, recevait du maréchal ministre de la guerre, prince d'Eckmùhl, la lettre suivante. — Ce dernier, du moins, appelait encore son ancien maître empereur et majesté; mais, comme on le verra, cela ne l'engageait à rien, et puis on sait ce que c'est que la force de Thabitude.

« Monsieur le général,

» J'ai l'honneur de vous transmettre ci-joint un arrêté que la commission du gouvernement vous charge de notifier à l'empereur Napoléon, en faisant observer à Sa Majesté cjn.e les circonstances sont devenues tellement impérieuses, qu'il est indispensable qu'elle se décide à partir pour se rendre à l'ilt d'Aix,

f.i3 SALVAÎO&

» Cet arrêté a clé pris autant dans l'iiUérét de sa personne que dnns celui de l'État, qui doit lui être cher.

» Si l'empereur ne prenait point une résolution à la notification que vous lui ferez de cet arrêté, vous exerceriez la surveillance la plus active, soit pour que Sa Majesté ne puisse sortir de la Alalmaison, soit pour prévenir toute tentative contre sa personne. Vous feriez alors garder toutes les avenues qui aboutissent de tous côtés à la Malmaison. J'écris au premier inspecteur de la gendarmerie et au commandant de la place de Paris de mettre à votre disposition la gendarmerie et les troupes que vous pourriez leur demander.

■ Je vous réitère, monsieur le général, que cet arrêté a été entièrement pris pour l'intérêt de l'État et la sûreté personnelle de l'empereur. Sa prompte exécution est indispensable; le sort de Sa Majesté et de sa famille en dépend.

» Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur le général, que toutes ces mesures doivent être prises dans le plus grand secret possible.

» Le maréchal, ministre da la guerre, » Prince d'EcKJiunL. »

Une heure après, le même général Becker recevait, du duc d'Otrante, celte autre lettre, qui lui était transmise par le ministre de la guerre :

t Monsieur le comte,

» La commission vous rappelle les instructions qu'elle vous a transmises il y a une heure. Il L'ut faire exécuter l'arrêté tel que la commission l'avait pris hier, rA d'après lequel Napoléon Bonaparte restera en rade de l'île d'Aix jusqu'à l'arrivée de ses passe-ports.

» Il importe au bien de l'État, qui ne saurait lui être indifférent, qu'il y reste jusqu'à ce que san sort et celui de sa famille aient été réglés d'une manière définitive. Tous les moyens seront employés pour que cette négociation tourne à sa satisfaction.

» L'honneur français y est interressé; mais, en attendant, on doit prendre toutes les précautions pour la sûreté personnelle de F.,poléon, et pour qu'il ne quitte -point le séjour qui lui est 'momentanément assigné.

» DUC d'OTRANTE. •

SALVATUR 233

Dès le 25, sur l'invitation de la commission de gouvernement, l'empereur avait quitté l'Elysée et s'était retiré à la Malmaison, toute pleine encore du souvenir de Joséphine, Malgré la iettre du duc d'Otrante et le^ instances du gou vernem aat provisoire, Napoléon ne pouvait se décider t partir.

Le 28 juin, il dictait cette lettre au comte Becker. — 1 était bien entendu que, quoique dictée par l'empereur, U comte Becker en prenait la responsabilité. —Elle étal adressée au ministre de la guerre.

c Monseigneur,

» Après avoir pris connaissance de l'arrêté du gouvernement, relatif à son départ pour Bochefort, Sa Majesté l'empereur m'a chargé d'annoncer à Votre Altesse qu'elle renonce à ce voyage, attendu que, les communications n'étant pas libres, elle ne trouve pas une garantie suffisante pour la sûreté de sa personne.

» D'ailleurs, en arrivant à cette destination, l'empereur se considère comme prisonnier, puisque son départ de l'île d'Aix est subordonné à l'arrivée des passe-ports qui lui seront sans doute refusés pour se rendre en Amérique.

• En conséquence de cette interprétation, l'empereur est déterminé à recevoir son arrêt à la Malmaison, et, en attendant qu'il soit statué sur son sort par le duc de Wellington, auquel le gouvernement peut annoncer cette résignation, Napoléon restera à la Malrnaison, persuadé que l'on n'entreprendra rien contre lui qui ne soit digne de la nation et du gouvernement.

> Comte Becker. »

On voit qu'on n'appelait plus Napoléon majesté, mais qu* l'on appelait toujours le prince d'Eckmûhl altesse.

Une pareille réponse devait amener des mesures de ri £ueur.

Dans le courant de la journée arriva une dépêche; on crut d'abord qu'il s'agisssait du départ de l'empereur; Napoléon l'ouvrit et lut ce qui suit ,

Ordre du ministre de la guerre au général Becker.

Paria, 28 juin 1815.

c Monsieur le général,

» Vous prendrez une partie de la garde qui se trouve fc Rueil sous vos ordres, et vous irez brûler et détruire complètement le pont de Chatou.

» Je fais détruire également par les troupes qui sont à Courbevoie le pont de Bezons.

» J'y envoie un de mes aides de camp pour cette opération.

» J'enverrai demain des troupes à Saint-Germain; mais, en attendant, gardez-vous sur cette route.

» L'officier qui vous porte cette lettre est chargé de m'apporter lui-même le rapport de l'exécution de cet ordre. >

Le général Becker attendait la décision de l'empereur. L'empereur, avec le plus grand calme, lui rendit la lettre.

— Qu'ordonne Sa Majesté? demanda le comte Becker.

— Faites exécuter l'ordre qui vous est donné, répondit l'empereur.

Le général Becker fit exécuter l'ordre à l'instant même.

Le soir, on appela le général à Paris : il partit à huit heures.

Napoléon ne voulut point se coucher avant le retour du général. Il désirait savoir ce qui se serait passé entre celuici et le ministre de la guerre.

A onze heures, le général rentra.

L'empereur le fit aussitôt appeler.

— Eh bien, lui demanda-t-il dès qu'il l'aperçut, que sa passe-t-il à Paris?

— Des choses étranges, sire, et que Votre Majesté aura peine à croire.

— Vous vous trompez, général : depuis 1814, je suis guéri de l'incrédulité. Dites donc ce que vous avez vu.

— Vu I oui, sire, on dirait que Votre Majesté a le don de deviner. En arrivant à l'hôtel du ministre, je me suis eroisô avec une personne qui sortait de chez le prince, et ù laquelle je ne fis point d'abord une grande attention.

— Et qu'elle était cette personne? dit Napoléon impatient.

— Le prince prit le soin de me l'apprendre lui-même, continua le général. « Avez-vous reconnu l'homme qui me quitte? demanda-t-il. — Je n'ai point fait attention à lui, répondis-je. — Eh bien, c'est M. de Vitrolles, agent de Louis XVIII. •

Napoléon ne put réprimer un léger tressaillement. Le général Becker continua ou plutôt reprit :

— « Eh bien, mon cher général, me dit le ministre de la guerre, c'est M. de Vitrolles, agent de Louis XVIII, qui vient, de la part de Sa Majesté (Louis XVIII était redevenu majesté), me soumettre des propositions que j'ai trouvées tout à fait acceptables pour le pays ; de sorte que, si les miennes sont agréées, je monterai demain à la tribune pour exposer le tableau de notre situation et pour faire sentir la nécessité d'adopter des projets que je crois utiles à la cause nationale. »

— Ainsi murmura Napoléon, la cause nationale, maintenant, c'est le retour des Bourbons... Et vous n'avez rien répondu à cela, général?

— Si fait, sire, t Monsieur le maréchal, ai-je répondu, je ne puis vous dissimuler mon étonnement de vous voir prendre une détermination qui doit décider du sort de l'empire en faveur d'une seconde restauration : prenez garde de vous charger d'une pareille responsabilité. Il y a peut-être encore des ressources pour repousser l'ennemi, et l'opinion de la Chambre ne me paraît point, après son vote pour Napoléon II, favorable au retour des Bourbons. »

— Eh bien, demanda vivement l'empereur, qu'a-t-il répondu, lui?

— Rien, sire; il est rentré dans son cabinet, et m'a fait passer un nouvel ordre de départ.

En effet, le général rapportait un ordre où il était dit que, si Napoléon tardait de vingt-quatre heures à partir, on ne répondait plus de sa personne.

Mais l'empereur restait comme insensible à cet ordre.

Lui, qui ne devait plus s'étonner de rien, s'étonnait cependant d'une chose : c'était que le retour des Bourbons fût négocié avec M. de Vitrolles par le prince d'Eckmùlil, qui avait négocié son retour, à lui, Napoléon; par ce même

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homme qui lui avait envoyé à l'île d'Elbe M. Fleury de Chaboulon pour appeler son attention sur l'état des choses et lui dire que la France lui était ouverte et l'attendait!

Et, en effet, lorsqu'arriva la nouvelle du débarquement, ancien chef d état-major de Napoléon était tellement comoromis, qu'il alla demander un refuge à M. Pasquier, chirurgien en chef des Invalides, qu'il avait connu à l'armée et sur le dévouement duquel il savait pouvoir compter.

Napoléon se trompait : il y avait donc encore des choses qui pouvaient l'étonner.

11 donna l'ordre de son départ pour le lendemain.

Mais, tandis que se faisaient les préparatifs du départ de l'empereur, une scène s'accomplissait dont les suites pouvaient devenir plus graves.

Un de ceux qui avaient vu avec le plus de douleur Napoléon se débattre, irrésolu, sous la main de Dieu, à l'Elysée d'abord, à la Malmaison ensuite, était notre ancienne connaissance, M. Sarranti, qui, en ce moment, expie sous les verrous et bientôt peut-être va payer de sa vie son dévouement obstiné à l'empereur.

Depuis le retour de Napoléon, il n'avaitcessé de faire respectueusement observer à son ancien général qu'avec un pays comme la France, rien n'était jamais perdu : les maréchaux étaient oublieux , les ministres étaient ingrats, le sénat était infâme; mais le peuple, mais l'armée restaient fidèles.

Il fallait tout rejeter loin de soi, répétait M. Sarranti, et en sppeler, dans ce grand duel, au peuple et à l'armée.

Or, le 29 juin au matin, arriva un événement qui parut donner pleinement raison au rude et inflexible conseiller.

Vers six heures du matin, tous les proscrits de la Malmaiàon, — ceux qui habitaient ce château étaient déjà des pros» critsl — tous les proscrits de la Malmaison furent réveillés par les cris furieux de t Vive l'empereur ! A bas les Bourbons! A bas les traîtres 1 •

Chacun se demandait ce que voulaient dire ces cris, qu'on n'avait point entendus depuis le jour où, sous les fenêtres de l'Elysée, deux régiments de tirailleurs de la gnrde, enrôlés volontaires pris parmi les ouvriers du faubourg Saint- Antoine, étaient venus défiler dans le jardin en demandant

a grands cris que l'empereur se mît à leur tête et les conduisît à l'ennemi.

M. Sarranti, rceul, semblait être au courant de ce qui se passait. Il était debout, tout habillé, et dans la chambre qui ôrccédait celle de l'empereur.

Avant même que celui-ci eût appelé pour savoir quel était ce bruit, il entra.

Ses premiers regards se portèrent sur le lit : le lit était vide. L'empereur était dans la bibliothèque attenante à la chambre; assis devant la fenêtre, les pieds sur l'appui de la croisée, il lisait Montaigne.

En entendant des pas:

— Qu'est-ce? deraanda-t-il sans se détourner.

— Sire, lui dit une voix connue, entendez-vous?

— Quoi ?

— Les cris de t Vive l'empereur! A bas les Bourbons ! A bas les traîtres! »

L'empereur sourit tristement.

— Eh bien, après, mon cher Sarranti? dit-il.

— Eh bien, sire, c'est la division Brayer qui revient de la Vendée, et qui est arrêtée devant la grille du château.

— Après? continua l'empereur du même ton, aveclemême calme ou plutôt avec la même indifférence.

— Après, sire?... Ces braves ne veulent pas aller plus loin; ils ont déclaré qu'il fallait qu'on leur rendît leur empereur, ou que, si leurs chefs ne consentaient pas à être leurs interprètes auprès de vous, ils allaient eux-mêmes venir prendre Votre Majesté et la mettre à leur tête.

— Après? reprit encore Napoléon.

Sarranti étouffa un soupir; il connaissait l'empereur : ce n'était plus de l'indifférence, c'était du découragement.

— Eh bien, sire, dit M. Sarranti, le général Brayer est là, et demande à entrer pour mettre aux pieds de Votre Majesté le vœu de ses soldats.

— Qu'il entre! dit l'empereur en se levant et en posant son livre tout ouvert sur la fenêtre, comme un homme qui ne fait qu'interrompre une lecture qui l'intéresse.

Le général Brayer entra.

— Sire, dit-il en s'inclinant respectueusement devant Na» poléon, nous venons, ma division et moi, nous mettre aux ordres de Votre Majesté-,

M4 8ALVAT0R

— Vous venez trop tard, général.

— Ce n'est point notre faute, sire; dans l'espérance d'ar« -ivor à temps pour défendre Paris, nous avons fait dix, douze, H jusqu'à quinze lieues par jour.

— Général, dit Napoléon, j'ai abdiqué.

— Comme empereur, sire : pas comme général. Un éclair passa dans les yeux de Napoléon.

— Je leur ai offert mon épée, et ils l'ont refusée, dit-il.

— Ils l'ont refusée I... Qui cela, sire?... Excusez-moi st j'interroge Votre Majesté.

— Lucien, mon frère.

— Sire, le prince Lucien, votre frère, n'a pas oublié qu'il était, le 1" brumaire, président du conseil des Cinq-Cents.

— Sire, insista M. Sarranti, faites-y bien attention, la voix de ces dix mille hommes qui sont sous vos fenêtres et qui crient :t Vive l'empereur! » c'est le cri du peuple, c'est le dernier effort de la France; c'est plus, c'est la dernière faveur de la fortune... Sire, au nom de la France, au nom de votre gloire...

— La France est ingrate, murmura Napoléon.

— Pas de blasphème , sire 1 une mère n'est jamais ingrate.

— Mon fils est à Vienne.

— Votre Majesté en sait le chemin.

— Ma gloire est morte dans les plaines de Waterloo.

— Sire, rappelez-vous ce que vous disiez à l'Italie en 1796: t La République est comme le soleil ; aveugle ou fou qui nierait sa clarté ! »

— Sire, songez que j'ai là dix mille hommes de troupes iraîches, enthousiastes, et qui n'ont point encore combattu, ajouta le général Brayer.

L'empereur resta un instant pensif.

— Faites appeler mon frère Jérôme, dit-il.

Un instant après, le plus jeune des frères de l'empereur, celui-là seul qui lui était resté fidèle, celui qui, rayé de la liste des souverains, avait combattu comme soldat, entra, pâle eiic<?<^ des deux blessures qu'il avait reçues, l'une aux Qua ire- Bras, l'autre à la ferme du Goumont, et des fatigues qu'il avaitprises à soutenir la retraite de l'armée.

L'empereur lui tendit la main; puis, brusquement et sans préambule:

— ïérôme, dit-il, qu'as-tu remis aux mains du maréchal Soult?

— Les premier, deuxième et sixième corps, sire.

— Réorganisés?

— Complètement.

— Combien d'hommes?

— Trente-huit ou quarante mille hommes.

— Et vous dites, vous, général?... continua l'empereur ei »e tournant vers Brayer.

— Dix mille.

— Et quarante-deux mille aux mains du maréchal Grou« chy; quarante-deux mille hommes de troupes fraîches., ajouta Jérôme.

— Tentateurs 1 murmura Napoléon.

— Sire! sirel s'écria Sarranti en joignant les mains, vous êtes sur la voie de v»tre salut... En avant! en avant 1

— C'est bien, je te remercie, Jérôme; ne ^'éloigne pas, peut-être aurai-je besoin de toi. — Général, attendez mes ordres à Rueil. — Toi, Sarranti, mets-toi à cette table, et écris.

L'ex-roi et le général sortirent en s'inclinant, tous deux le cœur plein d'espérance.

M. Sarranti resta seul avec l'empereur.

Il était déjà assis, tenait la plume et attendait.

— Ecrivez, dit Napoléon.

Puis, distrait:

— « A la commission de gouvernement. »

— Sire, dit Sarranti en jetant la plume, je n'écrirai pas à ces gens-là.

— Comment, tu n'écriras pas à ces gens-là?

— Non, sire.

— Pourquoi?

— Parce que tous ces gens-là sont les ennemis mortels de \)tre Majesté.

— Ils tiennent tout de moi.

— Raison de plus, sire; il y a des bienfaits si grands, Ju'on ne peut les payer que par l'ingratitude.

— Ecris, te dis-je.

M. Sarranti se leva, salua et déposa la plume sur 1p table.

— Eh bien? demanda l'empereur.

2iO SALVATOR

— Siro, nous n'en sommes plus au temps où les vaincus se faisaient tuer par un esclave; écrire à la commission de gouvernement, c'est vous tuer aussi sûrement que si je vous enfonçais un couteau dans la poitrine.

Puis, comme l'empereur ne répondait pas:

— Sire! sirel dit Sarranti, c'est l'épée qu'il faut prendre, et non la plume ; c'est à la nation qu'il faut en appeler, et non à des hommes qui, je vous le répète, sont vos ennemis : qu'ils apprennent que vous venez de battre les ennemis au moment où ils vous croiront sur la route de Rochefort.

L'empereur connaissait son compatriote, il savait que rien ne le ferait fléchir, pas même un ordre de lui.

— C'est bien, dit-il; envoyez-moi le général Becker! Sarranti sortit; le général Becker entra.

— Général, dit Napoléon, je vous annonce que j'ai différé mon départ de quelques heures, afin de vous envoyer à Paris pour soumettre de nouvelles propositions au gouvernement.

— De nouvelles propositions, sire ? fit le général étonné.

— Oui, dit l'empereur, je demande à reprendre le commandement de l'armée au nom de Napoléon II.

— Sire, dit le général, oserai-je vous faire respectueusement observer qu'un pareil message serait mieux rempli par un officier de la maison impériale que parunmembrede la Chambre et un commissaire du gouvernement dont les instructions se bornent à accompagner Votre Majesté I

— Général, reprit l'empereur, j'ai toute confiance en votre loyauté, et c'est à cause de cela que je vous charge de cette fission, vous préférablement à tout autre.

-- Sire, puisque mon dévouement peut être utile à Voire Majesté, répondit le général, je n'hésite pas à lui obéir; mais je voudrais avoir des instructions écrites.

— Asseyez-vous là, général, et écrivez.

Le général s'assit à la place que venait dequiller Sarraati, i$t prit la plume déposée par lui.

L'empereur dicta, et le général écrivit :

A la commission de gouvernement.

t Messieurs, t La situation de la France, les vœux des patriotes et les

cris des soldats réclament ma présence pour sauver la patrie. Ce n'est plus comme empereur que je réclame le commandement, c'est comme général.

• Quatre-vingt mille hommes se réunissent sous Paris: c'est trente mille de plus que je n'en ai jamais eu sous la main dans la campagne de 1814, et cependantj'ai lutté trois mois contre les grandes armées de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, et la France serait sortie victorieuse de la lutte sans la capitulation de Paris; c'est enfin quarante-cinq mille hommes de plus que je n'en avais lorsque je franchi! les Alpes et conquis l'Italie.

» Après avoir repoussé l'ennemi, j'engage ma parole de soldat de me rendre aux États-Unis pour y accomplir ma destinée.

» Napoléon. »

Le général Becker ne tenta pas la moindre observation; comme soldat, il comprenait que tout cela était possible.

Il partit.

Napoléon attendit avec anxiété; c'était la première fois, peut-être, que les muscles de son visage trahissaient l'agitation de son âme.

Avec l'activité de son immense génie, il avait déjà tout réparé, tout reconstruit; il dictait une paix, sinon glorieuse, du moins honorable, et accomplissait la parole donnée; il quittait la France, non plus comme un fugitif, mais comme un sauveur.

Pendant deux heures, il caressa ce rêve radieux 1

Son œil plongeait sur l'avenue par laquelle devait revenir le général, son oreille écoutait chaque bruit. Par instants, son regard s'arrêtait avec complaisance sur son épée, jetée en travers des bras d'un fauteuil; il comprenait enfin que c'était là son véritable sceptre.

fout pouvait donc se réparer, l'arrivée de Blucher, l'absence de Grouchy ! Ce grand rêve de 1814, d'une bataille qui, sous les murs de Paris, anéantirait l'armée ennemie, ce grand rêve pouvait se réaliser 1 Sans doute, ces hommes auxquels il s'adressait le comprendraient comme lui; comme lui, d'un côté de la balance, ils mettraient l'honneur de la France, de l'autre, son abjection, et ils n'hésiteraient pas

Quelque chose comme un éclair passa devant les yeux de

Napoléon ébloui: c'était le reflet du soleil dans les vitres d'une voiture.

La voitures'arrêta;un homme en descendit: c'était le général Becker.

Napoléon passa une main sur son front, appuya l'autre sur sa poitrine. Ne fallait-il pas qu'il redevînt de marbre?

Le général entra.

— Eh bien ? demanda vivement l'empereur.

Le général Becker s'inclina sans répondre en présentant m papier.

— Sire, dit le général Becker, en abordant Votre Majestft avec l'air affligé qu'elle peut lire sur mon visage, je crois

ui faire assez pressentir que je n'ai pas réussi dans mi mission.

L'empereur déploya lentement le papier et lut:

« Le gouvernement provisoire ne peut accepter les propositions que lui fait le général Bonaparte, et n'a plus qu'un conseil à lui donner: c'est de partir sans délai, attendu que les Prussiens marchent sur Versailles.

» DUC d'OTRANTB. »

L'empereur lut ces lignes sans qu'une seule fibre de son visage trahît son émotion ; puis, d'une voix parfaitement calme:

— Donnez des ordres pour ce départ, général, dit-il, et, lorsqu'ils seront exécutés, venez me prévenir.

Le même jour, et comme sonnaient cinq heures de l'aprèsmidi, l'empereur quittait la Malmaison.

Au marchepied de sa voiture, il retrouva Sarranti, qui lui offrait pour appui un bras qui ne pliait jamais.

— A propos, demanda Napoléon en posanfla main sur ce bras, a-t-on prévenu le général Brayer qu'il pouvatt continuer sa route vers Paris?

— Non, sire, dit Sarranti, et il est temps encore... Napoléon secoua la tête.

— Ah I sire, murmura le Corse, vous n'avez plus foi danC la France 1

— Si fait, répondit Napoléon ; mais je n'ai plus foi dans mon génie.

Et il monta dans la voiture, dont la portière se referma sui lui.

Les chevaux partirent au galop.

Il s'agissait d'arriver àVersailles avant les Prussiens.

Rochefor.,

Le 3 juillet, le jour même où l'ennemi entrait à Paris, l'empereur entrait à Rochefort.

Pendant toute la route, Napoléon avait été triste mais calme.

Il avait peu parlé; les quelques mots qui lui étaient échappés indiquaient la direction de sa pensée: comme l'aiguille de la boussole persiste à chercher le nord, cette pensée s'acharnait à se tourner vers la France; mais de sa femme, mais de son fils, pas un mot.

Seulement, comme de temps en temps il puisait une prise dans la tabatière du général Becker, il s'aperçut que cette tabatière était ornée du portrait de Marie-Louise; il crut se tromper, se pencha.

Le général comprit, et tendit la tabatière à l'empereur.

Celui-ci la prit, la regarda un instant et la lui rendit sanr proférer une parole.

Napoléon descendit à la préfecture maritime.

Un dernier espoir — nous dirons plus — une dernière conviction lui restait: c'est qu'il serait rappelé parle gouvernement provisoire.

Quelques heures après l'installation à la préfecture maritime, un courrier arriva, apportant une lettre de la coin-

mission de gouvernement: elle était adressée au général Becker.

L'empereur jeta un coup d'œil rapide sur le cachet, qu'il reconnut, et parut attendre avec /mpalience que le général ouvrît cette lettre. Le général comprit le désir de l'empereur; il l'ouvrit.

Pendant ce temps, Napoléon échangeait un regard avee AI. Sarranti, qui avait introduit le courrier.

Dans le regard du Corse étaient visiblement écrits ces mots: • J'ai besoin de vous parler; » mais l'esprit de Napoléon était ailleurs. Quoiqu'il eût lu dans le regard de son compatriote, ce fut vers la dépêche que son esprit se tourna.

Le général avait déjà eu le temps de la lire, et, voyant le jésir de l'empereur de la lire à son tour, il la lui tendit silencieusement.

On jugera si elle était de nature à confirmer les espérances de celui qui, déjà proscrit, allait être prisonnier.

Voici le texte de celte dépêche :

« Monsieur le général Becker,

• La commission de gouvernement vous a donné des instructions relativement au départ de France de Napoléon Bonaparte.

* Je ne doute pas de votre zèle pour assurer le succès de votre mission; dans l'intention de le faciliter, autant qu'il dépend de moi, je prescris aux généraux commandant à la Rochelle et à Rochefort de vous prêter main-forte et de se* conder de leurs moyens les mesures que vous jugerez convenable de prendre pour exécuter les ordres du gouvernement.

» Recevez, etc.

» Pour le ministre de la guerre, » Le conseiller d'État, secrétaire général,

» Baron Marchand. »

Ainsi, dans le cas où Napoléon Bonaparte hésiterait à obéir à l'ordre qui le chassait de France, le général Becker avait désormais le moyen de le prendre au collet et de le faire marcher de force.

Napoléon laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

Quelques minutes se passèrent; il paraissait absorbé dans une profonde rêverie.

Lorsqu'il releva la tête, le général Becker était sorti pour répondre à la commission. Seul, Sarranti était debout devant lui.

— Eh bien, quo me veux-lu encore? lui demanda l'empereur avec un mouvement d'impatience.

— A la Malmaison, je voulais sauver la France, sire; ici, je veux vous sauver, vous.

L'empereur haussa les épaules; il semblait complètement courbé sous son destin: cette dernière lettre venait de briser ses dernières espérances.

— Me sauver, Sarranti? dit-il. Nous reparlerons de cela aux États-Unis.

—•Oui; mais, comme vous n'arriverez jamais aux États- Unis, sire, parlons-en ici, si vous en voulez parler à temps.

— Comment, je n'arriverai pas aux États-Unis? Qui m'en, empêchera ?

— L'escadre anglaise, qui, dans deux heures, bloquera le port de Rochefort.

— Qui t'a donné cette nouvelle?

— Le capitaine d'un brick qui vient de rentrer en rade.

— Puis-je parler à ce capitaine?

— Il attend que Votre Majesté lui fasse l'honneur de le recevoir.

— • El où attend-il?

— Là, sire.

Et Sarranti montra la porte de sa chambre, à lui.

— Qu'il entre, dit l'empereur.

— Auparavant, Votre Majesté ne désire-t-elle pas causen longuement et tranquillement avec lui?

— Ne suis-je pas déjà prisonnier? demanda Napoléon avec amertume.

— Après la nouvelle qui vient de vous être communiquée, personne ne trouvera étonnant que Votre Majesté se soit enfermée.

— Pousse donc le verrou, et fais entrer ton capitaine. Sarranti obéit.

La porte fermée au verrou, il introduisit celui dont il avait annoncé la visile.

ÎSJ SALVATOR

C'était un homme de quarante-six à quarante-huit ans, vêtu en simple marin, et ne portant aucun des insignes du grade sous lequel il avait été annoncé.

— Eh bien, demanda l'empereur à Sarranli, qui s'apprêtait à se retirer, où est donc ton capitaine?

— C'est moi, sire, répondit le nouveau venu.

— Pourquoi ne portez- vous pas l'uniforme des officiers dfc. la marine ?

— Parce que je ne suis pas officier de la marine, sire.

— Qu'êtes-vous donc?

— Je suis un corsaire.

L'empereur jeta sur cet homme un coup d'oeil qui n'était pas exempt d'un certain dédain; mais, en arrivant à son visage, ce regard s'arrêta fixe et brillant.

— Ah I ah ! dit-il, ce n'est pas la première fois que je vous vois.

— Non, sire, c'est la troisième.

— La première ?...

L'empereur chercha un instant dans sa mémoire.

— La première..., reprit le marin pour aider à la mémoire défaillante de son illustre interlocuteur.

— Non, laissez-moi chercher, dit Napoléon; vous faites partie de mes bons souvenirs, et j'aime à me retrouver avec mes vieux amis. La première fois que je vous ai vu, c'était en 1800 : je voulus vous faire capitaine de vaisseau, vous refusâtes?

— C'est vrai,'sire; j'ai toujours préféré ma liberté à toutes choses.

— La seconde fois, c'était à mon retour de l'île d'Elbe; j'avais fait un appel au patriotisme de la France: vous vîntes m'offrir trois millions, et j'acceptai.

— C'est-à-dire, sire, qu'en échange d'un argent dont je ne savais que faire, vous me donnâtes des actions de canaux et des délégations de coupes de bois.

— Enfin, pour la troisième fois, je vous revois, et, comme toujours, dans un moment suprême. Cette fois, que me vou« lez-vous, capitaine Pierre Herbel?

Le capitaine tressaillit do joie; l'empereur se rappelait tout, même son nom!

— Ce que je veux, sire? Je veux essaye»* de vous sauver.

— D'abord, dites-moi quel danger me menace.

8ÀLVAT0R SSl

— Celui d'être pris par les Âng/ais.

— Ce que me disait Sarranti est donc vrai? Je port deRochefort est bloqué ?

— Pas encore, sire; mais, dans une heure, il le sera. L'empereur resta un moment pensif.

— D'un moment à l'autre, j'attends des saufs conduits, dit-il.

Herbel secoua la tête.

— Vous ne croyez pas que je les reçoive?

— Non, sire.

— Quelle est donc, selon vous, l'intention des souverain* alliés?

— Celle de vous faire prisonnier, sire.

— Mais je les ai tenus dans ma main , moi aussi, et je les ai relâchés, et je leur ai rendu leurs trônes!

— Peut-être avez-vous eu tort, sire.

— Et venez-vous seulement m'avertir du danger?

— Je viens mettre ma vie à la disposition de Votre Majesté, si ma vie peut lui être utile.

L'empereur regarda cet homme, qui parlait avec tant de simplicité, rçu'on ne pouvait douter qu'il ne fût prêt à faire ce qu'il promettait.

— Mais, dit Napoléon, je vous croyais républicain.

— Je le suis en effet, sire.

— Alors, comment ne voyez-vous pas en moi un ennemi ?

— Parce que, avant tout, je suis patriote. Oh I oui, sire, je regrette, et du plus profond de mon cœur, que vous n'ayez pas, comme Washington, rendu à la nation le dépôt intact de ses libertés; mais, du moins, si vous n'avez pas fait la France libre, vous l'avez faite grande; voilà pourquoi je viens vous dire: « Heureux et au faite de la gloire, sire, vous ne m'eussiez pas revu. »

— Oui, et malheureux, et au comble de l'infortune, après m'avoir offert votre fortune, vous venez m'offrir votre vie. Donnez-moi la main, capitaine Herbel; je n'ai plus, moi, que ma reconnaissance à vous rendre en échange de votre dévouement.

— L'acceplez-vous, sire?

— Oui; mais que venez-vous m'offrir?

— Trois choses, sire. Voulez-vous marcher sur Paris par la Loire? L'armée de la Vendée, sous les ordres du généra'

Lamarquc, l'armée de la Gironde, sous les ordres du général Clausel, sont à votre disposition. Rien de plus facile que de décréter le gouvernement provisoire de trahison, et de marcher contre lui à la tête de vingt-cinq mille soldats et de cent mille paysans fanatisés.

— Ce serait un second retour de l'île d'Elbe, et je ne veux pas recommencer. Et puis je suis las, monsieur; je désire me reposer et voir, quand je ne serai plus là, ce que le monde mettra à ma place. Passons à la seconde chose que vous venez m'offrir.

— Sire, un homme dont je réponds comme de moi-même, Pierre Berthaut, mon second, a une corvette à l'embouchure de la Seudre; vous montez à cheval, vous traversez les marais salins, vous vous jetez dans une felouque, vous sortez par la passe de Maumasson, vous évitez les Anglais, et vous rejoignez en mer le bâtiment américain l'aigle. Vous voyez que le nom est de bon augure.

— C'est fuir, cela, monsieur, fuir comme un coupable qui s'échappe, et non sortir de France comme un empereur qui descend du trône!... Votre troisième moyen?

— Le troisième est plus hasardeux; mais j'en réponds.

— Voyons.

— Deux frégates françaises, le Saule et la Méduse, mouillées sous la protection des balteries de l'île d'Aix, sont mises à la disposition de Votre Majesté par le gouvernement français?

— Oui, monsieur; mais si le port est bloqué ?...

— Attendez, sire... Je connais les deux commandants de ces frégates, deux des plus braves officiers : le capitaine Philibert et le capitaine Ponet.

— Eh bien?

— Eh bien, choisissez celui de ces deux bâtiments que vous voulez monter. La Méduse, par exemple, c'est la meilleure marcheuse, Le blocus se compose de deux vaisseaux, le Bellérophon, de soixante-quatre, et le Superbe, ie quatrevingts. Je m'accrocherai au Bellérophon avec mon brick : <e capitaine Philibert s'accrochera au Superbe avec le Saule; il leur faudra bien une heure avant de nous couler! Pendant ce temps, vous passerez avec la Méduse, et, celle fois, non pas comme un fugitif, mais comme un vainqueur, sous un arc de triomphe de flammes.

— Et j'aurai à me reprocher la perte de deux bâtiments et de deux équipages, monsieur 1 Jamais!

Le capitaine Herbel regarda Napoléon avec étonnement.

— Et la Bérésina, sire 1 et Leipzig, sire 1 et Waterloo, sire!

— C'était pour la France ; et, pour la France, j'avais le droit <le répandre le sang des Français. Cette fois-ci, ce serait pour moi, et pour moi seul.

Napoléon secoua la tête.

Puis, plus fermement encore que la première fois, il répéta le mot :

— Jamaisl

Le 13 du même mois, il écrivait au prince régent la iameuse lettre devenue si fatalement historique :

t Altesse royale,

» En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des grandes puissances de l'Europe, j'ai consommé ma carrière politique, et je viens, comme Thémistocle, m'asseoirau foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse royale, comme celle du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis.

» Napoléon. »

Le lendemain, 15 juillet, l'empereur montait à bord du Belléropkon.

Le 15 octobre, il débarquait à Sainte-Hélène.

En mettant le pied sur l'île maudite, il s'appuya au bras de M. Sarranti, et, s'approchant de son oreille:

— Ohl murmura-t-il, que n'ai- je accepté la proposition du capitaine Herbeil

ZV SALVATOR

LXIY

La vision.

Le reste de l'histoire du capitaine Herbel est facile à comprendre et court à raconter.

Comme tout ce qui avait pris part au retour de 1815, Pierre Herbel fut persécuté.

Si on ne le fusilla pas ainsi que Ney et Labédoyère, c'est qu'il n'avait point prêté serment aux Bourbons, et que l'on n'eût su, en vérité, sur quoi asseoir le procès. Mais les actions de canaux que lui avait données l'empereur, en échange de son numéraire, perdirent toute leur valpur; les délégations de bois ne furent pas reconnues; la Belle-Thérèse fut saisie comme bâtiment contrebandier, et confisquée; enfin, le banquier chez lequel était le reste de la fortune du capitaine, se trouvant ruiné par les événements politiques, fut forcé de déposer son bilan et donna dix pour cent.

De toute cette immense fortune, Herbel ne parvint à sauver qu'une cinquantaine de mille francs et une petite ferme.

Pierre Berthaut avait été plus heureux ou plus habile que mi : instruit par les réactions de 1814, il n'avait p;is voulu attendre celles de 1815; il était parti avec sa corvette, sut laquelle il avait réuni tout ce qu'il possédait.

Mais qu'était-il devenu, lui et son équipage? Nul ne le savait, et jamais on n'avait eu de ses nouvelles. On présumait que, dans quelque tempête, le navire avait sombré corps et biens; et, comme, au bout du compte, si cela s'était passé ainsi, Pierre Berthaut était mort de la mort d'un marin, Thérèse avait prié pour lui, Pierre Herbel lui avait fait dire des messes, l'un et l'autre en avaient parlé à scn fllleuï

comme d'un cœur d'or et comme d'un second père pour lui Vil revenait jamais; puis, de même que le fleuve troublé un instant par le torrent qui s'y jette ou l'avalanche qui y tombe, les choses de la vie avaient repris leur cours, et, au bout de trois ans, quand on parlait de Pierre Berthaut, Herbel disait avec un soupir : t Pauvre Pierre! » Thérèse essuyait une larme et muwnurait une prière, et l'enfant disait : t C'était mon parrain, n'est-ce pas, papa ? J'aime bien mon parrain! »

Et tout était dit.

Au surplus, Pierre Herbel avait supporté en philosophe sa ruine personnelle. Réduit à sa quote-part de la fortune paternelle, il n'eût pas eu plus qu'il n'avait, s'il eût eu autant.

Au retour de son frère en France, il fit proposer à celui-ci de vendre sa ferme et départager le reste de sa fortune avec lui.

Le général Herbel refusa, en traitant son frère de pirate; puis, à son tour, il reçut une immense part dans le milliard d'indemnité aux émigrés, n'offrit point à Pierre de partager avec lui, — ce que Pierre n'eût point accepté, quand même il le lui eût offert, — et chaque frère continua d'aimer l'autre à sa façon, c'est-à-dire le capitaine avec tout son cœur, le général avec une portion de son esprit.

Quant à l'enfant, on sait déjà à peu près comment il lût élevé.

Il grandissait.

On l'envoya à Paris; il fut placé dans un des meilleurs collèges de la capitale. Le père et la mère, prenant tous les purs sur leur petite fortune pour élever l'enfant, quittèrent Saint-Malo par économie, et allèrent vivre dans leur ferme avec douze ou quatorze cents francs de revenu; l'éducation de Pétrus absorbait le reste.

En 1820, le capitaine Herbel, —qui n'avait que cinquante ans à cette époque, et qui se mourait d'ennui à voir pousser l'herbe autour de sa ferme, — le capitaine Herbel annonça un malin à sa femme qu'un armateur du Havre lui faisait des propositions pour un voyage aux Indes occidentales.

Il était décidé à partir et à prendre une part dans l'entreprise, pour tâcher de doubler la fortune de Pierre.

La part que prit le capitaine fut trente mille francs.

Mais les jours de bonheur étaient passés! Assailli par une effroyable tempête dans le golfe du Mexique, son trois-màls

fui jeté sur les Alacrans, bancs de rochers bien autrement terribles que l'antique Scylla; le bâtiment s'engloutit; le capitaine et les plus vigoureux nageurs de l'équipage gagnèrent les aiguilles de corail qui sortaient de l'eau, s'y cramponnèrent, et, au bout de trois jours, furent recueillis, mourants de faim et brisés de fatigue, par uu navire espagnol.

Herbel n'avait plus qu'à revenir à la maison ; aussi, le capitaine espagnol, qui faisait voile pour la Havane, le conduisit-il dans ce port, où il le mit à bord d'un bâtiment prêt à retourner en France.

Notre ancien corsaire revenait en effet, mais si triste, mais la tête si courbée, que nul ne pouvait croire que le naufrage de son bâtiment accablât à ce point un homme qui avait épuisé toutes les vicissitudes de la bonne et de la mauvaise fortune.

Non, ce n'était point cela, et ce que c'était, il n'osait pas le dire.

Pendant la dernière nuit qu'il avait passée cramponné à ce roc, les forces brisées, l'estomac vide, la tête effarée par l'effroyable bruit de la mer brisant autour de lui sur les récifs, Herbel avait eu ce qu'un esprit incrédule eût appelé le délire, ce qu'un esprit crédule eût appelé une vision.

Vers minuit, —le capitaine, mieux que personne, savait lire dans cette grande horloge qu'on appelle le ciel, — vers minuit, la lune s'était voilée, et, par conséquent, l'atmosphère s'était obscurcie ; puis il avait semblé au vieux marin qu'un bruit avait passé au-dessus de sa tête comme un battement d'ailes, et qu'une voix avait dit aux flots ; « Galine»vous ! »

C'était la voix des esprits de la mer.

Alors, comme dans la fantasmagorie on voit venir de loin une figure qui, imperceptible d'abord, va toujours grandissant, jusqu'à ce qu'elle atteigne sa taille naturelle, le capitaine avait vu venir à lui, marchant, ou plutôt glissant sur les vagues, une figure de femme voilée qui s'était arrêtée devant lui. Le frisson avait passé par tout son corps : dans cette femme, toute voilée qu'elle était, le capitaine avait parfaitement reconnu Thérèse.

D'ailleurs, s'il lui fût resté le moindre doute, ce doute eût bientôt disparu,

SALVATOK 25'J

Arrivée à lui, la femme leva son voile.

Le capitaine voulut jeter un cri et adresser la parole à l'ombre; mais celle-ci mit le bout de son doigt sur ses lèvres pâles, comme pour lui commander le silence, et murmura d'une voix si faible, que le capitaine comprit que ce n'était pas la voix d'un être vivant :

— Reviens vite, Pierre! je t'attends pour mourir.

Puis, comme si la figure, après avoir parlé, eût tout à coup perdu le pouvoir magique qui la soutenait sur les flots, elle s'enfonça lentement, ayant d'abord de l'eau jusqu'aux chevilles, puis jusqu'aux genoux, puis jusqu'à la ceinture, puis jusqu'au cou ; puis, enfin, la têle à son tour s'enfonça comme le reste, et la vision disparut... Les flots aplanis se soulevèrent de nouveau, l'embrun retomba en pluie pénétrante sur le corps glacé du capitaine, tout rentra dans l'ordre accoutumé.

Herbel alors interrogea ses compagnons; mais ses compagnons, tout à leurs souffrances, tout à leurs dangers, n'avaient rien vu de ce qui venait de se passer, — ou plutôt ce qui venait de se passer s'était passé pour le capitaine tout seul.

Au reste, on eût dit que cette apparition lui avait rendu toutes ses forces. Il lui semblait qu'il ne pouvait plus mourir avant de revoir Thérèse, puisque Thérèse l'attendait pour mourir elle-même.

Nous avons dit que, le lendemain, les naufragés avaient été découverts par un navire espagnol et recueillis par lui ; mais nous avons dit aussi combien, à mesure qu'ils se rapprochaient des côtes de France, la vision devenait, non plus aux yeux, mais au souvenir du capitaine, plus distincte, plus précise, plus réelle.

Il aborda enfin à Saint-Malo, d'où il était absent depuis vingt-huit mois.

La première figure amie qu'il rencontra sur le port se détourna de lui.

Il courut à celui qui semblait le vouloir fuir.

— Thérèse est donc bien malade? demanda le capitaine.

— Ahl dit la personne en se retournant, vous savez cela?

— Oui, répondit Herbel; mais, enfin, elle est donc bien aalade?

— Écoutez, vous êtes un homme, n'est-ce pas? Le capitaine pâlit.

— Eh bien, hier, on la disait morte.

— C'est impossible I s'écria Herbel.

— Comment I impossible? fit celui qui lui donnait cei renseignements.

— Oui, elle m'a dit qu'elle m'attendrait pour mourir. L'interlocuteur du capitaine crut qu'il était devenu fou;

Biais il n'eut pas le temps de le questionner sur ce nouveau malheur ; car Pierre, ayant aperçu un autre de ses amis qui passait à cheval, allant à la promenade, courut à lui, le pria de lui prêter son cheval; ce que celui-ci fit à l'instant même, effrayé qu'il fut de sa pâleur et de l'altération de ses traits; de sorte que le capitaine, sautant en selle, partit au galop, et, au bout de vingt minutes, ouvrit la porte de la chambre à coucher de sa femme.

La pauvre Thérèse était soulevée sur son lit et semblait attendre. Pétrus, debout et tout haletant, se tenait à son chevet. Depuis une heure, il croyait que sa mère avait le délire ; l'œil fixe, elle avait constamment regardé du côté de Saint-Malo, et avait successivement dit :

— Voilà ton père qui débarque... voilà ton père qui demande de nos nouvelles... voilà ton père qui monte à cheval... voilà ton père qui arrive.

Et, en effet, comme la mourante disait ces mots, on entendit le galop d'un cheval, la porte s'ouvrit, le capitaine parut.

Ces deux cœurs, si tendrement unis, ces deux corps que la mort même hésitait à séparer, n'avaient rien à se dire, quià se fondre l'un dans l'autre dans un dernier embrassement.

L'embrassement fut long et douloureux, et, quand le capitaine desserra ses bras, Thérèse était morte.

L'enfant prit sur le cœur paternel la place de sa mère.

Puis la tombe réclama le cadavre. Paris réclama l'enfant, et le capitaine resta seul.

A partir de ce moment, Pierre Herbel vécut triple et solitaire dans sa ferme, avec les souvenirs de son passé de gloire, d'aventures, de soulfrances, de bonheur.

Do tout ce passé, il ne lui restait que Pétrus; aussi Pétrus

pouvait-il lui demander tout ce qu'il voulait, à l'instant même Pétrus recevait ce qu'il avait demandé.

Pétrus,*enfant gâté dans toute la force du terme; Pétrus, en qui vivait à la fois, pour le capitaiae Herbel, le fils et la mère; Pétrus n'avait jamais fait bien régulièrement le compte de sa petite fortune.

Pendant trois ans, d'ailleurs, — de 1824 à 1827, — il n'avait rien eu à demander à son père : le travail, secondant un nom qui commençait à se faire jour, avait abondamment fourni à tous ses besoins.

Mais, tout à coup, l'horizon du jeune homme s'était agrandi de tout son amour pour la belle et aristocratique Régina; ses besoins avaient doublé, triplé; tout au contraire, et en sens inverse, le travail avait faibli.

D'abord, Pétrus avait eu honte de donner des leçons, et il y avait renoncé; puis il lui avait paru humiliant d'exposer ses peintures aux vitres des marchands de tableaux : les amateurs pouvaient bien venir chez lui, les marchands de tableaux pouvaient bien se déranger.

Au lieu que les rentrées se fissent, les dépenses étaient devenues formidables.

On a vu un échantillon de la façon dont vivait Pétrus, avec voilure, cheval de trait et cheval de main, domestique en livrée, fleurs rares, volière, atelier plein de meubles de Flandre, de potiches de Chine,de verres de Bohême.

Pétrus n'avait pas oublié la source où il puisait autrefois, il y était revenu. La source était abondante : c'était le cœur d'un père.

Trois fois Pétrus, depuis six mois, avait demandé des sommes croissantes : deux mille francs la première, cinq mille la seconde, dix mille la troisième. Il avait toujours reçu ce qu'il avait demandé.

Enfin, le remords au cœur, la rougeur au front, mais vaincu par cet irrésistible amour qui le pliait sous lu», ii s'était adressé une quatrième fois à son père.

Cette fois, la réponse s'était fait un peu attendre; cela tenait à ce que, après avoir écrit au général Herbel la lettre qui avait motivé la scène dont nous avons essayé de rendre compte, le capitaine apportait la réponse lui-même.

On se souvient de la leçon que le général venait de donner k son neveu, au moment où le capitaine Pierre Herbel en-

2t>2 SA LV AT OR

fonçait la porte, après avoir jeté le domestique du haut en

bas de l'escalier.

C'est donc de ce moment que nous allons reprendre notre récit, après une interruption dont la longueur n'a pour excuse que le désir que nous avons eu de donner au lecteur une idée de ce digne et excellent homme, qui nous serait apparu sous un tout autre aspect que son aspect réel, si nous l'avions laissé éclairé seulement par la lumière des substantifs que le général Herbel substituait à son nom, et des épithètes dont il ne manquait jamais d'enjoliver ces substantifs.

Mais, si prolixe que nous ayons été, voilà que nous nous apercevons d'une chose : c'est que, tout en traçant le portrait moral du capitaine Pierre Herbel, nous avons complètement négligé son portrait physique.

Hâtons-nous de réparer cet oubli.

Le S*, as -Hulotte.

Le capitaine Pierre Herbel, surnommé le Sans-Cutoitey hait, à cette époque, âgé de cinquante-sept ans.

C'était un homme de petite taille, aux épaules larges, aux bras de fer, à la tête carrée, hérissée de cheveux crépus d'un blond autrefois roux, à cette heure grisonnants; — un hercule breton en un mot.

Ses sourcils, d'une qouleur plus foncée que ses cheveux, et qui n'avaient point blanchi, donnaient à son visage une effroyable dureté; mais ses yeux, d'un bleu céleste et limpide, sa bouche s'enlr'ouvrant sur des dents blanches, rêvé*

SALYATOR 263

(aient en même temps une bonté parfaite, une douceur infinie.

Il était vif et brusque comme nous l'avons vu à son bord, aux Tuileries, à son entrée chez son fils; mais sous cette brusquerie et cette vivacité se cachaient le coeur le plus sensible, l'âme la plus compatissante de la création.

Accoutumé dès longtemps à commander aux hommes dans des situations où le danger ne permettait pas de faiblesse, sa figure exprimait l'habitude du commandement et l'énergie de la volonté. En effet, comme s'il eût toujours été à bord de la Belle-Thérèse, dans son village, il avait, malgré la perte de sa fortune, conservé le secret de se faire obéir, non-seulement des paysans qui demeuraient porte à porte avec lui, mais encore des plus riches seigneurs ses voisins.

Forcé, par la paix européenne, à ronger ses poings dans l'oisiveté, à défaut de la bataille avec les hommes, le capitaine avait déclaré la guerre aux animaux; mettant à cet exercice son activité dévorante, il était devenu amateur passionné de la chasse, et, avec le regret de ne point avoir affaire à des animaux qui en valussent la peine, tels qu'éléphants, rhinocéros, lions, tigres et léopards, il s'était rabattu, avec une certaine honte de lutter contre de si faibles ennemis, sur les loups et les sangliers.

Veuf de Thérèse, éloigné de Pétrus, le capitaine Herbel en était arrivé à passer les trois quarts de l'année à courir à dix ou douze lieues à la ronde dans les bois et dans les landes, son fusil sur l'épaule, ses deux chiens courant devant lui.

Quelquefois il restait absent une semaine, dix jours, quinze jours, ne donnant de ses nouvelles au village que par ies charrettes de gibier qu'il y envoyait, et qui étaient, & plupart du temps, adressées aux familles les plus besoigneuses; de sorte que le capitaine, qui ne pouvait plus nourrir les pauvres avec ses aumônes , les nourrissait avec son fusil.

Le capitaine était donc, bien plus que Nemrod, un véritable chasseur devant Dieu.

Seulement, cette chasse acharnée avait parfois ses inconvénients.

Le lecteur n'est pas sans savoir que, dans le cours légal des choses, le chasseur le plus absolu suspend, en général,

h là cheminée, son fusil du mois de février au mois de septembre. Il n'en était point ainsi du fusil du capitaine : son 'eclère — il avait choisi des canons sortant des ateliers du 'ameux armurier de ce nom, — son leclère ne se reposait ornais, et l'on entendait toujours sa détonation bien connue isns un coin ou dans un autre du département.

Il est vrai que, comme tous les gardes champêtres, gardes forestiers et gendarmes de ce département savaient dans quel but le capitaine chassait et quel usage il faisait du produit de sa chasse, il est vrai, disons-nous, que tous les gardes champêtres, gardes forestiers et gendarmes, lorsqu'ils entendaient la détonation d'un côté, s'en allaient d'un autre; il n'y avait donc que dans le cas où le capitaine venait trop audacieusement brûler en même temps la moustache du gibier et celle du propriétaire, que l'agent public se décidait à dresser procès-verbal et à conduire le délinquant devant les tribunaux.

Et encore arrivait-il que les tribunaux, tout sévères qu'ils étaient pour les délits de chasse, sous la Restauration, quand ils apprenaient que ce délit avait été commis par le Sans- Culotte Herbel, adoucissaient la peine, quelle que fût l'opinion des juges, et que l'amende ne s'élevait jamais audessus du minimum. Si bien qu'avec une centaine de francs d'amende par an, le capitaine faisait pour plus de deux milie francs d'aumônes, se nourrissait lui-même, envoyait de magnifiques bourriches à son fils Pétrus, lequel les partageait particulièrement avec ceux de ses confrères qui faisaient de la nature morte; ce qui tendrait à prouver que le braconnage, comme la vertu, trouve toujours sa récompense.

Pour tout le reste, le capitaine était demeuré un véritable homme de mer. Il ignorait non-seulement les choses de h ville, mais encore les choses du monde.

L'isolemfcM dans lequel vit le marin perdu au milieu de lr solitude de l'Océan, la grandeur du spectacle au'il a inces< samment sous les yeux, la facilité avec laquelle il joue i chaque /nstant sa vie, l'insouciance avec laquelle il attend la mort, — la vie de marin, et ensuite celle de chasseur, l'avaient, enfin, si absolument préservé du commerce des hommes, qu'à l'exception des Anglais, qui lui paraissaient, sans qu'il sût pourquoi, ses ennemis naturels, il avait pour

tous ses semblables, — ce qui peut se discuter et ce que nous discuterons tout le premier, — il avait pour tous ses semblables une sympathie et une amitié virginales.

La seule fissure de ce cœur de granit et d'or tout à la fois, t'était la douleur causée parla mort de sa femme, la pauvre Thérèse, corps charmant, âme sereine, dévouement silencieux.

Aussi, quand, en mettant le pied dans l'atelier, et après avoir embrassé Pétrus, il le regarda comme un père regarde son fils, deux grosses larmes roulèrent de ses yeux, et, tout en tendant la main au général :

— Tel que tu le vois, frère, dit-il, eh bien, c'est tout le portrait de sa pauvre mèrel

— C'est possible, répondit le général; mais tu devrais te rappeler, vieux pirate que tu es, que jamais je n'ai eu l'honneur de connaître madame sa mère.

— C'est vrai, répondit le capitaine d'une voix douce et pleine de larmes, comme toutes les fois qu'il parlait de sa femme; elle est morte en 1823, et nous n'étions pas encore raccommodés.

— Ah çà 1 dit le général, et tu crois donc que nous le sommes, raccommodés ?

Le capitaine sourit.

— Il me semble, dit-il, que, quand deux frères se sont embrassés comme nous l'avons fait, après plus de trentetrois ans d'absence...

— Cela ne prouve rien, maître Pierre. Ahl tu crois que je me raccommode avec un bandit comme toi 1 Je lui donne la main, boni je l'embrasse, bien I mais, au fond du cœur, il y a une voix qui dit : « Je ne te pardonne pas, sans-culotte I je ne te pardonne pas, forban ! je ne te pardonne pas, corsaire l »

Le capitaine regardait son frère en souriant, car il savait bien qu'on fond le général avait une sincère amitié pour lui.

Puis, quand le grondeur eut fini :

-—Bah! dit I/erre, je te pardonne bien, moi, d'avoir Bervi contre la France.

— Bon 1 dit le général, comme si la France avait jamais été la citoyenne Bépublique ou M. Bonaparte; j'ai servi

contre 93 et contre 1805, entends-tu, braconnier? et non pas contre la France.

— Que veux-tu, frère! répondit avec bonhomie le capitaine, j'ai toujours cru, moi, que c'était la môme chose.

— Et, comme mon père l'a toujours cru, dit Pétrus, qu'il le croira toujours; que vous avez toujours cru et que vous croirez toujours le contraire, vous, mon oncle, il faudrait, j> crois, mettre la conversation sur un autre sujet.

— Oui, voyons, dit le général ; pour combien de temps nous fais-tu l'honneur de ta visite?

— Hélas I mon cher Courtenay, pour bien peu de temps. Pierre Herbel, tout en renonçant au nom de Courtenay,

avait continué de le donner à son frère comme à L'aîné de la famille.

— Comment, pour bien peu de temps? dirent ensemble le général et Pétrus.

— Je compte repartir aujourd'hui même, mes enfants, répondit le capitaine.

— Aujourd'hui, mon père?

— Ah çà! mais es-tu décidément fou, vieux pirate! reprit le général; tu veux repartir aussitôt qu'arrivé?

— Mon départ est subordonné à la conversation que je vais avoir avec Pétrus, dit le capitaine.

— Oui, et à quelque partie de chasse arrêtée là-bas avec les braconniers du département d'Ille-et-Vilaine?

— Non, mon frère, j'ai là-bas un ami qui s'en va mourant, un vieil ami, et qui prétend qu'il mourra mal si je ne lui ferme pas les yeux.

— Ah ! peut-être bien que celui-là aussi t'est apparu, dit le général avec son scepticisme accoutumé, comme ta Thérèse?

— Mon oncle!... dit Pétrus intervenant.

— Oui, je sais que mon frère le pirate croit en Dieu et aux revenants. Mais, vieux loup de mer que tu es, il est bien heureux que, s'il y a un Dieu au ciel, ce Dieu ne l'ait pas vu exercer tous tes affreux brigandages : sans cela, il n'y aurait de saint pour toi ni dans ce monde-ci ni dans l'autre.

— Si cela était, frère, répondit doucement et en secouanl la tète le capitaine, ce serait bien malheureux pour mon

8ALVAT0R 207

pauvre ami Surcouf, et ce serait une raison de plus pour que je retournasse au plus vite près de lui.

— Ah! c'est Surcouf qui se meurl! s'écria le général.

— Hélas! oui, dit Pierre Herbel.

— Par ma foi, ce sera un fier bandit de moins ! Pierre regarda tristement le général.

— Eh bien, demanda celui-ci, tout pénétré de ce regard, qu'as-lu à me dévisager ainsi?

Le capitaine secoua la tête avec un soupir.

— Voyons, parle, insista le général; je n'aime pas les gens qui se taisent quand on leur dit de parler; à quoi penses-tu ? cela peut-il se dire ?

— Je pense que, lorsque je mourrai, voilà tout ce que mon frère aîné dira de moi.

— Qui? quoi? que disais-je?

— t Ah I par ma foi, répéta le capitaine en essuyant une larme, c'est un fier bandit de moins! »

— Mon père! mon père ! murmura Pétrus. Puis, se tournant vers le général :

— Mon oncle, dit-il, vous me grondiez tout à l'heure, et vous aviez raison; si je vous grondais, à mon tour, auraisje tort? dites!

Le général étouffa une petite toux qui lui échappait toujours quand il était embarrassé et ne savait que répondre.

— Voyons, est-il si mal, ton Surcouf? Pardieu! je sais bien qu'il avait du bon et que c'était un brave, une espèce de Jean Bart, et qu'il ne lui a manqué que de servir une autre cause.

— Il a servi la cause du peuple, mon frère ! la cause de la France I

— La cause du peuple! la cause de la France! quand ils ont dit la France, quand ils ont dit le peuple, ces damnés sans-culottes croient avoir tout dit. Demande à ton fils Pétrus, à M. l'aristocrate, qui a des laquais à sa livrée et des armes à sa voiture, s'il n'y a pas autre chose en France que le peuple.

Pétrus rougit jusqu'au blanc des yeux.

Le capitaine tourna vers son fils un regard doux et interrogateur.

Pétrus garda le silence.

— Oh 1 il te contera tout cela quand vous ne serez que

JM SALVATOR

vous deux, et sans doute que tu trouveras encore qu'il a raison.

Le capitaine secoua la tête.

— Je n'ai que lui d'enfant, Courtenay, dit-il, et c'est tout le portrait de sa mère.

C'était encore là une de ces réponses auxquelles le général De savait que répliquer.

Il toussait.

Mais, tout en toussant :

— Je demandais donc, dit-il, s'il était si mal, ton smi Surcouf, que cela t'empêchât de venir diner chez moi avec Pétrus?

— Très-mal, mon ami, dit tristement le capitaine.

— Alors, c'est autre chose, fit le général en se levant; je te laisse avec ton fils, car je suis le premier à te dire que vous avez pas mal de linge sale à laver en famille; si tu restes et que tu veuilles diner avec moi, tu seras le bienvenu; si tu pars et que je ne te revoie pas, bon voyage!

— J'ai peur que tu ne me revoies pas, frère, dit Pierre Herbel.

— Eh bien, alors, embrasse-moi donc, vieux scélérat ! Et il ouvrit à son frère deux bras où le digne capitaine

se précipita avec neu profonde tendresse mêlée du respect qu'il avait toujours conservé pour son aîné.

Puis, comme pour échapper à une scène d'attendrissement, sorte d'émotion qui était peu dans ses habitudes et surtout dans ses sympathies, le général s'arracha violem* ment des bras de son frère et jeta ces dernières paroles à. Pétrus :

— Ce soir ou demain, je vous reverrai, n'est-ce pas, monsieur mon neveu ?

Et il se précipita vers l'escalier, qu'il descendit avec la légèreté d'un jeune homme de vingt ans, tout en murmurant :

— Diable d'homme, va 1 ne pourrais-je donc jamais le retrouver sans m'apercevoir qu'il me reste une larme au fond de l'œil l

SALVATOR m

Le père et le fils.

A peine ta porte se fut-elle refermée derrière le général, que Pierre Herbel tendit une seconde fois les bras à son fils, qui, tout en serrant son père sur son cœur, l'entraîna ver? un sofa sur lequel il le fit asseoir en s'asseyant près de lui.

Alors, comme s'il obéissait à l'impression des dernières paroles échappées à son frère, le capitaine laissa un instant errer ses yeux sur les splendeurs de l'atelier, sur les tapisseries à personnages royaux, sur les vieux bahuts de la renaissance, sur les pistolets grecs à pommeau d'argent, sur les fusils arabes à incrustations de corail, sur les poignards à fourreau de vermeil, sur les verreries de Bohême, sur les vieilles argenteries de Flandre.

L'examen fut court, et l'œil du capitaine n'avait rien perdu de son sourire limpide et joyeux quand il le reporta sur son fils.

Pétrus, au contraire, honteux de ce luxe qui faisait contraste avec les murs nus de la ferme de Plancoët, avec la mise simple de son père, Pétrus baissa les yeux.

— Eh bien, mon enfant, demanda le père avec le ton d'un doux reproche, voilà tout ce que tu me dis?

— Oh ! mon père, pardonnez-moi, dit Pétrus; mais je me reproche de vous avoir fait quitter le chevet d'un ami mourant pour venir à moi, qui pouvais attendre.

— Ce n'est point, souviens-t'en, mon enfant, ce que tu pe disais dans ta lettre.

— C'est vrai, mon père, excusez-moi; je vous disais que j'avais besoin d'argent; mais je ne vous disais pas : « Quittez

tout pour me l'apporter vous-même; » je ne vous disais pas...

— Tu ne me disais pas?... répéta le capitaine.

— Rien, rien, mon père, s'écria Pétrus en l'embrassant; Tous avez bien fait de venir, et je suis heureux de vous voir.

— Et puis, Pétrus, continua le père d'une voix légèrement échauffée par l'embrassement de son fils, ma présence était nécessaire, j'avais à causer sérieusement avec toi.

Pétrus se sentit plus à l'aise.

— Ah! j'entends, mon père, dit-il, vous ne pouvez pas faire pour moi ce que je vous demande et vous avez voulu me le dire vous-même. N'en parlons plus, j'étais un fou, j'avais tort. Oh ! mon oncle me l'avait fait comprendre avant votre arrivée, et je le comprends encore mieux depuis que je vous vois.

Le capitaine secoua la tête avec son bon sourire paternel.

— Non, dit-il, tu ne me comprends pas.

Puis, tirant son portefeuille de sa poche et le posant sur la table :

— Tes dix mille francs sont là, dit-il. Pétrus fut écrasé par cette inépuisable bonté.

— Ohl mon père, s'écria-t-il, jamais, jamais!

— Pourquoi?

— Parce que j'ai réfléchi, mon père.

— Tu as réfléchi, Pétrus? à quoi?

— A ceci, mon père : c'est que, depuis six mois, j'abuse de votre bonté; c'est que, depuis six mois vous faites plus que vous ne pouvez faire; c'est que, depuis six mois, je vous ruine.

— Pauvre enfant, tu me ruines!... la chose n'est pas difficile.

— Ah ! vous le voyez bien, mon père.

— Ce n'est pas toi qui me ruines, mon pauvre Pétrus! c'est moi qui t'ai ruiné.

— Mon père!

— Eh ! oui, fit le capitaine avec un retour mélnncolique sur le passé; je t'avais amassé une fortune royale, ou plutôt celte fortune s'était amassée toute seule, car je n'ai jamais bien su, moi, ce que c'était que l'argent; tu te rappelles comment cette fortune a croulé...

SALVATOR 27t

— Oui, mon père, et je su»s lier de notre pauvreté quand Je pense à la façon dont elle nous est venue.

— Rends-moi cette justice, Pe^us, que, malgré cette pauvreté, je n'ai jamais rien épargné, lorsqu'il s'est agi de ton éducation, de ton bonheur.

Pétrus interrompit son père.

— Et même de mes caprices, mon pèrel

— Que veux-tu 1 avant tout, je tenais à te voir heureux, mon enfant. Qu'aurais-je répondu à ta mère, lorsque venant au-devant de moi, elle m'eût demandé : t Et notre fils? »

Pétrus se laissa glisser aux genoux du capitaine, tout en éclatant en sanglots.

— Ah I dit Pierre Herbel tout désappointé, si tu pleures, je ne vais plus savoir rien te dire, moi.

— Mon père l s'écria Pétrus.

— D'ailleurs, ce que j'avais à te dire, je te le dirai aussi bien à un autre voyage.

»- Non, non, tout de suite, mon père...

— Tiens, mon enfant, dit le capitaine en se levant pour échapper à Pétrus , voilà l'argent dont tu as besoin. Tu m'excuseras auprès de mon frère, n'est-ce pas ? tu lui diras que j'ai eu peur d'arriver trop tard, que je suis reparti par a diligence qui m'avait amené.

— Rasseyez-vous, mon père; la diligence part à sept heures du soir, et il est deux heures de l'après-midi; donc, vous avez cinq heures devant vous.

— Tu crois? dit le capitaine sans trop savoir ce qu'il répondait.

Et, machinalement, il tira de son gousset une montre d'argent avec une chaîne d'acier, qui venait de son père.

Pétrus prit la montre et la baisa. Combien de fois, tout petit, n'avait-il pas écouté, avec les naïfs étonnements de l'enfance, le mouvement de cette montre héréditaire!

Il eut honte de la chaîne d'or qu'il avait au cou, de la montre aux armes de diamants qui pendait à cette chaîne et qu'il portait dans la poche de son gilet.

— Ohl oh! chère montre! murmura Pétrus en baisant lQ vieille montre d'urgent de son père.

Le capitaine ne comprit pas.

— La veux-tu ? dit-il.

— Ohl s'écria Pétrus, la montre qui a man/ué l'heure ds

JT2 SALVATOR

vos combats, l'heure de vos victoires, la montre qui, pareille aux mouvements de votre ccour, n'a jamais battu plus vile au moment du danger que ^ans les jours de calme, je n'en suis pas digne. Oh I non, mon père, jamais I jamais!

— Tu oublies deux autres heures qu'elle a marquées aussi, Pctrus, et qui sont les seules dates de ma vie dont je me souvienne : l'heure de ta naissance; l'heure de la mort de ta mère.

— Il y a une troisième heure qu'elle marquera pour moi et pour vous à partir d'aujourd'hui, mon père : c'est l'heure où j'ai reconnu mon ingratitude, où je vous ai demandé qardon.

— Pardon de quoi, mon ami?

— Mon père, avouez que, pour m'apporter ces dix mille francs, il vous a fallu faire les plus grands sacrifices.

— J'ai vendu la ferme, voilà tout; c'est ce qui m'a retardé.

— Vous avez vendu la ferme? s'écria Pétrus anéanti.

— Mais oui... Vois-tu, elle était bien grande pour moi tout seul. Si ta pauvre mère n'était pas morte, ou si tu l'avais habitée avec moi, je ne dis pas.

— Ohl la ferme qui venait de ma mère, vous l'avez vendue?

— Justement, Pétrus; comme elle venait de ta mère, c'était ton bien.

— Mon père ! s'écria Pétrus.

— Moi, j'ai dissipé le mien comme un fou. Voilà donc pourquoi j'étais venu. Pétrus, tu vas comprendre cela, vieil égoiste que je suis, j'ai vendu la ferme pour vingt-cinq mille francs.

— Mais elle en valait cinquante mille.

— Tu oublies que j'avais déjà emprunté dessus vingt-cin<i mille francs pour te les envoyer.

Pétrus cacha sa tête dans ses mains.

— Eh bien, voilà. Je suis venu mei-même pour te demander si tu pouvais me laisser les quinze mille autres?

Pétrus regarda son père d'un air effaré.

— Momentanément, reprit le capitaine; bien entendu eue, si tu en as besoin plus tard, tu auras toujours le droit de me les redemander.

Pétrus releva la tête.

— Continuez, mon père, dit-iL

8ALVAT0K SI»

Puis, loul bas:

— C'est ma punition, murmura-t-il

— Voici donc mon plan, continua le capitaine, je louerai ou j'achèterai une petite cabane au milieu des bois; tu connais ma vie, Pétrus ; je suis un vieux chasseur, je ne peux plus me passer de mes fusils et de mon chien; je chasserai du matin au soir. Quel malheur que tu ne sois pas chasseur 1 Tu serais venu me voir; nous aurions chassé ensemble.

— Oh! j'irai, j'irai, mon père, soyez tranquille.

— Vrai ?

— Je vous le promets.

— Eh bien, raison de plus... Vois-tu, il y a pour moi deux choses dans la chasse : d'abord, le plaisir de chasser; puis, ensuite, tu n'as pas idée de la quantité de gens que je nourris avec mon fusil.

— Ahl mon père, qne vous êtes bon I s'écria Pétrus. Puis, à demi-voix :

— Que vous êtes grand ! continua-t-il en levant les mains et les yeux au ciel.

— Attends donc, dit le capitaine; car j'arrive au moment où j'ai compté sur toi, mon pauvre ami.

— Dites, dites, mon père.

— J'ai cinquante-sept ans, l'oeil encore ciair, le bras encore ferme, le jarret encore solide; mais on descend vite le côté de la montagne où je suis! Dans un an, dans deux ans, dans dix ans, l'œil peut se troubler, le bras peut faiblir, le jarret peut broncher; alors un beau matin, tu verras arriver un pauvre vieux bonhomme qui te dira : * C'est moi, Pétrus, je ne suis plus bon à rien. As-tu un coin dans ta maison où mettre ton vieux père? Il a toujours vécu loin de ce qu'il aimait, il voudrait bien ne pas mourir comme il a vécu. »

— Oh ! mon père, mon père, s'écria en sanglotant Pétrus, est-il bien vrai que la ferme soit vendue?

— D'avont-hier matin, oui, mon ami.

— Mais à qui, mon Dieu ?

— M. Peyrat, le notaire, ne me l'a pas dit. Tu comprends, ce qui m'importait, à moi, c'était d'avoir l'argent; j'ai pris les dix mille francs dont tu avais besoin, et me voilà.

— Mon père, dit Pétrus en se relevant, il faut que je sache à qui vous avez vendu la ferme de ma mère?

S74 SALVATOïl

En ce moment, la porte de l'atelier s'ouvrait et le domestique de Pélrus, tout hésitant encore, paraissait nnn lettre à la main.

— Oh! laisse-moi tranquille! s'écria Pélrus en lui arrachant la lettre des mains; je n'y suis pour personne.

— Mais, comme il allait jeter cette lettre sur la table, il s'aperçut que l'adresse portait le timbre de Saint-Malo.

Il crut un instant que la lettre était pour son ptve. Mais elle portait cette suseripiion :

A monsieur le vicomte Pétrus Herbel de Courtenay,

Il ouvrit vivement la lettre.

Elle était du notaire chez lequel le capitaine venait de dire que la vente de la ferme avait été faite.

Pétrus secoua la télé comme pour éteindre le cercle de flamme qui l'entourait, et lut :

« Monsieur le vicomte,

t Votre père, qui a fait chez moi des emprunts sucée montant à la somme de vingt-cinq mille francs, est venu me trouver, il y a trois jours, a lin de me vendre sa ferme, déjà hypothéquée pour cette même somme de vingt-cinq mille Irancs.

» Ces vingt-cinq mille francs, m'a-t-il dit, comme les vingt-cinq mille premiers, vous sont destinés.

» Il m'est venu dans l'esprit — excusez-moi, monsieur le vicomte — que vous ignoriez peut-être les sacrifices que votre père fait pour vous, et que ce dernier sacrifice le ruinait complètement.

» J'ai cru qu'il était de mon honneur, comme notaire de votre famille et ami de votre père depuis trente ans, de faire deux choses : la première de ces deux choses, c'était de lui remettre les vingt-cinq mille francs qu'il me demandait, eu feignant une vente qui n'existe pas; la seconde, c'était de vous préven'" de l'état de délabrement où est la fortune de père, certain que vous l'ignorez, et que, du moment où vous le saurez, au lieu de concourir à l'anéantir tout à fait, vous ferez vos efforts pour la rétablir.

» Si vous gardez les vingt-cinq mille francs, il faudra bien que la ven^ V réalise.

SALVATOK ïfà

» Mais, si le besoin que vous avez de ces vingt-cinq mille francs n'était qu'un de ces besoins que l'on peut ajourner ou même écarter tout à fait, et que, par un moyen ou par un autre, vous ouissiez, d'ici à huit jours, faire rentrer ces vingt-cinq tfiille francs entre mes mains, monsieur votre père resterait propriétaire de la ferme, et vous lui épargneriez, je crois, un immense chagrin.

» Je ne sais comment vous qualifierez ma demande auprès de vous, mais je crois que c'est celle d'un honnête homme et d'un ami.

» Recevez, etc.

» Peyrat. » Notaire à Saint-Malo.

Le tout était accompagné d'un de ces parafes compliqués comme en faisaient, il y a vingt-cinq ans, les notaires de province.

Pétrus respira et porta à ses lèvres la lettre du digne notaire, qui ne la croyait certes pas destinée à cet honneur.

Puis, se retournant vers le capitaine :

— Mon père, dit-il, je pars avec vous ce soir pour Saint- Malo.

Le capitaine jeta un cri de joie; mais aussitôt, en réfléchissant et avec une certaine inquiétude :

— Que viens-tu faire à Saint-Malo? demanda-t-il.

— Rien... Vous reconduire, mon père... J'avais cru, en tous voyant, que vous veniez passer quelques jours avec moi. Cela vous est impossible : c'est moi qui vais passer quelques jours avec vous.

Et, en effet, le soir même, après avoir écrit deux lettres, l'une à Régina, l'autre à Salvator, après avoir emmené diner son père, — non point" chez le général, dont les reproches ou les sarcasmes eussent blessé son cœur endolori, mais dans un restaurant où tous deux, à une petite table, ils firent un dîner plein d'intimité et de tendresse, '-Pétrus monta avec son père dans la voiture de Saint-Malo, et quitta Paris, bien affermi dans la résolution qu'il venait de prendre.

ri 6 BALVATOP.

Chagrins de cœur mèicJ d'argent.

Quelle était celle résolution que Pétrus venait de prendre . Peut-être allons-nous la trouver dans l'une des deux lettres qu'il avait écrites.

Commençons par celle qui était adressée au boulevard des

Invalides.

« Ma bien-aimée Régina,

» Excusez-moi si je quitte Paris pour quelques jours sans vous avoir vue, sans vous avoir rien dit, ni par lettre, ni do vive voix, de ce départ; un événement inattendu, mais qui n'a rien d'inquiétant, je vous l'affirme, me force à accompagner mon père à Saint-Malo.

» Laissez-moi vous dire, pour vous rassurer complètement, que ce que j'ai orgueilleusement qualifié d'événement est tout simplement une affaire d'intérêt.

» Seulement, cette affaire d'iniérét concerne, — permettezmoi ce blasphème et pardonnez-moi de l'avoir ditl — cette affaire d'intérêt concerne la personne que j'aime le plus après vous : — mon père.

* Je dis cela bien bas, Régina, de peur que Dieu ne m'entende et ne me punisse de vous aimer plus que celui qui devrait avoir mon premier amour.

» Si vous avez autant besoin de me dire que vous m'aimez que j'ai besoin de me l'entendre dire, et si vous voulez, non pas me faire oublier, mais me faire supporter votre absence uar une de ces lettres dans lesquelles vous savez si bien

m'emvoyer une portion de votre âme, écrivez-moi, poste restante, à Saint-Malo, mais pas plus tard qu'aujourd'hui ou demain. Je ne compte rester absent que le temps absolument nécessaire au voyage et à l'affaire qui m'appelle là-bas, c'est-à-dire six jours en tout.

» Faites qu'a mon retour je trouve une lettre de vous qui m'attende. Oh! j'en aurai bien besoin, je vouslejurel

» Au revoir, ma bien-aimée Régina ! mon corps seul vous quitte; mais mon cœur, mon âme, ma pensée, tout ce qui aime en moi enfin reste auprès de vous.

> Pétrus. »

Maintenant, voici ce qu'il disait à Salvator : < Mon ami,

» Avec le même aveuglement et la même obéissance que vous auriez pour une dernière recommandation de votre père mourant, faites, je vous prie, ce que je vais vous dire.

» Au reçu de ma lettre, prenez un commissaire-priseur et venez chez moi. Faites faire l'inventaire de mes chevaux, de mes armes, de ma voiture, de mes tableaux, de mes meubles, de mes tapis, de tout ce que je possède enfin; gardez-moi seulement ce qui est nécessaire au strict besoin de la vie.

» L'inventaire dressé, faites estimer chaque chose.

» Puis faites faire des affiches, et annoncez dans les journaux, — ceci est, je crois, de la compétence de Jean Robert, — annoncez la vente d'un mobilier d'artiste.

* Fixez-en te jour au dimanche 16 courant, afin que les amateurs aient le temps de visiter les objets sur place.

» Tâchez que le commissaire-priseur auquel vous vous adresserez ait l'habitude d'estimer et de vendre des objets d'art.

» Il me faut de mon mobilier trente-cinq ou quarante mille francs.

» A vous, mon cher Salvator.

» Ex imo corde.

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