‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 101 sur 255 · Cf. Sonnet « Handel », N. B., p · texte numérisé non relu

Cf. Sonnet « Handel », N. B., p

ALCENRDAOX AND R07 8/09;

RÉGRÉATIONS 219

intervention du dehors vint dissiper Ja brume et lui dessiller les yeux. Un soir, au cours d’une conversation avec un pasteur londonien, comme il avouait ne pas savoir quel était le plus grand, de Bach, de Haendel et de Beethoven, son interlocuteur lui répondit d’un air surpris que c’était évidemment Haendel. « I knew he was right, commente Butler, and have never wavered since. Î suppose I was really of this opinion already, butit was not till I got a little touch from outside that knew itt ».

Dès qu’il eut vu clair en lui, il s’abandonna sans réserve, à l’emprise de cette passion. L'ombre de Haendel plana désormais sur tous les moments de sa réflexion et de ses travaux; il lui demandait tantôt une inspiration, tantôt une confirmation, d’autres fois un encouragement, une récréation, une consolation : « Where’er I be, dit-il dans le sonnet déjà cité,

Whale’er I think or do, you, in my head, Ground-bass lo all my thoughis, are still with me?

Une note de 1883 est plus positive et plus précise encore : « Of all dead men, Handel has had the largest place in my thoughts. In fact I should say that he and his music have been the central fact in my life ever since I was old enough to know of the existence of either life or music. And all day long — whether I am writing or painting or walking, but always — I have his music in my head... I believe I am not exaggerating when I say that I have never been a day since I was 13 without having Handel in my mind many times OVEr® ». :

Proclamer la supériorité de Haendel et l'excellence de sa musique n’était point tout; il fallait aussi en connaître clairement les raisons. Butler se mit en devoir de les rechercher, à la lumière de la critique raisonnée et de la comparaison. Au lieu de bouder contre les autres musiciens, il se força à entendre jouer leurs œuvres pour connaître leurs défauts et, par contraste, le talent de Haendel qui les avait évités. Ce qu’il aime, dans son héros, c’est d’abord la simplicité du

LUN BP, p. 110,111:

2. Sonnet « Handel », N. B., 398 (continuation de la citation précédente).

3. N. B., 384. — En 1902, quelques mois avant sa mort, il écrivait encore : « Handel, like Homer, and Shakespeare, grips me ever with tighter hold, » — M., Il, 381,

style. Il le loue de ne point abuser des fioritures, de l’appoggiature, par exemple, et même de la modulation; de garder un rythme franc, des temps et des mesures nettement marqués. Il trouve une suprême distinction à sa réticence, qui traduit à ses yeux « the healthy, graceful, normal movements of a man of birth and education! ». Cette grâce naturelle et simple s'oppose à la « gymnastique » de certaines œuvres modernes devant lesquelles se pâment les snobs. Mais si vraiment, selon le mot de Buffon que Butler aimait à citer, le style est l’homme même, le naturel de celui de Haendel venait d’une singulière « douceur de l’âme? ». C’est là surtout ce qui le lui rend cher. Haendel s’essaie à traduire l'émotion humaine et il y parvient en vibrant lui-même à l’unisson. « L feel, dit Butler, the presence of Handel behind every note of his music? ». Pour lui, la musique doit être, avant toute chose, la description d’une idée ou d’une humeur, la communication d’un sentiment. Il reproche à Scarlatti comme à Bach, à Mozart comme à Becthoven, de ne jouer qu’un jeu gratuit, même s’il est voluptueux ou amusant, de faire une musique en quelque sorte dégintéressée, qui n’est pas née dans leur cœur et n’éveille pas d’écho dans le sien. Il s'ensuit que ces vibrations synchroniques que le musicien suscite en nous, doivent s’exprimer de préférence par des moyens qui rappellent, qui décrivent, et même imitent, les moyens d'expression naturels, la parole, l’exclamation, le ton de la voix, le cri, le chantt, Haendel, et Butler applaudit, épouse les aspects du réel qu’il traduit ; il suit pas à pas la nature, celle de l’homme et l’autre. Mais sa nature n’a rien de teutonique ; car Haendel, pour saxon qu’il fût de naissance, comme Wagner — de Halle à Leipzig, il n’y a pas dix lieues — s'était approfondi et humanisé au contact des deux peuples qui, aux yeux de Butler, représentent les pôles essentiels de toute civilisation : l’Angleterre et l'Italie.

Cette passion pour Haendel, en effet, si elle apparaît bizarre et presque anormale par certains de ses aspects, est par ailleurs

IPENSB DIU

2. « Le style est comme le bonheur; il vient de la douceur de l’âme ». Buffon, Discours de réception à l’Académie Française, cité par Samuel Butler : Evolution Old and New,p. 77. — The Deadlock of Darwinism, 256. — N. B., 107.

JAN UILD:

4. Samuel Butler loue Haendel, par exemple, de traduire l’intonation de la voix. N. B., 118.

profondément naturelle, et en quelque sorte typique. Elle plonge aux sources essentielles où se sont abreuvées la personnalité et la culture de Butler. Haendel, d’abord, comme son zélateur lui-même, doit une partie de son art à l'Italie; non seulement il a subi l'influence de l'Ecole napolitaine, du « bel canto » et de l'opéra, mais il s’est assimilé tout ce qu’il y a de majesté et de noblesse dans l’âme romaine, de vitalité et d’ardeur contenue dans l’atmosphère même de cette patrie des renaissances. Elles lui ont donné la dignité du ton, une discipline réfléchie et intelligente dans l'expression des mouvements du cœur. Butler reprochait à Bach de ne point posséder ces qualités suprêmes. Après l'avoir longtemps pratiqué, il s'était détaché de lui parce que sa musique, trop rude et monotone à son goût, n’avait pas été touchée par la grâce de l’humanisme italien.

En même temps, Anglais de souche, de tempérament et de cœur, Butler faisait à Haendel une vertu d’avoir aimé l’Angleterre, de l’avoir choisie pour y vivre et y mourir. Il s’enorgueillissait de savoir que ses cendres reposent à Westminster!, 1] reprochait à ses compatriotes de lui avoir, de son vivant, marchandé une gloire si méritée. Mais la roue de la fortune avait tourné, et Haendel était probablement, vers le milieu du siècle victorien, le musicien dont les œuvres étaient le plus souvent jouées dans les concerts, dans les temples et sur ie piano des familles. Les Anglais avaient adopté sa musique, comme les Français avaient adopté celle de Glück, parce qu’ils avaient reconnu ses affinités secrètes avec le tempérament national, et même avec l'humeur de l’époque. Leur goût séculaire pour la polyphonie et les ensembles vocaux, assoupli, sinon affiné, dans les chorales paroissiales, allait d'emblée vers un maître qui avait pour une part puisé chez eux l’ampleur et la simplicité de la construction, l’amour du grandiose et du solide, une solennité qui savait à l'occasion s’égayer gravement, enfin, un accent religieux d’une indéniable sincérité. Butler affirmait que Haendel était « thoroughly English ». Il lui paraissait former avec Purcell et Sullivan, une trinité de modèles, tro's sources d'inspiration nationale dont les compositeurs anglais ne devaient point s’écarter. Et même, dédaignant de s’arrêter sur la voie des généralisations sommaires, il pla-

1. Il regrettait pour lui le voisinage humiliant de Dickens, N. B., 134. CHUN DB 0IRS

çait en Angleterre la vraie patrie de la musique, celle du public le plus averti, et des chefs-d'œuvre les plus admirablest. Cette remarque de Butler, qui n’est pas une boutade, mais a toute l’apparence d’une opinion délibérément arrêtée révéla, sur ce point, l’intransigeante franchise d’un tempérament qui essaie de légitimer ses limites mêmes en les érigeant à 19 hauteur d’une vérité supérieure; trait profondément anglais, ou du moins par lequel « l'originalité » de Samuel Butler s’apparente de près à certains aspects du caractère d’unpeuple communément réputé pour ses « originaux ».

De ce goût exclusif pour la musique de Haendel, certains critiques ont suggéré une explication qui paraît devoir être retenue?. Butler l’aimait à cause d’une certaine facilité qu'il lui trouvait. Il manquait non seulement des connaissances et de la culture, mais aussi de la largeur de goût suffisantes pour s'intéresser à des styles plus savants, plus complexes. Il se fatiguait à écouter Bach ou Beethoven; s’il les trouvait monotones et ennuyeux, c'est que le souffle lui faisait défaut pour les suivre. Cette faiblesse de sa capacité d’attention, cette sensibilité musicale restreinte, qui semble déroutée devant l’ampleur et la variété d’accent des grandes œuvres, l’amenèrent à s’enfermer étroitement, servilement, dans une sorte de mysticisme lucide. Haendel devint son oracle et son guide. Il le consultait avec révérence comme d’autres consultaient leur Bible ou leur Shakespeare. Il n’est point exagéré de croire qu’il s’efforçait d’être Haendelien jusque dans son style, jusque dans l’ordonnance de-ses pensées. On se trouve en présence d’un curieux exemple d’envoûtement. Butler avait d’autres héros, Shakespeare, par exemple, Giovanni Bellini et Homère. Mais il ne subissait pas au même degré l’ensor

1. « He (Haendel) chose England; nor can there be a doubt that chose it because he believed it to be the country in which his music had the best chance of being appreciated. And what does this involve, if not that England, take it all round, is the most musically minded country in the world? That this is so that it has produced the finest school of music in the world, cannot be reasonably disputed. » N. B.. 128.

2. Cf. Stanley A. Bayliss : « I... conclude that he had not sufficient energy left to study the subject of music adequately. » « Samuel Butler and Music » dans The Sackbuï, jan. 1928.

Eric Blom : « Butler had no creative force to spare for the exercise of an art he only liked in a rigid circumscribed sort of way ». Stepchildren of Music, 1925, chap. XVIT : « Imitation Handel ».

cellement de leur art et de leur personnalité. Il traitait avec l’auteur des Sonnels, avec l’auteur de l’Zlliade ou de l'Odyssée, de critique à écrivain, d'homme à homme — ou d'homme à femme!. Sa culture littéraire était assez vaste, assez ancienne, assez profonde pour le maintenir sans effort à un point d’où il pouvait juger avec indépendance sans perdre de vue, autrement que par une décision volontaire, aucun des points de son horizon. Il n’en pas été de même avec Haendel. Butler s’est laissé envoûter parce que, tout en étant sincèrement porté vers la musique, il se trouvait par trop dépourvu de ce pouvoir de réaction et de contrôle, de cette défense qu'aurait été la possession d’une large expérience, d’une culture musicale et d’une compétence technique.

On le verra pousser jusqu’à l’extrême cette curieuse « heroworship ». Il devint son esclave au point de se condamner, dans ses tentatives de composition, à la pure imitation de Haendel, à la plus étroite, même : la parodie. On dit parfois que la parodie est un acte d'amour. C’est bien ainsi que la comprendra Butler. Il voudra imiter son modèle de si près, qu’il tentera de faire plus vrai que lui encore, en exagérant ses points saillants et ses traits caractéristiques. Il ne faudra pas y chercher une arrière-pensée humoristique?. Il était, dans toute la force du terme, le fils spirituel de Haendel; l’imiter, fût-ce en le contrefaisant, c'était encore une manière de continuer sa musique et de la glorifier.

Les compositions musicales de Butler sont au nombre de trois seulement. [l commença par se faire modestement la main en écrivant de petites pièces, fugues ou airs à danser. En 1883, il joua devant H. F. Jones, sa première œuvre, un menuet. Deux ans après, les deux amis publiaient en collaboration un album de : Gavoiles, minuels, fugues and other short pieces for the pianoë. — La contribution de Butler comprenait deux fugues, une courante, une gavotte et quatre menuets. Ce sont de pâles imitations de Bach et de Haendel; encore Butler avait-il dû les faire revoir pour la correction par un

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