‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 103 sur 255 · THE WAY OF ALL FLESH » — MORT DE MISS SAVAGE ET DU PASTEUR BUTLER · texte numérisé non relu

THE WAY OF ALL FLESH » — MORT DE MISS SAVAGE ET DU PASTEUR BUTLER

Exhortations de Miss Savage. — Le romancier malgré lui. — Maladie et mort de Miss Savage. — Affranchissement, — Deuil, soucis, incertitudes.

S. Butler et son père. — Mort de Thomas Butler. — Héritage. — Indépendance,

Pendant qu'il écrivait Life and Habit, Butler avait complètement cessé de travailler à l’histoire des Pontifex. Mais à peine a-t-il publié son livre que Miss Savage le harcèle pour qu'il se remette au roman. Elle ne le voit pas d’un bon œil s'engager dans la littérature et la polémique scientifiques. Ce n’est pas que ces théories biologiques lui déplaisent ; mais sa perspicacité lui fait deviner que l’avenir de Butler est ailleurs ; il peut réussir, dans le domaine de la fantaisie ou de la critique des mœurs, des œuvres plus durables. De plus, la science n’est pas de sa compétence, et dans cette zone Butler échappe à sa tutelle. Le laisser devenir un savant, c’est pour elle, sinon abdiquer, du moins voir diminuer son rôle, son utilité près de lui. Elle essaie de tout son pouvoir de le ramener à la littérature de « fiction ». Elle veut élargir son éducation, meubler son esprit, le pourvoir de moyens de comparaison, de sources d'inspiration : car elle connaît les lacunes de sa culture livresque. Elle lui envoie volume sur volume, surtout des auteurs français — Voltaire, Diderot. Il les lit de mauvaise grâce, et seulement pour avoir la paix. Les romans l’ennuient. Butler, qui a si souvent exprimé des doutes sur les mérites des siens, n’a jamais aimé ceux des autres.

Cependant il a repris son manuscrit, bien qu'il lui paraisse maintenant sans intérêt. Miss Savage l’exhorte et le gourmande:

«How I wish you had never gone to Canada ! The novel was progressing so well then, and you would have written two or three others by this time. And now you take up your novel again, and say it isn't good — which is treating it unfairly. [ am sure it is good. Your judgment has changed; possibly it has not improvedt. » Ainsi aiguillonné, Butler s’échauffe à son travail, et le roman progresse plus rapidement. Chapitre après chapitre est soumis à Miss Savage qui dispense avec art la louange et la critique. Parfois mieux informée que lui des choses de la vie courante, elle lui donne des renseignements précieux, rectifie des erreurs, propose, conseille, corrige; elle stimule sa mémoire, rafraîchit ses souvenirs, le fournit d’anecdotes malicieuses, de mots comiques, d’observations personnelles. Ses lettres, lorsqu'elles ne contiennent pas des critiques ou des flatteries, sont pleines d’un amusant bavardage où défilent les falotes personnes de son entourage, croquées en quelques mots d’une plume mordante, avec leurs travers, leurs manies, leur sottise profonde, leurs attendrissements ridicules et leurs mesquines rancunes. Sur ce fond de vieilles filles et de femmes bigotes, dans cette atmosphère de clubs féminins, d’ouvroirs, de journaux — et de travaux — de dames, passe et repasse incessamment l’ombre du montreur. Eliza Savage se moque volontiers d'elle-même, avec une humilité qui paraît sincère; fût-ce aux dépens de son amour-propre, elle veut servir son ami. Et l’un des moyens qu’elle invente, c’est de présenter en pâture à cet esprit, qu’elle sait caustique et cruel, elle-même d’abord, son médiocre entourage, et l’expérience de sa pauvre vie. Elle en sera, littérairement du moins, récompensée; car elle voit se dessiner sous ses yeux le personnage si touchant d’Alethea Pontifex, et ne saurait manquer de s’y reconnaître. Qu'elle n’en ait rien montré à Butler donne la mesure de sa modestie”; de plus la démarche eût été maladroite; elle aurait gêné Butler; et Miss Savage se contentait de savourer, dans le secret de son cœur, la joie de le voir ainsi confesser, sous un voile que d’autres qu’elle pourraient un Jour percer, sa grande dette de reconnaissance.

Mais, dans l’été de 1878, alors qu'il se croit en vue de la fin, Butler s’interrompt pour se consacrer tout entier à Evo-

1. Lettre Miss Savage à Butler, 5 mai 1878, M., I, 275. 2. Nulle part Miss Savage n’a marqué qu'elle se doutât de l'intention de Butler; H. F. Jones dit ne savoir que penser sur ce point.

lulion Old and New. La publication de ce livre ne le rend malheureusement pas à son roman; d’autres travaux absorbent, son attention et son temps. Ce sont, en 1879, les deux séries d'articles dans l’Eraminer; surtout, l'affaire Krause et la polémique avec Darwin. Les idées de La mémoire inconsciente s'imposent ensuite à lui, demandent impérieusement à être publiées ; à peine délivré de cette œuvre, il se voit aux prises avec des soucis d’un autre ordre; de sérieuses discussions d’argent l’opposent à son père. Puis viennent la composition et la publication d’un ouvrage sur les Alpes et les chapelles de l'Italie du Nord. Enfin, des besognes diverses dispersent ses efforts ; il donne des conférences pour exposer au public populaire ses idées sur la mémoire ou l’hérédité; il écrit avec H. F. Jones des menuets et des fugues. N’ayons garde d'oublier qu’il ne cesse de dessiner et de peindre. Chose curieuse, l’histoire des Pontifex ne passe pour lui qu'après toutes ces préoccupations. Si le roman, jusqu’en 1883, n’est pas laissé complètement de côté, Butler du moins y travaille peu. Cependant il a pu en recopier une seconde fois le brouillon en y apportant de nombreuses retouches de détail. Mais il ne sait encore comment conclure. Le manuscrit est soumis à diverses personnes!, soulevant quelques critiques. Butler, romancier malgré lui, sent la lassitude, le découragement le gagner. Il trouve les trois volumes du manuscrit trop longs, et d’un intérêt languissant, surtout vers la fin. C’est qu'il y travaille depuis trop d’années. Aussi prend-il le parti de le laisser dormir quelque temps sans y toucher, se proposant alors, lorsqu'il le reprendrait, de ne rien commencer d’autre qu’il ne l’ait mené jusqu’au point final?. Voici venir justement la période des vacances. L’état de ses finances ne lui permettant pas, cette fois, d’aller jusqu’en Italie, il se contente de traverser la Manche, et prend un mois de repos en Normandie. Dès son retour, il se remet à l’ouvrage, taillant, arrangeant, corrigeant un chapitre, puis un autre, sans ordre, comme sans passion. Une maladie de son père l’appelle à Shrewsbury ; il sy rend, demeure avec les siens deux ou trois semaines, et, l’alerte passée, en rapporte des notes « volu-

1. Miss Savage naturellement, Mr. Garnett, H. F. Jones, Heatherley (cf. M.,

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