En octobre
Il ne sera jamais repris par Butler. Miss Savage, qui a été mêlée de si près à sa naissance, à sa composition, à sa rédaction même, meurt au début de 1885, dans des circonstances qui affectèrent profondément son ami. Il ignorait qu’elle fût gravement malade. À vrai dire, elle se plaignait rarement. Butler, si préoccupé de sa propre santé, ne prêtait à celle d’autrui qu’une attention légère, toute de courtoisie. Il ne savait rien de celle de Miss Savage, dont pourtant certaines lettres laissent deviner au lecteur d'aujourd'hui des instants de faiblesse et de dépression nerveuse, symptômes fugitifs d’un malaise croissant que Butler, par un bienfaisant aveuglement, ne remarquait point : car ces signes l’eussent troublé, irrité peut-être contre la pauvre femme qui, sachant cela, se forçait au courage et à la malice désinvolte. La dernière lettre de Butler à Eliza Savage, datée du 10 février 1885, est caractéristique de leurs relations, et révèle cet égoïsme invincible et clairvoyant de Butler, tout enveloppé d’attentions délicates et de reconnaissance émue pour les êtres qui consentent à se dévouer pour lui. Il y annonce à son amie la mort de son frère Tom et celle de Mr. Tylor. La première le touche peu. Il regrette dans la seconde la perte d’un ami « really useful..…., able and willing to back me », faisant cette réflexion qui prend un sens dramatique à quelques jours à peine de cet autre deuil : sitôt, dit-il, qu'il a enfin trouvé un ami véritable, il faut que cet ami meure comme si, semble-t-il penser, le destin voulait qu'il restât toujours seul. Cette lettre resta sans réponse. Miss Savage venait d’être transportée à St-Mary’s Hospital, d’où un médecin écrivit à Butler qu’elle avait subi une opération. Elle mourait dans la nuit du 22 au 23 février.
Butler ne semble pas être allé la voir à l'hôpital, ce qui ne laisse pas de surprendre. Mais l’annonce de sa mort le blessa comme une injustice du sort. Une si pure abnégation, cette fin solitaire et humble dans une salle d'hôpital, le sentiment aussi que son amitié avait été prise en défaut par la précipitation des événements, firent naître en lui des remords que le temps même ne devait pas apaiser. Ses carnets de notes ont reçu la confidence de sa peine profonde. Il en fit même des sonnets. Mais son remords, quand il le chante, n’apparaît plus comme le regret d’une faute ou d’une attitude égoïste. C’est la componction attristée, mais raisonnée, d’un être qui sait qu’un autre a souffert par lui, en lui demandant l'impossible. Un vers i solé, retrouvé par son biographe, et qui en vérité ne manque
pas de grandeur dans son antithèse, donne la clef de ses véritables sentiments : « Death bound me to her when he set me free! ». Butler se donna d’autant plus profondément à sa peine qu'il se sentait délivré d’une obsession?. La présence, la simple existence de Miss Savage avait trop longtemps constitué une menace pour son indépendance. Jusqu’à la fin il avait dû subir, se détestant pour l’agacement qu’il en éprouvait, le reproche implicite de ses attentions, de son dévouement, de son amour. La disparition définitive de ce péril et de ce reproche lui permet de se laisser aller sans contrainte à la sympathie réelle qu’il avait éprouvée pour sa malheureuse amie. Sûr désormais de sa liberté, il accepte de se lier à son souvenir, et reconnaît sa dette.
Mais il est un autre affranchissement dont il ne parle jamais et dont pourtant les faits nous donnent les preuves : si profitable qu’ait été l’action de Miss Savage sur sa carrière intellectuelle et sur toute une partie de son œuvre, elle ne se manifestait pas moins sous la forme d’une pression discrète, d’un ensemble de conseils, de corrections, de suggestions abondamment et parfois instamment offerts; Butler, si jaloux de sa liberté intérieure, souffrait mal qu’on vint à sa rencontre avec tant d’empressement. Il préférait profiter des autres à leur insu, ramasser des miettes d’information, recueillir les idées au vol, les voir naître dans les propos d’interlocuteurs tournés vers d’autres perspectives, et les adopter sans rien leur devoir, comme des objets trouvés. L’attention intéressée et agissante que lui prodiguait son amie était encore un joug. La mort de Miss Savage ne coïncide pas seulement avec un tournant de sa carrière, elle en est en partie la cause. Désormais, Butler est entièrement laissé à lui-même, à ses goûts et à ses paresses. Certes les oscillations produites dans sa vie par cet important événement sont d’une amplitude restreinte; de plus, elles vont se mêler à celles que produira la mort du pasteur Butler, aux conséquences pratiques plus considérables, Cependant l'influence subie aura des résultats durables.
1. « La mort me lia à elle en me délivrant d'elle ». Vers isolé, écrit en 1991, en même temps que les trois sonnets complets et que les fragments de deux autres sonnets. Butileriana, 151, 2, 3.
2. On peut imaginer qu'il ne se rappela plus désormais sans une pointe de remords l’ironique explication qu'il donnait des vers de Wordsworth : « She lived unknown, and few could know When Lucy ceased to be; — But sheis in her grave, and oh, The difference to me ! » Miss Savage lui ayant demandé ce qu'il en pensait, il répondit qu’à son avis, Wordsworth avait assassiné son amie pour échapper à un mariage forcé. (M., I, 330.)
Miss Savage, si elle ne l’a pas éveillé, a nourri et fortifié en lui le goût d'écrire, qui n’eût peut-être pas survécu aux décourageantes vicissitudes de ses premières tentatives. Mais elle le poussait avec entêtement dans une voie qui, à vrai dire, l’ennuyait. Elle eût voulu faire de lui un romancier, un écrivain à la française, moitié Balzac, moitié Diderot. Butler, pour lui plaire s'était engagé dans la longue avenue de son histoire des Pontifex ; il y avait travaillé parfois avec entrain, souvent avec mollesse, mais toujours sous l’incessant aiguillon de ses conseils et de ses exhortations. Après sa mort, il ne se sent plus le courage de reprendre ce roman. À peine terminé, à peine léché, il l’abandonne définitivement. Il n’y touchera plus. Il est vain de chercher à ce découragement des raisons sentimentales profondes. Butler ne brûle pas son manuscrit en holocauste d’expiation. Il cesse simplement de s’y intéresser. Ses goûts libérés vont le porter ailleurs. |
Mort du pasteur Butler.
L'année 1885, année de deuils et d’angoissantes difficultés, est pour Butler une année dangereuse, où le guettent à la fois le désespoir et la ruine complète. Par moments, il semble désemparé en face de ce qu’il croit être l’injustice et l'ironie de l’existence. Miss Savage disparue, à qui se plaindre désormais ? « Those people have died, who ought not to have died, lui confiait-1l dans sa dernière lettre, and those people who ought to have died have not died, and there is no sense of propriety in them » : allusion transparente à son père, dont la santé résistait désespérément aux attaques du mal et de la vieillesse. Butler ne pouvait plus vivre que d’expédients et d'emprunts. Il avait posé sa candidature à une chaire de professeur de Beaux-Arts à Cambridget, et son insuccès, sans le décourager outre mesure, avait ajouté un échec de plus aux vicissitudes de son ingrate carrière. Homme de lettres indépendant, sans fortune et sans profession, il se trouvait dans l'incapacité absolue de gagner sa vie par ses propres moyens.
Cette constatation, qui le désolait, lui faisait apporter une attention dure et âpre à toutes les questions d’argent auxquelles il se trouvait mêlé. Depuis l’affaire du Witehall, ses rap-