‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 106 sur 255 · Voir plus bas, chap. XIII · texte numérisé non relu

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ports avec son père étaient restés extrêmement difficiles sur ces points épineux. Par ailleurs, leurs relations ne laissaient pas d’être correctes. Samuel avait pris son parti de l’attitude irréductible du pasteur vis-à-vis de ses livres. Il affectait cependant de le consulter sur des problèmes sans importance, et les lettres qui s’échangeaient, pleines de déférence d’une part et de bonhomie condescendante de l’autre, entretenaient la détente et sauvaient la face. Il allait parfois le voir à Langar; mais dans le milieu familial, il se sentait exposé à une hostilité contenue; l’incompatibilité d'humeur se révélait à mille détails, et il ne prolongeait pas son séjour au delà du temps strictement convenable. Il ne faisait pas secret autour de lui de ce que l'héritage de son père, avec la part qui lui revenait de droit par réversion!, était l’unique solution possible de ses embarras d'argent. Aussi se tenait-il, d'aussi près que ses sœurs le lui permettaient, au courant de la santé du vieillard. Ses lettres à ses amis sont pleines de détails à ce sujet; ce n’est pas que la sollicitude le pousse ; mais l’impatience n’est pas non plus son mobile. Son attitude, qui pourrait être odieuse chez tout autre, se sauve de l’être à force de franchise. Il ne s’y révèle nulle sentimentalité, c’est vrai, mais non plus nulle hypocrisie, nulle haine, nul souhait criminel. Lorsqu'il parle des gens qui «auraient dû mourir et ne sont pas morts », il veut dire surtout qu’il est plus juste que les bons et les utiles restent sur la terre plus longtemps que les autres; sur ce point d’ailleurs, nous l’avons dit, l'influence de Miss Savage avait été plus échauffante qu'apaisante. Butler, dans cette phrase, affecte de se détacher des faits, de parler dans l’abstrait, et de critiquer la justice des choses d’ici-bas. En fait, si depuis qu’elle s’affaiblissait, il suivait avec tant d'attention la santé de son père, c’est, d’abord, pour la raison simple et brutale qu’elle était dans sa vie un facteur d’une importance capitale; c’est en second lieu, on le devine en plusieurs endroits de ses lettres, parce que son sens des droits et des devoirs lui commande de faire strictement et loyalement ce qui lui incombe.llregrette, par exemple, de voir partir le vieux domestique du Pasteur,

1. Par une mesure de subite bienveillance dont son fils, à vrai dire, suspectait la sincérité, le Pasteur Butler avait, en 1£881, dans un acte notarié qui devait régler d’une manière différente la succession du Whitehall, annulé la clause de survivanrce concernant Butler, et rendu la réversion inconditionnelle ce qui avait permis à ce dernier de trouver de l'argent à emprunter.

qui savait si bien le soigner! D’autre part, il s’est fait de l’idée d'évolution un véritable dogme ; d’où un respect bizarre et inavoué, fondé avant tout sur des raisons d'ordre biologique, pour celui auquel il doit la vie. Dépouillé de tout sentimentalisme, le véritable lien de père à fils est ainsi plus fortement saisi. Ce lien ne doit plus grand’chose à l’éducation et à l’enseignement religieux ; il ne se réclame pas d'une hiérarchie morale, mais d’une simple relation naturelle, d’une préséance biologique. Enfin, Butler est au fond trop humain, malgré tel ou tel aspect rude et étroit de son caractère, pour qu'on ne soupçonne pas un attendrissement, si léger soit-il, une pitié floue à laquelle s’accroche un lambeau d’affection, en présence de cet homme qui s’en va et auquel le rattachent tant de souvenirs, dont tous ne sauraient être fâcheux. Il ne faut pas, pour connaître les véritables sentiments de Butler à la mort de son père, prendre au pied de la lettre le dernier chapitre de The Way of Al Flesh, où Overton analyse impitoyablement l'attitude de Theobald Pontifex vis-à-vis de son fils et de son entourage. D’une part, les couleurs y sont inévitablement forcées, parce que le conflit entre ce père et ce fils est plus aigu que celui qui avait opposé Butler au Pasteur. De plus, une œuvre autobiographique, écrite pour être un jour publiée, découvre davantage peut-être la réflexion de l’auteur sur les actes et leurs mobiles que la réalité de ces actes et de ces mobiles. The Way of Al Flesh, quelque précieux qu'il soit, ne saurait être tenu pour un document en tous points conforme à là vérité. Il faut en retenir surtout l'indication d’une incompréhension mutuelle. Les démarches les plus insignifiantes du Pasteur irritaient immanquablement son fils, et celui-ci affirmait que l'inverse était tout aussi vrai. Peut-être, au fond avaient-ils trop de traits communs. Il est des tempéraments qui s’accommodent mieux de leurs contraires que de leurs semblables. Thomas Butler était guidé par un sens à coup sûr étroit et péremptoire de son devoir envers autrui; son fils s'était fait une conception non moins intransigeante de ses devoirs vis-à-vis de lui-même. Tous deux, par un glissement

1. « My father has had two severe colds and is still far from well, though better. Nothing will make him take a due amount of care, and now his manservant, who has been with us this last dozen years and was one of the very best servants that man ever had, is leaving us — I am so sorry, for no one could manage him — I mean my father — so well as he could. » Lettre inédite de Samuel Butler à Mrs. Danvers, 21 nov. 1884 (communiquée par F. B. Kaye).

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qui n’a rien de rare dans les relations humaines, se croyaient tenus de revendiquer âprement leurs droits afin d’accomplir plus aisément cette tâche idéale. Un moralisme presque analogue dans son principe les poussait l’un et l’autre. Dans un livre récent, un critique, étudiant l’attitude des premiers victoriens à l’égard de l'enfant, y relève les indices d’un attendrissement où s’amollit la vieille rigueur puritaine. Thomas Butler, si l’on en croit Mrs Garnett, et même si l’on fait leur part aux besoins de sa cause?, ne fut pas un père de famille déraisonnable ou inhumain; ni cœur de pierre ni monstre d’hypocrisie, il ne différait pas sensiblement du"type moyen de sa génération. Les lois mêmes de la vie semblent réserver une place à un choc d'intérêts, à une divergence de volontés entre les parents et leur progéniture ; la nature abonde en exemples. Il est curieux, pour éclairer l’analogie fondamentale de ces deux égoïsmes, de constater chez Samuel Butler ce même besoin de taquiner, gratuit et un peu pervers, qu’il reprochait tant à son père et qu’il a"complaisamment souligné dans The Way of All Fleshÿ. Deux caractères ainsi faits ne pouvaient que se blesser mutuellement par leurs démarches les mieux intentionnées.

Le pasteur Butler mourut le 29 décembre 1886, après une longue agonie. Par un concours de circonstances d’une symbolique ironie, son fils Samuel, brebis galeuse de la famille, fut le seul de ses enfants présent à son chevet; 1l lui tenait la tête dans ses mains lorsqu'il expira, sans l’avoir reconnu. À défaut de tendresse, ce souci de l’attitude correcte, poussé par Samuel jusqu’au scrupule, et respecté par le destin luimême, confère à l’ultime entrevue du père et du fils une sorte de noblesse.

A la liquidation de l’héritage paternel, Samuel Butler se trouva à la tête, non d’une très grande fortune, mais d’une fort honorable aisance. Le pasteur avait, il est vrai, par d’astucieuses stipulations de son testament, immobilisé la plus grande partie de ce capital, de telle sorte que son fils ne pouvait disposer librement que de ses revenus. Mais il ne songeait plus à spéculer. Les perspectives de l’avenir devenaient tout autres. Il commença par payer ses dettes et

1. Hugh Kingsmill, After Puritanism, 1931, chapitre I. 2. Mrs. Garnett, Samuel Butler and his Family Relations. 3. Voir chapitre XVTII.

entreprit de débarrasser sa vie de tous les soucis d'ordre financier qui l’assombrissaient!. Il garda son petit appartement de Clifford’s Inn. Il augmenta, à sa manière, le confort de son existence; non en s’entourant de luxe, mais en s’attachant le personnel qu’exigeait son célibat et son insociabilité un valet de chambre pour veiller à ses besoins matériels?, et un compagnon de lettres qu’il pût associer à ses travaux comme à ses amusements. Cet interlocuteur, ce familier était déjà trouvé : c'était son ami H. F. Jones, qui se laissa sans peine persuader de quitter son métier de clerc de notaire pour prendre, aux mêmes appointements, le poste, ou plutôt la place qui lui était offerte. Il ne faut pas oublier que Butler servait déjà à son louche ami Pauli une rente importante, Ainsi, sous l'empire d’une humilité curieusement mêlée d’égoïsme, il dépensait une forte partie de ses revenus à dédommager les personnes dont il requérait, à des titres divers, les services, la sympathie ou le commerce.

L'argent dont il héritait lui servit exclusivement à acquérir de nouveaux et efficaces moyens d'indépendance. Il y gagna la tranquilité de l'esprit, l'absence de soucis matériels absorbants, la possibilité de consacrer tout son temps et toute son attention aux travaux qui l’intéressaient. En bonne logique apparente, ces nouvelles conditions d’existence auraient dû influer sur son caractère et sur sa carrière d'homme de lettres, permettre à ses dons originaux de s'épanouir librement, fécondés par une méditation dont rien ne devait plus désormais troubler la sécurité. On ne constate à vrai dire rien de semblable. La délivrance s'était fait attendre trop longtemps. À cinquante et un ans, Butler ne possédait plus le ressort suffisant pour modifier ses habitudes et transformer son humeur. Sa frugalité, l’extrême simplicité de sa vie quotidienne lui étaient chères à l’égal de besoins. Son humeur, indubitablement, se détendit. Mais elle avait subi trop d’assauts pour ne pas rester un peu méfiante. Sa susceptibilité, à moitié naturelle, à moitié acquise, ne sut pas désarmer totalement;

1. Il aura cependant plus tard les ennuis habituels des propriétaires, soit au sujet du lotissement du Whitehall, à Shrewsbury, soit à propos de ses immeubles de Londres.

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