Lettre du 5 février 1886, M., II
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dans la mare des grenouilles officielles. En tout cas on le sent tout prêt, à ce moment, à changer l'orientation de sa carrière. Sa nomination à ce poste, si elle avait eu lieu, aurait marqué le début d’une activité nouvelle dans un domaine où il s’était jusqu'alors peu exercé. Car son seul bagage de critique tenait dans quelques passages de Alps and Sancluaries. Encore les Considérations sur la décadence de l’art en Italie montrentelles plus d'originalité dans les idées que de science historique ou de compétence technique. En dehors de ce chapitre, 1l n'avait rien publié qui touchât de près ou de loin aux arts plastiques. Dans de telles circonstances, sa démarche risquait fort de paraître audacieuse. Sa lettre de candidature était d’une simplicité qui touche à la naïveté. Elle mentionnait qu'il avait pratiqué la peinture pendant de longues années, qu'il continuait à travailler d’après nature pendant les vacances, et qu’il avait exposé « en plusieurs occasions » à la Royal Academy. « I am also well versed, affirmait-1l, in the histories and methods of the various European Schools of painting, past and present ». Il parlait enfin de ses notes accumulées : « During the last twenty years I have collected a large number of art notes, critical and historical, and should be very glad to find a motive for bringing them together, and a field for their employment! »
Il ne pouvait faire autrement que de joindre à cette lettre la liste de ses œuvres littéraires; c'était, dans ces conditions, courir à un échec certain. L'auteur d’Erewhon et du Fair Haven ne pouvait qu'être suspect à un comité d’universitaires. Comment eût-il pu croire qu’ils lui pardonneraient l’ironique description dest Colleges of Unreason »?
Entre autres candidats, il se trouvait en concurrence avec un homme qui devait plus tard devenir son ami. Harry Quilter, de seize ans plus jeune que lui, était un esprit de même trempe, volontiers ironique et frondeur, qui s’en était pris à quelques gloires contemporaines et s'était fait des ennemis. Mais Quilter pouvait déjà justifier de dix ans d'activité de critique et de conférencier?; il avait également publié un catalogue
1. Cette lettre, imprimée par S. Butler pour l’occasion, en février 1886, n’est pas donnée dans M. Le British Museum en possède un exemplaire. Hoppé en a reproduit les termes (p. 43).
2. Harry Quilter (1851-1907), critique d'art au Spectator et au Times, lance en 1888 la Universal Review, où S. Butler publiera 9 articles (la Universal
descriptif de tableaux exposés à la Royal Academy : titres plus précis, plus sérieux aux yeux du jury que les paradoxes de Butler. Cependant, Quilter lui-même, en dépit de ses réels mérites, ne fut pas nommé à ce poste : l’université de Cambridge semblait vouloir se garder d'admettre dans son sein le moindre ferment caustique ou dissolvant.
La chaire fut donnée à un troisième candidatt!. Butler ne fut pas, après tout, sensiblement ému par son insuccès. Il croyait connaître ses juges, et tenait en piètre estime la culture esthétique des « Dons » de Cambridge ou d'Oxford. Il disait à une autre occasion « we cannot expect a University Swell to know anything about art or music2». Il était fier cependant d’avoir osé se mettre sur les rangs. On l’assura dans son entourage qu'il avait mérité de réussir, et lui-même se persuada facilement que le siège des électeurs était fait de longue date en faveur de l’heureux candidat. Loin même de le rebuter, cet échec, en quelque manière flatteur, l’encouragea à tenter sa chance dans la critique d’art. Pendant les quatre ans qui suivirent, sa principale activité se manifesta dans ce domaine. Déjà, en sollicitant sa nomination à Cambridge, il avait eu le temps de joindre à son dossier un article qui venait de paraître dans l’Athenaeum, et où il essayait de confirmer l'attribution à Gentile Bellini d’un tableau du Louvre représentant le peintre et son frère. Butler, pour étayer de preuves sa conviction, passa $es vacances de deux étés à parcourir les musées de l’Italie du nord, cherchant à retrouver dans les figurants et personnages secondaires des grandes toiles à sujets religieux ou anecdotiques, des têtes ressemblant à celles des frères Bellinÿ. Vers la même époque, comme il travaillait à copier, au musée de Bâle, une aquarelle attribuée à un copiste d'Holbein, certains détails de cette œuvre éveillèrent sa curiosité. S’étant documenté sur son histoire, il en arriva à la conclusion qu’il fallait l’attribuer
Review ne vécut que deux ans); publie quelques ouvrages sur l’art, el en 1902 un volume Whals what (dont une partie est due à des collaborateurs), où il rapporte ses souvenirs de S. Butler. +
1. L'architecte J. H. Middleton (et non C. H. Middleton, comme l'indique l'index du Memoire de H. F. Jones); Middleton venait de publier un livre sur les antiquités de Rome, qui avait été très favorablement accueilli (Ancient Rome, 1885). À sa mort en 1896, son corps fut incinéré au four crématoire de Woking, comme le sera celui de Butler en 1902.