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compenser le « manque à gagner » dont il se plaignait sans cesse. Il vivait, cependant, sur le pied d’une grande aisance, s’habillant avec recherche, ne se privant ni d’un plaisir ni d’un voyage, fréquentant un milieu d'hommes riches, auxquels d’ailleurs — mais Butler l’apprit trop tard — il empruntait aussi de l’argent sans vergogne.
Butler, en retour de tant d’abnégation, ne recevait de Pauli ni confidences ni comptes, ni même la plus sommaire indication au sujet de ses affaires. Une telle désinvolture, une injustice si blessante eussent révolté tout autre que lui. Mais l’admiration et la tendresse craintive qu’il portait à son ami se mêlaient d’étranges scrupules. Peu à peu cependant, malgré son aveuglement, le soupçon naquit en lui. Timidement, il demanda des explications qui lui furent refusées. Il ne fut pas difficile au parasite de s’en tirer par une pirouette, et par une autre scène d’attendrissement! : Butler ne demandait qu’à être rassuré; il avait besoin de croire en son héros. Sa foi, malgré scènes et brouilles passagères, malgré une méfiance souvent réveillée, et de plus en plus difficile à apaiser, résista tant bien que ain tous les assauts, et ne s’effondra qu’à la mort de Pauli. Les péripéties de cette liaison évoquent, par certains aspects, les attitudes réciproques d’un amant tendre, crédule et méfiant, et d’une femme sans scrupules ni amour, rançonnant le protecteur qu’elle trompe sans parvenir à le mépriser tout à fait. Pauli avait de fréquents accès d'humeur; c'était pourlui, dans les conjenctures, le meilleur moyen d'éviter les reproches ou les demandes d’explications; de plus, la candeur même de Butler semblait l’agacer. Comment eut-il compris le pudique désintéressement, l'humilité déconcertante du sentiment éclos dans ce cœur un peu farouche? ? Physiquement brave, résistant à la douleur, cet homme avait une âme de fille; une âme rusée, sentimentale, égoïste et changeante, avide de jouissance, sans principes, sans profondeur — ou bien profonde comme l'instinct même de la vie — une âme enfin, aussi peu « hébraïque » que possibleÿ. Ce trait seul
1. Fn 1867, Pauli avait reu une offre de situation en Nouvelle-Zélande ; et comme Butler lui conseillait de partir, il fondit brusquement en larmes. « C. P. Pauli and €. Butler », Life and !eïters, oct. 1931.
2. C'est Butler qui le dit : «Physically he was as brave as morally he was tbe reverse » (M., IT, p. 287.)
3. Ilavait d’ étranges scrupules de bonté : il veillait avec sollicitude au bienêtre des souris de son bureau (M. I, 312}. Un jour, il fut très affecté de n'avoir pu donner à un porteur de chemins de fer le shilling qui lui revenait. (« C. P. Pauli and S. Putler », Life and Letters, oct. 1931, p. 286,
suffit à mesurer la distance qui le séparait de Butler ; il explique à la fois l'attrait et la méfiance de ce dernier. Butler n'avait pas l’âme païenne. Son désir d’un développement harmonieux, libre et joyeux de la personnalité n’est que la réaction d'un être qui a souffert durement des différentes contraintes sociales. Mais il s'élève bien plutôt contre les contraintes que contre les principes, contre l’éducation que contre la morale. Sa vie entière montre que loin de chercher à affranchir sa conduite de règles, il s’en était formé tout un code. Les notions d'obligation, de devoir, d'équité, de sanction formaient, sous des aspects parfois inattendus, la base même de sa conscience. Son sens le plus développé était peut-être le sens moral. Or, c'était celui-là précisément qui faisait le plus cruellement défaut à Pauli. Mais il avait, par contre, le charme physique, la grâce selon la nature. Butler qui subissait sa séduction avec une sorte de résignation désespérée, pressentait obscurément tout ce que la vérité, s’il l’eût connue, lui eût révélé d’incompatible avec ses façons les plus instinctives de sentir et de se conduire. D'où son malaise, et cette peur de savoir qui, après les provocations les plus flagrantes, le laissait chaque fois perplexe, confus, irrité et plein de scrupules douloureux, n’osant pas faire les gestes fort simples qui lui eussent permis de déchirer le voile, au risque de voir partir, le blasphème à la bouche, l'être bizarre et pervers dont la présence, ou seulement le souvenir, lui étaient si chers.
Ainsi, pendant près de trente-quatre ans!, dans l’aisance ou la gêne, malgré les difficultés sans nombre, les avertissements du dehors, les pressentiments et les marques d’ingratitude, Butler servit régulièrement à Pauli, une forte rente annuelle : au moins sept mille livres en tout, si l’on y ajoute diverses avances. Si grand était son aveuglement qu'il avait, dans les premiers temps, rédigé un testament par lequel il lui laissait toute sa fortune?. Plus tard, à la suite sans doute de quelque brouille, il annula ces dispositions, n’omettant pas cependant, dans son souci d’honnêteté, d’en avertir l'intéressé. Lorsqu’en 1874, la Canada Tanning C° fit faillite, le sentiment d’une responsabilité vint s'ajouter à ses scrupules, car en
1. Sauf un court intervalle de dix-huit mois, de la fin de 1879 au début de 1881, où Butler, obligé de subir les conditions de son père pour recevoir une pension de 300 £, avait promis de ne plus verser d'argent à Pauli,