M., Il, 284. Lettre du 30 déc
Il fut néanmoins invité à assister à l’enterrement, et c’est à ce moment que la vérité lui fut révélée. En se rendant au cimetière par le train, il rencontra d’autres familiers de Pauli, qu'il interrogea. Il apprit ainsi que son ami vivait dans un appartement luxueux, dont le loyer dépassait quatre fois le sien propre; qu’il avait de riches relations et gagnait largement sa vie. Un certain Swinburne, dont il était l’intime, s'était institué son protecteur. Le « solicitor » du défunt, avec lequel il se mit en rapport, confirma les renseignements recueillis. Bon an, mal an, son métier d'avocat avait rapporté à Paul des sommes variant entre 500 et 900 livres, et il laissait une fortune de 9.000 livres dont pas un sou ne revenait à Butler. Ainsi, ses revenus globaux avaient, pendant de longues années, dépassé ceux de l’homme même qui s'était saigné aux veines pour lui donner un argent qu’il croyait indispensable, et qui n’était que superflu.
Butler enleva de sa cheminée la photographie de Pauli, et rédigea, pour s’obliger à mettre au point ses sentiments, un récit de leurs relations. Puis la vie reprit comme avant. Mais le coup avait été cruel. On en a voulu donner pour preuve ce fait que Butler, qui n’hésitait pas dans ses ouvrages à faire son profit du moindre élément de son expérience, füt-ce aux dépens de ses proches ou de lui-même, ne s’est jamais servi de ce douloureux épisodel. Ainsi présentée, cette observation n’a guère de portée. Le seul des ouvrages de Butler qui, par sa forme et son sujet, aurait pu lui permettre d’y introduire une transposition de cette pénible histoire est The Way of AU Flesh. Or, pour des raisons que nous avons dites, Butler ne touche plus à son roman à partir de 1886. Mais ce qu'il faut faire observer, au contraire, c’est que les cent cinquante pages dont Butler, en 1899, fait précéder son édition des sonnets de Shakespeare sont en partie écrites sous le signe du souvenir.
Shakespeare’s Sonnels Reconsidered? contient, en effet,
1. Clutton Brock : Essays on Books (1920), p. 142 : « The life of S. Butler ».
2. Shakespeare’s Sonnets Reconsidered and in part rearranged with Introductory Chaplers, Notes, and à reprint of the Original 1609 edition, by Samuel Butler, Author of Erewhon, Life and Habit, The Authoress of the Odyssey, Life and Lellers of D° Samuel Butler, ete., Longmans, Green and C°, 1899 (Oct.). — Ce livre, qui n'eut aucun succès à sa publication, est rarement signalé dans les Bibliographies Shakespeariennes. E. K. Chambers (Wm. Shakespeare : a sludy of facls and problems, 1930) et Ebish and Schüc«ing (A Shakespeare
particulièrement en son chapitre IX, des passages dont le ton et même la teneur, semblent bien révéler que Butler, en interprétant — à sa manière — le caractère du mystérieux Mr. W. H., ne pouvait s'empêcher de penser à Pauli. Tel qu'il le dépeint, en tout cas, les ressemblances sont frappantes. « He was vain, écrit-il, heartless, and I cannot think ever cared two straws for Shakespeare, who not doubt bored him! ; but he dearly loved flattery and it flattered him to bring Shakespeare to heel; moreover, he had just sense enough to know that Shakespeare laid the praise on thicker and more delectablÿ than any one else did, therefore he would not let him go? ». Il semble bien, sans qu'on puisse l’affirmer, que lorsqu'il écrivait ces lignes, sa mémoire évoquait de tout récents souvenirs, où le mot « money » répondait en écho au mot « praise ». D’autres phrases contiennent incontestablement de mélancoliques retours sur lui-même : « In his heart, dit-il de Shakespeare, he must have known that friendship had been a one-sided affair from first to last »; et quelques lignes plus loin, cette confession à peine voilée : « and many another man has loved as fondly and foolishly as he did#». Il y y a en outre dans la conclusion de ce chapitre, où Butler tente d’expliquer les relations de Shakespeare et du «lovely boy », un ton profondément ému, grave, digne, émouvant, qui rappelle celui des dernières lignes de la longue note où 1l avait consigné l’histoire de ses rapports avec Pauli. Sa thèse est la suivante : Shakespeare s’est laissé séduire par le charme équivoque de son ami et celui-ci, mettant à profit cet aveugle entraînement pour l’amener jusqu’au bord de la turpitude, l’a indignement bafoué au soir du rendez-vous. Butler demande pour l’aberration passagère de Shakespeare l’indulgence du lecteur « Tout savoir, écrit-il pour conclure, c’est tout comprendre — and is this case surely we may add — tout par-
bibliography, 1931) le citent parmi les Editions des Sonnets, non parmi les études originales, Mentionnons cependant que la thèse de Butler est discutée par Lord Alfred Douglas dans Lhe tre History of Shakespeare’s Sonnets, 1933.
1. «.. I also perceived more and more that I bored him (Pauli). I have not the least doubt that I did so... » (M. I, 113). Il ne faut pas oublier que c’est un trait constant de Butler d'employer, consciemment ou non, les mêmes mots pour exprimer des idées semblables ou qui dans son esprit ont un rapport nettement établi.