‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 124 sur 255 · Idem, p · texte numérisé non relu

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donnert ». Il n’est plus question ici de l’Adonis pervers que les faits condamnent et qu’il est préférable d'oublier. Ce qui importe, c'est de comprendre, dans un large mouvement de sympathie et de franchise, les vrais ressorts du sentiment et des actes du poète. Cette attitude de Butler, à cette époque, est révélatrice. Deux ans ont passé depuis qu'il a appris la trahison de Pauli. Le nom, le souvenir même de celui-ci restent ensevelis au secret du cœur qu'il a dupé. Mais si le mieux qu'il ait pu faire a été d'essayer d’oublier l’indigne, il n’a pas les mêmes raisons de se taire vis-à-vis de lui-même. L'exemple du Shakespeare des Sonnets, fourvoyé dans un imbrogho où il trouve un rappel de sa propre aventure, lui permet d’analyser ses sentiments, de mieux les comprendre — de se les pardonner.

Nous pensons ainsi que ce livre peut éclairer d’un jour trouble, sans doute, mais nouveau, les véritables ressorts de l’amitié qui unissait Butler à Pauli. On y voit Butler, abordant sans idée préconçue cette épineuse question, rejeter les hypothèses qui font des sonnets des compositions allégoriques ou de purs exercices littéraires, pour adopter d'emblée l'interprétation la plus scabreuse, mais la plus douloureusement humaine. Ce n’est pas qu’il apporte des preuves nouvelles : sa certitude se fonde uniquement sur la sûreté de son intuition psychologique. Il croit deviner sans erreur, parce qu'il le connaît déjà par expérience, le jeu et les dangers de ces entraînements excessifs. Quand il s’efforce de laisser entendre, avec une gravité qui ne veut pas exclure la franchise, la nature équivoque des premières relations entre les deux jeunes Elizabéthains; quand il affirme, non sans une éloquente énergie que le poète n’est à strictement parler coupable que d’une « grave indiscretion » et que, tout en se défendant d’une dangereuse indulgence, il faut expressément se garder de lui reprocher un acte détestable qui, par chance, n’a pas été consommé, 1l désire faire, sous le couvert de la littérature, à la fois son propreprocès et son propre plaidoyer. Peut-être, au fond, ne s’était-il jusqu'alors qu'imparfaitement rendu compte de la nature exacte de cette affection. Il croyait sincèrement, bien que la différence d’âge entreeux fût si faible, aimer Pauli d’une amitié presque paternelle?, dont l’ardeur et l’étrange

1. Idem, p. 103. La phrase est telle que nous la donnons ici, en français excepté la parenthèse,

2. «.. he considered himself to be in loco parentis » (Jones, M. I, 223).

abnégation n'avaient pas réussi à éveiller les soupçons de sa conscience claire. L’étude des Sonnets amena, ou confirma, la troublante constatation qu’au début du moins de leurs relations, cette « white heat of devotiont » n’était pas pure de tout alliage suspect?. Qui sondera les reins d’un homme ? Les péripéties de cette étrange histoire ne sont pas, à la rigueur, inexplicables d'autre manière, mais les mobiles de Butler demeurent si obscurs qu’il est difficile de rejeter, seulement parce qu’elle paraît déplaisante, l'hypothèse qui les éclaire le mieux. La veine de paganisme hellénique n’est dans l’âme de Butler que le moindre, parmi beaucoup d’autres, de ces éléments contradictoires et en constante réaction dont les âmes humaines sont pétries. Elle a pu pourtant, un moment, colorer son amitié d’un mirage, donner un attrait inquiet et trouble à la joie sincère qu'il en retirait. Mais cette fièvre resta secrète,elle disparut sans laisser d’autre trace peut-être qu’une cicatrice comme celle que Butler croyait reconnaître au fond du cœur de Shakespeare, et qui, affirmait-il, dût raccourcir ses jours. Lui-même n'allait survivre à Pauli que quelques années. Et l’ébranlement moral produit par la révélation de l’indigne conduite de l’homme qu'il avait trop aimé ne fut pas, malgré ses efforts pour ne le point laisser paraître, sans contribuer à user un peu plus les ressources déjà déclinantes de sa santé.

1. M. II, 286 — « My passionate devotion to him» (Life and Lelters, p.276).

2. Un sonnet à la manière élizabethaine, composé par Butler à cette époque, n'apporte aucun éclaircissement sur ce point particulier. Il est intitulé : An Academic Exercise, et contient certes un souvenir de Pauli : deux hommes — « Two lovers » — s’accusent mutuellement d’avoir tué leur amitié passionnée. Le lecteur français fera bien de se méfier en interprétant le mot « love », plus large de sens aujourd'hui encore que le mot français correspondant. Voir ce sonnet dans N. B.

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