‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 130 sur 255 · Aulhoress, p · texte numérisé non relu

Aulhoress, p

4 Noles and Oueries, 4 dec. 1897.

Butler, qui prétendait convaincre avant tout les gens de bon sens, et non les érudits, aurait dû se contenter de cette conquête. Mais le moindre signe d’attention de la part des philologues écossais! ou des « dons » d'Oxford l'aurait satisfait bien davantage, parce qu’il y aurait trouvé une approbation autorisée que les autres ne pouvaient lui donner. Les encouragements de Lord Grimthorpe, du juge Wills, de Robert Bridges ou de l’évêque de Peterborough n'étaient qu’eau bénite de cour, au prix de l’opinion d’un Monro, d’un Butcher, d’un Merry, d’un Andrew Lang.

En fait, cependant, The Authoress of lhe Odyssey ne doit pas être tenue pour une œuvre sans sigmification. Même si les assertions principales en sont erronées, ce livre garde un sens que les remarques suivantes voudraient faire ressortir. Il faut bicn accorder, d’abord, que la méthode d’ordre uniquement psychologique, par laquelle Butler croit identifier l’auteur du poème avec Nausicaa ne semble avoir abouti qu’à des résultats pratiques sans valeur. Un bon nombre de ses raisonnements laissent le lecteur intéressé, amusé, mais non convaincu. Pour assurer un socle ferme à son ingénieuse construction, il équarrit, aligne, ordonne toute une série de postulats destinés à soutenir l'édifice; mais ces maximes psychologiques, ces observations morales, sous l’effet même de leur trop habile agencement, semblent perdre de leur force évidente et de leur autorité. La tentative de Butler pour en tirer une méthode d'investigation critique nous paraît vouée à l’échec. Il reste cependant que si l’on consent à l’appliquer avec prudence, sans y voir un procédé rigoureux de recherche, cet effort pour reconstituer et vivifier la matière humaine des vieux textes peut être fécond. Or dans tout le siècle d’exégèse homérique qui précède The Aulhoress, rares sont ceux qui en ont usé avec la conviction et la finesse qu'y apporte Butler. Il semble par contre que, depuis trente-cinq ans, l'étude des textes anciens se soit ouverte largement à des méthodes d'interprétation dont les sciences de pure érudition philologique ne sont plus les bases exclusives. Butler n’est pas une des causes directes de cette évolution de la critique

1. C’est surtout du nord que veraient à cette époque les lumières de l’érudition hellénique : D. B. Monro, S. H. Rntcher, Andrew Lang, J.S. Blackie, Sir Wm. Puguid Geddes étaient E:osseis ou professaient dans les universités écossaises. Le professeur Jebb lui-même avait enseigné à Glasgow,

classique, mais il est significatif de la voir sur ce point comme Sur maint autre coïncider avec un mouvement hardi qui s’amorce, être parmi les tout premiers de ceux qui, courageusement, un peu à la légère si l’on veut, quittent la route claire et sûre pour explorer l’ombre des bas-côtés. À une époque où il était encore bien porté de nier que l’Odyssée fût l’œuvre d’un seul poète, Butler a tenté, à sa manière, de « ressusciter » Homère — sous lenom de Nausicaa. Que ce mérite, du moins, lui soit reconnu.

Sa tentative pour situer géographiquement les lieux de l'Odyssée soulève une observation analogue. Peu d’érudits ont consenti à discuter cette thèse, et aujourd’hui encore, c’est à peine si les articles et le livre de Butler se voient mentionner dans les bibliographies les plus complètes!. Cependant la date de The Authoress précède de peu le début de cette seconde croisade de l'Odyssée au cours de laquelle les humanistes de France et d'Allemagne, encouragés par les sensationnelles réussites de Schliemann, et partant comme lui de l’idée que la documentation des poèmes homériques n’est point un tissu de descriptions imaginaires, essayèrent, avec des fortunes diverses, de situer sur la carte de la Méditerranée moderne les îles, les villes, les populations, l'itinéraire des voyages décrits dans l’Odyssée. Les interprétations proposées depuis un tiers de siècle ont été nombreuses et variées; si des présomptions permettent aux savants les plus qualifiés d’incliner vers l’une ou l’autre d’entre elles, les résultats acquis sont d’ordresisubtil, les preuves si ingénieuses et parfois si fragiles, que la solution du problème demeure pratiquemént pendante. Sur ce point donc, à quelques détails près, la position de Butler ne semble guère plus précaire aujourd’hui qu’en 1897. En l'absence de preuves décisives, il reste difficile de réfuter définitivement, sinon le détail de ses démonstrations, du moins ses conclusions générales.

Butler travaillait, avec une patience infatigable, à améliorer ses traductions. Il avait entrepris l'Odyssée en 1891, l’Iliade vers 1894, et cependant celle-ci, terminée en deux

1. Onles trouve indiqués par exemple dans la Bibliotheca Seriptorum Classi corum (Publication annexe des Jahresberichi de Bursian), 1878-1896, 1r° partie, article Homerus, p. 649. — Un professeur de grec à l’université du Cap a, dans un petit livre publié en 1929, approuvé et repris les deux thèses de Butler. Il affirme croire, dans sa préface, que « Butler's The Authoress of the Odyssey is the most important book on the Odyssey that has ever been written », — B. Farrington : Samuel Butler and the Odyssey, 95 p., 1929,

ans, allait paraître la première, alors que son Odyssée devait traîner de révision en révision. C’est à elle pourtant qu'il travaillait avec le plus d'intérêt. Ses découvertes et ses hypothèses l’y ramenaient sans cesse; alors, peu satisfait du résultat obtenu, il en reprenait quelques chants, essayant de rendre son texte toujours plus vivant et plus actuel. L’Iliade, entreprise par une sorte de souci d’équilibre, et aussi parce qu’il désirait prouver qu’il y avait dans l'Odyssée des souvenirs précis et une imitation de l’autre poème, était une tâche en quelque manière secondaire. Mais Butler, quoi qu’il fit, n’épargnait jamais sa peine. Il n’hésita pas, par exemple, au printemps de 1895, à faire un voyage en Asie Mineure pour visiter Hissarlik et la Troade. Afin de s’assurer contre les défaillances de son intérêt et de son goût, il s’était imposé une tâche quotidienne et traduisait chaque jour son « quantum » d'environ soixante-cinq vers de l’Iliade. En mars 1895, il publia dans The Eagle de Cambridge quelques extraits de ses deux traductions. Puis vint la désespérante course à l’éditeur. Plus de trente maisons avaient refusé son Odyssée seule. Les deux ouvrages offerts ensemble n’eurent pas plus de chance. « My translations of the Jliad and Odyssey are long since completed, écrit-il en mars 1897, but I can get no publisher to take them! ». Longmans se laissa enfin persuader de publier l’Iliade, qui parut le 15 octobre 1898. L'Odyssée dut attendre deux ans encore, et ne vit le jour que le 8 octobre 1900, chez le même éditeurs. Ces deux livres n’eurent pas en librairie plus de succès que les ouvrages précédents.

Comme traducteur, Butler a des mérites indéniables. Tout d’abord ses traductions offrent, à défaut d’autre, une importante garantie : elles ont été entreprises dans la seule et sincère intention de mieux saisir la pensée de l’auteur. C’est pour Butler un besoin, une nécessité véritable, en présence d’un ouvrage rédigé dans une autre langue que la sienne,

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