‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 134 sur 255 · Shakespeare's Sonnets, p · texte numérisé non relu

Shakespeare's Sonnets, p

prendre et de faire revivre le passé uniquement grâce à la connaissance du présent, sans tenir compte d’une évolution possible de la donnée humaine, est une entreprise qui peut mener à des impasses à l’égal de la tendance opposée. D'abord, en tout état de cause, il semble injuste de ne pas faire une place aux éléments formels de l’œuvre d'art, voulus par son auteur, indissolublement liés à sa vision esthétique. Peutêtre est-il vrai qu'ils risquent de fausser le détail humain aux yeux des hommes d'aujourd'hui; ils en cachent les proportions et le véritable sens, ils le raidissent et le figent, ou l’agrandissent et l’anoblissent. Mais il est extrêmement délicat et dangereux d’arracher l’œuvre, sans dommage pour elle, à ces disciplines que l’auteur observait au moment où il composait. L’Iliade et l'Odyssée sont des récits où un poète, des poètes, ont exalté les aventures d’autres hommes de leur race et de leur civilisation. Butler, qui n’aimait pas la poésie, et ne la comprenait guère, s'efforce de les « prosaïser » à l'extrême, à la fois par goût, par impuissance et par défi. Sur la tête de ses personnages, le chapeau de feutre victorien remplace les casques à haut cimier. Il est difficile de mesurer avec précision ce que perd l’œuvre originale au cours de cette transformation; il ne nous semble pas niable qu’elle y subit une diminution. C’est, de même, son manque d'imagination créatrice, plutôt qu’une connaissance approfondie des littératures antiques, qui le porte à considérer comme négligeable la part possible de l'invention dans les poèmes homériques, et le persuade que les lieux et les personnes, les faits et les circonstances que l’on y trouve décrits sont empruntés à une réalité contemporaine. L'Odyssée, à ses yeux, ne saurait avoir été composée d’autre manière et dans un autre esprit que le fut The Way of AI Flesh. De tels préjugés ne peuvent évidemment mener à la vérité que par d’heureux hasards. Enfin, la critique pourrait demander à Butler d’autres comptes. Tout évolutionniste qu’il est, il se soucie trop peu de savoir, en traduisant d’après ses méthodes, si de l’époque de la reine Arété à celle de la reine Victoria, il ne s’est pas produit dans la condition des hommes et des femmes, dans leurs rapports sociaux, leurs besoins, leur culture, leur religion, leur conception de la vie et de la morale, des changements qui ont pu modifier jusqu'à leurs réactions psychologiques et leur configuration intellectuelle. S'ilen était ainsi, son effort n’aboutirait qu’à un habile et plausible travestis-

sement, L'humour anglo-saxon est peut-être trop éloigné de la mentalité méditerranéenne d'il y a deux mille huit cents ans pour qu'il ne soit pas dangereux de chercher à obtenir un résultat positif et stable en traitant la seconde par une application inconsidérée du premier. Les résultats, plus séduisants peut-être à première vue, ne sont pas plus assurés contre l'erreur que ceux de l'antique méthode, érudite, prudente, pédante et myope. Tout bien pesé, leur véritable valeur est d’être une réaction aux effets bienfaisants, contre les seuls excès de celle-ci.

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