‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 137 sur 255 · Cf. Erewhon Revisiled, préface, p. VI · texte numérisé non relu

Cf. Erewhon Revisiled, préface, p. VI

SECOND VOYAGE A ÉREWON 591

l'ironie, en paraissant élargir son rayon d'action, se hausse aussi d’un cran vers l’universel. Les jésuites (Hanky) et les ritualistes (Panky), le miracles et les reliques, la version autorisée de la Bible, l’exégèse, la fausse dévotion, la communion, les quêtes, les sermons, les consécrations et autres

cérémonies, les pieuses invocations sous lesquelles s’abrite le commerce à la porte du temple : ces travers, ces excès, ces hypocrisies, Butler les à déjà, pour la plupart, dénoncés ou raillés dans Erewhon, dans The Fair Haven, dans le manuscrit de The Way of AU Flesh, et ailleurs; ils sont repris ici, groupés avec une méthode plus réfléchie, plus appliquée, et l’intention de démonstration ironique, toujours présente, toujours visible, donne aux allusions un tranchant dont les autres ouvrages n’offraient pas d'aussi dangereux exemples. Butler, parlant de ce livre, l’appelait « my wicked book »!. Sa critique, heureusement, n'es pas uniquement corrosive ou démolisseuse. Elle conduit la démonstration à une sorte de conclusion pratique, qu’enregistre la morale du conte; vers la fin du livre, la grande mystification du « Sunchildism » est révélée au Roi, qui prend la chose avec dignité et un grain d'humour. L'auteur veut que son roman se termine « bien », par un acte de justice poétique : Hanky est mortifié et momentanément confondu, le docteur Downie, chrétien libéral, sort approximativement vainqueur du débat. Le véritable héros de ce dénouement est Georges, le fils du Sunchild, symbole de l’être humain sain, franc, et bien équilibré, sur qui la dévotion et l'hypocrisie n’ont point de prise. La préface contient, sous Ja signature de Butler, une profession de foi de « Broad Churman » par laquelle l’auteur donne explicitement son adhésion à la conclusion, d’ailleurs évidente, du livre sur ce point.

Ainsi, du premier au second Erewhon, en passant par The Fair Haven, le rationalisme de Butler, s’est consolidé. $es études philosophiques et biologiques, ses observations de moraliste aux aguets, le bain d’humanisme et d’hellénisme où il a trempé son âge mûr, loin d’émouvoir ou d’amollir l’intransigeance de cette attitude, n’ont fait que l’assurer en l’universalisant. Rien ne saurait mieux faire ressortir la rigueur un peu abstraite de son intellectualisme, et ses

1. M. II, 357; — aussi : « It is far more wicked than Erewhon », M. II, 339.

2. « In England, Dr. Downie would be a Broad Churchman », ÆErewhon Revisited, p. ? 88.

limites, que de comparer cette conception de la naissance d’un mythe avec celle de ce victorien de moindre trempe, mais plus typique de son temps, Shorthouse. Pour Butler, le mythe nait, pour ainsi dire, gratuitement ; la masse amorphe, aveugle, obéissante de la foule humaine, à tout moment prête à se livrer, n’en est qu'un élément passif; pour qu'il ait lieu, ilsuffit que se produise un phénomène d'apparence miraculeuse, qu’exploitera ensuite un petit groupe d'hommes, les uns convaincus, d’autres intéressés. Butler croit avant tout à l’action des personnes, aux héros, aux prophètes et aux machiavels, aux bandes, aux cliques, aux intérêts de groupes, Son individualisme ombré de pessimisme ignore les correspondances mystérieuses que s’efforcent d'établir certaines écoles de pensée entre les événements de l’histoire et l’état des mentalités collectives. Shorthouse est, avec maint autre adepte du € progrès », aux antipodes d’une pareille attitude; son esprit tout baigné de religiosité se tourne plus volontiers vers une interprétation sociale de l’histoire, de la religion et de l’économique. « So far from a mythos being false, écrivait-il un jour à Lady Welby, it is impossible to start a false myth. À man cannot sit down in à back parlour and make a myth. No mythos ever grew up except from the needs and aspirations of the people among whom it flourished, and to whom it brought spiritual nourishment and helpt. » Si ces lignes n'avaient été écrites tant d’années avant Erewhon Revisited, elles en sembleraient une critique. Considérée en toute impartialité, l’histoire du Sunchildisme offre, il faut en convenir, quelque chose d’étriqué et de factice : c’est, à parler bonnement, l’histoire d’une mystification qui réussit à moitié. Butler y démonte avechabiletéle mécanisme de la naissance d’un mythe; mais les circonstances qui président à un tel phénomène sont si peu exceptionnelles que le nombre des mythes mort-nés doit, à ce compte, être incalculable. Or, dans le cas du Christianisme, un point essentiel est d’expliquer l'extraordinaire diffusion du mythe de Jésus. On ne saurait arguer pour Butler que c’est un problème différent; une fois amorcé ce parallèle, le point vital est là, et non ailleurs. Dans The Fair Haven, J. P. Owen montrait comment avait pu naître chez quelques hommes de bonne foi la croyance au miracle; si Butler ne veut pas se répéter, son but doit être cette fois

1, Shorthouse : Life and Lelters, tome I, p. 157.

SECOND VOYAGE À EREWON 293

d'exposer par suite de quelles circonstances ou de quels efforts la croyance aux faux miracles du Christ s’est répandue parmi les hommes et parmi les nations. L'Eglise prêche que le Messie est descendu sur la terre à l’heure où la terre l’attendait. Un libre penseur sentimental comme Shorthouse tient qu’un mythe ne saurait durer et se propager que s’il répond aux aspirations d’un peuple. Il y a là tout un aspect de la question qui est ici passé sous silence. Mais la tournure même de l'esprit de Butler s'oppose à ce qu'il en saisisse l'importance. Aussi, malgré l'ironie de l’ouvrage, et tant de traits justes, et tant de sages ou profondes remarques, cette omission fondamentale lui enlève de son poids et de son équilibre. Littérairement supérieur à son aîné, il a par contre moins de sens et une moindre portée philosophique.

Le second thème est d’un ordre plus proprement romancsque. C’est, pour citer les termes mêmes de Butler, «the story of a father trying to win the love of a hitherto unknown son, by risking his life in order to show himself worthy of it — and succeeding ».1 Ainsi, en plus et à côté de la partie idéologique, où la pensée s’affirme avec hardiesse, ironie et mordant, on trouve l’ébauche d’un véritable roman d’analyse psychologique, à travers la réticence duquel transparaissent les élans retenus d’une âme capable de tendresse, de délicatesse et de pudeur. Cet aspect du livre permet presque de l’opposer sur ce point à The Way of Al Flesh. Car il y a ici comme une réhabilitation de la famille. Yram, son mari Strong, son fils Georges, le père de celui-ci, Higgs, et son fils légitime John : tous les membres de cette curieuse famille mi-erewhonienne, mi-anglaise, aux relations de parenté assez délicates pour laisser craindre, en un autre monde, des hontes, des jalousies ou des haïnes, sont dépeints un peu idéalement, mais avec chaleur et sympathie, comme des êtres humains cordiaux, libres de préjugés, et francs. Les rapports d’Yram et du maire sont exempts d’hypocrisie et de sotte jalousie; ce sont bien ceux sans doute que Butler aurait voulu voir régner entre époux européens. Yram, abandonnée par Higgs dont elle porte un enfant, a été épousée sans hésitation par Strong, mis au courant par une brave entremetteuse mon-

1. Lettre de Samuel Butler aux Daily News, au sujet d’un article de A. Quiller-Couch sur Erewhon Revisited, 31 oct. 1901. Samuel Butler appelle cette histoire « the second leading idea of the book ».

daine; il a demandé seulement, avec simplicité et franchise, de jouir tout de suite, sans attendre d’être lié par la cérémonie du mariage, du privilège dont Higgs s’est prévalu. Aussi simplement la chose lui a été accordée!. Lorsque, vingt ans après, Higgs est à nouveau signalé dans le pays, ce mari magnanime et confiant donne permission à sa femme de recevoir son ancien amant et de régler, au mieux des intérêts et des sentiments de chacun, une situation épineuse?. Quelle différence encore entre les pères de The Way of AU Flesh et ceux d'Erewhon Revisiled ! Higgs a été pour son fils John «a very kind and upright elder brother rather than a father® ». Le maire, personnage de second plan, effacé derrière la robuste personnalité de sa femme, n’est qu’une silhouette. Mais s’il préfère presque à ses propres enfants le fils qui n’est pas de son sang, ce n’est pas que Butler ait cherché par ce trait un effet de sarcasme, comme il l’aurait immanquablement fait s’il se fût agi d’un Pontifex; c’est seulement que ce père de famille idéal et vague est tout bonté et tout bon sens. Les attendrissements de Christina, la noblesse des attitudes de Théobald n'étaient que pose, affectation, mensonge. Ici, les larmes — et il en coule beaucoup — sont sincères et viennent du cœur. Les « doux sourires », les baisers d’Yram sont de vraies marques d'amour qui ne recèlent nul piège. Les sentiments de Higgs en face de Georges sont décrits en termes non seulement plausibles, mais émouvants. Les sanglots qui montent à la gorge de ce père et qu'il a peine à réprimer, ces étreintes de deux frères qui se retrouvent et se séparent : tout cela, sans dépasser les limites du bon goût britannique, touche le lecteur parce que cela naît d’un attendrissement de l’auteur. Est-ce à dire cependant que rien dans Erewhon Revisiled ne rappelle le roman des Pontifex? Le lien est subtil, mais il existe. Dans la famille erewhonienne, les personnages centraux sont les fils adultes; les pères se contentent de les aimer et de les admirer, en tentant, à l'inverse des notions reçues, de se hausser au niveau de ces êtres qui se sont servi d'eux pour naître. C’est là, de toute évidence, l’évocation d’un idéal longtemps médité. Non que Butler renie sa véhémente dénonciation de la famille : seule-

Page 1