Erewhon Revisited
SECOND VOYAGE À EREWON 296
ment, avec le temps et l’âge, son point de vue a changé. Ses parents sont morts depuis longtemps; les plus cuisantes de ses vieilles rancunes sont effacées; il ne reste que ses sœurs pour les lui rappeler. Mais l'heure approche où il faudra vieillir seul. Pauli n’est plus. Alfred fait de son mieux pour l’entourer de soins et de dévouement. Mais qui remplacera le fils qu’il aurait pu avoir? Hans Faesch, le jeune Suisse qu'il aimait comme son enfant, était reparti pour l’Indo- Chine, où il devait mourir à 32 ans, un an après Butler luimêmel., On devine le solitaire de Clifford’s Inn, aux heures d’oppression physique où ses oreilles bourdonnent, où sa nuque bat, rêvant de l’être jeune et beau qui aurait pu l’appeler : père. C’est d'Erewhon qu'il vient à son pathétique appel, d’un pays lointain, d’un passé inconnu : car un fils de Butler ne peut que naître déjà grand, tout instruit et tout élevé. Ainsi ne sauraient se poser de délicats problèmes d’éducation. A ce fils impossible qu’évoque son dernier livre, et dont le fantôme semble passer dans certaines pages de ses carnets de notes, on ne saurait douter que Butler n’eût été prêt, comme Higgs, à tout sacrifier pour gagner son affection, et « s’en montrer digne ».
Erewhon Revisited eut un succès modéré, mais réel. Le public voyait avec soulagement Butler quitter le domaine et le ton de la polémique sérieuse, pour revenir à un genre littéraire où l'ironie peut se livrer carrière sous une forme voilée, quoique efficace, tout en donnant prétexte au lecteur de ne point se reconnaître visé. De plus, les esprits avaient évolué. La génération de 1900, à peine sortie d’une décade qui lui avait apporté l’impériale alarme de la guerre des Boers, et ce néo-romantisme « décadent » au goût de cendres, ne connaissait plus le formalisme gourmé et la susceptibilité des Victoriens de jadis. Ni Nausicaa, ni les traductions d'Homère ne l'avaient peut-être intéressée, mais l'originalité de la pensée ne l’effrayait plus. Butler lui-même trouvait le moment « psychologique? ». Presque tous les grands périodiques signalèrent le livre; la critique l’accueillit avec faveur. La vente, sans aller jusqu’à la rapide diffusion d’Erewhon, fut appréciable : 638 exemplaires du 11 octobre au 31 décembre.
1. «Ifeel as though I had lost an only son with no hope of another », écrit Butler à Hans Faesch lors de son premier départ pour l'Orient, en 1895, 2. M, II, 356.
Erewhon profitait d’un regain d'intérêt, ct près de 500 exemplaires de la nouvelle édition se vendaient dans le même temps. Butler avait lieu d’être satisfait. Seules ses sœurs réprouvaient le succès d’un livre qui ne pouvait être — car elles ne le lurent point! — que blasphématoire; el lorsqu'il allait les voir, leur attitude raidie laissait entendre que, par elles, l'ombre intransigeante du pasteur manifestait un nouveau désaveu.
En attendant que parût son livre, Butler et H. F. Jones étaient allés, comme tousles ans, faire en Italie leur voyage de vacances. À Naples, Butler se sentit fort indisposé, mais refusa, avec son entêtement habituel, de rien changer à l’itinéraire projeté. Il se traîna, malade, de ville en ville, vit un docteur qui ne comprit rien à son état, puis se rétablit subitement au moment de retourner en Angleterre. Il y resta pendant les mois de juillet et d’août, et repartit, seul cette fois, pour la Suisse. LA, il eut une rechute et passa un triste mois de septembre, souffrant, solitaire et mélancolique. Le mal mystérieux qui allait l’emporter le minait sourdement. Sa santé n'avait jamais été que médiocre. Ses lettres montrent l'attention inquiète avec laquelle il en suivait el en notait les vicissitudes; migraines, maux d’yeux ou bourdonnements d’oreilles lui laissaient peu de répit; 1l se plaignait aussi de malaises, de fatigues, de faiblesses, et, après 1895, de vertiges. Son obstination à entreprendre, contre toute prudence, un rouveau voyage au printemps de 1902, l’acheva. Le 28 mars, il partit, seul encore. À Casale Monferrato, la fatigue le prit; il s’entêta, alla jusqu’à Rome, où il consulta des docteurs, puis à Palerme, où il dut capituler. Il accepta d’engager une infirmière pour l’accompagner, et après un mois de repos, reprit le chemin du retour. À Naples, il manda son homme de confiance, Alfred, aui accourut d'Angleterre. Le voyage fut des plus pénibles. Il aurait pu le faire dans des conditions infiniment meilleures, si Harriet Butler eût consenti à prévenir l’un de ses neveux par alliance, dont le yacht élait ancré dans la baie de Naples; mais elle refusa, nous dit-on, d'exposer ce jeune homme au danger d’une contamination grave : non celle d’un malade, mais