Luck or Cunning
d'où pouvait jaillir du vrai, quand il jouait aussi avec son humour, chose plus dangereuse encore, le lecteur indécis et dérouté, impuissant à saisir ses intentions véritables, ne pouvait, que s’impatienter et porter ailleurs sa confiance,
Après la mort de Butler et la disparition de la dernière géné. ration victorienne, l'opinion évolua lentement, mais par une pente naturelle, vers une appréciation Di favorable. Ce qui jadis avait paru intolérable sous la plume d’un auteur vivant, perdit soudain tout son aiguillon. Le lecteur de 1905, celui de 1914, jugèrent avec plus de détachement, sinon encore de recul; ils avaient à un moindre degré le sentiment d’un reproche direct, d’un biâme personnel; ils ne sentaient plus leur religion, s'ils en avaient une, aussi ironiquement mise en cause dans les Erewhon, ni leur vie familiale dans The Way of AU Flesh, ni leur conception de l’évolution dans Luck or Cunning? Les paradoxes de Butler cessaient d’être les arguments d’une polémique en cours; ils appartenaient à une phase de l’histoire d’une époque déjà révolue. Mais surtout, si les mœurs changeaient lentement, — et Butler sur ce point avait toujours préféré la lenteur à la hâte —, l'orientation des esprits s’était sensiblement modifiée. Erewhon Revisiled n’a eu un succès presque comparable à celui d’Erewhon que parce que son public, précisément n’était plus le même. La dernière décade du règne de Victoria n’appartient plus tout à fait à la grande époque où florissaient les Pontifex, les J. P. Owen, les clergymen bourrelés de scrupules. Les banques musicales ont perdu une partie de leur clientèle, et la foule, si elle leur reste encore fidèle, croit peut être moins fermement à leur efficacité (ce trait est noté dans Erewhon Revisiled). D’autres problèmes que ceux de l’origine des mythes religieux retiennent l’attention. Par une conséquence inattendue, c’est à la faveur de ce glissement de l'opinion, que le dernier livre de Butler court sa chance de succès; contre l'intention secrète de son auteur, il est lu avec détachement, avec une approbation amusée. Bien qu’il trouvât en 1901 le moment favorable à la publication de ce livre, en quoi il ne se trompait pas, il n’est pas sûr que Butler ait clairement distingué qu’autour de lui, en dix ans, le monde avait changé. Bien plutôt qu’un agent de cette désagrégation — la diffusion de ses idées et de ses livres ayant été, de son vivant, trop restreinte — Butler reste un des témoins de la persistance, à travers une longue époque, de l'esprit critique et de son travail souterrain. Mais le siècle finissant
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s’est déjà éveillé à la conscience de cette inquiétude qui le pousse à chercher ses remèdes dans les directions les plus diverses; l’on voit, en cette étonnante décade des « nineties », le mysticisme refleurir aux dépens de la science, et tout en même temps, la presse et le public réunis, faire au chef des romanciers naturalistes français, en visite à Londres, une réception «triomphale! ». Le pessimisme persistant d'auteurs comme Gissing ou Thomas Hardy (Jude the Obscure, 1896), finit par écœurer leurs lecteurs; la poésie prend de somptueux accents pour chanter les thèmes retrouvés; elle exalte aussi bien l'être physique avide de délivrance (Swinburne) que l’âme éperdue de foi (Francis Thompson). Bernard Shaw, par le tract, dans la presse ou, déjà, au théâtre, développe jusqu’à la pointe aiguë de leur logique des paradoxes en partie hérités de Butler, mais dont la brillante fantaisie fait paraître timoré et terne l’humour des Erewhon. Enfin les problèmes sociaux et politiques attirent sur eux une attention soucieuse. Le spectre du socialisme, celui de l’agitation irlandaise, la concurrence étrangère sur les marchés mondiaux, la baisse de la prospérité générale, et pour couronner cette période, les premières et mortifiantes angoisses de la guerre des Boers, sont autant de coups portés à la confiance massive et satisfaite, à la foi dans les destinées de la race, de la nation et de l’église anglaises. Lorsqu’en 1899 meurt « The Great Old man » — William Ewart Gladstone, le puritain auteur de The ]mpregnable Rock of Holy Scriptures, bête noire de Butler qui lui préférait le souple et charmant israélite, son adversaire — , le Victorianisme disparait définitivement avec son dernier, son principal héros. Le gouvernement britannique, il est vrai, réussit à fonder sur des bases impériales l’espoir d’un autre et fécond essor : le Jubilé de diamant (1897) est l’apothéose de cet empire que Kipling chante déjà splendidement. Mais cet élargissement dans l’espace ne va pas sans soulever des problèmes et sans semer des inquiétudes. S'il exalte l’orgueil national, il ne donne pas à tous l’assurance attendue de paix intérieure et de solidité.
Après ces dix années où se précipite la disparition de l’ordre Victorien, au seuil d’un siècle nouveau, la critique lucide et ingénieuse d’'Erewhon Revisiled n'eut pas de peine à trouver un public plus sympathique. L'intellectualisme un peu
1. «Triumphant » : Afhenacum, 1894, tome I, 18. — Zola fut reçu au Guildhall en 1893.
desséché, mais original de Butler, jouait dans une atmosphère spirituelle grandement émancipée des anciennes contraintes, où les tempéraments individuels, surtout, plutôt que de se laisser sacrifier aux vieux principes conformistes, cherchaient, parfois avec exubérance, les voies de leur épanouissement propre. Nous touchons là, sans doute, l’explication essentielle du succès posthume de Butler. Il est dû à la force même et à l'exemple de sa personnalité.
Butler sut être intensément, passionnément lui-même; égoïste si l’on veut, avec, souvent, cette reconnaissance émue des égoïstes tendres pour ceux qui savent, avec discrétion, choyer leur susceptibilité. Il l’a été d’esprit et de culture aussi bien que de tempérament. Il n’a désiré entretenir avec ses contemporains que le minimum de rapports, aussi bien intellectuels que sociaux. Il n’entendait se sacrifier qu’à la flamme qu'il sentait brûler en lui; de toutes ses forces obstinées et patientes, il cherchait à se réaliser. Une personnalité de cette trempe est une force pour ainsi dire magnétique; même si elle agace et rebute d’abord, elle finit toujours par attirer l'intérêt ou la sympathie. C’est elle qui, passée une première phase de négligence et de mépris, et une autre d’enthousiasme, fait aujourd’hui, la véritable valeur du souvenir butlerien ; elle reste, en dehors des livres et des idées, l’exemple et l'héritage qu’il nous a transmis!. Il l’a lui-même parfois entrevu?. Un jour viendra peut-être où Erewhon et The Way of A Flesh perdront de leur sens, deleurintérêt, de leur valeur littéraire; il faudra plus longtemps pour tuer
dans la mémoire des nan l’ombre narquoise du solitaire de Clifford’s Inn.
1. Edward Shanks rapporte une anecdote assez amusante, bien qu'’irrévérencieuse. « I was once the witness of one undergraduate trying to proselytise another, and telling him that it was a worthy ambition to desire to be like Christ. — I don’t want to be like any one else, replied the second undergraduate, but if I did I shouldn'’t choose Christ, I should choose Samuel Butler. » E. Shanks, First Essays in Literature, 1923 (Reprinted from the London Mercury).
2. Il confesse quelque part que son meilleur titre de gloire sera l'exemple de résistance à l'oppression intellectuelle qu’il a donné : « If I deserve to be remembered, it will be not so much for anything I have written, or for any new way of looking at old facts which I may have suggested, as for having shown that a man of no special ability, with no literary connections, not particularly laborious, fairly, but not supremely, accurate as far as he goes, and not travelling far either for his facts or from them, may yet, by being perfectly square, stickinb to his point, not letting his temper run away with him, and biding his time, be a match for the most powerful literary and scientific coterie that England has ever known, » N. B., 369,
Les ouvrages d’autres auteurs ont, à des degrés divers, une existence propre : ils peuvent conduire, par leurs seuls artifices, à l’enrichissement ou au délassement de l’esprit; ceux de Butler se laissent plus difficilement isoler. Son œuvre entière paraît être, avant toute chose, le signe, l'illustration, la description d’une tournure d'esprit originale. Ironique ou sérieux, calme ou vif, grave, léger, sournois, compliqué ou candide, le moindre mot, la moindre phrase, la moindre humeur en sont signés. Les citations qu’on y puise ne sont pas des généralités anonymes, des maximes de vérité absolue; elles n’appartiennent pas au fonds commun de la culture; dans leur transparence se reflète un visage. Qu'il l’ait voulu ou non, que nous le voulions ou non, Butler fait de chacun de ses lecteurs posthumes son interlocuteur, son confident et presque son complice. Par dessus les têtes ingrates des gens de sa génération, c’est à nous qu'il s’est adressé; c’est pour nous qu’il écrivait jusqu’à ses notes les plus intimes, et même, peutêtre, ses lettres. Il pouvait le faire à bon droit, croyant de tout son espoir têtu qu’une fois dispersée sa poussière, il continuerait à habiter dans le souvenir des hommes; cette prolongation de sa présence vivante, c’est toute l’immortalité qu'il souhaitait, Il semble que ce siècle, du moins, soit résolu à la lui accorder.