Lettre à Miss Savage, 20 mai 1873, M., I
an $ SAMUEL BUTLER
indéniablement, était laid. La lourdeur de son aspect trompait sur sa taille réelle, qui était assez petite. Son allure générale était, selon des témoins, celle d’un loup de mer! ou d’un pasteur évangélique ignorant et dévot?. Il avouait qu’il ne savait pas s'habiller; ses vêtements, « of enviable bagginess and of a clumsy conventional cut? », étaient généralement de gros drap, noir ou de couleur foncée; il portait des chaussures vastes de cuir épais. Mais c’est la tête surtout qui attirait l'attention. S'il n’est pas un chef-d'œuvre, son portrait par Gogin, à la National Portrait Gallery, est sans doute l’image qui l’évoque le mieux{. Butler est alors âgé de soixante et un ans. Ses cheveux, rares au sommet du crâne, grisonnent ; ils forment sur le front une sorte de toupet. La barbe et la moustache taillées assez court — la moustache au ras de la lèvre — sont blanches; les sourcils noirs et fort épais se relèvent vers les tempes. Les lèvres sont fortes et rouges. Le teint est coloré à l’excès, presque congestionné; ce n’est pas une exagération de l'artiste, car tous les témoins s'accordent sur ce point®. Le nez, celui de son grand-père l’évêque, rond du bout, petit, insuffisant, est comique et sans dignité; le bas du visage est empâté. La tête est légèrement penchée en avant, et le regard, relevé vers les sourcils, semble passer par-dessus un invisible lorgnon (chez lui, Butler, pour lire, portait un pince-nez). Les yeux, petits, soulignés de poches (que les photographies, moins flatteuses, accusent davantage) sont clairs et vagues. Ils paraissent bleus; mais ici, les témoignages diffèrent6. Quoi qu’il en soit, le peintre n’y a mis aucune étin-
1. « La figure spirituelle mais point régulière avait quelque chose du loup de mer » (lettre de M. A. Franzoni à J. B. Fort, 14 août 1926).
2. Wm. Lyon Phelps, préface de l'édition américaine de The Way of Al Flesh,
3. Desmond Mc Carthy, Remnanis; réimprimé dans Life and Leïters, Samuel Butler number, oct. 1931, p. 259.
4. Bien que Desmond Me Carthy le trouve trop peigné et enjolivé (Remnanis). Ce portrait est situé dans la salle 25, au premier étage, et coincé, comme par l'effet d’une ironique manœuvre, entre les portraits de Wm. H. Lecky, Matthew Arnold, F. D. Maurice et Charles Darwin. Le cadre porte cette inscription : « Samuel Butler, 1835-1902, Satirist and Critic, Author of Erewhon. Painted in 1896 by Charles Gogin, presented in 1911 by the artist. N° 1599 ». Le portrait de Charles Darwin, quatre fois plus grand, et en bien meilleure place, est dû au pinceau de l'Hon. John Collier.
5. « The reddish face » (H. W. Nevinson: Changes and Chances) « the complexion. (was) ruddy » (Sir J. Forbes-Robinson : À player under iwo reigns).
6. « Bluish or grey but very bright » (H. W. Nevinson) — gris ou noisette clair, dit au contraire J.B. Yeats. « Ses yeux, {plutôt injectés de sang, auraient pu
je faire prenûre pour un alcoolique » (A. Franzoni).
celle. Leur regard est terne, éteint, tout en dedans; aucune lueur malicieuse ou sarcastique ne le traverse. Peut-être, cependant, la bouche légèrement pincée suggère-t-elle l’ombre d’une arrière-pensée. Butler parlait peu; il s’exprimait d’une voix lente, grave, aux modulations douces et tranquilles, avec une sorte de retenue. Mais, par instants, cette physionomie rêveuse s’éclairait et s’animait. Le changement était alors extraordinaire. Ses yeux pétillaient, et toute une gamme d’intentions ou d'émotions s’y lisait. « The eyes, écrit Forbes-Robertson, could snap and sparkle and they could beam with sympathy ». Son rire silencieux (chuckle), « à l’écossaisel », était contagieux? : alors «the corners of his mouth went up in a wide semi-Circle beneath his beard.…. », et l’on avait soudain devant soi «the wild laughing face an old faun? ».
Un visage de faune malicieux : telle est l’impression que semblent garder de Butler tous ceux qui l’ont approché. L'un d’eux hésite pour une comparaison : un masque comique grec? Le buste barbu de Socrate? Tête d'animal? Ou de satyre‘? Ceux qui ne le jugent que d’après ses portraits évoquent à leur tour la silhouette d’un dieu sylvestreÿ ou d’un singe : « It is a queer mixture, remarque A. Clutton Brock avec humour, of an anthropoid ape and a god, expressing exactly Butler’s view of Evolution; the god is in the making, and would be a little bored if there were not something of the monkey in him£. » Tête d’une laideur curieuse, originale, comme une gargouillé de cathédrale... Peut-être ce dernier rapprochement n’eût-il pas déplu à Butler, qui, dans Erewhon Revisiled, a donné le nom de D' Gurgoyle au porte-parole de ses opinions les plus chères.
Cette physionomie composite révèle une personnalité faite aussi d'éléments contradictoires, mais qui se laisse assez facilement analyser. Mrs Garnett, reprenant un jugement de M. Joad”’, en présente une interprétation romantique. La pos-
TJ Breyeats.
. J. Forbes Robertson.
. D. McCarthy.
H. W. Nevinson.
. E. Shanks, First Essays.
. À. Clutton Brock. Essays on Books (sur une photographie de Butler par Alfred, 1898 (M.)
7. Fam. Rel., p. 2. La citation de C. E. M. Joad est extraite de son étude sur S. Butler, dans la « Roadmaker Series » (1924). La même thèse, sur le ton sentimental, était déjà avancée par A. Clutton Brock en 1920. « He smiled s0