‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 146 sur 255 · ES OR & D · texte numérisé non relu

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ture agressive et tranchante, chez Butler, serait un moyen de protection et de défense, lentement élaboré par une sensibilité trop frémissante, susceptible à l’extrême, refoulée et blessée dès ses premiers contacts avec le monde. Cette explication, d’un séduisant raccourci, ne couvre, pensons-nous, qu’une partie de la réalité. L'auteur d’Erewhon n’est nullement un héros byronien, meurtri et ricanant. Alors qu’on peut déjà discerner dans le Butler de quinze ans un besoin de s’isoler et de s’abstraire, une timidité qui ne paraît d’ailleurs ni très farouche, ni très endolorie, rien ne nous permet d’affirmer que sa jeune âme fût toute fondue de tendresse refoulée ou frémissante d’impétuosités contenues. Sa sensibilité se développa tardivement; éclose en un cœur déjà adulte, elle révèle dans ses manifestations à la fois la pudeur et l’impudeur de la candeur absolue, et lorsqu'elle trouve une issue vers un objet, elle s’épanche sans effort et sans hâte, en un filet mince, mais intarissable. Il y a en Butler, dès l’origine, une légère sécheresse morale, qui n’exclut pas les mouvements spontanés de l'être, mais en bride les élans. Il serait plus exact d’opposer, comme on le fait d'ordinaire, la chaleur naturelle des sentiments à la dureté foncière de l'esprit, en une lutte incessante où l'esprit est le plus souvent vainqueur. Mais allons plus loin encore. Cette dualité que tous constatent, il faut en trouver la racine au fond même de ce moi à l’instable équilibre. Deux faisceaux de tendances se le partagent en effet, mais pour ainsi dire verticalement, dans chacune de ses fonctions. Les premières le portent à la libre détente, à l’expansion, à l’effusion, à la communion avec autrui, dût la souffrance naître; elles le guident vers la pitié, vers l’évasion, le rêve et l’aventure; elles sont généreuses, don-quichottesques, naïves. Les secondes s’exercent essentiellement dans le sens d’un égocentrisme intransigeant; elles se révèlent prudentes, conservatrices, rusées, avares d'effort et de don de soi, et s’accompagnent parfois de réactions rancunières ou sournoises. Le vrai Butler est aussi bien celui qui se laisse aller que celui qui se retient, le confiant que le craintf, le don Quichotte que l’égoïste. Ce conflit intérieur n’a rien de rare; c’est, avec des péripéties différentes, celui de bien des

that he might not weep, or so that his tears might not be seen. » (Op. cit.). Voir aussi Middleton Murry, Aspecis of Literalure : Butler est « so avid of affection that he must of necessity erect every barrier and defence to avoid a mortal wound», etc.

individus. Ce qu'il faut noter ici, c’est, malgré le progrès envahissant d’une méfiance desséchante, et l’enlisement partiel de la sensibilité dans une sorte d’égoïsme philosophique, la persistance d’une veine de curieuse émotivité aux manifestations inattendues et parfois presque puériles. Les événements et l’entourage ont certes, dans cette évolution, leur part d'influence et de responsabilité. Mais Butler a toujours su tenir les rênes courtes aux puissances instinctives de son être, ou du moins diriger leurs élans vers un but entrevu et voulu. Sous les oscillations de ce caractère dont l'équilibre est fait du conflit de deux forces contraires, se reconnaît le fl d’une volonté obscurément biologique, et qui semble dépasser l'individu, s’insérer dans la trame innombrable des élans cosmiques. Cet élan, qui constitue l’axe interne de sa vie, Butler le reconnaît et lui obéit; il le confesse de deux manières : théoriquement d’abord, par sa conception d’une évolution vitaliste, née d’une intuition de ce problème universel dont il est un cas particulier; pratiquement ensuite, dans le détail même de son existence, par une application obstinée à se réaliser sans se laisser détourner de ce but par tout ce qui autour de lui conspire à l’étouffer. C’est, en fin de compte, à cette tenace et vigilante volonté qu'il faut faire honneur de la direction de sa vie tout entière.

Les qualités que ses amis lui reconnaissaient le plus volontiers étaient le don de sympathie, une sensibilité facile à émouvoir doucement, et une politesse pleine de petits scrupules et de véritable affabilité. « Melting kindness » et « good nature » sont les termes de J. B. Yeats!; « Christian kindness and charity », écrit W. E. Heitland comme en écho?; c'était, témoigne le Rev. Creighton, un être exceptionnellement digne d’être aimés. Le chanoine Mc. Cormick rend hommage à un cœur « full of the warmest and most constant affection for his friendst ». On pourrait allonger cette liste de témoignages — non pas à l'infini, cependant, car ce cercle d'amitié n’était pas des plus vastes. Ils suffisent à établir que Butler, approché sous l’angle d’une amicale intimité, avait un charme auquel peu résistaient, Certaines émotions

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