‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 151 sur 255 · M., II · texte numérisé non relu

M., II

2. Lettre inédite à Mrs. Danvers, 28 juin 1883. Communiquée par Mr.rF. B. Kaye.

S. Lettre à May Butler, 24 mars 1873 : Fam. Rel., 208,

parlé d’Alps and Sancluaries! ; et, apprenant qu’un savant de ses amis venait de faire une « délicieuse » bévue, il s’exclame « Je suis bien content ! »):autant de traits qui semblent, réunis, silhouetter un caractère intensément préoccupé de lui-même, mais doutant de sa force et de ses moyens.

Cette insuffisance de sécurité intérieure prend souvent la forme de la timidité et de l’insociabilité; son biographe en rapporte d'innombrables exemples. Trop exclusif dans ses goûts, porté à choyé avec trop d'amour les idées nées de sa rumination, Butler, en société, souffrait également de se voir mettre à une place ou trop obscure ou trop en vue. Dans le premier cas, il s’ennuyait, et se le reprochait ; dans le second, crispé et méfiant sur son piédestal, il sentait qu'il décevait son entourage, et lui en voulait. Ce qu’il cherchait dans la compagnie d'autrui, c'était quelqu'un qui l’écoutât : des gens, ainsi qu'il l’écrivait à Miss Savage, «who will suit me and whowill let me bore them». Loin de sa table de travail, il s’ennuyait seul. Il n’avait pas besoin de beaucoup de monde autour de lui, ni d’une grande variété d'individus : seulement un petit nombre de personnes aimables, quelque peu effacées, pour animer d’ombres humaines sa solitude et remplir l'office de chœur dans la pièce dialoguée où sa raison tenait le premier rôle. Il lui fallait un confident. C’est la fonction que Miss Savage ne sut pas, ou ne put pas, jouer tout à fait; c’est celle pour laquelle H. F. Jones semblait né, et qu’il remplit avec une admirable abnégation. Dans cette appréhension des contacts sociaux, qui ne se dissipa en partie qu'avec l’âge et l'expérience, peut se lire la conscience d’une faiblesse congénitale, d’une absence de radiation. Il s’en vengeait, après coup, par des commentaires et des boutades ironiques, dans lesquels il faut voir moins une défense de sa sensibilité qu’une façon de rétablir un équilibre théorique et une parité, — la revanche d’un timide et d’un solitaire, obscurément jaloux des dons sociaux qui lui manquent.

Il faut convenir que l’on trouve, dans les replis de cet original caractère, des traits qui n’inspirent pas toujours la sym-

1. « I dare say I shall find a little something for him some day ». Lettre à Miss Savage, 28 janvier 1882, M. I, 366.

2. « I was so pleased », Lettre à Miss Butler, 13 mai 1884, M., I, 411.

3. « Iam not much given to liking anybody at first sight », disait déjà Higgs, arrivant à Erewhon (Er. p. 50).

4, Lettre à Miss Savage, 13 sept. 1872, M., I, 164,

Fort, 21

pathie. L’un de ceux-là, né de ce manque d’assurance intérieure, et fortifié par les inhibitions, les craintes de l’éducation et des premiers contacts avec la vie, est un penchant à considérer la vérité comme une chose toute personnelle, que lindividu n’a point le devoir de partager avec autrui; la sincérité qu'une saine morale requiert de chacun n’est que celle que chacun se doit à soi-même. Ainsi se réserve normalement, dans l'éthique sociale, la part du mensonge. Comme nombre de moralistes, Butler fait souvent sa doctrine en généralisant et en codifiant des tendances, des besoins, des façons d’être ou d'agir qui lui sont propres. Il a élevé le mensonge à la hauteur d’uneinstitution mondaine, mieux même, d’une nécessité biologique, surtout parce que sa nature s’accommodait assez bien d’un certain usage du mensonge. Le seul dangereux, et le seul immoral, était à ses yeux celui qui pousse l’homme à se tromper lui-même. Pour sa part, il se gardait de celui-là, autant qu’il le pouvait. Le reste à ses yeux ne relevait que du critère de l'intérêt personnel. Encore faut-il ici distinguer des nuances. Il ne pratiquait guère le mensonge par omission, mais usait volontiers du mensonge par action, au sens oratoire et théâtral de ce dernier mot. Il éprouvait à feindre une véritable et subtile délectation. Il y a en lui du comédien; le désir, le besoin parfois, de jouer un personnage ironique. Il avait le don assez poussé de contrefaire autrui, et non seulement dans les imitations ou parodies dont ses œuvres offrent de nombreux exemples, mais dans ses paroles et Jusque dans ses gestes. Pour parler de son père mort à ses amis d’Italie, il prenait le ton grave d’un être durement éprouvé!. Il racontait à un brave homme de Turc rencontré en Troade qu'une beauté, jadis, avait brisé son cœur : « — and here, rapporte-t-il luimême, my voice faltered and I looked very sad? ». Plusieurs mobiles le poussent à ces petites comédies. Parfois, c’est un propos délibéré de ridiculiser l'interlocuteur, tout au moins de le mener à son insu, de susciter en lui certains sentiments par un spectacle approprié, ou en créant une ambiance. Souvent aussi, c’est le désir pur, désintéressé, de composer un personnage, de jouer une rapide saynète. Peut-être, en fin

1. « Then he puts on an air of great sadness, lowers his voice and tells them he has had the misfortune Lo lose his father, » H. F, Jones à Ch. Gogin, 30 août 1887, M. II, 56.

de compte, y a-t-il là un désir d'évasion poétique. Il aimait à raconter sur lui-même de petites histoires inventées. « I told her (il s’agit de la femme d’un boucher italien, rencontrée à l'auberge) I had been married, but had lost my wife and had determined never to marry again till I could find a widow whom I had admired as a married womant ». C’est là un trait assez peu anglais. Il doit en partie ces bouffées d’expansion imaginative à l'influence méditerranéenne et à ses séjours en Italie. Mais, à la différence du vrai « méridional », Butler reste toujours lucide et de sang-froid. Son insincérité est un jeu ou une manœuvre, jamais un entraînement. Si ses lettres — c’est lui qui l'avoue —- ont été «always hasty, often insincere? », leur défaut de sincérité n’était point le résultat de la précipitation. « I had a very dear friend once, écrivait-il à A. R. Wallace, spirite convaincu, whom I believed to be dying, and so did she... » L’anecdote est inventée de toutes pièces, mais elle lui sert à amener, à mettre en scène, son opinion personnelle au sujet des espritsÿ. En d’autres circonstances, le détail ou l’histoire imaginés sur le moment sont pour lui un exemple, une image explicative, un procédé didactique, par lequel il essaye de communiquer un désir personnel ou une vérité intuitive à des gens ou trop simples d'esprit ou trop partialement disposést,

Ces jeux, à la vérité, sont le plus souvent amusants et même anodins. Certains mensonges peuvent n'être point considérés comme des manquements à la franchise. Mais cette conception restreinte et relativiste du devoir de sincérité conduit parfois Butler à des attitudes qui n’ont ni la même excuse, ni le même agrément. Son aptitude à feimdre, surtout par écrit, quand elle s’exerce parallèlement à la recherche un peu âpre d’un but ou d’un intérêt, l’entraîne parfois jusqu’à la mauvaise foi caractérisée, Tout en réservant la part des nécessités de la polémique et de la prudence requise, le lecteur

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