CANNES
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tres idées, pourvu toutefois que la violence du choc ne les blesse pas à mort. L'individu en tirera, pour son usage personnel, le plus grand profit. L’éducateur, s’il faut une éducation, pourra user, avec une prudence extrême, de ce procédé d’amélioration morale ou intellectuelle; il y trouvera un moyen de développer ou d’assainir la conscience et l’esprit de son élève. Ces intéressantes notions sont diffuses dans l’œuvre de Butler, répandues çà et là au hasard des pages de ses livres, dans ses lettres, dans ses notes, dans ses conversations rapportées. Mais, bien qu’elles manquent d’une certaine rigueur de présentation, bien que la terminologie scientififique ne les encombre point, bien qu’elle s'efforcent de ne sembler être que des réflexions de bon sens, on ne peut s’empêcher de remarquer à quel point elles annoncent certains des aspects de la psychologie moderne.
Butler se choisissait volontiers lui-même comme sujet d’expérience et d'observation. Il regardait éclore en lui les idées avec une attention amusée ou efirayée. Le mot inspiration n’éveillait en lui aucune résonance mystique, transcendante ou poétique. « Inspiration, disait-l, is never genuine, if it is known as inspiration at the‘time. True inspiration always steals on a person, its importance not being fully recognised for some time! ». Si l’alcool la stimule, il n’est qu’un adjuvant extérieur. La seule révélation que puisse connaître un homme lui vient du dedans. Elle peut être perçue brusquement, comme un éclair, mais l’idée qu’elle préfigure a depuis longtemps commencé d'exister. Aïnsi, Dunkett, cherchant pour ses pièges à rats un emplacement favorable, se recueillait pour se mettre, «as nearly as possible », à la place d’un rat. Après une longue attente l’illumination lui venait : « one night, the room seemed to become full of light and he heard a voice from heaven saying « Drain-pipes ». L'idée n’est pas des plus nouvelles, mais elle se fonde sur une conviction sérieuse, que l’anectode ironique revêt d’un symbole. Aussi Butler, dans ses moments de réflexion, s’efforçait-il à ne point se forcer. Les moindre incidents de la vie quotidienne, les croi-
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2. «. Man's intellectual development would not have reached its present stage without the stimulus of alcohol. + (N. B., 343). Inutile de dire qu'il détestait l'ivresse, et buvait peu lui-même.
sements involontaires de ses souvenirs, les mille chocs fortuits de ses raisonnements, les prolongements de ses rêveries, nouaient dans son cerveau de hâtifs mariages, dissous la minute d’après par la marche du mécanisme qui les avait provoqués au hasard de son rythme ; ils déposaient comme des œufs d'idées, qu'il laissait couver par son inconscient. Grâce à la lecture, à la conversation, à l’exercice de ses cinq sens, il aérait et engraissait sa substance mentale; il en faisait une terre riche où les graines fertiles, s’il y en tombait, trouvaient aliment à leur choix. C’est ainsi qu’il comprenait la culture intellectuelle. A ce travail de germination, le conscient n’avait point affaire!. Lorsqu'une idée s’affirmait. vivante et viable, sa vigueur encombrante attirait son attention; alors il entreprenait de la surveiller, de la suivre, de lui offrir des possibilités d’associations, de croisements, de développements, de lui donner les tuteurs de ses notes afin qu’elles ne fussent pas laissées à la merci d’une déformation ou d’une carence de sa mémoire. Des jours, des mois, des années durant, il choyait ainsi ces filles de son cerveau; il éprouvait leur santé et leur donnait l’expérience du monde en les introduisant dans sa conversation; il les établissait enfin, leur trouvait un nom, un état, et, le cas échéant, s’intéressait à leur progéniture reconnue.
Cette attitude de Butler vis-à-vis de sa pensée, remarquable surtout parce qu’elle était chez lui volontaire et, en quelque sorte, méthodique, explique et justifie partiellement deux remarques déjà faites en passant. Si l’on voit, d’une part, ses idées évoluer parfois du paradoxe humoristique à la conviction sérieuse et même à la chèse philosophique, la raison n’en doit pas être cherchée, du moins pas toujours, ni même le plus souvent, dans un manque de sérieux ou de bonne foi, On peut parler du « jeu » intellectuel auquel il se livre, sans entendre par là on ne sait quelle jonglerie désordonnée et de mauvais aloi. Le « fair play » y est la règle. Si certaines de ses idées ont eu des débuts fragiles, c’est qu’elles étaient à ce moment-là encore un peu irréelles. Le choc qui les avait fait remonter dans le champ clair de l’attention avait été trop
i cl i i S i écis, est celle des 1. Une comparaison qu’il aimait, pour illustrer ce point précis, portes te sur des horizons nouveaux. Alps, 151 : « … doors are like the kingdom of heaven, they come not by observation, least of all do they come by forcing »… etc.
grand, était encore trop récent; elles n'étaient pas assimilées, fusionnées. Elles prenaient l’allure de boutades, ou bien elles se présentaient sous des angles inattendus, ou enfin elles se trouvaient enchâssées dans des contextes incongrus. Ainsi voit-on dans Alps l'hypothèse de la vie et de l’intelligence des plantes (elle-même née de germes antérieurs déjà mis à l'épreuve dans Erewhon el Life and Habit) garder un air de paradoxe, tout en posant à mi-chemin entre la réalité et la fantaisie un problème considérable; tandis que Luck or Cunning?, la fondant sur les expériences biologiques de Tylor, l’insère dans un système, ou tout au moins lui fait une place dans un ouvrage d’allure scientifique. D'autre part, cette conception de l’idée comme une chose vivante, et qui, par conséquent grandit, évolue et se modifie, amène Butler dans ses livres à de continuels exposés où il décrit tout au long la genèse de ses théories. Ces entités vivantes, sorties de son cerveau, ne sauraient se juger comme des objets isolés, aux contours définitifs; elles exigent que le public connaisse l’histoire complète de leur croissance, jusqu'aux incidents et aux anecdotes, jusqu'aux dates et aux repères chronologiques. L'introduction de Luck or Cunning? est un curieux exemple de cet état d'esprit; on le trouve dans The Aulhoress of the Odyssey, dans La Mémoire Inconsciente, dont un des chapitres s'intitule : « Comment j'ai été amené à écrire Life and Habit», et un autre : « Comment j'ai été amené à écrire Evolution Old and New»; ce besoin irrésistible ronge et envahit la matière de ses œuvres comme un cancer. Ceux que Butler attire déjà par d’autres côtés, et qui cherchent à travers ses livres le secret intérieur de l’homme, y trouvent certes leur intérêt; mais le lecteur ordinaire, en quête de notions précises, d'arguments équilibrés, ou de vérités générales, se détourne trop facilement de ce fastidieux étalage.
Cependant, une fois les idées nées et en marche vers leur destin, Butler se reconnaissait vis-à-vis d’elles des devoirs Chaque homme qui pense se trouve devant l'obligation impérieuse de mettre de l’ordre dans son esprit, de régler la circulation des courants qui s’y entrecroisent. Notre philosophie, notre morale théorique ne sont pas autre chose que le résultat de cet effort. D'où la nécessité de certaines méthodes