‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 172 sur 255 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

LE GRITIQUE

Rapports de la critique et de la philosophie de Butler. — Rôle positif et fécond de l’esprit critique, — Les étapes de la pensée de Butler, — Disposition latente à la critique,

Les armes du critique : ironie et humour, — Ironie, — Humour. — Les procédés de l’humour : exagération ; — analogie; — transfert; — renversement ; — spéculation fantaisiste. — Rôle psychologique de l’humour.

— Son rôle philosophique, — Son libéralisme, — Son humanisme,

Une étude sur Butler doit tôt ou tard poser la question des rapports de sa critique et de ses vues philosophiques. Le contraste est frappant, parfois, entre sa perpétuelle ironie, et le sérieux, la profondeur de conviction qu’il apporte à soutenir deux ou trois idées fondamentales, qui paraissent ainsi jouir d’un privilège d’immunité. Il peut être intéressant de se demander si ces deux attitudes se renforcent ou se détruisent et dans quelle mesure!. Notons d’abord que nulle critique, à moins de verser dans un nihilisme sans intérêt, ne saurait être tout à fait gratuite ni tout à fait libre. Par le seul fait qu’elle condamne une institution, une idée, un sentiment ou une personne, elle restreint déjà le champ dessolutions possibles, et paraît en préjuger une dans la direction opposée. Elle postule, de plus, non seulement un tempérament aux contours

1. Cf. un intéressant article de M. P. Ronnet, Revue de l'Enseignement des Langues Vivantes, « L'humour de Samuel Butler, auteur d’'Erewhon », janvier et février 1928 (p. 65). Alléguant que la critique de Butler n'est libre que dans les limites du vitalisme adopté par lui, M. P. Bonnet ajoute : « A l’intérieur de ce cercle, elle est capable de toutes les attitudes, de tous les sauts périlleux, de toutes les voltiges, de tous les renversements de valeur. Elle donne l'illusion de la liberté, mais elle demeure murée. » Un tel jugement nous paraît fausser la position et l'importance respectives de la philosophie et de la critique chez Butler, et s’exposer aux réserves contenues dans ce début de chapitre.

définis, mais aussi, dans une certaine mesure, un critère de jugement, une base de départ pour ses réactions. Ce n’est pas a priori une limite ni un danger, c’est un bonheur, pour un critique, d’avoir des convictions, et même un système. D'autre part, toute critique comporte un effort volontaire pour détruire partiellement, ou diminuer, son objet. Si l’ironiste a cru constater la vérité d’un fait ou d’une idée, ce fait ou cette idée s’écartent normalement et légitimement du champ de son activité belliqueuse. Ne serait-ce pas lui demander une hypocrisie flagrante, une démonstration dans le vide, ou une tentative de suicide intellectuel, que d’exiger qu’il appliquât sa verve et sa tactique aux fondations mêmes de son jugement? Il serait donc injuste, dans le cas de Butler, de croire sa critique timide ou esclave parce qu’elle ne s’est pas exercée aux dépens de sa foi biologique.

Ce qu’il faudrait mettre en lumière, au contraire, c’est le rôle important, bien que difficile à préciser dans le détail, que l'esprit critique a joué dans le choix de ce système philosophique — si « système » il y a. L'ironiste est né avant le prophète du vitalisme. En germe, nous l’avons vu, dans les tout premiers exercices universitaires, il se manifeste vigoureusement en Nouvelle-Zélande, au moment même où le philosophe en herbe, dans son enthousiaste appétit de nouveauté, essaie de digérer le transformisme darwiniste, Cet humour est déjà une défense. Darwin among the machines révèle, par son thème même, un esprit en réaction instinctive contre sa croyance du moment ; et l’on sait que ce court article contient en puissance une bonne partie d'Érewhon. A l’origine de toute réaction critique se discerne une révolte de la raison ou une répugnance du tempérament. Celles qui se manifestent si énergiquement et de si bonne heure chez Butler ont aidé, par leurs sursauts obscurs autant que par leurs démarches réfléchies, à déblayer la voie qui menait vers une conviction cohérente, en rejetant successivement les exemples, les disciplines, les façons de penser que tout et tous autour de lui conspiraient à lui imposer. Il ne pouvait parvenir à cette foi vitaliste que nous lui connaissons et à laquelle ses tendances profondes le prédisposaient peut-être, qu’en libérant sa mémoire et les voies de son jugement de leurs premiers préjugés. Tout cet effort aboutit en fin de compte à une attitude philosophique à demi originale, hardie et confuse à la fois, ultime et légitime élape de réflexions nées de maints soubre-

sauts intérieurs. C’est, si l’on veut, une lente révélation, ce n'est pas un système adopté de toutes pièces, niune prison, Le relativisme psychologique de Butler, son sens des aspects contradictoires du réel, ses appels alternés au sens commun et au raisonnement philosophique, son goût de l'humain enfin prouvent abondamment la persistance naturelle et la souple liberté de cette attitude critique en face de tous les problèmes de l'esprit et de la vie.

Ce philosophe n’a pas été un pur théoricien, un penseur de cabinet, dont les opinions auraient pris forme dans le ciel lisse de l’abstrait, hors de toute infiuence, de toute comparaison ou de toute expérience préalable. On peut déterminer avec quelque précision la courbe habituelle des vicissitudes de sa pensée. La première étape est, presque toujours, celle du conformisme pur et simple. Il est rare qu’il réagisse ouver. tement dès les premières influences. Sa prudente inquiétude, sa foncière timidité à se décider et à agir lui permettent chaque fois de passer, au début, par la filière commune, de se laisser imposer l'empreinte du temps. A l’école, à l’université, il est élève appliqué et sérieux ; il doit aux pontifes, plus tard raillés, de l’humanisme pédagogique le goût de l’humanisme classique et, peut-être, le regret de l’érudition. On le sait chrétien pratiquant jusqu’à vingt-quatre ans ; et quand viennent les doutes, il se défend d’abord sincèrement contre eux En science, il adopte d'emblée la théorie du jour, s’en fait l’apôtre pendant quelques années, et nesortira du Darwinisme qu'après avoir lu plusieurs fois de bout en bout — tâche imposante — Ori. gine des Espèces. En art, il étudie d’abord sous des maîtres, il expose au Salon de l’Académie, il copie des modèles classiques avant de tenter, surtout en théorie, un impossible affranchissement. Toujours, enfin, des premiers aux derniers instants de sa carrière de lettres, 1l reste, malgré certaines déclarations agressives, sensible à l'opinion d’autrui et à la critique.

Mais le plus souvent il finit par s'évader de ce premier état — «he grows out of it ». Vient un Jour où 1l constate un écart entre la réalité, telle du moins qu’il croit la saisir, et l’opinion ou la conduite de la masse humaine. Les miracles ne sont pas ce que croient les chrétiens; les lois de la science ne sont pas telles que l’enseignent les savants; la famille, l’éducation, ne sont pas les bienfaits qu’elles prétendent être. Cette fissure entre le vrai et sa légende le surprend d’abord, le déroute et

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l'inquiète, le met en état de défiance “ou de révolte. Un tel étonnement est à la base de toutes ses réactions critiques; un des chocs importants de sa vie est celui qui lui apprend l’inefficacité pratique du baptême; un autre, celui qui lui révèle l’intransigeant despotisme de son père; un autre encore, celui qui le brouille avec Darwin et son parti. Ainsi la loi d’Ydgrun est fallacieuse. Ainsi chaque fois qu’une question capitale se pose à l’individu réfléchi, il y décèle une erreur initiale, un décalage. Butler s’applique à jauger, à sonder ce mensonge, avec une passion inquiète et sincère; car le mensonge, s’il peut être un pis-aller imposé par la vie, ne saurait jamais être accepté qu’en parfaite connaissance de cause. Cette phase est, selon les cas, celle de la critique directe ou de l'humour. Elle dure plus ou moins longtemps; mais elle a toujours pour résultat un large débridement de la plaie, un impitoyable arrachement du voile hypocrite.

Vient alors le troisième moment, celui de la réflexion personnelle et des démonstrations constructrices. En mesurant l'écart surpris entre l’opinion reçue et les faits réels, — ou tenus pour tels —, Butler a constaté que sa persuasion intime, jusqu'alors obscurément asservie par l’obéissance à la mentalité régnante, s’éveillait et prenait conscience d'elle-même, Le chemin parcouru à son insu divergeait de la ligne générale. La nécessité d'étudier les prémisses mêmes de la question s'impose donc; il faut tout démonter jusqu'aux bases, puis reconstruire. Ainsi se fabrique-t-il, non sans à-coups ni tâtonnements, une opinion bien à lui. Il la gardera telle quelle si, satisfait sur ce point, il peut lui tourner le dos et se laisser porter vers d’autres intérêts. Mais si les besoins de la cause, l'entraînement de la polémique, ou sa seule curiosité, le persuadent de continuer à fustiger l’erreur, l'examen plus approfondi du problème et de ses pièges lui révèle parfois d’opportunes corrections à apporter à sa propre thèse, abandons nécessaires ou consolidations de détail. Aïnsi, sur plusieurs points, sa vérité est-elle longtemps soit en progrès, soit en cours d'aménagement.

La critique joue donc un rôle décisif dans l’évolution de la . pensée de Butler. Elle intervient efficacement, parfois violemment, à sa place et à son heure, entre une période d’acquiescement ou de torpeur et une phase d'activité originale et féconde. Mais, en plus de ces moments où elle s’affirme par des décisions de la volonté, par des actes aux répercussions

périlleuses, querelles, discussions, controverses, et par des écrits ou des publications, elle baigne à l’état diffus toute la pensée de sa maturité. Elle est devenue une attitude habituelle. Le véritable Christianisme, a-t-il écrit, comporte une cunflinching opposition to the charlatanism and Pharisianism of a man’s own times! ». Cette résistance aux abus du temps est un devoir social, auquel nul homme de bonne volonté ne se doit soustraire. Aussi l’activité critique de Butler ne se ralentit-elle pas forcément lorsqu'elle a servi son premier but, et provoqué, ou facilité, la constitution d’une croyance personnelle. Elle ne marque pas un moment seulement de sa carrière, elle mène jusqu’à la fin le bon combat contre les idées et les personnes. Erewhon Revisited suit Erewhon à trente ans de distance; ce sont des jeux philosophiques, des utopies ironiques, où l’on voit une verve aux ressorts multiples s’exercer sur des idées, des habitudes sociales, des préjugés moraux ou intellectuels. Le Fair Haven, plus âpre et plus mielleux à la fois, s'attaque à saper un dogme et à démoraliser une classe d'individus. Alps est un charmant almanach où l’humour se fait souriant et presque bénisseur; il asperge de ses goutte lettes scintillantes une humanité bonne enfant, présente et passée; mais la critique des idées y conserve ses droits, et laisse traîner, au fil des chapitres, de souples et profonds paradoxes. La critique des personnes se présente sous d’autres couleurs. Les souvenirs de l’expérience personnelle fui communiquent souvent une saveur trop âcre : The Way of All Flesh, livre cruel, livre unique au xix® siècle, silhouette des êtres grotesques ou odieux que le lecteur averti reconnaît trop pertinemment. Le devoir sacré prend ici figure de revanche ; il aide à assouvir des rancunes, à régler des comptes familiaux. Ailleurs, la lutte engagée contre un mécanisme envahisseur perd de sa grandeur et de sa nécessité lorsqu'on la voit s’accrocher à un homme, et graviter a utour d’une revendication d’amour-propre blessé. D’une manière plus générale’ l’'amertume soulevée par l'indifférence du public et par l’insuccès de ses livres n’est pas toujours chez Butler une conséquence, mais semble parfois être à l’origine de l'attitude du censeur impénitent et bilieux. Cependant, il n’est pas qu’une voie pour aller à l’universel. Si Butler n’y parvient pas

. «À Medieval Girl School » (Hum. Hom., p. 167).

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toujours par le détachement et la philosophie, l’acuité même de ses haines le rend clairvoyant et ingénieux. C’est en disséquant un corps que les futurs médecins apprennent l’anatomie. Au fond de ces Pontifex un peu méchants, un peu fourbes, un peu stupides, dont sa plume acérée fouille la tête et le cœur, Butler découvre, isole et expose les travers fondamentaux, et quelquefois les qualités, de tous les hommes. Il n’est donc pas tout à fait exact de dire de ce livre, avec Mrs. Garnett : « IE was a system and an age that were the real subjects of his satire!. » Son principal dessein n’était pas de lui donner d'aussi vastes perspectives. Elles s’y trouvent néanmoins, ouvertes presque à son insu par la netteté incisive du trait critique et la puissance de l’intuition psychologique.

Ce qui fait sur ce point l'originalité de Butler, c’est que, sans être un critique né ni une âme en continuelle révolte, il est cependant en proie à deux besoins également puissants, et qui ne sont contradictoires qu’en apparence : d’une part un désir chatouilleux et tenace d'indépendance personnelle. une impatience de toute contrainte, une susceptibilité farouche; d'autre part, l’impossibilité foncière de s’interdire de réagir devant le spectacle de l’erreur, tendance qui éveille facilement un bizarre esprit de prosélytisme. La menace d’une pression, l'ombre même d’une influence, déclanchent son inquiétude, sa méfiance; il croit sa liberté en danger, 1l soupconne que l’on veut le gagner, le persuader, le dominer, et se met instantanément en position de défense. Mais à d’autres instants, on le devine provoqué jusque dans ses fibres profondes par la vue de la sottise ou de l'injustice, par les jugements faux et l’aveuglement de la conduite humaine. Il résiste rarement à cet agacement, à cette tentation; par tous les moyens, il entreprend de redresser l'erreur, de réparer l’injustice, de ramener les égarés au parti de la raison. La plupart de ses livres sont ainsi des manœuvres de persuasion, pleins de ruse et de procédés, ou des essais satiriques scintillant d’ironie, parsemés de violentes tirades. Butler est devenu, vers le milieu de son âge, l’homme des revendications; il semble avoir décidé de ne rien accepter de l'injustice humaine sans en appeler à des juges; lorsqu'un soir de 1893 on lui vole sa chaîne de montre dans Fetter Lane, 1l riposte en envoyant

I, Fam. Rel., p. 8.

au Times une lettre de protestation!. De même, lorsqu'il s’agit d’idées, il prend fait et cause pour celles qui lui paraissent dédaignées à tort, ou contre celles qu’il trouve dangereuses pour une liberté ombrageuse. Cette humeur interventionniste donne parfois à sa critique un biais regrettable; elle le pousse, en tout cas, à passer trop rapidement sur ses apports positifs, pour revenir avec une insistance un peu las” sante sur des questions secondaires de responsabilité, d’antériorité, ou d'influence. À ses moments les plus sombres ou les plus amers, il tombe dans l’exagération commune du polémiste ; il se drape dans un désintéressement qu’il oppose aux raisons inavouables de ses adversaires. Grant Allen, par exemple, n’est qu’un « paid advocate », qui sert « the interests of the gentleman who pays him », « as long as an honest penny is to be turned by doing s0? ». Ainsi, gronde-t-il, le code moral de l'intelligence est si branlant ou si méconnu que personne ne dit plus la vérité; l'intérêt personnel est roi, et 1l règne par l’insincérité. Pour sa part, du moins, il a adopté l'attitude sans reproche de l'écrivain qui, « however warmly he may plead, will say nothing but what springs from mature and genuine

conviction® ».

Les voies ordinaires de la raillerie littéraire sont l’ironie et l'humour; ces deux modes répondent l’un et l’autre à une même réaction fondamentale, par laquelle un jugement péjoratif ou la constatation d’une absurdité tendent à s’exprimer sous une forme détournée. Les frontières qui les séparent sont souvent difficiles à discerner nettement. Sans nous engager dans de périlleuses définitions, nous préférerons y voir surtout, chez un même auteur, l’expression d’humeurs différentes. On trouve ainsi, dans l’un comme dans l’autre, deux éléments distincts : en premier lieu, une réticence, une prudence, qui empêcheront l’auteur, pour diverses raisons, de livrer clairement et directement sa critique au lecteur ; ensuite, une forme de langage implicite, qui doit piquer sa curiosité de mänière à laisser deviner une intention seulement sousentendue. Mais les tonalités affectives de l’humour et de l'ironie diffèrent en général profondément. L’ironie semble naître d’une condamnation plus entière et plus convaincue

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