‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 175 sur 255 · To Critics and Others », Ni B., p · texte numérisé non relu

To Critics and Others », Ni B., p

besoin d’avilir. Dans le second cas, au contraire, la parodie est un acte condescendant, qui tombe de haut, mêlé, à son insu, d’un soupçon d’indulgence, de pitié ou de sympathie. L'effet burlesque — s’il survit — reste insuffisant à faire ressortir une intention critique, un dénigrement. C’est le cas de certaines conversations, ou de certains rêves de Christina dans The Way of All Flesh, où Butler imite si naturellement, vit son personnage avec tant de perfection, qu’à peine devine t-on l’ombre d’un sourire; encore ce sourire est-il moins sarcastique qu’attendri d’indulgence et, peut-être, ému de souvenirs.

L'humour, chez Butler, est d’une qualité plus nuancée:; il est aussi, à la fois, plus humain et plus philosophique. Il jaillit spontanément de ia perception de l’absurde. L'homme et la société abondent en contrastes. Ne pas les voir, en soi el autour de soi, est faire preuve de sottise, mais cette sottise-là n’est autre chose que de l’humour inconscient!. Le véritable humour est un don lucide. Il s’efforce, en apparence du moins, vers l’impartialité, la sérénité. On peut accuser l'ironie d’être maladroite, inopportune ou injuste. L'humour, qui ne s’engage point à fond, qui projette seulement une lueur sur une ombre, reste à l’abri de ces reproches. Il est toujours fortement appuyé sur le réel. Les facultés d'observation de Butler lui fournissent sur ce point une matière de choix. Il n’est de détail révélateur, habitude, façon d’être, travers, déformation, que son œil aigu ne remarque et que sa mémoire ne retienne. Cette sûre et implacable perception d’une réalité incongrue ne suffirait pas, à elle seule, à constituer l’humour, mais elle l’étaye et lui fournit ses meilleurs éléments. Jusque dans ses échappées les plus folles, elle lui conserve le goût et le souci du plausible : plus les détails de l’exposé humoristique savent se faire plausibles, plus le choc d’où jaillit absurde est frappant. Notant un projet d’histoire « about a man who suffered from atrophy of the purse, or atrophy of the opinions », Butler ajoute pour sa gouverne : « but whatever the disease some plausible Latin, or imitation Latin name must be found for it and also some cure? ». Sur ces données, el suivant ces impulsions, l'imagination vient projeter sa lumière

1. Butler croyait avoir inventé l'expression « unconscious humour », cÎ N. B., 166.

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déformante. L’humoriste est un œil à qui rien n’échappe, mais qui rêve tout en regardant. Certes l'humour d’Erewhon n’est pas celui d'Alice in Wonderland; on y subit néanmoins la grâce d’une imagination diffuse, qui préside à tous ses jeux. C’est cette fantaisie constamment active qui lance le filet dans le vague, et ramène les éléments extrêmes de ces analogies frappantes, de ces rapprochements comiques, de ces spéculations aventurées. Il nous est parfois donné, dans les Nole-Books, par exemple, d’assister à ces curieux exercices et à ces amusantes manœuvres, préparatoires aux dé monstrations futures : ce sont des projets fantaisistes, des anecdotes suggestives, des titres burlesques d'ouvrages imaginaires, des paradoxes à l'essai. Ainsi l’humour jaillit du réalisme fécondé ou transposé par l’imagination. Sa forme et son mécanisme varient seulement dans la mesure où 1l contient plus de l’un que de l’autre. Ses degrés sont infinis. Mais dans l’échelle qui va de l’observation pure à la transposition poétique, on peut, sans trop d’arbitraire, distinguer certain$ paliers : l’exagération, l’analogie, le transfert, le renversement, la spéculation fantaisiste.

L’exagération, déformation simple, est le procédé qui respecte le plus le réel. Trop légère, elle risque de ne donner qu’un humour difficilement perceptible. Plus accentuée elle peut aboutir à l’emphase comique, à la caricature, à certaines formes de parodie; le contraste entre le plan des fait, la silhouette normale, l’idée habituelle, et leurs contours poussés à l’excès provoque le comique. Celui-ci peut naître également d’un contraste différent, celui qui s'établit dans un même ensemble entre un trait de proportions justes et un trait démesuré. Mais Butler préfère encore recourir à une troisième forme d’exagération, l’outrance logique; pour un penseur persuadé que tout dans la vie humaine est ondoyant et relatif, l'absolu touche à l'absurde, et la voie qui y mène le plus fatalement est un raisonnement logique inflexible, On trouvera des exemples des deux premiers procédés dans The Way of AU Flesh, dans Fair Haven, et ailleurs. Le « fearof giving themselves away disease » qui sévit dans les « Colleges of Unreason » n’est qu'un trait d'observation réelle appuyé et poussé à l’extrême. Les « Titles and Subjects » des Noie Books fournissent un bon spécimen d’exagération « to the bitter end » : « The Sense of Touch : an essay showing that all the senses resolve themselves ultimately into a sense of

touch, and that eating is touch carried to the bitter end. When I look upon the foraminifera I look upon myself. » Certes, dans ce dernier cas, le mot de la fin comporte un élément comique ; mais il est amené par un raisonnement d’apparence stricte; l'humour jaillit d’un rapprochement qui illumine brusquement le chemin parcouru, l’abime franchi. On devine qu'ici, comme en beaucoup d’endroits, l'humour de Butler n’est pas absolument désintéressé; il sert un dessein conscient, la recherche des vérités. Une exagération absurde peut, à son terme, éclairer un rapport exact, un recoin du réel inaccessible à l'esprit normalement ajusté.

Un autre ressort de l’humour est ia recherche des analogies ou le rapprochement par comparaison. Une analogie n’est pas comique par elle-même. Mais elle pourra l’être si les deux termes brusquement rapprochés sont pris dans des catégories assez inattendues pour créer un instant l'impression d’une absurdité. Les tissus dermiques, écrit Butler dans Luck or Cunning?, sont faits de protoplasme mort « which living protoplasm turns to account as the British Museum authorities are believed to stuff their new specimens with the skins

of old ones!. » — « For our skull, dit-il ailleurs, is a kind of flower-pot...; our mouths and stomachs are roots. our bones are the trellis-work to which we cling?... ». Ces compa-

raisons pourraient être banales et peu récréatives; leur enchâssement volontaire dans un contexte scientifique en relève la drôlerie, en assurant le choc de la surprise. Elles sont innombrables dans l’œuvre de l’humoriste, tantôt presque inertes et insipides, tantôt frémissantes et savoureuses, avec d’infinies nuances. Mais leur rôle est moins d’agir par elles-mêmes que de préparer l'esprit du lecteur à des manœuvres plus poussées; elles éveillent l’attention, entretiennent la curiosité, laissent attendre, espérer même, des rapprochements plus hardis. Elles empêchent la pensée de se limiter à un mouvement linéaire, se déroulant sur un plan unique et monotone. Elles préparent le déclenchement des transferts humoristiques.

Pour user d’un terme commode, nous appellerons transfert tout passage d’un plan de réalité ou d’idée à un autre, quele

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