‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 179 sur 255 · Erewhon Revisiled, pp · texte numérisé non relu

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Le cas du phtisique provoque une remarque analogue. L’exemple renversé que nous présente Butler fait ressortir, si l'on y réfléchit, l'importance fondamentale, instinctive, égoïste, que notre société accorde à la santé du corps,ce bien essentiel. Le bon fonctionnement de l'organisme physique est la condition même de la vertu; c’est la vertu par excellence, mère des autres. Que nous l’avouions ou non, une idée de déchéance s'attache à la perte de la santé. Elle dissimule un jugement péjoratif sur le malade et l’infirme. Sur le plan social, un être ne vaut que par ses capacités réelles; ses dons virtuels, ses intentions, son bon vouloir ne sauraient être pris en considération. Le peuple ne s’y trompe pas. Butler ne prétend pas qu’il ait raison; il nous fait seulement constater l’écart entre cette réaction instinctive et les mirages sentimentaux dont elle s’entoure. Le renversement humoristique est donc ici plein d'enseignements positifs et de révélations. Cette étrange lorgnette, si l’on y regarde par le mauvais bout, donne souvent une vision des choses plus exacte que par l’autre.

La raillerie, l'humour, l'esprit sont chez d’autres auteurs un jeu pur et simple : comme celui qui consiste à comparer la lune avec une pièce d'argent en tendant le bras jusqu’à ce que la pièce cache l’astre entièrement; ou à se placer par rapport à un arbre à un point d’où ses branches dessineront une silhouette quelconque. Il n’y a là qu’amusement stérile. De ces jeux anciens et précieux, l’analogie, la métaphore, le paradoxe, Butler fait instinctivement des moyens de connaître. Ses rapprochements ne posent pas des rapports abstraits, extérieurs aux idées ou aux objets et à leurs qualités; ils sont la reconnaissance d’un lien réel entre eux ou entre quelques-uns de leurs éléments. D'un plan, d’un groupe de faits, d’une idée à l’autre, il devine, il pressent la chaîne ininterrompue d’identités partielles qui en fait deux faces de la même réalité. Même dans ses toutes premières œuvres, il est rare que les gestes de son humour semblent tout à fait gratuits ; ils sont presque toujours motivés, riches de critique solide, féconds en aperçus nouveaux. On peut certes y relever des traits lancés au hasard, des coups de filets qui ne ramènent pas la plus petite proie; mais avec Erewhon le mobile essentiel de Butler apparaît sincère et profond : c’est une soif de certitude; non pas une soif aveugle, cependant. L'humour lui donne précisément un moyen de contrôler les données

de sa pensée, et même, dans une certaine mesure, de les élargir. Il l’aide d’abord à voir juste, ensuite à voir plus loin.

L'humour, disions-nous plus haut, peut s'appuyer loyalement sur un système d’idées ou une foi, il ne saurait cependant être le fait d’un esprit constitutionnellement dogmatique, étroit, catégorique et borné. Il réclame ses coudées franches; dans son domaine, qu'il veut toujours plus large, il revendique les droits de sa curiosité et de son goût pour l’aventure. De la vie et de l’univers, il ne saurait consentir à ne voir qu’un visage. Il se fonde ainsi sur des comparaisons lointaines, sur une large expérience, et pour tout dire sur une sorte de libéralisme intellectuel. En Butler, l’humour et le relativisme philosophique sont deux aspects de la même disposition naturelle. L'humour a cet avantage précieux à ses yeux, qu’il consacre la relativité des choses humaines; 1l sauvegarde, par la formule même, composite et ouverte, de son expression, l'horreur de l’absolu, de l’intransigeance, de l’à-priori ; ses continuels soubresauts gênent les exigences de la mentalité conventionnelle ; il sème et nourrit dans la conduite des hommes un ferment de liberté; il conseille, et surtout il pratique, la modération jusqu’à l’indulgence; il peut être sceptique, mais il se méfie de son scepticisme même. Il oppose une résistance fuyante et souple à toutes les pressions extérieures, à toutes les entreprises dirigées contre les consciences. Mieux encore, il permet à l'individu de conduire librement et d’améliorer sa vie, en l’absolvant du sentiment de honte qui s’attache à tout changement de conduite. Ainsi le don de l'humour est un important facteur moral; il permet, lorsque la nécessité ou seulement l'intérêt bien compris nous y poussent, d’obéir sans remords aux contraintes du dehors : car, au plus fort de l’obéissance et de la soumission, il affirme la vigilante surveillance de notre liberté intérieure.

Cette analyse des éléments qui confèrent à l’humour de Butler sa signification particulière ne serait pas complète, si nous ne remarquions pas avant de conclure combien il est profondément imbu d’humanisme. Dans The Authoress of the Odyssey, dans Alps, dans nombre de ses lettres, l'humour jaillit de l'intérêt amusé, un peu distant, un peu prudent et pour tout dire un peu égoïste, mais réel et vivace pourtant, qu’il portait aux hommes. Même les personnages des Erewhon, la famille des Nosnibor, par exemple, ne sont pas de simples prétextes, des ombres sans consistance ; si l’art de

l’auteur à été impuissant à parfaire leur relief, ou s’il a négligé de s’y attacher, s'ils restent dans l’ensemble incomplets ou fuyants, çà et là cependant des traits malicieux, des lambeaux de conversation, laissent, le temps d’un éclair, une surprenante impression de réalité. Ce goût de l’homme, et sa connaissance, fournissent à l'humour de Butler plusieurs de ses attitudes préliminaires : une intuition aiguë des sentiments de ses semblables, avec parfois une pointe d'émotion diffuse devant des spectacles de simple et franche humanité; sentiments d’ailleurs coordonnés, limités, et contrôlés par un jugement d'expérience, qui lui fait n’accorder aux qualités des hommes qu’une confiance légère, tout en envisageant sans effroi leurs défauts. De la conjonction de ces deux dispositions naît un complexe d’indulgence, d'émotion dépourvue de sentimentalisme, et d’amusement sans amertume; c'est là le souffle, l'esprit même de cet humour. Ce n’en est pas, peut-être, l'aspect le plus nouveau; c’en est du moins le plus rassurant et le plus persuasif.

Dans cette œuvre curieuse, disparate, touffue, l’humour est comme un levain qui en allège et en aère la pâte. Il est quelquefois difficile d’en saisir la portée juste et les intentions véritables. Les deux écueils sont de ne pas le deviner où il est, et de le voiroüil n’est pas. L'analyse de ses divers modes de déclenchement, l’étude de son mécanisme formel, ne suffisent pas toujours à le déceler avec certitude. Il faut pour cel une connaissance intime et en quelque sorte sympathique des humeurs, des idées, de toutes les tendances morales et intellectuelles de l’homme. Car l'emploi de ce levain est le plus souvent volontaire, et son dosage calculé. « Very likely, a écrit Butler, à qui ses contemporains reprochaient de forcer sa veine, my humour, what little there is ofit,is forced enough. I do not care so long as it amuses me and, such as it is, Ï shall vent it in my own way and at my own timet ».

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