Fred. Harrison, Bridges, Cotter Morison, Congreve
3. Halford Vaughan, professeur d'histoire moderne; conférence inaugurale de son cours, 1848.
six services, ceux du dimanche comptant double. Inutile de dire que ces gestes religieux, ainsi moutonnièrement accomplis, s’accompagnent rarement d’une véritable piété.
Dans l’enseignement, la stérile routine que Tennyson vingt-cinq ans plus tôt reprochait déjà à Cambridge! y sévissait encore. Les étudiants y étaient jugés uniquement sur leurs exploits universitaires?. Tout un système de classements périodiques, de concours, de diplômes, de prix et de médailles avait pour but et pour résultat de mettre en vedette les élèves les plus brillants. Les examens eux-mêmes étaient conçus de façon à faire ressortir moins le degré de culture véritable ou de maturité intellectuelle du candidat, que sa mémoire ou son éloquenceÿ. Des chaires magistrales tombait un enseignement dogmatique, livresque et traditionnaliste, sans originalité, sans profondeur, plus attaché à la lettre qu’à l’esprit et à de soi-disant « humanités » qu’à un véritable humanisme. Professeurs et étudiants n’avaient guère entre eux d’autres rapports que ceux de la salle de cours ou d'examen. Et le mot de Tennyson au Dr Butler : « There was a want of love in Cambridge then », était toujours malheureusement vrai.
Butler fut à St. John's college un étudiant sérieux, sinon brillant. Après avoir travaillé pendant deux ans les mathématiques, il se tourna brusquement vers les lettres, et en 1858 se présenta au « classical tripos » où il fut reçu douzième en première classe‘. Carrière honorable, sans plus. Mais l'intérêt de cette période est ailleurs que dans les études ou dans les diplômes.
1 «....because your manner sorts Not with this age wherefrom ye stand apart, Because the lips of little children preach Against you, you that do profess to teach, And teach us nothing, feeding not the heart. » (Alfred Tennyson, Lines on Cambridge, 1830 (Tennyson, Mem., p. 58.)
2. Dans W. of À. F.,1e Dr Skinner passe auprès de Theobald pour un «génie », pour cette raison avant toute autre qu’il possède un grand nombre de diplômes — ce qui était vrai de Kennedy. W. of A. F'., p. 111.
3. G. W. E. Russell, dans ses souvenirs, cite, comme exemple d'examen stupide, l'interrogation qui consiste à placer devant le candidat une série de textes détachés, lui demandant de donner pour chacun le nom de l’auteur, les circonstances de la composition et un aperçu du contexte (Collections and Reco lections, p. 282). Ce genre de questions est d’ailleurs resté en honneur auprès de certains examinateurs jusqu’à une période assez récente.
4. Sur 16 reçus. Des 4 examinateurs, l’un était de St John's : Joseph Bickersteth Mayor, une des versions grecques était tirée de l'Odyssée, XIV, 48-69,
Quelques photographies datant de cette époque nous apportent un témoignage précis sur son aspect physique.. Samuel Butler était un garçon de taille moyenne, d’allure gauche et timide, presque renfrogné, et pour tout dire l’air assez mal dégrossi. Ses cheveux noirs étaient épais, plantés assez bas sur le front. De gros sourcils légèrement relevés vers les tempes obscurcissaient ses yeux, les faisaient paraître petits et enfoncés. La bouche était têtue, la lèvre inférieure forte. Toute cette physionomie est encore peu facile à lire; l’impression qu’elle donne est celle d’un visage ennuyé, d’un être à la fois inquiet et moqueur, et toujours sur la défensive. Il avait, dit un de ses contemporains, une expression « légèrement sardonique ou attristée! » L'ensemble au premier abord ne devait pas être très séduisant.
Ce séjour à Cambridge fut pour Butler une période de détente aux bienfaisants effrts. Jamais auparavantil n’avait ressenti cette délicieuse impression de liberté : impression inévitable sans doute et inhérente à la condition même d’étudiant. L’écolier d’hier soumis à des règles strictes et à une discipline de tous les instants se trouve brusquement maître de son petit logis, de son temps, de son travail, de ses goûts, de ses plaisirs; il fait l'apprentissage de sa fonction de personne libre. « La sensation, dit un autre « Cantab », ami de Butler, est unique, magnifique, indescriptible? ». Samuel n’en fut pas grisé, mais il en profita largement, raisonnablement. La volupté de l'indépendance s’éveilla en lui, imprégna lentement, subtilement son être. En 1857, accompagné seulement d’un camarade, il s’échappa pour une excursion de trois semaines en France, en Italie, et en Suisse. Les lettres qu'il envoyait aux siens — il allait à Langar le moins souvent possible — n'avaient rien d’embarrassé, ni rien de confidentiel; on y trouve le récit des incidents ordinaires d’une vie d’étudiant, sur un ton enjoué et familier qui, sans jamais se départir vis-à-vis de ses parents d’une correction déférente, laisse poindre en d’autres sujets un sens grandissant du ridicule.
Détail à noter, en effet : Butler commence à railler. Sans
1. Dr T. G. Bonney. Le même {émoin nous le présente comme étant « rather above the middle height ». Mais toutes les descriptions postérieures de Butler s'accordent à dire qu'il ne dépassait pas la moyenne.
2. Harry Quilter (de Trinity College, Cambridge) : Whaïs What, p. 231.
doute 1l avait à Shrewsbury, comme tout écolier, caricaturé ses professeurs; et si nous le voyons à Cambridge se moquer de ses maîtres, songeons que c’est là en partie l'effet d’un entraînement naturel à tout étudiant. Mais à le creuser, le fait paraît moins anodin, plus significatif. Ce penchant croissant à l’irrespect est le premier signe d’une fissure dans la solide éducation morale qui lui a été si consciencieusement inculquée. Butler reste encore formellement soumis à ses prescriptions, mais on le voit adopter peu à peu vis-à-vis de cellesci une attitude d’expectative et d’ironique détachement. Les pratiques religieuses ne lui sont pas plus sacrées que le respect de ses supérieurs; ce fils de clergyman ne brûle pas d’un zèle très ardent. Dans une petite scène burlesque en vers intitulée The Two Deans! et composée à Cambridge, il l’a lui-même laissé entendre : deux dignes universitaires traversant la cour de St-John’s et se dirigeant vers la chapelle pour le service du matin, constatent au cours de leur conversation que Butler n’assiste jamais à l’office du dimanche matin, et, trompés par la bonne opinion que le jeune étudiant a su leur donner de lui-même, émettent gravement l’hypothèse qu'il doit consacrer ce temps d’absence à faire quelque catéchisme ou à prêcher dans une paroisse voisine. Et leur horreur est grande de voir alors l’objet de leurs louanges passer en courant, les bras chargés de tous les ingrédients nécessaires à la fabrication d’un bon punch. Cette farce de Butler, par la pointe de cynisme juvénile qu’elle contient, révèle l'attitude secrète de ce timide chez qui fermente déjà un besoin de revanche, et qui, répugnant à manquer aux signes de la soumission dans ses rapports avec ses maîtres, se réjouit cependant malicieusement de les avoir trompés. « He could not, dit le chanoine Mac Cormick, restrain his ridicule and biting sarcasm when an opportunity presented itself of using them?. » Tous ses contemporains ont noté ce penchant à l'ironie. L'on dirait presque qu'il est antérieur chez lui au sentiment de l’humour, et que celui-ci n’en sera plus tard qu’une forme diffuse, tempérée par le bon sens et humanisée par l’expérience de la vie.
1. Cf. First Year, p. 258. Cette pièce n’était certainement pas destinée à être lue par 52 famille, qu’elle aurait probablement fort choquée. Elle a été recueillie avec d’autres, par un camarade de collège de S. B,
Mais Butler ne raille pas que ses maîtres. Sa verve caustique s’exerce également aux dépens de certains camarades, Il existe dans l’université, et surtout à St John’s College, des étudiants peu fortunés pour qui le zèle religieux n’est pas un vain mot. Ce sont les « Simeonites »!. Ces étudiants en théologie, à tendance évangélique, se recrutent parmi les boursiers les plus pauvres, les « sizars »2. Butler se montre assez durement sarcastique à leur égard. L’excès de pauvreté l'irrite déjà à l’égal de tout autre excès : il semble y voir le résultat — ou la cause — d’une insuffisance personnelle, et comme une sorte de vices. Mais le sentiment que l'étudiant de dix-huit ans éprouve pour ces bizarres condisciples est à la vérité assez trouble. C’est celui d’Ernest Pontifex : « They had a repellent attraction for him; he disliked them, but he could not bring himself to leave them alonet, » Cette curiosité provenait-elle vraiment d’une « sympathie inconsciente », selon l’explication que Butler en donne pour son héros ? Le seul document que nous ayons à ce sujet est une parodie de tract siméonite écrite par Butler en 18555. On peut admettre que cette poignée de garçons faméliques et hirsutes lui en imposaient un peu par leur conviction têtue, leur force de caractère, leur foi bornée mais agissante, qui faisaient un contraste si vif avec la tiédeur de jeunes gens peu enclins à méditer. Mais Samuel avait du moins reçu de son père, qui la tenait lui-même de l’évêque de Lichfield, la méfiance de tout ce qu'inspire le zèle religieux. De plus, ces gens-là manquaient par trop de tenue et de discrétion; leur prosélytisme était impertinent, et cela encore le choquait. Enfin c’étaient des fanatiques, intolérants des opinions d’autrui; ils affirmaient, avec une intransigeance déplaisante, avoir seuls la vérité en partage; or Butler adolescent avait trop souffert de ce genre