‹ Samuel Butler (1835-1902): Étude d'un Caractère et d'une IntelligenceChapitre 185 sur 255 · NN. B., 339. « Personified Science · texte numérisé non relu

NN. B., 339. « Personified Science

Fort, fe

laissaient-elles pour ses travaux scientifiques que de trop maigres loisirs. « De tous les hommes de lettres de Londres, aimait-il à dire, je suis celui qui possède la plus petite bibliothèque! ». Deux étagères et un fond de placard suffisaient à contenir ses livres : deux Bibles, deux exemplaires des sonnets de Shakespeare, les œuvres de Swift, la Philosophie zoologique de Lamarck, l'essai de Locke sur l’entendement humain, le Jésus de Strauss, la République de Platon (« That damned Republic! ? ») en formaient à peu près l’essentiel; avec quelques « hommages d’auteurs », que peut-être Butler ne lut jamais, une douzaine de volumes disparates, dont trois ou quatre seulement traitent de questions scientifiques : The Elements of Social Science — Conscious Matter — The Genesis of Species (de Mivart), des brochures de son ami Tylor.. on imagine difficilement une bibliothèque plus pauvre. A vrai dire, ce n’en était point une. Butler, dans le plan d’existence qu’il s’était tracé, ne lisait qu’au « British Museum », et seulement l'indispensable. Ses connaissances en biologie viennent presque uniquement d’une lecture attentive et répétée de l’Origine des Espèces. Quelques ouvrages lus, (en petit nombre), d’autres feuilletés; des articles de revues ; surtout l'Encyclopédie Britannique, ce raccourci du savoir humain, sont, en dehors du livre de Darwin, les seules sources de sa documentation. Encore y allait-il puiser sans méthode et sans enthousiasme, sur l’indication d’un ami, ou sur la référence d’un article, d’une note, d’une bibliographie, d’une annonce. Un tel procédé ne saurait, de toute évidence, mener qu’à une culture insuffisante. Non seulement elle est de seconde main, mais elle est fragmentaire, superficielle et courte. Butler est entraîné à bâtir sur un petit nombre d'exemples connus, à généraliser les résultats de quelques expériences dont il a entendu parler; mais il laisse souvent l'impression d'ignorer beaucoup de choses que les autres savants connaissent. Ceux-ci vont, cueillant observations et expériences, et en laissant parfois tomber quelques-unes. Butler survient, qui découvre ces miettes, et reproche aux moissonneurs leur

1. « I have, I verily believe, the smallest library of any man in London, who is by way of being Literary. » Lettre à Robert Bridges, 6 février 1900. M., IT

2.. Parole de Butler à H. F. Jones : « Oh ! you have been reading that damned

Republic again | », M., I, 395.

négligence; si ses récriminations ne soulèvent pas d’écho ou de réponse, il crie à la mauvaise foi ou à la conspiration : et le voilà lancé dans une querelle. Son ignorance lui jouait parfois, à ses débuts, des tours cruels. À la veille de publier Life and Habit, il avait cru sa thèse en danger après avoir relu dans l’Origine des Espèces les critiques de Lamarck par Darwin. Aussitôt, dit-il, «I gathered what I could from Encyclopedias of what Lamarck had said. Also I read as much about bees and ants as I could lay my hands on... I had no time to read Lamarck, but shall do so at once! ». Cette absence des renseignements les plus élémentaires dans un domaine où il se hasardait pour la première fois pouvait-il faire autrement que d’exciter le sourire ou le mépris des spécialistes? Il y aurait, il faut bien le dire, ou naïveté ou orgueil à espérer le contraire. Butler, malgré des airs désinvoltes ou d’une modestie excessive, supportait mal qu’on l’accusât de n'avoir pas la culture scientifique nécessaire pour traiter de ces importantes questions?. Mais le reproche porte plus loin qu'il ne paraît : on craint qu’en bien des occasions tant d’aisance dans les conclusions ne provienne d’une ignorance partielle. Les choses, dans la pensée de Butler, ont tendance à s'organiser facilement, selon des schémas simplistes. L’insuffisance de sa documentation est ainsi, dans une certaine mesure, à l’origine même de ses apparentes réussites; elles lui permet, en tout cas, de lancer avec une plus grande liberté de séduisantes hypothèses par-dessus des gouffres que d’autres, plus lourdement équipés, n’ont pas osé franchir. | Encore, quand il prétendait ne prendre pour juge que le bon sens de lecteurs non initiés, Butler se leurrait-il lui-même. Un public, fût-il étendu. de francs-tireurs ou d'amateurs comme lui ne l’eût point satisfait. Il nourrissait secrètement une tout autre ambition. Il a eu beau s’en défendre, son dépit l’a trahi. Pourquoi tant se désoler du silence de Darwin, de

1. Lettre de S. Butler à Francis Darwin, 25 novembre 1877. La matière de cette lettre est reproduite dans Unconscious Memory : How I VELE Lije and Habit, pp. 22, 24. Le passage en question a été légèrement amendé : «I according ly gathered as much as I could second hand of what Lamarck had said, reserving a study of his Philosophie Zoologique for another occasion, and read as much about ants and bees as I could find in readily accessible works. »

2. Voir dans les Memoires d'Edward Clodd, une lettre de S. Butler conte-

nant une doléance de ce genre.

Romanes, de H. Spencer!, de tous les grands professeurs, savants patentés, pontifes et acolytes du dogme scientifique officiel, si vraiment il n’a point désiré forcer leur attention ? Une des raisons de cette conséquence pourrait bien être la jalousie informulée de toute cette culture scientifique qui lui faisait si amèrement défaut lorsqu'il voulait fonder positivement les idées brillantes, mais incorporelles, que sa féconde intuition avait fait lever. Nul doute qu’à ces moments-là il n’enviât à ceux qui le possédaient ce fonds d'observations, de lectures et de faits, ce fichier bien à jour qui lui eût permis de mettre sur pied et de consolider ses théories avec infiniment moins de peine qu’il ne parvenait à le faire. Courageusement il se mettait à l’œuvre, tâchant de combler ses lacunes les plus fâcheuses; mais 1l ne pouvait aller aux sources, il sentait bien qu'il restait en dehors de la véritable méthode et de la documentation sûre. Il se voyait rejeter par l’évidence même dans les rangs des amateurs; ne pouvant le dissimuler, il essayait de s’en faire un mérite. Mais comment croire que les spécialistes s’en contenteraient ?

Handicapé par les lacunes de sa culture scientifique, Butler l’est plus encore par les tendances mêmes de son esprit et les voies habituelles de son raisonnement. D'abord, sisa volonté, son tempérament et son existence se soumettent volontiers à des disciplines, sa pensée reste insuffisamment méthodique. Elle échappe à ces contraintes. La routine où s’enlise l’existence de l’homme seul, les manies du célibataire vieillissant, tout ce réseau d’habitudes que, loin de subir, il tisse volontairement lui-même, ne sont point une image de sa vie cérébrale. Il a un besoin incoercible de voir clair, mais il éprouve une certaine peine à organiser son travail avec patience, et ses conclusions avec ordre. Il y a en lui, paradoxalement, une certaine lenteur du jugement, qui vient précisément de cette absence à la fois de souffle et de méthode dans les démarches de sa raison. Ses livres scientifiques sont écrits en un style généralement limpide et facile, les idées y sont exposées avec simplicité. Mais la pensée n'y est pas

1. En 1884, H. Spencer publia dans l’Athenaeum (5 avril) un article où, sans nommer personne, il revendiquait la priorité de certaines idées, assez vagues du reste, sur l'instinct et la mémoire. Butler y vit, non sans quelque apparence de raison, une allusion à ses livres sur l’évolution, et prit Spencer à partie dans plusieurs chapitres de Luck or Cunning? (1887).

organiquement composée; le meilleur s’en trouve souvent dans une digression. Elle offre des raccourcis saisissants, qui illuminent un coin d'horizon; mais elle ne présente pas un ensemble équilibré, harmonieux, complet. Son raisonnement, nous l’avons vu, progresse par déclenchements automatiques, par « raids » aventureux, par soubresauts humoristiques : on n’y décèle pas une continuité, un effort systématique pour cerner la vérité. Ses jugements par ricochets, du type « Blake, Dante, Virgil and Tennyson! » qu'il a lui-même raillés, mais auxquels il cède trop volontiers, ne sont que des associations nées d’une habileté innée à enchaïner, à continuer le jeu. Appliqués à des idées sérieuses, sans l’excuse du badinage humoristique, ils perdent toute valeur et toute utilité.

Cette pensée, au fond, a quelque chose d’essentiellement imprévisible; elle contient toujours un élément de fantaisie, un ressort original, difficilement compatibles avec l’ordre et la rigueur des sciences. Par certains aspects, les modes de penser de Butler s’apparentent à ceux des pré-Baconiens. Sa méthode — s’il en a une — est déductive. Quelque peine qu'il se donne pour essayer de suivre son temps, pour penser avec lui et sur le même rythme, c’est par là surtout qu'il en diffère, qu’il s'oppose à lui. La deuxième moitié du xix® siècle forme, peut-on dire, le vrai début de l’ère scientifique moderne; avec Wallace et Darwin, — mais le mouvement est déjà amorcé par Lyell —, commence l’âge d’or de l’observation, de l’expérimentation, de la statistique. Les sciences veulent se faire plus scientifiques, et se cantonner dans leur domaine ; mais elles ne rencontreront un succès si considérable que parce que les esprits se trouvent tout préparés à accepter leurs méthodes au moins autant que leurs révélations; pénétrée du devoir d'observation et d’impartialité, curieuse de faits, éprise de recherches, d’investigations et d'enquêtes, la génération de 1860 professe une sorte de réalisme théorique qui lui impose des devoirs et lui crée des habitudes intellectuelles. Il subsiste au contraire, chez Butler, quelque chose du vieil à-priorisme philosophique. Sa conviction s'établit sans longues enquêtes, sur des données presque

1. « Talking it over, we agreed that Blake was no good because he learnt Italian at 60, in order to study Dante, and we knew Dante was no good because he was so fond of Virgil, and Virgil was no good because Tennyson ran him, and as for Tennyson — well, Tennyson goes without saying. » N. B., 183.

intuitives; dès lors, elle n’a de cesse qu’elle ne se fonde en raison comme en fait, et l'effort principal consiste, pour Butler, d’une part à rassembler les preuves, les documents, les observations susceptibles de l’étayer, et d’autre part à réfuter par le raisonnement ou la contre-preuve les arguments qui viendraient la mettre en danger. Sa sincérité est rarement en cause : car il parvient toujours à justifier son attitude à sa propre satisfaction. La méthode de Darwin est à l'opposé de la sienne. Prudent, timide et même timoré dans les étapes de son patient labeur, l’auteur de l’Origine des Espèces voulait appuyer les bases de son système non sur quelques faits typiques mais sur une accumulation de preuves. C’est dans leur nombre qu’il puisait l’audace de se prononcer. Lent à tirer ses conclusions, il les manipulait avec hésitation, presque avec répugnance, au point que Butler pourra, dans les éditions successives de son ouvrage, relever triomphalement des contradictions, une terminologie maladroite ou des formules obscures. La méthode inductive, avec son rébarbatif appareil de documentation, ne fait pas l’affaire de Butler. C'est pourquoi, franchissant le Darwinisme, il va découvrir les anciens évolutionnistes. Il reconnaît chez eux des esprits cousins du sien, pétris de penchants analogues. Comme Lamarck, comme Buffon, comme le vieux Darwin, il a le goût des généralisations, et une tendance innée à philosopher. Sur toute question, il lui faut d’abord se faire une philosophie. Puis, déduisant la série des conséquences qui doivent en découler, il en examine la probabilité, choisit les plus raisonnables, et en cherche la confirmation dans les exemples à sa portée.

Butler n’a pas, à vrai dire, une méthode d'investigation du vrai. L'élaboration de son système d'idées se fait par poussées brusques, dans un certain désordre. On en saisit les étapes au cours de ses études homériques : il croit flairer, au début, un mystère, une contradiction ; il continue ses lectures, l'esprit en éveil, s’efforçant de saisir par intuition la raison de sa méfiance. [Il revient à nouveau sur les textes, s’en imprègne, essayant de les forcer ainsi, par persuasion, à livrer euxmêmes leur secret. On assiste à la démonstration d’un procédé d'artiste ou de chasseur, non à une investigation systématique. Mais, plausible en critique artistique ou littéraire, une telle démarche n’a pas sa place en science. Or il agit en ce domaine exactement comme dans les autres. Sa première attitude est

d'acceptation provisoire, jusqu’au moment où un soupçon lui vient; alors il se jette sur les documents ct les sources: il les parcourt, guettant des sous-entendus, des intentions cachées, des erreursidissimulées, des manœuvres. De là viennent ce ton aigre, cette humeur querelleuse, ces irritantes incursions Sur le terrain de la polémique. Ses quatre livres, et surtout les trois derniers, sont avant tout des réfutations ou des attaques ad hominem. Ils contiennent pêle-mêle des remarques scientifiques et des récriminations, des exposés d'idées et des doléances personnelles. Sa propre conviction semble se déclencher, non sur l’évidence de fait qu’il connaît mal, mais par . réaction contre un autre penseur et contre une thèse. Il soupconne l’homme de déguiser sa pensée intime, de cacher ses buts : s’il louvoie, pense-t-il, c’est qu’il craint la clarté des faits ; c'est donc que les faits lui donnent tort, et que la vérité est au contrepied de ce qu'il affirme. « When we see a person Costrichizing’ the evidence which he has to meet, écrit-il dans The Deadlock of Darwinism, we shall in nine cases out often be right in supposing that he knows the evidence to be too strong for him! ». Ailleurs, son flair de dépisteur d'illusions et de contradictions s'exerce aux dépens des idées acquises, des fétiches philosophiques ou moraux de l’humanité. Une partie du tableau de chasse est exposé dans les, Note-Books; la battue et le tir aux idées s’y exercent avec leurs armes familières : boutades, rêveries, paradoxes d'essai, analogies forcées, réactions spontanées, démarches calculées. Vue sous cet angle, toute l’activité de ce fertile esprit se ramène ainsi à une sorte d’empirisme intelligent, d’«intuitionnisme » dirigé.

De tels procédés de découverte, n’ont évidemment en science qu’une valeur précaire. Ils sont cependant à la base de la moitié des raisonnements de Butler. Il lui arrive d’appliquer dans un domaine où elle n’a que faire, et c’est généralement celui de la morale ou de la vie sociale, une formule étroitement scientifique. Le plus souvent, cependant, il opère une mutation de sens inverse, essayant, pour exposer ou vulgariser une idée, de la vêtir d’une métaphore ou d’une

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